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déjà transformées pour eux, la lande n'était plus la même, plus le même non plus le ciel aux lourds écroulements de nuages.
— Mais lui, fit Jack, lui, voudra-t-il?... Josiah haussa les épaules. Sir Bear répondit
nettement :
— Jean fera absolument ce qu'on lui dira... à condition, ajouta-t-il souriant presque, que ce ne soit pas Josiah qui le lui dise. Et encore...
— Oui, et encore... firent Malcolm et Jack avec un dédain où n'entrait point de pitié.
— Il est vrai, dit Josiah d'un ton méditatif, que nous n'aurons plus tard que deux cent mille francs ; mais ce qui est surtout à considérer, c'est que d'ici là les revenus nous appartiendront et qu'ils sont considérables. Quelques aniices d'une administration habile augmenteront singulièrement notre part sans que Jean manque de rien, je vous prie de le croire. Il y a des risques, mais si nous ne risquions rien, où serait notre mérite? Il faut savoir aventurer un vaisseau pour sauver la flotte. Nous déclarerons l'état de Jean en temps opportun, nous nous arrangerons pour qu'on le laisse sous notre garde. Tout simple, voyez-vous.
C'était si simple que cela les étourdissait un peu.
— Pour le mariage, le vieux Clenman en passera par où l'on voudra, fit Jack comme s'il pesait le pour et le contre d'une main déjà expérimentée.
— Naturellement. Du reste, le chemin de Clenman ne sera pas trop étroit ni rocailleux. Il suffira au révérend d'avoir un peu de sang-froid et de ne pas trop ouvrir les yeux pour s'en tirer à merveille. Or, vous savez que nous avons de quoi les lui fermer complètement s'il en était besoin, mais un atome de complaisance fera l'affaire. Il est inutile que Harry connaisse le testament de lord Archibald.
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— Pauvre Harry ! soupirèrent les autres, demicompatissants, demi-railleurs.
— Oh! il ne trouvera pas mauvais qu'on donne à Jean une bonne société.
— Tenez, Josiah, vous ne valez pas "le diable! fit Franck, entraîné par l'impulsion d'une conviction irrésistible.
— Eh! riposta fougueusement Malcolm, que deviendriez-vous sans Josiah qui ne vaut pas le diable, vous, Francis de Bur^j^au, sans le sou et perdu de dettes, qui ne savez que monter à cheval et chasser? Allez-vous-en donc chercher fortune quand on aura mis Blackhorn à l'enchère. Puisque vous n'avez pas de cervelle comme Josiah et que vous ne pouvez être qu'un outil, soyez au moins un outil sûr et solide.
Franck ne regimba point sous cette algarade : Malcolm entrait dans les nouveaux projets avec une aideur sombre et aveugle comme s'il se ruait vers la vie, brisant les dernières hésitations, communiquant aux esprits plus prudents que le sien un ressort, un élan, dont Josiah et sir Bear manquaient rarement, à vrai dire.
— Mais aurons-nous le temps? dit Jack. Il faudra nous presser avant que cette affaire d'Irlande nous tombe sur les bras et nous paralyse.
— Oh ! fit sir Bear, le danger d'arrestation n'était pas à beaucoup près aussi menaçant pour votre cousin que pour Patrice Ollara.
Et ils oublièrent leurs propres soucis, paralt-il, car ils ne s'entretinrent plus que de Patrice O'Hai a et de sa fille.
— Je vous avais bien prévenus que, dans une situation telle que la nôtre, il faut avoir des gens dans sa main, fit sir Bear d'un ton paternel et grondeur... Mais vous ne vouliez rien entendre. Nous avions besoin d'une gouvernante sur laquelle
nous aj'ons prise afin que si une malchance, à laquelle je ne croyais guère, lui apprenait quelque chose... Et le hasard nous envoie Monique 0"Hara. J'ai vu tout de suite le parti à tirer d'elle... non comme gouvernante, cela ne valait certes pas la peine que nous nous occupions de son père, mais comme sœur de charité, comme gardienne de Jean plus tard, puisque le vieux Jacob était au bout et vous paraissait à bon droit impossible à remplacer. Débarrassons-nous du père,disiez-vous quand le marché a été conclu avec la jeune fille. Et quelle action aurions nous aujourd'hui sur elle si son père était en prison ou pendu? Nous n'avions pa> à livrer Patrice O'Hara pour ajouter à notre éclatante réputation de dévouement à la couronne. Quand Monique O'Hara sera libre, — nous sommes bons parents et tâcherons, pour l'amour de Jean, que ce soit le plus tard possible, — rien ne nou^ empêchera de la récompenser...
— Oui, dit Josiah, en l'épousant, par exemple.
— Pas moi! firent ses trois frères avec le plus sincère entrain. ,
— Moi peut-être, dit Josiah.
Il s'assoupit sur cette bonne pensée et n'ouvrit plus la bouche jusqu'à Blackhorn.
Monique était dans une petite pièce où elle don nait quelquefois les leçons de Jessy quand sir Bear demanda à la gouvernante de sa fille un instant d'entretien.
Rien qu'à la façon soigneuse dont il ferma la porte, Monique comprit qu'il allait lui parler de son père, et le cœur toujours alarmé de la jeune fille bondit plus fort sous l'excitation d'une terreur inavouée.
Sir Bear donna à Monique des nouvelles de Pa trice O'Hara qu'il venait de voir lui-même.
— Oui, j'ai profitéd'uneubsence du petit berger
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pour porter à M. O'Hara le prix de son passage; vous savez qu'il s'embarquera bientôt et qu'il veut d'abord passer en Irlande. Je lui ai laissé l'ariçent çt il n'aura pas à vous compromettre en se montrant dans ces parages. Le moment venu il gagnera aisément Burn et de là... Mais c'est alors que le danger commencera pour lui. Il est prudent et les fonds dont il est suffisamment pourvu l'aideront à...
Elle l'interrompit, touchée jusqu'aux larmes par cette générosité. Elle dit d'une voix émue :
— Je n'ai point encore gagné cet argent que vous avancez à mon père. Et quand j'atteindrai le terme de mon engagement avec vous, je ne serai pas quitte davantage, car rien de ce que je pourrai faire pour vous n'égalera ce que vous faites. Cette idée m'est parfois pénible.
— Puisque vous envisagez la chose à ce point de vue, dit sir Bear de son air le plus sec et le plus froid, je n'aurai nulle difficulté à vous dire ce que nous attendons de vous. Quand vous êtes entrée à Blackhorn, nous n'avions besoin que d'une gouvernante pour ma fille, nous nous sommes donc contentés de vos services comme gouvernante. Maintenant les cisconstances sont changées, il nous est donné de mettre à l'épreuve cette reconnaissance que vous exprimez.
Elle l'écoutait, la tête levée, les yeux un peu brillants. Comme elle était belle dans sa fraîche jeunesse, cette fière et pure Monique, au corps élancé, à la sombre chevelure semée d'éclairs, aux yeux bleus limpides!... Quel holocauste royal à olïrir en pâture au minotaure aËEamé, au sombre destin qui la guettait !
— Il faut dire, reprit sir Bear, que cette épreuve ne sera pas inutile; qu'elle sauvegardera votre avenir, qu'elle vous mettra pour toujours à l'abri
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de hi situation précaire et dépendante à laquelle vous êtes forcément destinée, il s'agit d'un mariage.
— D'un mariage pour moi! fit Monique regardant très loin comme si elle ne voyait pas avec qui on aurait pu la marier à Blackhorn.
— Avez-vous des engagements antérieurs?
Il y eut une courte pause.
— Non, dit Monique.
— Vous ne repousseriez donc pas l'idée en principe si elle était liée au sort de votre père?
— Non, dit la jeune fille dans un détachement complet d'elle-même.
Et elle ajouta tout bas :
— Je n'y ai jamais réfléchi ; quand je pe isais à mourir pour lui;, je ne pensais pas qu'il pût m'être demandé pire.
Il ne releva pas l'inconsciente ironie à la fois sanglante et candide de cette réponse.
Ces jalons posés, il commença l'attaque.
— Je dois d'abord vous confier un secret de famille dont la gravité vous prouvera la confiance que je place en vous.
Cette gravité prouvait plutôt à quel point Monique se trouvait au pouvoir de sir Bear.
— Mais, je suis contraint de vous imposer le silence sur tout ce que je vais vous dire. Nous avons eu la douleur devoir Jean de Burgau, notre plus proche parent, le chef actuel de la maison de Ikirgau, frappé par la maladie mentale qui, sans troubler ses facultés, les a partiellement affaiblies. Des soins constants, un dévouement plein de vigilance lui sont nécessaires non seulement pour assurer les précautions minutieuses que réclame son état, mais encore pour lui rendre son sortsup- ])ortable. Le jeune lord Jean de Burgau... Oui, dit-il, il est lord de Burgau depuis' la mort de lord
Arrhibald. C'est momc d'après les instructions que nous a laissées son oncle, lors de sa dernière visite, que nous agissons. Nous sommes convaincus que des services mercenaires n'entoureraient jamais Jean d'assez de sécurité et d'alîection, et en décidant de le marier, nous avons pensé à vous. N'oubliez pas que lord Arcbibald vous a vue. Je ne vous abuse en rien. Je cbercbe si peu à vouscacher la nature et la portée des engagements que vous allez prendre que je veux vous montrer à l'instant mon neveu.
« Le vieux Jacob, qui le soignait avec assez d'intelligence, est mort, Célia-Jane ne suffirait point à sa tâche sans une direction éclairée qui sera la vôtre, mais vous n'aurez aucune occupation fatigante. Vous verrez que notre malade n'a rien d'effrayant. 11 est très soumis à Célia-Jane et, en cas de besoin, notre secours immédiat est toujours il votre disposition. Vos services seront récompensés par un douaire et vous serez lady de Burgau. Si la sagesse et la raison sont vos véritables conseillères, vous accept<Tez. J'ai cru comprendre que votre père se déchargerait avec plaisir de tout souci vis-à-vis de vous. Vous me donnerez votre parole de ne jamais révéler les circonstances de votre mariage, de rester muette sur tout ce qui touche à ce sujet. Inutile de nous exposer tous à des commentaires aussi faux que malveillants. Diverses considérations nous obligent encore à dissimuler la présence de mon neveu à Blackhorn, mais celte précaution sera bientôt supertlue.
Monique suivit sir Bear sans rien dire : ne savait-elle pas où il la conduisait? Avant d'être bien revenue à elle, d'avoir rassemblé ses esprits en déroute, elle était dans le pavillon de l'Etranger, devant Jean de Burgau.
Elle se demanda tout à coup si Jean n'allait pas
laisser paraître qu'il la connaissait déjà, que ce n'était point la première fois qu'elle venait ici. Mais il n'en fut rien^ et cette indifférence qui pourtant la sauvait, serra le cœur de Alonique. Quand elle fut de nouveau seule avec sir Bear^ la jeune fille balbutia :
— Je ne refuse pas..., je veillerai sur lui. Elle fixait son regard etirayé sur le visage
sévère du baronnet.
— Je ne refuse pas, répéta-t-elle, je remplacerai Jacob. Je donnerai au malade tout mon temps, toutes mes peines. Je n'aurai pas peur..., non. je vous le jure, je n'ai pas peur de lui. Je le soignerai comme s'il était mon frère.
— Le soigner c'est bien, mais il faut l'épouser, dit sir Bear d'un ton catégorique.
Elle recula palpitante en murmurant :
— C'est impossible.
Il répliqua froidement :
— Fort bien. Vous en êtes juge. Dans combien de jours passera le bateau qui emmènera votre père?
— Mais, dit-elle, aiguillonnée par le souvenir que réveillaient cruellement ces derniers mots, mais puisque je resterai près de lui, que je serai sa gardienne, sa servante...
— C'est à mon tour de vous répondre : impossible. Vous êtes trop jeune. Que n'avez-vous trente ans de plus! Ce n'est ni votre faute ni la mienne. Toute jeune que vous êtes, nous reconnaissons vos qualités, nous vous confierons la santé et le bonheur de notre malheureux parent; peut-être votre présence, vos attentions ranimeront-elles en lui...
Il hésita, sir Bear lui-même ne pouvait la leurrer de pareille chimère. Il acheva pourtant : La reconnr.issnnce peut l'attachai' h vous.
Mais, sur ce thème, le baronnet était impuissant ;\ tromper Monique. Qui mieux que la jeune fille connaissait cette insensibilité ((ui répondait à sa plus chaleureuse abnégation? Elle consumerait en vain son cœur et les forces de sa jeunesse, elle dessécherait la sève de son âme dans une épuisante entreprise. Ne s'était-ellc pas déj'i heurtée à la torpeur glacée de Jean comme on se heurte du front et des mains contre une inexorable muraille? elle finirait par s'y briser.
Sir Bear continua sans miséricorde et sans C)lère. Josiah comme ses frères s'en étaient remis au gouverneur du souci de cette négociation et leur noble foi filiale ne s'était pas égarée.
— Mais ai-je à vous dire que vous êtes libre d'accepter ou de refuser?
Et probablement pour mieux imprimer en elle la conviction de cette liberté, il poursuivit :
— Vous êtes mieux à même que moi d'apprécier la situation de vot':'e père. !Si l'arrangement que je vous soumets vous paraît irréalisable, nous devrons nous incliner. Mais il est juste aussi que notre attitude à votre égard dépende de votre décision. Si vous vous dérobez à notre premier appel, nous jouerions en vous aidant davantage un rôle de dupe. Patrice O'Hara a notre argent et je n'essaierai pas de le lui reprendre. Mais je vous avoue que, devant cette dureté de cœur, devant votre ingrate obstination à repousser un plan aussi avantageux pour vous qu'au malheureux qui a besoin de vous, je m'abstiendrai de dérouter ce qui est après tout la justice de mon pays et je ne metti-ai pas en jeu les influences qui pourraient aider Patrice O'Hara et favoriser sa fuite. Vous n'ignorez pas que la sentence de votre père serait...
Elle couvrit son visage de ses mains pour no pas entendre le mot épouvantable. Elle gémit
d'une voix à peine distincte, d'une voix d'agonie :
— Par grâce. . . , par grâce. . .
— Ce n'est pas moi, dit presque doucement sir Bear, ce n'est pas moi qui ai la grâce de Patrice O'Hara dans les mains.
Elle regarda machinalement ses mains à elle, ses mains effilées et blanches. Etait-il possible qu'elles fussent chargées d'un aussi terrible fardeau!
— Donnez-moi du temps, dit-elle.
— Non, c'est tout de suite...
Il fallait bien que cela fût tout de suite, car, peu de jours encore, et Patrice O'Hara serait partiellement à l'abri... tout à fait peut être.
Sir Bear reprit d'un accent consciencieux :
— Ce mariage qui se fera selon le rite protestant sera, s'il vous convient, une pure formalité. Le passage de votre père chez nous est resté secret, il n'yaura pas de ce chef une ombre de difficulté. Si je vous donne ces explications, remarquez qu'elles ne modifient rien, et que si je vous proposais un mariage musulman, cela ne changerait pas la situation. Quels que soient les détails accessoires ou les motifs de votre décision, si vous acceptez votre père s'échappera, si vous refusez...
— Non, non ! vous ne ferez pas cela...
— Au contraire, je ne ferai rien et cela reviendra au même. Mais remettez -vous -en complètement à nous, et ne tentez pas la moindre restriction, ou n'accusez que vous des conséquences.
« S'il vous plaît de ne pas regarder cette formalité comme un mariage, continua sir Bear sans qu'il fût possible de distinguer clairement une note sardoniquedans sa voix, considérez-la comme une promesse de soigner fidèlement Jean de Burgau qui devait être votre protecteur. Vous vous consacrerez à rallôgement d'une infortune. Lord
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Jean est condamné, vous aurez adouci ces derniers jours. Vous recouvrerez alors votre liberté, Patrice O'Hara aura depuis longtemps la sienne..., pourvu que vous me donniez votre réponse à temps.
Toute cette nuit, Monique fut livrée à d'indicibles tourments. Sir Bear l'avait dit, elle était seule arbitre. Ce qu'elle choisirait allait s'accomplir, il fallait qu'elle choisit... et qu'elle choisit à temps. Les Burgau agissait par adection. par pitié pour lord Jean, ou dans un intérêt quelconque, peu importait; le résultat était identique; ils voulaient assurer à leur parent un dévouement qu'aucun salaire ne lui aurait procuré, ils y étaient résolus, ils exerceraient rigoureusement le teriible pouvoir qu'un hasard leur avait donné sur Monique et son père; il leur fallait un vivant pour l'enterrer avec ce mort qu'était Jean de Burgau et ils avaient désigné Monique.
Et puis sir Bear n'avait-il pas dit affreusement vrai : les mobiles ne comptaient pas, il fallait qu'elle acceptât ou qu'elle refusât, qu'elle dit oui ou non. et. par ce non et ce oui, décidât peut-être de la vie ou de la mort.
Deux jours passèrent à la fois lents et rapides, fiévreux et stagnants, sans que ^Monique pût répondre, sans qu'elle put vis-à-vis d'elle-même formuler une décision, sans que sa bouche pût articuler l'unique mot qui allait condamner ou elle ou son père.
Elle ne chercha point â informer Patrice O'Hara de l'impasse où sir Bear l'avait si dextrement enfermée. Elle ne voulait pas que lui du moins connût les affres d'une telle alternative, ou que son refus formel tranchât pour Monique tout espoir de le secourir.
Et qui «ait? peut-être eût-il consenti pour l'a-
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mour de sa cause. Il voulait retourner au combat à tout prix. A côté du sort de sa patrie, le sort de Monique ne lui paraîtrait sans doute qu'un prix médiocre sur lequel il n'y avait pas lieu de marchander.
Monique n'avait jamais été pour lui qu'une entrave et souvent un danger. La jeune fille fléchissait de nouveau sous cette amère conviction. C'était-elle qui avait trahi à Blackhorn l'incognito de son père, c'était son embarras, son inaptitude h mentir qui avaient révélé à leurs hôtes le nom du vieux voyageur malade. Elle en avait toujours eu un soupçon, un remords, que les Burgau n'avaient rien fait pour dissiper.
Et si, en cette occasion comme en d'autres précédentes, elle avait ainsi contribué à le compromettre, si elle l'avait poussé dans le piège où ils étaient pris tous deux, n'était il pas juste qu'elle fit tout au monde pour réparer?
Le danger de son père lui avait inspiré de si intolérables craintes qu'elle aurait cru souscrire joyeusement à n'importe quel sacrifice pour mettre fin à ses appréhensions. Et voilà pourtant qu'elle reculait.
Mue par elle ne savait quel instinct, elle s'en alla errer dans la direction du pigeonnier de Jacob.
Hélas! le vieux Jacob était mort. Que lui eût-il dit, du reste, sinon qu'elle devait se soumettre^ Avec quel empressement jaloux, quelle joie attendrie, il aurait jeté Monique dans le caveau de Jean... Commeilen aurait soigneusement muré la porte pour qu'elle n'en ressortit plus.
Mais ce n'était pas au vieux Jacob qu'elle aurait voulu parler; elle avait un vague désir de revoir Jean, de se convaincre que tout était réellement éteint en lui, qu'il ne subsistait ni une lueur dans
CCS ténèbres, ni uno étincelle sous la cendre. Elle l'interrogerait d'une voix si suppliante qu'il finirait par répondre.
Elle avait atteint le pigeonnier, elle se tenait sur la tablette qui restait du balcon, mais la porte était fermée et barricadée de lintérieur. Monique appela ù voix basse, puis plus haut. Mais Côlia- Jaiie ne revenait plus ici depuis qu'elle était veuve; elle ha! itait entièrement le pavillon de l'Etranger où elle avait un logement minuscule, à la suite du cabinet d'entrée.
A travers les vitres poussiéreuses, Monique voyait les deux ptHites pièces en enfilade, l'humble mobilier rustique; elle croyait presque voir une tête grise s'appuyer au dossier du fauteuil de paille, entendre une voix chevrotante dire avec un Mcopnt «nlpni'el :
— Le ciel esi aux...
Mais non. non, elle no voulait pas entendre c% que le vieux Jacob aurait à lui dire.
Cette impussibilité de parler à Jean acheva de la troubler, bien qu'elle ne s'abusât point sur l'inanité d'une telle tentative. Puisque la pente devenait si glissante sous ses pas, puisque tout le monde la condamnait, même les morts, que pas une main ne se tendait pour l'aider pendant qu'elle luttait encore, qu'elle ne pouvait obtenir de Jean qu'il intervint en disant : « Je ne vous veux pas, allez-vous-en. Je n'ai que faii'e de vous... » Monique ne pouvait plus que recourir à son père. Oui, elle irait h lui, se jetterait à ses pieds, le conjurerait de partir avec elle, tout de suite, de fuir n'importe (>ù, sous un déguisement s'il le fallait fie se cacher dans les bois ou dans un hameau de la côte, de gagner la France dans un bateau de pêche et de renoncer au voyage d'Irlande tant que la menace des Burgau serait suspendue sur eux.