LA 1 A MILLE
et qui paraissait au premier abord contenir une nombreuse société.
On était en train de servir le thé. Monique tombait au milieu du gai brouhaha des préparatifs auxquels chacun se donnait l'air de prendre une part active.
Pourtant Jessy ne désavoua point son institutrice, jugeant sans doute que Monique n'était pas personne à dédaigner telle qu'elle s'avançait en ce moment, si raffinée dans l'austère simplicité de son costume, si belle, presque imposante avec son visage pur, son air fier et triste, ses yeux d'un bleu rare de l'incomparable bleu irlandais.
Jessy présenta donc d'assez bonne grâce M unique au révérend Clenman e' k la maîtresse de maison. Le révérend Clenman, bien sanglé dans sa redingote longue et sa cravate blanche, avait l'air honnête et placide. M""*^ Clenman réalisait le type des matrones anglaises de sa classe. Il était évident qu'elle n'avait pas de souci plus cher que le bonheur et la santé du révérend Clenman et de sa progéniture.
Si Monique s'était crue dans la maison d'un médecin, d'un notaire, ou d'un commerçant, elle eût de tout cœur apprécié cet estimable couple ; mais, étant donnée la profession de son hôte, ces vertus domestiques elles-mêmes lui causaient une sorte de gêne et de malaise.
Elle vit également deux florissantes jeunes filles au visage ouvert^ aux traits un peu forts ; puis Jem, un grand garçon gauche qui était une copie trop exacte de ses sœurs. Il y avait bien aussi là un troupeau d'enfants, garçons et filles, mais, socialement, ils n'existaient encore qu'à l'état collectif et ne furent point présentés.
Monique, dûment conviée à la collation, fut surprise par la plantureuse abondance du repas ;
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énorme gâteau tout fumant îi la confection duquel Jessy avait peut-être mis la main, fruit'?. bi>f.uits, marmelades, ruisseau.x de thé, gaufres et gaufrettes parurent et s'évanouirent d'une façon vraiment féerique. Jessy animée, une étincelle gaie dans ses yeux couleur de charbon, une teinte rose .sur ses joues blanches, causait, s'ébattait, recevait livec complaisance les hommages de tous, sans toutefois perdre cette pointe d'arrogance qu'on (lé 'ouvrait vite en elle.
Lorsque les jeunes filles repartirent, le révérend Clenman secoitîa de son chapeau à bord plat pour les accompagner lui-même jusqu'à leur voiture. : Martin trotta bientôt sur la grande route. Jessy jeta un coup d'œil en arrière par-dessus son épaule, puis elle regarda Monique, attendant que celle-ci formulât une opinion. Mais Monique se lai sait.
— Ils sont aimables, n'est-ce pas? commença Jessy.
- Très aimables, répondit Monique d'un accent 'Sincère. Ils paraissent avoir beaucoup d'attachement pour vous.
— Oh ! pour qui en auraient-ils? répartit Jessy avec nonchalance. Il n'y a que nous ici, avec lady lîedwige de High-Grange; ils sont obligés d'être en troid comme nous avec sir Reading, le pèred'Hed- \\ige,il faut bien alors qu'ils se rabattent sur nous. 1 Is dépendent de Blackhorn ; c'est à mon p'rre qu'appartient la place de M. Clenman, ou rjiutôt c'est mon père qui en dispose. ^^ous avez entendu l'autre soir... — non, vous n'étiez pas encore chez nous, — quand Malcolm m'a grondée à propos du presbytère; c'était à cause de Franck et de Jack (|iii >■ allaient pur déscéuvrement, ils ne tiennent pas pius aux Clenman qu'à leur premier renard. Moi, j'aime bien Grâce et Foi, mais je ne me soucie pas
de Jem. Et vous? fit-elle avec la plus entière candeur.
Miss Jessy ne refusa plus les services de Monique avec la même catégorique résolution; elle ne se montra pourtant point une élève assidue, et, en dehors des leçons irrégulières que Jessy voulait bien recevoir, Monique garda quelque liberté.
Les seigneurs de Blackhorn la traitaient à peu près comme Jessy, c'est-à-dire qu'ils ne lui accordaient aucune attention. Si Monique ne considérait point complètement les Burgau comme une famille ordinaire^, elle attribuait à l'absence dune mère de famille la plupart des singularités qui la frappaient. Le farouche amour d'indépendance, de liberté, la rudesse inculte que recouvraient mal des apparences de civilisation ne lui échappaient point, mais elle était si séparée de la portion masculine de la famille^ qu'elle avait pour sa part peu à en souffrir.
Elle n'avait pas tardé à savoir que rautorité reposait intégralement dans les mains délicates de sir Bear. L'ascendant du minuscule baronnet l'étonnait parfois comme une chose surnaturelle, puis elle secouait cette -idée et se hâtait de ne plus envisager en lui qu'un gentilhomme un peu cassant, imbu de principes sains et très modernes.
Josiah était après son père la tête de la famille. Il était d'un degré de culture intellectuelle plus avancé que ses frères, il était aussi mieux policé et sa légère infirmité ne l'empêchait pas de passer dans le pays pour un beau cavalier, même dans le voisinage de la noble et gigantesque stature de son frèie aîné Malcolm. Chez Malcolm. le splendide développement physique n'excluait pas une iniclligcnce l'eime, bien que peu brillante, et un .sens pratique fort acéré.
La tête et les bras se trouvaient ainsi bien re-
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présentés dans la famille de Bur^îau, mais le cœur n'élnit nulle part ou, du moins, Alonique ne l'avait })as entendu battre. Peut-être aussi s'en était-elle mise peu en peine.
La jeune fille employait quelquefois ses loisirs ;i visiter Jacob. En soignant ce vieillard souffrant et seul, elle se consolait un peu de ne pouvoir soigner son père, et, sans doute, par une superstition filiale, espérait-elle que Patrice O'Hara, là-bas dans son pâturage battu par la mer, se trouverait bien des soins que Monique donnait à Jacob.
Par un jour tiède de la fin de novembre, Monique s'éveilla avec une si forte impression d'attente (lu'elle crut avoir sûrement ce jour-là d'importantes nouvelles. La jeune fille devinait l'approche d'elle ne savait quel événement qui changerait sa destinée, ou plutôt de sa destinée elle-même. Qui sait? le vaisseuu qui emporterait son père faisait-il voile en ce moment pour le port de Burn, ou allait-on enfin recevoir à Blackhorn des nouvelles de Jean de Burgau? Ou bien, Jean de Burgau, arriverait-il lui-même, et l'intervention de ce haut protecteur, délivrant Monique des engagements qui la liaient au château, permettrait à la jeune fille de s'embarquer avec son père, de s'attacher à la fortune du vieillard, de créer au patriote fatigué de luttes un Jiome plein de dignité et de paix dans le Nouveau-Monde...
Mais la matinée se passa sans que rien apportât à Monique une confirmation de cette mystérieuse espérance. La journée déroula son cours ordinaire. Après le lunch, les seigneurs de Blackhorn annoncèrent leur projet d'opérer une descente en masse sur la ville de Borough ; Jessy obtint d'accompagner son père à condition que Haiiy se chargerait d'elle et que, suivant l'expression élô-
OJ l.A l'AMlLLK
gante de Jack, elle ne se mettrait dans les jambes de personne.
Ils partirent tous et Monique, seule dans le château silencieux, se railla du pressentiment qui l'avait leurrée. Cette journée qu'elle avait crue marquée d'un trait spécial serait toute semblable aux autres ; et, pour qu'elle ie fût davantage, Monique se mit en route pour le pigeonnier.
C'était rheure où Célia-Jane, la femme de Jacob, retenue par l'interminable besogne que lui fournissait miss Araminthe, ne pouvait s'occuper de son malade.
Monique arriva par la voie aérienne, dont elle avait pris si bien l'habitude qu'elle la trouvait facile. Mais quand elle eut franchi le vide profond et noir qui précédait le balcon, elle s'arrêta saisie par ridée qu'elle venait de rompre avec elle-même, qu'elle avait à jamais laissé l'ancienne Monique sur l'autre bord. Elle détourna les yeux pour ne plus voir ce vide irréparable qu'elle venait de mettre entre elle et le passé. Le ciel d'un gris blanc, perlé, était obscurci par une volée d'oiseaux migrateurs qui passaient très haut sur la tête de Monique ; c'étaient les cigognes de Danemark qui s'en allaient vers le Midi et que le formidable ouragan de la dernière semaine avait poussées sur cette côte britannique.
Monique ne fut point saluée comme d'habitude par une réflexion gracieuse ou revêche de Jacob. Elle s'avança avec précaution, pensant que le vieillard dormait. Mais quand elle fut tout près, elle poussa un cri. Jacob, renversé sur son fauteuil, était d'une pâleur bleuâtre; les mains crispées sur les bras de son siège dans une sorte de convulsion, il fixait sur une fenêtre le regard de ses prunelles vitreuses. INIonique courut à cette fenêtre qu'elle ouvrit.
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L'air raréfié de îa cour parut exercer une influence sur Jacob. L'étau qui !ui serrait effroyablement le cœur se détendit un peu, mais sans que le vieillard revînt à lui. ['ne sueur d'agonie couiait de ses tempes. Monique, comprenant qu'il ho mourait, soutint dans ses bias cette tête alourdie. En se pencliant sur Jacob, elle vit qu'il parlnit, mais dans un souffle si faible, qu'elle dût rapprocher encore son oreille de la bouche défaillanie.
— Je m'en vais... Célia-Jane ! disait Jacob. Monique regarda autour d'elle comme si elle
s'attendait à voir la femme de Jacob. Mais non, elle était seule avec le vieillard.
— Célia-Jane. Célia-Jane..., répétait désespérément Jacob, son accent prenant une intensité plus passionnée à mesure que lui-même s'&tîaiblissait.
— Où est-elle? dit Monique. Mais je ne peux pas vous quitter.
— Célia-Jane... Ah! ils me tiennent par 'e cœur... ma clef derrière le rideau... en bas, la porte brune... \'ite, vite, je m'en vais...
Oui, il s'en allait, il se mourait, mais il ne voulait pas mourir sans avoir vu Célia-Jane. Tout son vieil être tordu sous la griffe de la douleur se tendait avec, une angoisse éperdue vers la compagne de sa vieillesse. Et la terreur de la mort, la souffrance, disparaissaient devant ce désir impérieu.x.
— Vite... Oh ! vous n'arriverez pas à temps. Magnétisée par ce regard qui la pressait et la
poussait, qui priait et ordonnait à la fois, Monique prit une clef derrière un rideau, sans savoir ce qu'elle faisait, alla en face d'elle à une porte dont le loquet céda sous une simple pression et se trouva en haut d'un escalier à colimaçon. Elle s'élança toujour:3 sans comprendre, mais copnme soulcvCw
de terre, entraînée par l'ardeur des supplications qu'elle venait d'entendre.
Elle sortit du pigeonnier sans avoir eu à faire usage de la clef qu'elle tenait à la main. Elle était au fond de la petite cour, mais devant l'autre face du bâtiment et du côté opposé au balcon par lequel elle entrait chez Jacob. Devant elle, dans une grande muraille grise, étaient percées deux portes, dont l'une peinte en brun. Jacob n'avait-il point parlé d'une porte brune ? celle-ci avait l'air si inoffensif que Alonique fut surprise d'avoir à se servir de sa clef.
x\près avoir repoussé le battant, la jeune fille pénétra , non comme elle l'avait supposé , dans une partie du château où il lui serait facile de convoquer du secours tout en prévenant Célia-Jane, mais à l'entrée d'un corridor inconnu au bout duquel glissait une clarté. La jeune fille traversa ce passage en courant, arriva dans une sorte de cabinet étroit sur lequel un ciel ouvert versait un jour douteux. Là. unegrande vieille femme, vigoureuse comme un chêne, était installée devant une petite table et raccommodait du linge. Elle n'avait pas fait un mouvement au bruit des pas de Monique : ce devait bien être Célia-Jane, la sourde.
Monique posa la main sur le bras de la vieille femme. Célia Jane tressaillit, regarda la jeune lille qui lui faisait des signes et répétait Jacob. Jacob... sans pouvoir dire autre chose. Célia-Jane lut-elle dans la contenance bouleversée de Monique le récit que ses oreilles sourdes n'auraient pu en-^ tendre? Son esprit hanté de perpétuelles inquiétudes discerna-t-il aussitôt la vérité, ou perçut-elle le nom que disait Monique? mais son visage prit la couleur livide qui couvrait les traits de Jacob quand Moni(|ue avait quitté le vieillard. Elle répéta dans un chuchotement : Jacob... se leva, lais-
santtomber autour d'elle les ustensiles de son travail. Elle parut oublier la présence de Monique et sortit en courant.
Elle avait oublié Monique et pourtant, dans sa liiite atïolée, elle n'oublia point de verrouiller derrière elle la porte de son cabinet. C'était pour elle une habitude toute machinale, dont la nécessité s'était si bien encrée en elle que, même en ce moment elle y pensa, ou plutôt le fit sans y penser, comme elle respirait ou marchait.
On entendit ses pas précipités dans le couloir, puis plus rien.
.Monique, ainsi enfermée, ignorant dans quel (juaitier du château elle se trouvait, s'avança vers la seule issue qui lui paiût libre. Un vitrage grillé séparait la chambre de Célia-Jane d'uneautre pièce beaucoup plus vaste et plus claire, que terminaient »^n lace de Monique trois immenses fenêtres ogivales dont la réunion formait une baie comme dans le parloir de Blackhorn et qui donnaient également sur la mer. Entre elle et le jour de ce large espace paiement lumineux, Monique vit un étranger assis immobile.
La jeune fille éprouva une violente commotion, car cet étranger, elle le reconnaissait, et, dans un souffle oppressé, elle murmura le nom qui montait à ses lèvres frémissantes.
Le choc de la stupeur, la sensation d'invraisemblance qui l'assaillait troublaient-ils sa vue? Y avait-il réellement (|uelqu'undevant-elleV Etait ce surtout celui qu'elle croyait y voir! Retrouvaitelle dans ce visage glacé, sans vie, les traits qui lui étaient apparus si jeunes, si brillants, dans un portrait de la galerieV
Mais elle ne rêvait pas, un homme se profilait en lignes nettes et épaisses sur la lumière. Il était lourdement assis dans un giund fauteuil de bambou,
une de ses jambes allongée devant lui, sans mouvement, dans toute la raideur d'une complète paralysie; son visage, qui portait les traces d'une récente maladie, était morne et absorbé.
Il était occupé à tresser de la paille en longues bandes minces. Quoique ses doigts agissent avec une certaine dextérité, qu'il se tînt assez droit dans une attitude correcte, il y avait en lui quelque chose de bris^S de mort, qui était poignant à voir dans ce grand être fortement bâti.
Monique, dans son émoi, s'était arrêtée sur le seuil de la porte qui faisait communiquer le réduit de Célia-Jane avec la cliambre principale. Elle savait qu'il s'était aperçu de sa présence, mais il ne fit pas un geste, il ne lui adressa ni un signe ni un mot, il continua méthodiquement son travail comme si ses mains eussent été des outils bien façonnés à leur tâche et mus par un ressort bien réglé.
Alors Monique s'approcha de lui, répéta d'une voix étouffée le nom qui lui était échappé tout à l'heure :
— Jean de Burgau.
11 entendit son nom. car il tourna à demi vers elle sa tête indifférente.
Et Monique dit tout bas, tout d'une haleine, en un murmure entrecoupé :
— Vous êtes ici. Depuis quand? pourquoi vous cachez-vous? Vous ne me connaissez pas, et moi je vous connais sans vous avoir jamais vu. On m*;.vait envoyée à vous d'Irhmde, vous avez été malade?
Il ne répondit pas, il ne parut pas même comprendre. Sa tresse de paille grandissait régulièrement. Monique distingua enfin sur ce visage pétrifié l'indice d'une déchéance suprême. Elle vit que si les paroles fiappaient l'oreille de Jean, elles n'at-
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teignaient pas son esprit et que la flamme d'intelligence était irrévocablement éteinte en lui.
li ne donnait nul signe d'égarement ou de folie. Le sang circulait dans ses grandes mains maigres, la santé lui revenait après quelque terrible maladie, mais son esprit ne participait point à cette resiiirection partielle du corps. Bien que Jean vécût physiquement, qu'il agit, la vie semblait absente de lui, il n'était plus qu'un automate obéissantqui accomplissait avec rectitude quelques actes tracés d'avance, toujours les mêmes.
Et c'est ainsi que Monique voyait Jean de Burgau, celuiqu'elleavaittantdésiré connaître; c'était dans cet état d'abaissement et de faiblesse qu'elle trouvait le fort, le hardi, le lout-puissant Jean de Burgau à l'intelligence pénétrante et large, le beau jeune homme d'humeur indomptable que lui avait représenté Jacob, le futur marquis de Burgau et .seigneur deBurgau-House, l'héritier d'un château princier, des richesses incalculables dont le vieux lord Archibald augmentait sans cesse l'impi^rtance... Il était déchu de sa dignité d'homme, plus dépendant qu'un enfant, livré à la compassion intéressée de mercenaires. Et c'était là l'occupation sans fin qui retenait Célia-Jane?
Monique passa la main sur son front et essaya de maîtriser un tourbillon de pensées qui lui donnaient le vertige. Elle était tombée sur un siège près de Jean et demeurait comme écrasée : tout se confondait dans sa tête!
La présence d'une étrangère ne sembla point troubler Jean ; il n'en ressentait ni plaisir ni peine, pas plus qu'il ne tirait de satisfaction ou d'ennui de l'ouvrage insignifiant qu'il avait adopté.
Mais une difliculté l'arrêta dans son travail, il posa ses brins de paille sans impa'ienceet parut fittendre que la difficulté se résolût d'elle-même,
Monique, saisie d'un désir de se rapprocher de lui, d'établir une communication si puérile qu'elle lût entre elle et cette pauvre âme en léthargie, perdue si loin, dans une nuit si désolée, Monique prit quelques matériaux épars devant elle en disant :
— Je puis vous aider. Je vous montrerai de nouveaux dessins.
Elle commença une tresse.
Les yeux impassibles de Jean s'abaissèrent sur les doigts de la jeune fille, mais il n'eut ni un remerciement ni un signe d'adhésion. Elle s'aperçut au bout de quelques minutes que ce regard froid et voilé se détournait d'elle et se fixait sur la mer qui s'étendait comme une nappe houleuse de plomb londu : c'était tout l'horizon du malade, et Jean semblait en avoir absorbé la pesante et morose 1 ristesse.
Mais Célia-Jane reparut enfin et rappela Monique à l'existence d'un monde extérieur.
La vieille lémme ne manifesta pas de regret ou de colère en rencontrant là Monique elle dit dans son chuchotement un peu sifilant :
— Remontez, Jacob est mieux, le baronnet est rentré. Ne dites rien, remontez vite.
Monique, cédant à l'adjuration de la vieille, laissa sa tresse commencée et partit. Quand elle fut dans la petite cour, elle entendit Célia-Jane refermer les portes derrière elle. Elle gravit l'escalier tournant et elle allait traverser la chambre de Jacob sans môme voir le vieillard, mais celuici éleva sa voix dolente, Monique se reprocha d'oublier Jacob et s'arrôla près du lit où Célia-Jaye avait couché le malade.
Jacob était mieux en 'effet; l'accès étant passé, sa ligure toujours tirée et blême devenait calme, 11 reposait sur sou gros oreiller et il se plongeait
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déjà dans la torpeur bienfaisante qui suit une crise. Mais, en voyant Monique, il agita un peu la main.
— Me revoilà sur l'eau, dit-il.
Et il ajouta :
— Vous ne direz rien.
— Vous l'avez reconnu, n'est-ce pas ? reprit-il ividemcnt. Eh bien! oui, il est malade, la tèto, vous savez... Et l'honneur de la famill >,.. Ah ! je suis trop las j'ai sommeil, je ne peux pas vous expliquer... Mais vous ne direz rien?
Comme elle ne répondait pas, il s'agita davantage et il dit plus haut :
— Promettez-moi tout de suite ou je vais remourir...
Et à voir son visage décomposé, on eût dit qu'il venait vraiment de traverser les transes de la mort.
Elle lui promit du geste ce qu'il voulait et elle sortit.
Monique eut une nuit troublée. Après chacun des courts repos qui rompirent son insomnie, elle lut tourmentée par la conviction qu'elle était la dépositaire d'un secret menaçant, qu'elle avait découvert une chose inouïe et cruelle.
Le lendemain, elle dut vaquer à ses occupations habituelles, donner deux leçons à Jessy. Elle se cuirassait contre tout aveu en se disant qu'elle avait promis le secret. Elle avait appris la prudence à une rude école durant les quelques mois qu'elle venait de passer avec son père, et elle réussit à se contraindre.
Le nom de Jacob ne fut pas mentionné au châ teau; elle en conclut que le vieillard avait bien supporté la nuit et que l'amélioration de son état s'était peut-être maintenue.
Elle avait une invincible envie de parler à Jacob,
mais elle ne put aller ce jour- là au pigeonnier, ni le jour suivant. Le surlendemain, elle trouva un moment propice et s'échappa.
Quand elle fut devant Jacob, elle resta muette, incapable de poser une des questions brûlantes qui l'avaient si fiévreusement assaillie.
Jacob était encore au lit, mais il n'allait pas plus mal. La crise était finie, il était probable que la force manquerait au vieillard pour en subir une autre.
Il dit à la jeune fille :
— Ce n'est pas trop tôt. Et vous n'avez pas causé'^ Oh ! je n'étais pas bien en peine, je savais (pie vous vous tairiez. Vous êtes du bon bois. Non, non, reprit-il, je n'étais guère en peine de ce que vous avez appris, quoique ma pauvre sotte de Célia-Jane ait voulu me faire accroire que tout était perdu parce que vous aviez vu notre lord malade. Il n'en est pas mort, ni vous non plus..., pas même moi qui étais le plus bas de la compagnie.
Sa voix s'altéra et trembla un peu en répétant :
— Notre lord, notre pauvre enfant... Ah! vous ne pensiez pas qu'il était là, si près, quand je vous parlais de lui.
— Pourquoi le cachez-vous? demanda soudain Monique.
— Pourquoi? quelle question de femme !... C'est ;\ me figurer que j'entends divaguer Célia-Jane. Alors, vous voudriez qu'on le montre, que tous les benêts et les méchants viennent regarder à quoi ressemble un Burgau quand il est... quand il est comme le nôtre. Tenez, je crois que pour sentir la chose comme moi, il faut être de la famille comme j'en suis. Cela m'a fait aimer pour tout de bon les Bmgau de Blackhorn quand j'ai
DR nURllAU g
VU comme ils prenaient à cœur l'honneur de Burgau-House. Mon jeune lord a été entre la vie et I". mort. Oh ! je l'ai bien soigné et le voilà rétabli, excepté sa jambe, qui est morte. Mais, mon Dieu! sa pauvre tête... c'est bien fini. Il y a quelque chose de cassé là qu'on ne raccommodera plus. Fini, bien fmi, puisqu'il ne reconnaît même plus Jacob, lit le vieux, luttant contre ses larmes. Uu bien, s'il me reconnaît, s'il m'appelle par mon nom, ça lui est aussi égal de me voir autour de lui i.jUe si j'étais un des galets de la plage. Il n'est pas iou le moins du monde : si vous lui dites de l'aire (juelque chose, il vous obéit. Seigneur, Seigneur! iaut-il que j'aie vécu pour le voir obéir, lui qui n'avait jamais écouté personne. Je ne sais pas où il a l'esprit. Si nous ne le faisions pas boire et manger, il mourrait d'inanition sans rien demander quoiqu'il n'ait pas perdu la parole. Une lois, le feu s'est mis à un rideau de sa chambre ; sans nous, il laissait tout brûler. Nous ne lui donnons plusi le lumière quand nous ne sommes pas là. Au commencement, il se fâchait, il voulait tuer ses cousins. Quand il nous regardait, nous savions qu'il allait se mei.tre en colère. Mais maintenant, plus même de colère, plus rien. Nous lavons bien installé dans le pavillon de l'Etranger qui est l'ancienne vigie du château; là, il est en bon air, il s'amuse à regarder la mer, c'est-à-dire je crois bien qu'il la regatde sans la voir ; on lui a donné des livres, mais il ne les ouvre pas, il ne sait plus lue. Enlin, personne ne l'ennuie, et les jaloux et les gens de rien n'auront pasàs'ébaubir. Un jour, il a pris des joncs dans un bouquet que je lui avais ramassé de-ci de-là en revenant de Ridge, parce que, autrefois, il aimait les herbes sauvages. Il n'a jtas mémo regardé mes fleurs, mais il s'est mis à dresser les joues ; alors ou lui a donné de \ix
go LA FAMILLE
paille et il fait comme ça des nattes, toujours paleilles et qui ne servent à rien. Oh ! dites, miss gouvernante, vous allez lui apprendre de nouveaux dessins? Il paraît que vous vous y entendez lomme personne, m a conté Célia-Jane.
— Lui apprendre? dit Monique, mais c'est impossible.
— Pas si impossible, fit le vieux qui se souleva sur son coude. Je vais vous dire une chose: puisque vous venez chez moi, pourquoi ne descendriez-vous pas quelques marches pour aller distraire et consoler cinq minutes un autre malheureux? Et pendant ces cinq minutes, moi j'aurai Céiia-Jane pour me faire chautîer mon grog et me retourner dans mon lit. Les seigneurs ours ne peuvent pas rentrer sans que j'en sois averti, parce que j'entends ouvrir ou fermer la grande grille.
— Mais, dit Monique, quelle est donc la véritable sortie du pavillon?
— Celle qui donne dans le bureau de sir Bear, une pièce où il se tient souvent et où se trouve son cofïre-fort et je ne sais quoi, ses papiers de famille, je suppose. Quand nous voulons sortir du pavillon, nous sonnons et on nous ouvre, c'est tout simple, mais ce ne serait pas aussi simple pour vous. En cas de besoin^ preste ! vous vous envolerez par ici. J'ai combiné tout ça dans ma tête. Mon pauvre jeune lord, j'ai toujours fait la contrebande à son profit. Ce n'est pas réjouissant pour lui de ne jamais voirque deux vieilles figures, et encore, voilà combien de temps qu'il n'a que celle de Célia-Jane et qu'il ne voit plus seulemem la mienne? On me le rendra fou et alors il faudra l'enfermer.
— Pourquoi ne pas le mettre en liberté? Il se distrairait bien davantage.
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— Ah ! pourquoi'? \'ous lo perdriez tout juste. Il V a des choses, mon enfant, il y a des choses... Ahiis vous, miss gouvernante, vous n'êtes pas comme cette petite bécasse de miss Jessica qui a peur depuis "qu'elle le sait ici. Apprenez-lui donc vos dessins. Il n'en sait qu'un, il le recommence sans cesse.
— Mais il ne veut pas apprendre.
— Oh! que si, avec de la patience. La tresse que vous lui avez commencée l'autre jour, il n'a pas pu la finir. S'il a essayé"? bien sûr. mais il n'a pas pu. Songez qu'il ne fait que cela, que rien que cela au monde a le pouvoir de l'occuper.
— Non, je n'aime pas à me cacher, répondit Monique avec quelque hauteur.
— Ah ! miss gouvernante, vous n'êtes après tout qu'une orgueilleuse..., mais le royaume du Ciel est aux miséricordieux.
Plus rien ne s'opposait à ce que Monique alliU voir son père. Sir Bear qui venait de faire cette réponse à une requête de Monique quitta la jeune tille, Monique resta à la place où le baronnet l'avait laissée, l'air rêveur, les yeux vaguement fixés au dehors.
Elle pensait à cette permission qu'elle venait d'obtenir, à l'entrevue qu'elle allait avoir avec son père. Elle était sans nouvelles du vieillard depuis plusieurs jours. Le trouverait elle plus malade ou mécontent? Mais, au fait, où le trou-
verait-elle? Elle savait seulement qu'il était au fond du pâturage, dans un endroit reculé où personne ne songerait à le poursuivre. Mais Monique n'avait pas le moindre renseignement topographique sur ce lieu mal deiini.
Elle se retourna pour demander les détails qui lui manquaient, elle ne vit dans la salle à manger que Harry. Il étudiait, les coudes appuyés sur la table, ses deux mains soutenant sa tête soyeuse et bouclée. Il s'absorbait dans quelque réflexion harassante et était indifférent à ce qui se passait autour de lui; son attitude trahissait une douleur fixe, contenue. Monique se figura que des larmes coulaient entre les doigts effilés de Harry. Elle se préparait à se retirer sans avoir rien dit. Mais miss Arafninthe entra. Après s'être livrée dans la salle k quelques évolutions préalables, la vieille demoiselle s'arrêta en reconnaissant Monique.
— J'allais recourir à vous, miss Araminthe, dit Monique, pour vous demander le chemin du grand pâturage.
Miss Araminthe sans répondre regardait Hariy ; le jeune homme leva la tête, montrant ainsi à sa tante des yeux secs et un visage tranquille.
Miss Araminthe ouvrit la bouche comme pour parler. C'était son habitude; elle ouvrait la bouche, remuait les lèvres... et ne disait rien. Elle vous tenait toujours dans l'attente d'une communication qui ne venait point.
Mais aujourd'hui, à la stupéfaction de Monique, miss Araminthe parla et, qui plus est, elle dit des choses à peu près suivies dans une langue presque intelligible.
— \'ous travaillez depuis longtemps, Harry, lous ces livres vous fatiguent. Vous étiez mieux chez votre cher professeur, ^'ous étudiez trop, vous ue sprtez jamais. Harry, vous n'êtes pas
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souffrant, j'cspèro? demanda-t-eUe avec uno intonation de tendresse craintive.
Par un geste carressant, bien inopiné chez elle, elle avança sa main indécise el tremblante jusque 'our l'épaule de Harry. mais elle la retira bien vite sans même en avoir effleuré le jeune <rarçon.
Harr\' avait déjà répondu :
— Je suis bien, tante Araminthe, ne vous tourmentez pas.
Miss Araminthe se tourna vers Monique.
• — Le grand pâturage, mademoiselle, ditesvous? Mais Harry pourrait vous conduire. N'estce pas, Harry? fit-elle, et ce ton d'affection inquiète accentuait encore ce qu'il y avait d'audacieux pour sa passivité habituelle dans l'énoncé net d'une proposition quelconque. Vous voulez bien conduire ce matin miss Monique jusqu'à l'entrée du pâturage? Cher, vous avez besoin d'exercice. Et miss Monique voudra bien prendre Jessy à Ridge avant de rentrer.
Harry ne fît pas d'objection. Peut-être ne voulut-il pas détruire le seul plan qu'eût jamais édifié miss Araminthe.
Monique se mit en route avec son guide qu'elle considérait comme un enfant rêveur et symj)athique. Ils marchèrent longemps dans la bruyère rousse, sous le ciel inclément. Les grands froids n'étaient pas encore venus, mais les vents d'hiver commentaient à souffler du large.
Monique fit effort pour sortir de ses pensées.
— Vous étudiez beaucoup, dit-elle, je vous vois ^toujours un livre à la main. A quelle profession
vous destinez-vous?
Cette question parut le troubler, mais il rôponiit délibérément :
— Je veux être... il faut que je sois môdccin.