‹ La famille de BurgauChapitre 6 sur 13 · C)S LA FAMILLE · texte numérisé non relu

C)S LA FAMILLE

de fatigues, tant de peines pour rien... pour envenimer le mal peut-être...

— Quoi! fit-il sur un ton de compassion railleuse, déjà à bout de force? sitôt découragée? Oh! Monique de Lens, Monique de Lens, gardez- le nom de votre mère.

— Non, père, je porterai le vôtre, fit-elle avec une soudaine ferveur, et, croyez-moi, je le porterai bien. Mais oubliez-vous ce que nous avons soufi'ert?

— Oublier?...

Il baissa les yeux sur son poignet qui gardait une cicatrice longue et profonde.

— Ah ! si vous vouliez renoncer fit-elle, je travaillerais pour vous, je vous ferais la vie bonne... Mais, par pitié pour moi si ce n'est pour vous, renoncez, renoncez... à l'impossible.

Elle se tut efi!rayée, son père se transformait. Dans son cadre de cheveux blancs, le visage de Patrice O'Hara se durcissait, devenait un visage de pierre.

Le vieillard répondit h Monique sans violence, — il n"était jamais violent avec elle, — mais elle connaissait cette douceur inexorable qui était chez lui l'indice d'une énergie sans bornes.

— Vous travaillez pour moi, Mona. N'est-ce pas vous qui gagnez le prix de mon passage sur le Cygne? Je m'embarquerai définitivement pour l'Amérique le dix janvier; d'ici là, je retourneini en Irlande reprendre des papiers qui compromettraient nos amis.

— Mais vous êtes en sûreté, gémit-elle, à quoi bon partir, retourner en Irlande, surtout? Restr/ jusqu'au printemps par exemple. Peut-être alois me libèrera-t-on et pourrons-nous partir ensemMo,

Il lui saisit le bras; il ne la ser, .lit pas rudement, mais elle sentait que rien ne détacherait malgré

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lui cette main transparente de ce qu'elle avait une fois étreint.

— Il faut que je sorte d'ici le dix janvier, fit-il avec une inébranlable décision. Et vous, il faut que vous teniez vos engagements envers ceux qui nous ont aidés, il le faut si vous entendez reprendre un jour mon nom.

Elle se leva et s'appuya contre son père; elle demeura ainsi quelques instants, immobile, puis elle se pencha sur le vieillard et baisa en silence la cicatrice de sa main.

Monique ramena Jessy comme miss Araminthe le lui avait demandé. Il était encore de bonne heure quand les jeunes filles sonnèrent à la grande grille.

Jessy, qui, depuis un moment, regardait en l'air, s'écria :

— C'est cela même, lord de Burgau est à Blackhorn.

— Lord de Burgau? demanda Monique.

Oui, oui, le vieux lord Archibald. Ne voyezvous pas que la position de notre pavillon est changée là-haut à la tour et que le chef de notre maison doit être au château i

Jessy passa en coup de vent et sans demander d'explication devant Basile le concierge qui s'était décidé à leur ouvrir. Les jeunes filles rencontrèrent dans le hall miss x\raminthe dont le teint gris et l'air déséquilibré confirmèrent la grande nouvelle avant que la vieille demoiselle eût rien dit. Monique et Jessy montèrent aussitôt s'habiller. Les Burgau, pris au dépourvu par l'arrivée •imprévue du marquis, n'avaient pas encore lunché et l'on préparait à lord Archibald un repas auquel devait assister toute la famille.

Monicjue et Jessy entrèrent en mênK^ temps dans le parloii' qui, étant la pièce la plus habita'oie de ùver8it««

imrMYrHECA

Blackhorn, faisait pour ce jour-là office de salon.

Lord Archibald, grand et encore beau, mais Tair un peu mou, était assis au milieu de ses parents ; il était en train de dire :

— J'étais étroitement attaché à lui, et jusqu'à ces derniers temps, je n'avais eu qu'à me louer de son affection et de sa conduite.

Il se tut et salua sans mot dire les jeunes filles qu'on lui présenta brièvement, puis le dîner étant servi, chacun passa dans la salle à manger.

A ce repas, Monique vit la maison de Blackhorn sous un nouveau jour. Basile, en livrée propre^ circulait autour d'une table abondamment servie. Volaille, gibier, gelée et pâtisseries faisaient honneur à Thabileté de miss Araminthe qui avait dû improviser ce repas, tandis qu'une profusion de vins précieux donnait un attrayant aperçu des richesses renfermées dans la cave de Blackhorn. Il avait pourtant toujours semblé à jMonique que ces caves devaient être à peu près vides.

Deux domestiques obéissaient aux ordres du vieux Basile qui les gouvernait avec une imperturbable fermeté, et l'allure de ces accolytes novices ne rappelait pas trop cruellement l'humilité des travaux rustiques auxquels on venait de les arracher, p is plus que leurs livrées ne conservaient d'une façon trop appréciable l'odeur de moisi du .vieux coïîre à défroques, d'où Dinah les avait tirées.

Quand les trois ladies eurent quitté la table, les hommes ne prolongèrent pas la séance autour du dessert.

Tous, à l'exception de Ilarry, se rendirent dans la pièce qu'on appelait le bureau de sir Bear; cette pièce retirée, enclose dans les apparteineuld du baronnet, était considérce comme le

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sanctuaire du château; les abords en étaient sacrés pour tous les habitants de Bhifkhurn, saïf pour Jacob et sa femme qui assuraient le service personnel de sir Bear et devaient avoir leur gîte dans ces augustes parages.

Lord Archibald prit la parole au milieu de la grave déférence de tous ses parents.

— Vous devinez, dit-il de sa voix lente, aux intonations patriciennes, que je suis venu vous entretenir de mon neveu Jean'i*

Comme son entourage continuait à gai de ■ le silence, il poursuivit :

— La vérité est que j'ai à conférer avec vous de sujets importants et que le temps me presse. La maladie dont je suis atteint a fait de tels progrès. . .

Aucun geste de sir Bear ou des jeunes gens ne l'interrompit.

11 n'y avait pas entre les Burgaud'affectlaion de tendresse. Du reste, lord Archibald s'exprimait sans émotion. Bien que le vieux marquis ne fût pas d'une trempe supérieure, il avait encore dans ses veines refroidies assez du bon sang de ses valeureux ancêtres pour qu'il affrontât bravement la peispective d'une mort prochaine.

— Vous connaissez les sujets de déplaisir que m'a donnés Jean depuis sa majorité. Vous avez bien voulu me conseiller et vous intéresser à me.s soucis, bien qu'ils ne pussent vous concerner. Vous êtes trop riches pour vous préoccuper beaucoup de l'emploi de ma fortune. Kt, à ce propos, vos mines de charbon vous rapportent toujours l'argent par tonne ^

Elles avaient assez englouti d'argent pour le rendre à la tonne; en tout cas, elles ne rendaient plus une pelle de charbon. Mais sir Bear n'aimait point, paraît-il, à importuner les autres de ses pilaires et il ne répondit pas,

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— Il y a bien quelque singularité de votre part à vous enterrer tous ici, à vivre en ruraux malgré votre rang et votre fortune, mais je ne vous blâme nullement de suivre vos goûts : bienheureux qui peut vivre à sa guise! fit-il avec un profond soupir. Jean n'a point été si facile à satisfaire que vos fils. Cette fois^ il a trouvé les bornes de ma patience. Quoique vous en disiez, je juge qu'il est temps de mettre un terme à sa superbe présomption.

Mais sir Bear ne disait rien, il regardait fixement devant lui une petite porte bien fermée.

— Croiriez vous, reprit lord Archibald, que depuis la réponse moins que respectueuse qu'il a faite à ma dernière lettre, je n'ai rien reçu de lui. non, pas un mot. En guise de commentaire, il est p['rti dans je ne sais quel désert marécageux du Sud pour rejoindre un de ses compagnons habituels. Après ma tentative de conciliation, son silence est vis-à-vis de moi une insulte, c'est ainsi que je le considère. Que penseriez-vous, sir Bear, si l'un de vos fils vous traitait de cette manière?

Comme il était absolument sûr que si on l'invitait à venir recueillir un substantiel héritage, n'importe lequel des quatre fils de Burgau accourrait du bout du monde, sir Bear ne pouvait pas donn<-i' d'appréciation sur le cas particulier de lord Archibald.

— Depuis la mort de sa mère, Jean s'est fait un jeu de me contrarier en mille occasions. Vous vous rappelez combien il m'irritait avec ses tendances irlandaises et catholiques, plus catholiques encore qu'irlandaises. Au fond, sa mère n'était qu'unq papiste. Je n'aurais point été suipris qu'il en vînt à un projet d';;bjuration. Quand je le sondais sur ce terrain, il me répondait que c'étaient nous les renégats, puisque les premiers Burgau

avaient été catholiques; enfin des raisonnements absiudes de jeune homme. Mais ce qui m"a été le plus au cœur, ce qui m'a prouvé plus que tout le reste son mauvais vouloir à mon égard, son indifférence offensante à l'endroit de mes plus cher^ désirs, c'est son refus persistant de se marier selon mes vues, ou même d'après ses propres préférences. Comme j'aimais tendrement ce garçon et que j'étais fier de lui autant que s'il eût été mon fils, je lui ai cédé sur tous les points, sauf sur cette question de mariage qui était d'une trop capitale importance pour l'avenir de notre maison. Avis, arguments, prières, tout a échoué. Maître Jeanne se sentait pas mûr pour le mariage; il n'était pas bien sûr d'en avoir la vocation ; le moment viendrait peut-être, oh! il ne voulait pas me décourager, le moment viendrait, ce n'était pas impossible. Serait-ce dans un mois, l'année prochaine ou dans vingt ans, ou ja:;iais? Jean ne s engageait pas. il s'en remettait aux inspirations de son cœur et je devais m'en remettre à lui. Je ne sais quoi dans son dernier billet, pourtant si raide, me faisait imaginer que notre jeune seigneur venait à résipiscence. Ah ! je me trompais bien. Mais j'en ai fini avec l'indulgence, j'ai joué trop longtemps le rôle d'un père faible, aisément berné. Je suis maître absolu des biens de Burgau-House, je n'ai point à lui en rendre compte, il n'y a que le titre dont je ne puisse disposer et je suppose, sir Bear, que c'est surtout cela qui vous aurait été agréable si j"avais pu vous le léguer. Je suis mortellement atteint et je n'ai pas une longue vie devant moi, je veux mettre ordre à mes affaires. Quand nous avons renoué des relations plus suivies, sir Hear, vous avez déclaré ne jamais vouloir intervenir dans le règlement des intérêts d<i Burgau-House, mais l'inqualifiable attitude de Jean a modifié

toutes les circonstances ; vous êtes le seul représentant de ma famille et je dois vous mettre au courant de mes dispositions; je vous ai apporte une copie du paragraphe principal de mon testament afin que vous puissiez attester plus tard à Jean que telles étaient bien mes intentions.

11 tendit à sir Bear une feuille de lourd papier. Le baronnet prit sans sourciller connaissance de ce biel document, puis il dit d'une voix calme, mais dont ses enfants trouvèrent le timbre imperceptiblement changé :

— I\le permettez- vous, lord Archibald. de montrer ceci .. Malcolm-Bear mon fils'^

— A tous vos fils si bon vous semble. Mon solicitor a l'original entre les mains.

Le papier passa successivement aux quatre fils de Burgau, puis il revint à lord Archibald; mais la teneur intégrale en était aussi en sûreté que si l'on eût gravé ces quelques lignes sur quatre tablettes de bronze :

« Alon neveu Jean de Burgau entrera en poss( ssion de toute ma fortune le jour de ses trente ans, à condition qu'il soit marié à cette date.

« S'il refuse de remplir cette condition avant l'époque indiquée, tous mes biens serviront à la fondation d'un musée à Burgau- House. »

— Oui, dit pensivement lord Archibald, je me suis arrêté à ce plan après l'avoir longuement mûri. Je fais à Jean la marge suffisante, il n'a pas encore vingt-neuf ans et je lui donne jusqu'à trente poui- ^e soumettre. D'ici là, je dormirai dans le caveau de Burgau-House. Je n'impose même pas à Jean le projet d'alliance que j'avais caressé et qu'il connaît : libre à lui de le réaliser en souvenir de moi ou d'en former un autre. \'ous devez être satisfait qu'après tant de déceptions je lui laisse encore la part sj belle, vous t]ui avez toujours dé-

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fendu et excusé mon neveu. Le délai qu'il aura peut-être à subir entre ma moit et la date que j'ai fixée pour sa mise en possession lui sera une épreuve salutaire et une punition peu rigoureuse de ses torts envers moi. Si, par quelque inconcevable fantaisie, il refusait encore de m'obéir, — il faut s'attendre à tout de cette tête opiniâtre, — la fortune sera consacrée à l'œuvre dont mon solieitor a le détail. Le château de Burgau-House deviendra un musée qui attirera, j'en suis certain, un monde de visiteurs dans notre contrée. Quand je disais jadis à Jean que j'aurais fait de ma maison un musée s'il n'avait point été là pour en hériter, il me regardait avec dédain et répondait qu'à ma place il aimerait mieux brûler Burgaullouse que de le livrer aux visiteurs, il n'aurait pas été plus mécontent si j'avais annoncé le dessein d'amener dans notre pays une horde de sauterelles dévorantes. Mais vous, sir Bear, vous n'avez jamais rien objecté à mon désir de léguer h l'Etat quelques-unes de mes merveilleuses collections. Je tiens à ce que mon nom demeure tout au moins attaché à une institution nationale.

Lord Archibald s'était animé, il maniait évidemment une marotte favorite.

— Les agissements de mon neveu m'inspirent tant de défiance que je me suis sérieusement renseigné au sujet de mon futur musée ; on m'a même déjà recommandé un jeune homme de grande valeur, nommé Amos Heller que j'emploierai à mes catalogues et qui pourrait, le cas échéant, faire un bon conservateur. Jean l'aura mérité, Jean l'aura mérité... Un pareil procédé après mes avances!... fit-il, une rougeur de colère montant à ses joues un peu pendantes. Quelle est donc en vérité notre po.^ition réciproque? Est-ce moi qui suis à la meici de sa générosité? Est-ce lui qui a tout naoa-

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avenir dans ses mains? On le croirait à considérer ses façons cavalières.

Et il en était pourtant ainsi, c'était bien de Jean que dépendaient le bonheur de son oncle, l'avenir de la puissante maison.

Tout à coup, lord Archibald s'aperçut que se.^ parents avaient poussé la politesse jusqu'à ne point encore lui répondre et que sir Bear ni ses fils n'avaient articulé un mot; mais seulement à cette minute, ce silence causa une impression de froid au vieux lord.

— Est-ce que vous ne m'approuvez pas? dit-il à sir Bear. Blâmez-vous mes intentions?

Sir Bear avait gardé la même contenance; le regard toujours attaché sur la petite porte, il avait écouté le monologue de lord Archibald sans que son attention parût défaillir. Quand il releva les yeux, ses fils virent que le parti de sir Bear était mébranlablement pris. Avec la rapidité de l'éclair, il avait résolu son coup d'audace, et sa détermination concentrée avait ce caractère d'intrépidité lucide qui communiquait parfois au petit gentleman empesé une sorte de sauvage grandeur.

Il s'était levé, et, les deux mains posées sur le dossier de son siège, il dit :

— Jean de Burgau est ici.

Le sens de ces mots n'atteignit pas d'abord l'esprit de lord Archibald.

— Oui, ici, chez moi, à Blachkorn, répéta sir Bear, enfonçant son assertion réitérée comme un coin aigu dans le cerveau récalcitrant du marquis. Il est chez moi et dans un état qui rend vaines les dispositions que vous trouvez à bon droit généreuses, il n'est pas plus capable de gagner l'héritage de Burgau-House en vous obéissant qu'il ne mérite d'encourir votre colère par son indocilité. Son intelligence est morte, son corps à demi-pa-

ralysé. Jean de Burgau est ici, vous pouvez le voir à l'instant.

Sir Bear, suivi de son cousin et de ses quatre fils — ceux-ci subjugués par la hardiesse paternelle, — sortit par la petite porte qu'il venait d'ouvrir. Ils furent bientôt dans la cour du pigeonnier, puis chez Célia-Jane.

Le vieux Jacob, encore bien impotent, qui était descendu ce jour-lii, faillit tomber à la renverse en reconnaissant son ancien maître. Mais lord Archibald ne se demanda même pas comment Jacob se trouvait ici ; depuis que la voix de sir Bear avait jeté ces mots fatidiques : « Jean de Burgau est <;hez moi... » toutes les invraisemblances lui paraissaient acceptables. Le vieux lord tournait déjîi les yeux vers le vitrage grillé, mais l'autre pièce était vide.

— C'est l'heure où il prend l'air sur sa terrasse, dit sir Bear, pendant que Josiah abaissait un rideau qui mettait le réduit dans une obscurité relative.

— Je voudrais le voir, dit lord Archibald d'une voix tremblante.

— Nous attendrons qu'il rentre, car nous ne le contrarions jamais.

Lord Archibald n'insista plus, il grelottait comme s'il avait grand froid.

L'attente ne se prolongea point. Jean entra appuyé sur une canne, se tenant aux meubles comme un enfant qui ne sait pas marcher, traînant littéralement après lui sa jambe morte. Derrière lui, venait Célia-Jane.

Jean était tombé dans sou fauteuil et restait là, le corps droit, l'air vague, la tête tournée vers une fenêtre comme un aveugle qui cherche de ses yeux mornes le ciel qu'il ne voit plus.

Bien que Jeanne ditiéràt pas sensiblement d'un

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a :iro infirme, il était à ce point différent de l'ancien Jpiin que lord Archibald murmura :

Mais ce n'est pas lui!

Célia-Jane lui plaça dans les doigts son travail et aussitôt, ainsi qu'une machine qu'on met en mouvement, il commença à tresser sa paille. On en lendit la vieille sourde qui disait de sa voix sans inflexion :

— ;Si Votre Grâce voulait bien étendre ce plaid sur s;i jimibe?

Il ne parut pas entendre. Mais elle répéta sa reqiiéte; nlors. docilement, il fit ce qu'elle avait demandé. Cette soumission atterra le marquis.

Lord Ai chibnld entendit un sanglot étoufi'é dans l'ombre à côié de lui et il vit Jacob tout courbé qui pleniait sans bruit devant son vieux lord.

— Oh! mylord! mylord, chuchotait-il, notre pnuvre lord Jean qui était si fort, si courageux!... Lui qui vous en a tant fait de toutes les couleurs...

Les larmes l'interrompirent, ce panégyrique achevait de lui fendre le cœur. Et lord Archibald, en sentant des gouttes chaudes tomber de ses joues sur ses mains, comprit qu'il pleurait avec le vieux serviteur.

— Ah! dit le marquis tout bas, d'une voix sanglottante, je voudrais le voir de plus près, lui parler, l'embrasser. Il me reconnaîtra peut-être.

— Il ne reconnaît personne, pas même Jacob. Mais parlez-lui, dit sir Bear. Seulement, l'un de nous entrera d'abord, car la vue de toute figure étrangère l'irrite de façon inquiétante. Nous avons peut-être trop flatté ses lubies, mais vous comprendrez que nous le m^^nagions.

Célia-Jane était revenue près d'eux sans manifester de surprise • n trouvant son domaine ainsi encombré, elle ne s'occupa que de Jacob qui était encore tout secoué de sanglots contenus.

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Ce l'ut Jotiiali qii"oii détacha vers rinlinne. saiLs doute parce que la douceur de sa voix et de ses manières risquait moins d'exciter les nerfs susceptibles de son malheureux cousin.

Josiah s'approcha de Jean qui n'avait pas remarqué de mouvement insolite dans le cabinet de Célia-Jane.

— Eh bien! Jean, comment nous trouvonsnous aujourd'hui"? fit Josiah sur un ton de commisération enjouée et amicale. Aimeriez-vous à voir quelques journaux?

Jean ne répondit rien, mais Josiah reprit avec l'indulgence qu'on a pour un enfant boudeur :

— Que diriez-vous alors d'une partie d'échecs pour vous mettre en train?

Il lui enleva son travail sans que Jean fit la moindre résistance, puis il disposa rapid'ement les pièces d'un échiquier en les frappant un peu fort, d'un petit toc toc gai et engageant, comme s'il essayait de fixer par le bruit d'un hochet l'attention d'un baby.

Jean fit un mouvement, et, sans qu'il fut pos- .sible de discerner s'il y avait de sa part maladresse ou préméditation, il balaya de son coude l'échiquier dont les pièces roulèrent sur le parquet.

— Oh! oh! fît Josiah sans se déconcerter, serions-nous de mauvaise humeur au moment où notre cousin Josiah nous apporte de bonne? nouvelles? Jean, écoutez-moi, mon chergar(;on.

Il frappa de la main sur l'épaule de Jean.

Ce contact parut galvaniser tout le corps de l'infirme. Jean se leva en chancelant, et, lourdement appuyé d'une main sur la table, il prit l'un (les chenets du foyer qu'il souleva d'un geste furieux, mais tout vacillant.

Josiah était déjà dans le cabinet quand lo chc-

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net retomba, faisant voler en éclats un meuble qu'il avait rencontré dans sa chute.

— Voulez- vous le voir de plus prè-;, l'embrasser l' dit sir Bear montrant à lord Archibald la place que Josiah avait si prestement quittée.

— Allons-nous-en! c'est trop affreux... dit le vieux lord avec horreur.

Ils effectuèrent une sortie assez tumultueuse, qui éveilla l'attention émoussée de Jean. Quelque chose se ranima peut-être dans ce cerveau embrumé. Le jeune homme encore debout, les narines dilatées, en animal qui cherche une trace, se tourna péniblement vers la cloison vitrée. Mais le bruit de pas s'éloignait déjà, et, derrière un pan écarté du rideau, il ne vit que la tête penchée de Jo.-iah; celui-ci jetait un dernier coup d'oeil dans la chambre de Jean avant de suivre les autres.

Quand lord Archibald se retrouva dans le bureau de sir Bear, il s'écroula sur un siège et resta longtemps la tête dans ses mains. Puis il semblarevenir à lui, attira une plume et écrivit quelques lignes sur la feuille qu'il avait montrée à sir Bear peu d'instant plus tôt. Après avoir tracé le dernier mot, il replia le papier, respira très haut, avec effort, et dit :

— Je ne suis pas bien. Si nous marchions un peu, si nous sortions au grand air?

Sir Bear, avec un regard expressif sur le visage détait de son parent, accéda à ce désir. Ils sortirent dans un préau dont les arcades encadraient une cour verte d'herbe. Par une échappée, l'œil plongeait jusqu'en bas de Blackhorn, jusqu'à la dernière cour que terminaient le ravin et la grille d'entrée.

L'air rendit quelque force à lord Archibald, mais, comme le marquis demeurait muet, ce fut bir Bear qui rompit le silence :

— Vous savez maintenant, mylord, pourquoi . Jean ne vous a pas répondu. Il est tombé malade

chez nous quand il est venu cet été.

— Ainsi, murmura lord Archibald, il était venu, il m'avait écouté...

— ... Pour me prier d'intervenir entre vous et lui. Je ne sais si je dois vous dire... fit sir Bear de cet air guindé et sérieux qui donnait une telle apparence de vérité à chacun de ces mots.

— Oui, oui, dites tout.

— Il voulait me charger de vous informer q le l'entente avec vous était impossible sur les basas que vous proposiez, qu'il voulait conservai son indépendance même dans la pauvreté en attendant que...

— En attendant que ma mort lui donnât la fortune. Il ne doutait pas que ma mort ne le rendît riche.

— 11 est vrai... Jean n'en doutait pas. Et personne ici ne saurait lui en faire un crime. Il se marierait plus tard...

— Quand il pourrait formuler sa demande sous le nom de lord de Bureau, acheva amèrement lord Archibald. Il n'a pas eu un mot d'altection ou de repentir à mon adresse*?

— Hélas! mylord, le pauvre garçon était déjà fou..., non, pas fou, pas plus que maintenant, mais il était déjà sous l'influence du mal qui l'a terrassé quelques heures plus tard.

— Pourquoi ne m'avez -vous pas averti? demanda brusquement lord Archibald.

— C'est pénible à dire, mais une de ses dernières paroles a été pour nous le défendre et cela nous paraissait d'abord difficile d'enfreindre sa volonté, de ti'ahir sa confiance, à lui qui ne pouvait plus rien. Ensuite, nous vous savions malade, impressionnable.^ nous redoutions de vous faire du mal.

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— Oui, dit le vieillard pressant sa main sur sa poilrinc, cela ma donné un terrible coup.

— Mais ces considérations ne suffisaient plusj je me disposais à partir pour Burgau-House vous dire cela et d'autres choses que vous ne soupçonnez pas, vous informer de ce que nous avions lait, pour sa sécurité et notre honneur à tous.

Sir Bear exposa à lord Archibald, et à peu près dans les mêmes termes, les détails que le vieux Jacob avait donné un jour à Monique. A mesure qu'il parlait, le baronnet grandissait aux yeux de son noble parent. Lord Archibald, s'il en avait eu le loisir, se serait demandé où il avait jamais vu sir Bear si petit. Sir Bear grandissait, grandissait, il devenait un géant, il devenait un homme de poids, de sens et de sagesse, plus encore que lord Archibald ne l'avait jamais cru.

— Le péril est passé pour lui, dit à la fin sir Bear. 11 n'est ni fou ni idiot, il ne l'a jamais été. Il y a quelque chose de mort en lui. Ainsi que vous avez pu en juger vous-même, il est complètement inerte. Il obéit ponctuellement avec une espèce d'application, excepté quand il est pris de colère. Je dois dire que je l'ai rarement vu aussi difficile...

— Dites dangereux, interrompit le vieux lord.

— Aussi dangereux qu'aujourd'hui, acheva docilement sir Bear. En temps ordinaire, son intelligence est comme une lampe dont la flamme abaissée ne peut ni se raviver ni s'éteindre. Il entend, il voit, il parle, mais avec aussi peu de résultat que s'il était à la fois sourd, muet et aveugle. Il ne déraisonne pas et il ne raisonne plus; il garde quelques apparences d'une vie qu'il ne possède pas.

Lord Archibald s'était arrêté à l'endroitoù l'on embrassait toute la descente de Blackhorn. Le marquis distinguait la grille, la mince ligne griso

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formée par le parapet, mais ni le gazon, ni les pierres du ravin, ni les arbres, ni les broussailles, ne lui recontcrent la sinistre scène dont ils avaient été témoins. La branche de hêtre brisée par une chute n'avait pas gardé la mémoire d'une sanglante trahison; tant de feuilles sèches étaient tombées depuis, qu'elles recouvraient un mot tracé là par le filet de sang qui avait rayé un jour le fond du ravin.

Sir Bear poursuivit :

— L'excellent docteur Baud, notre ami — vous avez dû entendre parler jadis à Londres de ce célèbre piaticien. — qui était retiré depuis longtemps dans notre voisinage, a soigné Jean depuis la phase la plus aiguë de sa maladie. Le cas, qui est incurable à son avis, s'estdéjà produit à la suite decommotionsquelconqurs, et Jeannousavaitpai lé d'une récente chute de cheval. Depuis la mort de notre pauvre Baud^ nous n'avons pas appelé d'autre médecin , car le secret que Jean nous avait demandé, peut être par une fantaisie maladive, nous a paru indispensable pour une grave raison. Et c'est la seconde et non la moindre partie de la confidence que j'avais à vous faii e. Jean s'est compromis dans la dernière conspiration irlandaise. L'affaire qui s'est heureusement assoupie repiendrait feu si la présence de Jean en Angleterre était connue. La suite serait pour le moins, — pour le moins, lord Archibald, — l'internement à vie de cet infortuné garçon dans une maison de santé. J'avoue que le courage m'a manqué pour exposer un Burgau à pareille dégradation. Si j'ai eu tort, je m'accuse et tous mes fils avec moi. ALais je sais bien que vous ne me blâmerez pas d'avoir dérobé au monde la vue de sa déchéance, d'avoir fait passer le renom de la famille avant les considérations de la j »rudence vulgaire. Jusqu'ici, tout est allé à souhait, la re-

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traite de Jean n'a point été trahie. Les gens cjuî l'entourent sont des serviteurs dévoués, aussi désireux que nous de...

— Oui. dit lord Archibald de cette voix faible et voilée qu'il gardait depuis sa visite au pavillon, je connais Jacob, il a toujours été fanatique de Jean. Oh! je suis content que Jean ait auprès de lui le vieux Jacob.

Et il pensait avec une émotion presque douce à la sincérité indéniable des larmes que Jacob avait versées devant lui.

— Où mon pauvre enfant serait-il mieux qu'ici avec le vieux Jacob? Sir Bear, vous avez généreusement choisi ce qui était la meilleure solution pour mon neveu comme pour moi. Vous avez soustrait Jean aux humiliations et aux dangers qui le menaçait nt. Il y aurait de la folie à iroubler un arrangement aussi sage. Je ferai tous les sacrifices qui vous paraîtront convenables. Fixez-moi un chiiïre de pension pour mon neveu, ne craignez pas que je le trouve trop élevé. A combien évaluezvous...

— A rien, répondit froidement sir Bear. Les frais qu'entraîne la présence de Jean sont insignifiants, je ne saurais les estimer.

— Je ne saurais, moi, estimer la valeur du service que vous me rendez.

— Mais je m'appelle aussi Burgau. mylord.

— Et le souci du nom vous est cher comme à moi. Croyez bien que j'apprécie votredésintéressement. Vous êtes assez riche pour ne pas vous arrêter à une question pécuniaire. Car vous ne manquez pas d argent, sir Bear?

Il y eu une imperceptible pause.

— Non, mylord, répondit sir Bear en se redressant

Lord Archibald reprit avec dignité ;

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— Vou>; VOUS êtes bien conduit envers le chef de votre famille, vous avez recueilli et sauvé mon neveu, vous apportez à son sort tous les allégements possibles. Ne me refusez pas la consolation de vous en témoip^ner ma reconnaissance. Dans la mesure que je viens de prendre à votre égard, vous ne verrez qu'une preuve d'attachement et vous ne la r*^poussorez pas.

Lord Archibald en était donc enfin au point précis où on avait voulu l'amener. Ces longues années de manœuvres sourdes, de tactique enveloppante, n'avaient pas été perdues. Sans pouvoir douter du désintéressement de sa famille, lord Archibald demandait comme une faveur l'adhésion de sir Bear à une mesure que sir Bear, servi par les événements, avait lui-même préparée de toute pièce.

— Jean est si jeune, je ne veux pas désespérer pour lui. Je ne désespère pas, sir Bear. Mais je vous ai bien jugé. La piemière impulsion qui m'a fait si vite modifier mon testament tout à l'heure a été la bonne. La vue de mon pauvre garçon m'a causé un tel ébranlement que j'ai eu peur de mourir sur place, sans avoir exprimé mes nouvelles intentions. La réflexion ratifie ce que j'ai déjà décidé alors. Je veux dès ce soir porter l'acte tel qu'il est maintenant chez mon soliciter. Ne me retenez pas, je n'ai point de temps à perdre. Je tâcherai de m'habituer à cette idée, peut-être essaierai-je de revoir Jean. Mais, pour le moment, je ne peux pas. Et, dit-il d'un air sombre et las, ai-je besoin de vous dire que si, en arrivant ici, je n'avais pas peur de mourir, maintenant j'en ai plutôt envie...

Monique avait revu Jean. Elle avait cédé aux instances du vieux Jacob, et Célia-Jane qui n'était qu'une simple machine s'était pliée à la volonté de son mari. La sœur de charité qui existe chez toute véritable femme s'était émue en Monique devant le spectacle de ce lamentable effondrement moral. Elle avait été vaincue par le noble attrait de la charité. Pourquoi aurait-elle refusé h ce déshérité le pauvre rayon qu'elle pouvait apporter dans s;i nuit? Pourquoi aurait-elle repoussé cette œuvie (le miséricorde, elle qui avait tant besoin qu'on eût pitié d'elle? L'époque approchait où son père allait se mettre en route. Plus que jamais, elle ne pouvait oublier un peu les soucis qui l'assiégeaient qu'en se dévouant^ qu'en s'oubliant dans une infortune pire que la sienne, plus que jamais elle cherchait à user l'inquiétude dévorante que lui causait le sort de son père. Elle n'ignorait pas que, par son obstination à retourner en Irlande, Patrice O'Hra risquait sa vie. Elle s'éveillait parfois, une sueur froide au front, après avoir rêvé qu'il était pris, jugé... Et, pour lui, le mot de jugement n'éitait que celui de condamnation.

Elle était donc retournée deux fois auprès de Jean. Elle avait trouvé l'infirme aussi incapable d'attention, aussi indifférent à sa présence. Qu'elle entrât ou qu'elle partît, qu'elle se tût ou qu'elle parlât, le visage de Jean n'exprimait rien. Son esprit était sans crainte et sans joie, rien ne le consolait ou ne l'aflligeait, il semblait étranger même à la douleur physique.

D'après le désir de Jacob, elle avait essayé de varier un peu le fastidieux travail qui remplissait les heures de Jean. Elle était très experte en l'art de tresser la paille. Au couvent dont elle avait été l'élève, était annexé un orphelinat où l'on enseignait à fond ce délicat métier. Et, pendant ses vacances solitaires, Monique s'était familiarisée avec toutes les minuties et les variétés du tressage. Mais ses elïorts pour intéresser Jean furent complètement infructueux lors de ses deux premières visites. En une troisième occasion, elle emporta un album sur lequel, depuis son arrivée à Blackhorn, elle avait, en compagnie delà persévérante Jessy, dessiné maint paysage. En vain tourna-t-elle les pages devant l'infirme. Non seulement il ne leur accorda point d'intérêt, mais il en détourna son regard glacé.

Monique sentit une tristesse l'envahir. L'une des grandes portes-fenêtres était ouverte, mais Jean n'avait pas mis à profit la permission ainsi donnée. Monique sortit sur la terrasse qui dominait de très haut la mer.

("était la première fois que Monique s'aventurait ici. Elle put se rendre compte de la disposition du pavillon de l'Etranger. Jean n'occupait (|ue le rez-de-chaussée et Monique ne connaissait que le cabinet de Célia-Jane et le salon où Jean se tenait toujours. C'était un bâtiment distinct, tassé et blotti plus encore que le reste de Blackhorn parmi les rochers qui l'abritaient et le dépassaient sur la plupart des points, brisaient assez bien les coups de vent pour que le pavillon demeurât habitable en hiver. Un fort contrevent .qyjott-^ii^issait de l'intérieur barricadait la t£hÇ&'^efewiteéd^i]s les grandes tempêtes, tout en adajettant la lumière indispensable. j^S

ï.a terrasse encaissée n'av^t vuequS^>rffPmoi'

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Au pied d'une prodigieuse muraille de roche déchiquetée, les vagues toujours écumantes rejaillissaient dans les récifs. Dans un angle rentrant très protégé, s'accrochaient quelques arbustes nains, un peu de gazon. Tout en regardant l'horizon grandiose et désolé, Monique retenait d'une main son écharpe que le vent lui disputait. En baissant la tête pour mieux résister, elle regarda par hasard à l'intérieur du salon, et, en même temps qu'elle croyaitentendre la voix de Jessy, elle reconnaissait un corsage de légère soie gautïréeà mille raies turquoise et vieux bleu qui, depuis les largesses qui avaient suivi la visite de lord Archibald, faisait les délices de miss de Burgau. Miss de Burgau elle-même, debout au milieu du salon, parlait à Jean avec une animation qui confondit Monique.

— Vous devriez essayer, mon cousin, de vous secouer un peu. Je suis sûre que vous iriez mieux si vous vous en donniez la peine. Je ne crois pas à ce que disait ce vieux sot de docteur Baud. Et je ne le lui ai pas même entendu dire puisque je ne savais pas encore que vous étiez ici. Ainsi, il ne faut pas m'accuser d'indiSérence. Mon père ne s'oppose pas à ce que je vous fasse quelques vi- 'jites si j'en ai le courage. Il me connaît, il sait que ce n'est pas un mot de moi qui vous perdra jamais. Mais je ne crois guère non plus à cette histoire irlandaise; il me semble que si vous étiez un peu guéri, la reine vous pardonnerait tout de suite. Je vous en prie, essayez de guérir, essayez de penser. Vous m'entendez, pourtant"?

— Oui, lépondit Jean de sa voix sans timbre.

— Et me comprenez-vous?

Il ne répondit pas.

— Oh! mon Dieu, mais c'est terrible de songer que vous m'entendez, que vous me répondez et

DE BURGAU IIQ

que pourtant votre esprit n'est pas ]h. C'est... c'est comme un mort qui me parlerait...

Elle fit deux pas en arrière; Monique s'aperçut que Jessy avait les lèvres blanches de peur et qu'elle tremblait de la tête aux pieds. Mais Jessy qui avait une énergie de Burgau dans sa frêle personne, se contraignit à demeurer en face de Jean, et, le regardant de ses yeux si étrangement noirs dans la pâleur mate de son teint, elle poursuivit avec une pétulance qui tenait de la colère :

— Pourquoi vous entêtez-vous à être malade'^ C'est de votre faute. Confiez- vous à moi, réveillezv''0us. Quand vous serez guéri, je vous épouserai et nous aurons tout l'héritaoe de Burgau-IIouse. Malcolm et Josiah seront si furieux! Nous leur donnerons quelque chose parce que, voyez-vous, ce n'était pas juste que vous nous preniez tout, lord Archibald en a bien convenu quand ilétait à Blackhorn l'autre jour. Il est venu là, chez Célia-Jane, il vous a regardé et il a eu beaucoup de chagrin, ^'ous ne vous en doutiez pas. Je lui écrirai si vous voulez, ou bien, s'il le faut, j'irai chez lui. Je lui dirai : « Jean veut guérir, il est guéri ; seulement c'est moi qui serai sa femme. » Oh ! moi, cela me plaira d'être lady de Burgau... fit-elle avec une délectation tout enfantine qui dépouillait ses paroles de leur inconvenance, d'avoir Burgau-House et tout le reste... et... et vous, Jean, si je n'avais pas si peur de vous.

Mais Jean lécoutait sans que la plus fugitive émotion fît tressaillir son visage immobile.

Avec un mélange de colère et d'elïroi, Jes.sy s'écria :

— Ah! vous ne voulez pas...

Et elle sortit, frappant derrière elle la porte...

Bien que lord Archibald eût semblé très affaibli

3t souffrant à ses cousins, la nouvelle de sa mort

éclata comme un coup de foudre à BLackhorn.

La mort du vieux Jacob, survenue le jour même, passa complètement inaperçue.

Après un bref séjour à Londres, le vieux lord n'était rentré à Burgau-House que pour y rendre le dernier soupir. Avait-il eu le temps de modifier légalement ses dernières volontés? C'était une question que les seigneurs de Blackliorn ne s'adressaient pas. étant gens de trop ])on style pour mentionner un point aussi secondaire en pareil moment. Ils ne s'inquiétèrent même point de ce que le vieux Jacob conterait à son ancien maître dans le monde meilleur où ils s'étaient certainement rencontrés.

Sir Bear et ses quatre fils aînés assistèrent dûment aux funérailles de leur parent. Ils portèrent à cette cérémonie une mine si sombre, des manières si renfermées, que personne n'eûi. pu mettre en doute le soucieux chagrin qui les accablait. Et, de fait, ce chagrin était sincère, bien qu'il ne concernât qu'indirectement lord Archibald.

Après avoir fait, par leur tenue, l'édification de l'assistance, après avoir embrassé au vol d'un rapide coup d'œil, les magnificences inoubliables de Burgau-House, ils s'en allèrent à Londres édifier le solicitorde leur parent et admirer les splendeurs de la maison que possédait lord Arcliibald dan scette ville.

Mais le pauvre lord Arcliibald ne possédait plus rien. A qui alors était dévolue cette accumulation de lichesse? A qui appartenaient les fermes, les prés, les bois, les objets d'art, les salles somptueuses de Burgau-House? Qui était maître des statues grecques et des jardins d'hiver? A qui le sommelier majestueux, la femme de charge et tout le menu fretin delà domeslicité devaient-ils

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rendre hommage? Qui disposerait de la maison de Londres dont le charme antique, propre aux vieilles demeures, s'alliait à tout le déploiement du luxe moderne?

C'était dans cette maison que, d'après l'ordre <lu défunt, le testament allait être lu devant sir lîear, ses quatre fils et les principaux serviteurs de lord Arcliibald.

Le soliciter promena son regard sur ceux qui l'entouraient, et, dépliant le document dont il avait eu la garde, en commença tout haut la lecture. Il énuméra les legs de lord de Burgau h ses serviteurs, glissa légèrement sur les questions de détail ; puis il aborda d'une voix lente et décidée le passage capital :

« Mon neveu, Jean de Burgau, entrera en possession de ma fortune le jour de ses trente ans à condition qu'il soit marié à cette date. S'il refuse de remplir cette clause avant l'époque indiquée, tous mes biens serviront à la fondation d'un musée à Burgau-House sur les bases du plan ci-joint. ■>

C'était exactement le testament dont lord Archibal avait porté la copie à Blackliorn, et le nom des Bear de Burgau n'y était pas prononcé.

Il faisait chaud dans cette salle^ la sueur mouillait le front chauve de sir Bear, mais le soliciter poursuivit :

« J ajoute à cette condition que mon neveu Jean de Burgau soit sain d'esprit le jour où il sera appelé à faire valoir ses droits sur mon héritage. Faute de quoi, sir Bear de Burgau, et après lui ses héritiers, sera chargé de la garde de mon neveu et de sa tutelle. Sir Bear administrera les revenus dont il aura la jouissance. A la mort de Jean, il aci eptera, en souvenir de moi et en récompense de ses services, une somme de deux cent mille francs, le reste de ma fortune revenant alors ù

la fondation du musée dont j'ai parlé plus haut. »

Suivaient quelques indications relatives à l'admistration de la fortune, à l'emploi des revenus jusqu'au jour où Jeau atteindrait sa trentième année. Et le solicitor se tut. Ainsi lord Archibald n'avait fait qu'ajouter une clause à son testament ])rimitif.

Les assistants se séparèrent, les Burgau de Blackhorn témoignèrent, par leur irréprochable attitude, qu'ils auraient été dignes de l'héritage de Burgau-House si le sort le leur avait attribué.

Sir Bear serra raidement la main du solicitor. Celui-ci expliqua que son regretté client, lord de lîurgau, pressé par la mort qui le menaçait, avait modifié se^ intentions par le dernier paragraphe (le son testament et qu'il avait impérieusement refusé d'entendre les justes observations de .son conseiller.

Puis M. Hobson exprima l'espoir de voir Jean de Burgau rentrer en Angleterre et réaliser promptjment le vœu de son parent.

— Il le fera sans nul doute, dit la voix languissante de Josiah.

— Je suis heureux d'apprendre que vous avez (le ses nouvelles. Il n'a pas pu s'embarquer à temps pour être avec nous aujourd''hui , dit M. Hobson qui était nouvellement employé par la famille. Il est vrai que, pour l'instant et jusqu'au jour de ses trente ans, ses intérêts ne sont pas en cause.

Puis M. Hobson exprima le désir d'être mis en rapport avec le solicitor de sir Bear, et le baronnet lui donna des renseignements nécessaires, sur quoi tous, les Burgau se retirèrent sans avoir commenté d'un signe les dernières volontés de lord Archibald. mais emportant un double du testanoent.

îls se firent immédiatement conduire chez un fameux homme de loi. discret et impeccable, dont la moindre paiole valait une S(mtence de juge.

Us furent introduits dans le temple luxueux — j'allais dire paré de riches dépouilles — où siéi^eait ce moderne augure.

L'augure n'avait rien de saisissant dans sa personne; il était rouge, gros et flegmatique. Sa bouche serrée, était plutôt faite pour le silence que pour l'oracle; elle semblait vous avertir ainsi : « Je ne m'ouvre qu'à bon escient et je me referme vite : soyez sur vos gaixles ou tant pis pour vous. Je dirai peu ou rien, cela vous coûtera horriblement cher et ne sera point assez payé. »

En voyant ces cinq gentlemen bien cravatés et gantés faire poliment irruption chez lui, le célèbre homme de loi ne se doutait probablement pas que son cabinet s'ouvrait en cet instant k une si belle collection d'ours. Mais si les Burgau ici présents lui étaient apparus avec griffes et crocs et sous leur véritable caractère, il n'eût point été autrement surpris. Il avait l'habitude de voir défiler devant son bureau une grande variété de bêtes de proie, la jungle n'assistait pas aux débats de fauves plus sauvages et mieux endentés.

L'éminent M. Reil prit l'acte qu'on lui tendait. Tout en prêtant une seule oreille aux quelques mots que prononçait sir Bear, il consacra ses deux yeux à la lecture du document. Il franchit sans broncher le cap du premier paragraphe, la conclusion du dernier lui fit un peu lever les sourcils. Il reposa le testament en homme dont la conviction est arrêtée.

— Il faut, dit-il. que l'héritier — nogr»mons-le X — soit marié et sain d'esprit le jour où il aura trente ans pour entrer en possession. Voilà un testament qui n'aurait peut-être pas beau jeu ea

France, dit-il, l'intérêt du cas l'incitant à cette débauche de paroles.

— Est-il bon chez nous? fit sir Bear.

— Je le considère comme bon, répondit M. Reil dont le ton démontra à lui tout seul l'inanité de toute procédure.

— De sorte, fit sir Bear, que si, à la date indiquée, X... n'est pas marié...

— La fortune ira au musée de,., le nom est en blanc.

— Et, reprit sir Bear d'une voix un peu plus sourde^ s'il est marié et non sain d'esprit,..

— Le texte ne prête pas à deux interprétations. Si X. est marié et non sain d'esprit, ses parents hériteront dans les proportions et conditions indiquées. Il y aura quelques formalités pour obtenir qu'ils gardent la tutelle. Mais rien de sérieux. S'il n'est pas marié, c'est le musée qui hérite, s'il n'est pas sain d'esprit, ce sont ses parents qui auront la tutelle.

Puis brusquement, heurtant ses clients du regard :

— Pourquoi sain d'esprit? demanda- t-il. Cette précaution a-t-elle un fondement quelconque? Y a-t-il des cas d'insanité dans la famille?

— Non, dit Malcolm que le regard de M. Reil semblait spécialement interroger.

— Oui ! dit sir Bear comme poussé par une suggestion.

Et sa voix couvrit la réponse de son fils.

— En réalité, dit Josiah avec un regard approbateur do ses yeux mal ouverts, il y a eu des exemples de dérangement mental plutôt que de folie dans la famille maternelle de l'héritier. Le testateur avait des craintes pour la raison de son neveu; ces craintes ne se sont nullement confirmées jusqu'ici. Les dernières lettres de X. sont

DR ni'Rr.Au 125

très sensément écrites, et, sauf erreur de notre part, attestent une raison fort allègre.

MM. de Burgau reprirent le chemin de Blackliorn. Ils arrivèrent h Ridge au matin.

Ils n'avaient pas demandé leurs chevaux, ils no s'assurèrent pomt d'une voiture, ils revinrent ù pied du village.

Fendant leur voyage, ils avaient gardé un silence complet, ou plutôt ils n'avaient pas échangé un mot que tout le monde ne pût entendre. Même après qu'ils eurent quitté Ridge, ils restèrent muets comme s'ils redoutaient que les haies et les champs pussent les écouter. Mais quand ils furent en pleine bruyère^ qu'ils n'eurent plus autour d'eux à perte de vue qu'un espace ras où rien n'aurait pu servir d'abri au plus habile indiscret, l'un d'eux s'accorda de donner libre cours îi ses opinions et cria avec une exaspération pleine de rage :

— Que le diable emporte les vieux fous... et les autres 1

C'était Malcolm-Bear, mon fils, qui venait d'ouvrir le feu par cette exclamation peu dévote. L'indignation de ses frères ne leur permettait pas même la consolation de tempêter, et ils se turent.

— Quand je vous le disais! reprit Malcolm, que nous nous attachions un boulet et qu'il n'y avait pas dans toutes les armoires d'Angleterre un squelette comparable à celui dont vous nous dotiez. (Le squelette dans l'armoire est un secret de famille soigneusement dissimulé.)

— Oh! mais, fit Josiah, notre squelette était condamné.

— Et c'est bien pour cela, dit rudement Malcolm, qu'il n'y avait pas d'inconvénient pour nous ni pour lui h en fmir.

— A en finir avec Harry? dit sèchement sir Bear.

— Il s'agit bien d'Harry, s'écria Malcolm avec emportement. Maintenant^ quand Jean mourra, nous serons bien avancés.

— D'avoir concouru à la fondation du musée de Burgau-House. acheva Josiali }3ensivement.

— Aussi, dit Jack outré par la perspective qu'évoquait Josiah, pourquoi le gouverneur s'est- il obstiné à confirmer lord Archibald dans l'idée que nous étions riches 1

Sir Bear supporta vertueusement l'effervescence de son troupeau. Soutenu par la conscience de ses bonnes intentions, ou quelque autre pensée plus réconfortante, il tint tête à l'orage.

— Je le lui ai dit, déclara t-il^ parce que c'était le seul point inébranlable sur lequel pût reposer sa confiance en nous. Lui avouer le contraire, c'était nous placer vis-à-vis de lui sur le pied de parents pauvres.

— Et de la situation de parents pauvres à celle de parents avides, il n'y a qu'un pas, comme le sait fort bien sir Bear, mon pèr \ fit Josiah dans ses dents avec un regard amusé. Et il ajouta philosophiquement :

— Lord Archibald a voulu que Jean fût à la fois marié et sensé, jugeant que les deux état:' n'étaient pas incompatibles. Mais nous sommes au bout du fossé, c'est donc pour nous la culbute. Nous ne pourrons pas garder Blackhorn. Il est temps, Franck et Jack, de mettre à exécution vos projets de voyages en vous engageant dans la marine marchande. Sir Bear et moi nous nous en tireron'' comme nous pourrons. Malcolm entrera ^,otnme clerc dans une maison de la cité. Il épousera une riche héritière bourgeoise et deviendra un bon commerçant.

Malcolm bondit sous l'éperon. Les conseils ds v^on frère ravivaient en bù une blessure secrète.

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— Bien entendu. Malcolm, vous ne pouvez plus avoir d'aristocratiques prétentions et. quand vous n'aurez que votre nom à vendre, il s'agira surtout de 1<^ vendre cher sans vous inquiéter du flacon auquel vous servirez d'étiquette.

Mais ni Josiali ni son père n'avaient l'air abattu. Il y avait en eux les symptômes précurseurs d'une grande bataille et non les signes d'irritantes défaites qui hérissaient l'humeur des autres. A travers l'étroite fente de ses paupières, le regard de Josiah brillait comme une mince lame d'acier froide et étincelante. Le nez de sir Bear frémissait et s'allongeait, se courbait comme un bec d'oiseau de proie. Sir Bear respirait avec force, humant quelque odeur lointaine, quelque fumet de haut goût dont la vapeur capiteuse amenait le -ang au cou du baronnet.

Malgré leur silence apparent, sir Bear et Josiah avaient dû échanger quelques communications mystérieuses, ils étaient évidemment d'accord comme deux infaillibles limiers lancés en trombe sur la même piste.

Leurs compagnons qui, sous des dehors plus frustes, ne manquaient pas de perspicacité s'en aperçurent, car Malcolm et Franck s'écrièrent en même temps :

— Si vous avez un moyen, dites-le.

Oui, Josiah et sir Bear avaient un moyen, mais ils ne pouvaient le dire que tout bas, même les brins d'herbe et les genêts de la lande devenaient de dangereux confidents.

Les cinq hommes s'étaient arrêtés; ils tinrent un conciliabule bref, aux paroles furtives à peine articulées.

Puis ils se remirent en marche Ils s'avançaient perdus dans leurs réflexions, mais les choses qui les entouraient et qu'ils ne regardaient pas étaient

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