‹ La famille de BurgauChapitre 5 sur 13 · O.: LA FAMILLE · texte numérisé non relu

O.: LA FAMILLE

— Médecine Je n'y aurais pas songé pour vous.

Il avait l'air vraiment peu fait pour ces études positives et arides. Avec son corps d'adolescent souple, élégamment dessiné par ses vêtements de velours brun, ses cheveux frisés rejetés en arrière et d'un brun plus sombre que la fourrure de ses frères, son front évasé, sa figure longue très fine dans ce cadre ondoyant, il avait l'air tendre et sensitif d'un futur poète ; quoique ses traits délicats eussent plus de couleur que ceux de Jessy, on devinait que sa santé n'égalait pas celle de sa sœur.

Monique reprit avec une certaine hésitation, car la tristesse froide de Harry lui imposait autant de réserve que l'arrogance bourrue de ses frères :

— Êtes-vous bien sûr que cette profession vous convienne? Du reste, vous avez encore le temps d'y réfléchir.

— Mais je ne suis pas si jeune, repartit Harry en se redressant, je ne suis pas beaucoup plus jeune que vous.

— Oh! moi... fit Monique avec la mélancolique impression qu'elle n'avait plus d'âge.

Harry paraissait souffrir.

— Si je ne suis pas médecin, dit-il, je ne serai rien, car rien d'autre ne me ferait envie. Il n'y a que cela pour moi qui vaille la peine de vivre.

Mais il ne parlait pas avec l'enthousiasme d'une vocation arrêtée.

— Vous jugerez différemment dans quelqu' s années, reprit Monique. L'essentiel est que vous arriviez à vous faire une place indépendante dans le monde et un intérieur heureux.

11 l'interrompit presque durement.

— Jamais, jamais! fit-il.

— Ils avaient atteint les abords du pâturai:» ■. Harry s'arrêta comme pour se séparer de Monique.

DE BURGAIT 95

La jeune fille allait le remercier, mais il se pencha sur une touffe de î^enéts et, parmi les tiges rigides et fanées, cueillit une fleurette de genêt qui avait survécu jusque-là par quelque circonstance favorable ; elle était la dernière à coup sûr et la seule qui restât dans la lande. Il tendit cette grappe d'or à Monique et s'éloigna.

La jeune fille marcha longtemps encore avant de gagner le campement de son père. Elle pressait le pas, car elle avait hâte de revoir le vieillard. Enfin elle aperçut la tache grise que formaient des groupes de moutons épars. Ces moutons composaient avec du gibier, des coquillages, et le laitage de la ferme, le fond de l'alimentation à Blackhorn. C'était aussi du troupjau que Blackhorn tirait ses principales ressources, les fermes disséminées dans un cercle étendu ne donnant que des revenus médiocres.

Le grand pâturage ne nourrissait en ce moment qu'une portion du troupeau. Les fortes gelées n'avaient pas encore entamé l'herbe et les moutons rongeaient presque jusqu'à la racine le gazon court et dru, salé par le voisinage de la mer. Monique dépassa les grands hangards qui devaient abriter les animaux durant les nuits de premier froid et avant la réclusion complète de l'hiver.

La jeune fille s'adressa à un garçon très rouge qui rappelait ses chiens excités et lui demanda le berger. Le garçon indiqua de loin une hutte de pierre dont le tronçon de cheminée livrait passage à un lilet de fumée blanche.

Monique ouvrit la porte après avoir vainement frappé. Elle vit une case étroite, enfumée, un feu allumé sur une large pierre plate qui servait de foyer, un lit de feuilles sèches et de fougère dans une sorte de niche, enfin elle vit son père qui, enveloppé d'un manteau de pâtre, et assis sur un

[(] LA FAMILLii!

bloc de 1 ois prés de la petite fen-ltre. lisait avr , îittention.

Il paraissait remis; son visage toujours très pâle dans ses cheveux blancs n'annonçait pas la maladie. Il était tout à sa lecture, ni l'aboiement des chiens ni l'approche de Monique ne l'en avaient distrait.

— Eh! c'est ma fille, dit-il quand Monique l'eut salué à haute voix.

Il se leva pour la recevoir.

— Entrez, Mena, fermez la porte et asseyezvous. Qu'ètes-vous devenue parmi vos ours de Kuigau? Je dois vous dire, fit il l'enveloppanl d'un coup d'œil rapide, que vous n'y avez pas pris superbe mine. Il est vrai que si la vieille demoiselle qui ressemble à une brume vous nourrit de la potion qu'elle s'est plu à m'administrer...

Monique croyait avoir appris à connaître son père, et, pourtant, cette vivacité, cet humour toujours prêts à reparaître, cette élasticité du caractère irlandais, la prenaient encore par surprise. Elle regarda l'intérieur de la cabane.

— Oui. fit Patrice O'Hara, j'ai cédé à mon jeune auxiliaire, un garçon qui ressemble à un incendie, — vous avez dû le rencontrer, vous en avez le reflet sur votre joue, — je lui ai cédé la jouissance exclusive de notre maison roulante et et je me suis réfugié ici;, de sorte que j'ai tout cela pour moi seul.

— Tout cela?

— Vous avez l'air de trouver qu'il me manque quelque chose.

Ah! Mena la difficile, n'est-ce pas mieux, en tout cas, que le logis qu'on me prcparaiL quand nous avons quitté Tlrlandef

Comment pouvait-il évoquer sur ce ton léger

des souvenirs qui hantaient encore le sommeil de Monique et la terrifiaient dans ses rêves!

— Je présume que tout au moins le château de Blackhorn est à la hauteur de vos exigences et que vous êtes satisfaite de votre emploi. Moi je serais coupable de récriminer, car nous avons été serrés d'un peu près, Monique. Les Burgau ont eu à mon endroit une inspiration de génie, je suis

I mieux caché sous cette cape que dans une for- I teresse. L'idée était à la fois si simple et si forte, ; Elle venait du jeune homme un peu tordu, m'a-tj il semblé. Garez-vous du jeune homme un peu

tordu, Mona, ou bien ayez la dernière confiance

en lui, mais n'y allez point par moitié. — Vous

luncherez avec moi, j'espère.

Il tira d'une retraite mvisible du jambon fumé,

du pain dur, du fromage de brebis et de la bière.

Tout en mangeant, tout en servant Monique, il

continuait à causer.

— Quand vous êtes entrée, je me régalais de Virgile. Oui, j'ai sauvé mon Virgile de la débâcle et il ne m'a jamais été plus précieux qu'ici. J'ai aussi mis en ordre mes plans dans ma tête et préparé dans les grandes lignes quelques articles qui secoueront un peu nos bons garçons. Patrick (y Harafor ever! ...

Il avait lancé ces derniers mots avec un entrain malicieux et le brofiue (accent irlandais) le plus irrésistible. L'écho de cet accent qui rappelait à Monique tant d'heures malheureuses blessa son oreille

— Père, dit-elle d'une voix altérée, suppliante, avez-vous donc le projet de recommencera'

— Comment recommencerais-je puisque je n'ai rien fini'^

— Et c'est pour cela, reprit-elle dans une tentative désespérée, c'est parce que vous voyez le néant de vos efforts... Oh! murmura-t-elle, tant

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