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de provenir du chandeli du lit,
doxe.
Enfin un assemblage
Parates, de magnificen et hétérocli-
tes-Qui, ité réelle bien que ternie, luxeux et vicillot, dont manquait pas d’harmoà sac tous les recoins du reil butin.
salon austère de Jean ou des pièces qu’elle connaissait au château, ne l'avaient préparée à semblable surpris:.
Et tpous ces objets massifs ou fragiles, brillants ou fanés, ne Parvenaient pas à encombrer l’appartement, Pas même à lui enlever son £arac- . tère de grandeur un peu solennel, I] y restait assez de place pour qu’on put danser le menuet sans encombre,
Une porte ouvrait sur le cabinet de toilette, une autre demeura rétive sous la pression de Monique ; celle-là était fermée à clef.
Avant de se retirer, Monique enveloppa d’un regard toute la pièce, se demandant qui allait venir là. Quelque vieille fille osseuse, sèche, pleine de morgue, plante spéciale à la flore britannique, production particulière du sol... ou une virile amazone qui ne se doutait pas de la cuisante discipline qu’on réservait ici à son humeur indépendante et à son cœur orgueilleux, si, par
malheur pour elle, elle avait un cœur quelconque.
Que ferait dans ce sombre et rude milieu de Blackhorn l’héritière annoncée ? Elle était peu sympathique, la femme ‘capable de venir volonlontairement ici, épouser Malcolm de Burgau pour l’amour d’une fortune, d’un titre à venir, le titre et la fortune du malheureux dont Monique portait le nom et partageait la captivité. Monique ne pouvait qu’éprouver un éloignement pour cette future lady de Burgau. Quelque chose en elle se soulevait avec indignation contre la convoitise secrète qu’elle devinait qui comptait les jours de Jean, qui s’attaquait à l’infirme glacé là-bas dans sa mélancolique torpeur.
En songeant à lui, Monique souffrit trop, un sanglot gonfla sa poitrine. Il lui sembia qu'ellemême n’était ni garde indifférente et scrupuleuse qu'on avait voudu faire d'elle, ni, grand Dieu ! une jeune femme comme celle qui allait venir ici, mais une veuve... la veuve inconsolée d’un homme noble, beau et bon, d’un autre Jean de Burgau qu’elle aurait profondément aimé et qui serait mort, la laissant seule avec un pâle et fugitif souvenir. :
Mais si peu digne d'intérêt que fût la femme de Malcolm, ah ! si disgraciée et arrogante qu’elle pût être, Monique la plaignait, mais c'était peut-être surtout le malheur de lady Monique de Burgau qu’elle plaignait en cette femme inconnue.
Malcolm était marié, Malcolm rentrait ce jour même d’un long voyage.
Sir Bear avait seul assisté au mariage de son fils, les finances de la famille n'ayant pas permis un déplacement en masse ; mais on touchait à l'aurore d’une vie plus facile et cette idée dispo-
sait bien les esprits à l'égard de l’héritière qu’on attendait aujourd’hui.
L’héritière se fit beaucoup attendre. Il pleuvait à verse et Monique, assise avec toute la famille auprès du feu qu’on avait allumé malgré la saison, pensa que le ciel ne favorisait pas l’entrée de lady Roselyne à Blackhorn et qu’un pareil temps ne contribuerait pas à lui montrer sous un riant aspect ni le château ni ses habitants.
Enfin le bruit de la grille ouverte pour une voiture prouva que les nouveaux époux n’avaient paë remis leur retour à une date moins humide et l’on se rendit en bel ordre dans le hall pour recevoir la jeune femme avec les honneurs dus à sor rang, comme femme de l’aîné et à son importance comme héritière.
Mais Jessy et Jack qui s'étaient établis à un poste d’observation, annoncèrent que Malcolm arrivait seul, à pied et chacunsput le voir en effet s’avancer seul sous la pluie battante, marchant à grands pas, enveloppé dans un vaste manteau de pluie.
Il entra dans le hall, se secoua comme un grand chien mouillé. Et alors, des amples plis de son patriarcal manteau, sortit mystérieusement une petite créature brune, rose, frisée, qui n’avait pas une tache de boue sur ses minces souliers vernis, ni un goutte d’eau sur sa toque, ni un pli de travers à sa robe de voyage, fine, fraiche, belle comme une reine en ses atours, avec un bel anneau tout neuf à sa main dégantée, des yeux étincelants et un air fort pondéré.
Sans paraître déconcertée par le mode de locomotion qu’elle venait de subir, elle exécuta une cérémonieuse révérence très grave et compliquée, pendant que Malcolm présentait ‘ lady Roselyne, ma femme.”’ :
Les yeux de lady Roselyne continuèrent à sourire, mais son visage garda cet auguste sérieux dont elle J’avait paré pour affronter sa nouvelle famille.
Elle se tourna vers son mari et avec un petit sourire timide et un regard tout pétillant, elle dit à demi-voix :
— Qui faut-il que j’embrasse ?
‘“ Vous m’aviez dit que j'aurais à en embrasser deux, reprit-elle comme si elle se préparait à choisir dans le tas au petit bonheur ces deux prédestinés. \
— Tante Araminthe et ma sœur Jessica, répondit sans hésiter Malcolm.
Elle obéit, puis elle serra la main de son beaupère, fit une autre révérence de très grand style : tout exprès pour Monique, considéra miss Araminthe avec une bienveillance qui fit presque rougir la vieille demoiselle, résultat merveilleux que n’avait jamais obtenu personne.
Puis lady Roselyne regarda autour d’elle comme si elle cherchait quelque chose et €
— Mais voilà qu’il m'en manque un :
‘“ Vous m’aviez dit qu’il y en aurait quatre, Malcolm, ajouta-t-elle d’un ton de reproche.
On lui expliqua que son quatrième beau-frère, Harry, était à Londres; elle parut le regretter, on lui en avait promis quatre et elle entendait peut-être qu’en toute chose on lui donnât son compte.
— Vous étiez en retard, nous craïignions que vous n’arriviez pas aujourd’hui, dit sir Bear à son fils, r“ndant que miss Araminthe se disposait à c' - ire sa nouvelle nièce chez elle.
— Nou. nous sommes arrêtés, répondit Malcolm, à regarder monter la mer. Rosey.. lady Roselyne a voulu attendre la fin de la marée
pour s'assurer que l’eau n’emporterait pas Blackhorn.
Le reste de la famillé rentra au parloir méd:ter sur la prudence de Rosey. Comme l’heure du dîner approchait, Malcolm et sa femme redescendirent promptement. On entendit à leur approche un tapage inconcevable qui faisait penser à une course folle agrémentée de fous rires étouffés. Mais ils firent tous deux une entrée excessivement digne, et rien que leur façon hautaine de s'asseoir, déracinèrent cette supposition scandaleuse, qui avait un instant représenté, à l’esprit outré de l’assistance, Malcolm-Bear de Purgau batifolant par les escalicrs comme un jeune ours en vacances et esquissant une partie de cache-cache dans les recoins ténébreux de la caverne paternelle.
La jeune femme avait gardé sa robe de velours vert foncé ; une longue collerette de guipure d’Irlande froncée dégagezit assez bas son cou d’enfant. Elle était fort bien coiffée ; sa petite tête lustrée, très brune, se redresrait avec fermeté et ses paupières aux era:ds ils ne livraïent qu’un passage restreint à son regard vif et espiègle. Elle portait au poignet un bracelet de grosses émeraudes pâles et limpides.
Elle resta bien droite sur la chaise à haut dossier dont on l’avait pourvue. Malcolm échangea quelques mots avec ses frères. Monique, assise tranquille et silencieuse dans l’ombre, regardait songeusement Rosey en se disant qu’elle la connâissait déjà, que ce délicieux visage éveillait en elle des souvenirs impossibles à peéciser.
Jessy et lady Roselyne s’examinaient à !a dé robée comme auraient pu le faire deux jeunes animaux d'espèce entièrement différente, mais que ne divisait aucun instinct hostile.
Mais l’admirable dignité de lady Roselyne de Burgau parut ébranlee. La jeune femme venait d’apercevoir un gros chien mastif qui dormait couché à plat dans un coin de la cheminée. La tentation était trop forte, Roselyne étendit une main vers l’animal, fit à celui-ci de sournoises avances puis, de plus en plus tentée, s’approcha de lui sans en avoir l'air, en faisant glisser sa chaise, tapota la tête nonchalante du chien pendant que tout le monde autour d'elle riontrait la plus grande indifférence pour le danger auquel l’exposaient de telles privautés avec ce vieil enragé d’Ormuz ; au fond Ormuz était assez conciliant. ï
Ces démonstrations ne suffirent plus à l’entrainement de l’affectionnée lady : elle se pencha sur Ormuz, et, dans un élan qui lui fit tout oublier, elle s’agenouiila par terre à côté de lui pour le caresser plus à l’aise ; et son mouvement vif répandit dans la chambre le parfum de ses cheveux et de ses vêtements.
Sir Bear qui, lui, n’oubliait point la solennité de l’occasion, ne sourcilla point. Monique vit Malcolm prêt à parler, sans doute pour administrer l’un de ces rudes coups de boutoir dont Jessy gardait maïinte meurtrissure, mais il dit d’un ton paternel en poussant une peau de bison vers Roselyne :
— Vous serez mieux là-dessus, Rosey, esseyezen.
Et elle en eut essayé si Basile n’était venu annoncer le dîner en grande pompe.
La dot, de lady Roselyne devait être fabuleusement opulente, c’est tout ce que Monique pouvait conclure &e la patience de Malcolm.
Les yeux de lady Rosey, soudain très grands ouverts, illuminèrent toute l’obscure salle à man-
ger ; les reflets de la lampe, des cristaux, de l’argenterie, du feu, semblaient danser tous à la fois dans ces yeux pleins éclairs qui racontaient mille choses, mais des choses un peu mystérieuses comme des histoires inachevées.
Malcolm n’ouvrit d’abord la bouche que pour demander avec àspérité pourquoi tante Araminthe n'avait pas fait certain gâteau (qu’il ne pouvait pas souffrir d’habitude), mais il se dérida quand Basile apporta à bras tendus un monstrueux pudding dont la corpulence compacte, l'architecture fertile en échauguettes et mâchicoulis, le flamboiement démoniaque, parurent stupéfier lady Roselyne d’admiration et la combler d’aise,
Malcolm était bien heureux d’avoir regagné sa chère vieille tanière et d’y reprendre ses chères vieilles habitudes, I1 s'était sacrifié tout un mois à la prospérité de sa maison, et ce devoir d’atnesse accompli, toutes les corvées de son mariage parachevées, il pouvait se reposer avec béatitude êt lorgner amoureusement son fusil et sa vieille veste de chasse, ;
Il était toutefois en grande tenue pour le dîner. . Comme l’étaient aussi ce soir-là son père e: ses frères. Mais, nar la suite, il devait persé /érer seul avec Josiah dans cette immolation auotidienne qui rentrait, paraît-il. dans les obligations du marié et de son héritier immédiat.
Corame ces ours de Bureau avaient après tout en eux l’étoffe-de pentlemen. privilère que rien n'avait pu comnlètement effacer. aui leur appar tenait sans an’ils y fussent nour rien et à la possession duquel ils n’avaient pas plus ie mérite qu’à la couleur de leur sang ou à la structure de leurs os, Malcolm ni ses frères ne protestaient par leur humeur contre l'embarras qu’allait
causer ici cette élégante personne avec ses bijoux, ses dentelles, ses vêtements de velours et de soie, ses habitudes raffinées et sa vieille femme de chambre atrabilaire.
On questionna Malcolm sur ses récents voyages mais il n’avait rien vu. Villes, lacs, cascades, montagnes fameuses, musées et monuments avaient défilé devant lui sans que sa mémoire en gardât trace. Ça avait été de l’argent perdu, jeté par les fenêtres. ou par la portière des wagons, mais ce n’était pas sir Bear qui avait fait les frais de route.
Et Rosey n’avait pas vu davantage.
Oui, ils avaient été là — n'est-ce pas, Malcolm ? — et puis là encore. Oui, oui, elle en avait comme une idée. On leur avait montré des golfes, et puis des cathédrales, oh ! beaucoup de cathédrales, pour cela, elle en était sûre.
En. vérité, dans quel nuage opaque avaient-ils circulé tous les deux ?
Après le repas, les quatre dames de Burgau sortirent par ordre hiérarchique devant Josiah qui, poliment incliné, leur ouvrait la porte. Roselyne qui partageait avec Monique les honneurs de l’avant-garde, passa un bras caressant autour de Monique et la regarda d’un air presque tendre où se glissait une compassion pour cette belle jeune femme silencieuse, dont elle croyait connaître l’histoire et qui était plus veuve que si son mari eût été mort.
— N’êtes-vous pas bien heureuse de me voir ?
fit-elle doucement. Moi, conclut-elle avec candeur, j’en suis si contente pour vous !
On était à l'anniversaire de la naissance de Monique. La jeune femme pensa que personne ne se souciait de cette date. Son père peut-être. Hélas ! où était-il? Elle n’avait aucune nou. velle de lui, ce qui était rassurant à un certain point de vue ; il devait être à l’abri et il ne savait pas de quel prix Monique avait acheté cette délivrance. 11 ne savait pas même que Monique avait changé de nom et il semblait à la jeune femme que cette ignorance les rendait plus étrangers l’un à l’autre et les séparait davantage.
Elle avait sacrifié d’un seul coup tout ce qu’elle aurait pu donner de dévouement à son père dans le cours d’une longue vié ; maintenant elle n’avait rien pour lui, elle appartenait tout à l’infirme... qui ne l’aimait pas, qui n'avait jamais paru remarquer son existence, Distinguait-il seulement Monique de Célia-Jane ?
En passant dans la chambre de Célia-Jane pour se rendre auprès de Jean, Monique vit la vieille femme assise dans une attitude d’accablement, ses mains retombänt inactives devant elle. Monique toucha l'épaule de Célia-Jane. La servante leva son visage terreux où coulaient hes larmes, ces larmes lentes, brûlantes, que la douleur arrache à une source tarie. Et Monique savait que la vieille Célia-Jane pleurait ainsi Jacob.
Célia-Jane essuya brusquement ses joues.
— Îl n'y a pas moyen, mylady, fit-elle en ma-
nière d’excuse. Mylady, c'était mon vieux, voyez: vous... 4
Monique s'’éloigna, touchée par la souffrance inguérissable de cette femme vieille et flétrie qui ne pouvait dompter ses regrr!s, attendre avec patience la mort, subir le délai — bien court cependant... pensait Monique avec envie, — qui la séparait du compagnon de sa vieillesse.
Monique entra chez Jean ; après l’avoir salué d'un mot auquel il répondit à peine, elle s’assit et prit un livre.
Ce salon était plutôt un cabinet de travail ou une bibliothèque, avec ses grands meubles de chêne ciré tout uni. Le canæpé, les chaises, les fauteuils, n'ême la table, étaient recouverts de cuir brun fixé par des clous de cuivre. Une ancienne bibliothèque vide servait à ranger les tresses de Jean, les ouvrages et les livres de Monique. La pendule, une massive borne de bronze qui marquait exactement l’heure, était le seul objet que Jean regardât quelquefois, mais comme s’il ne trouvait plus de sens au mouvement des aiguilles.
L'arrivée de lady Roselyne avait fait passer sur Monique comme un rayou rechauffant. Et aujourd’hui, malgré la tristesse que réveilleit en elle son anniversaire, elle était résolue à faire pénétrer jusqu'ici un peu de la douceur qui avait souri hier sur Blackhorn.
Tous les jours, elle faisait la lecture à Jean, lui parlait un peu, essayeit d'attiser en lui une parcelle d’intelligence. Eli: lut comme de coutume, mais avec plus de soin et de lenteur, et or me de coutume aussi, elle s’aperçut que Je. : ne lécoutait pas. Elle continua, mais c'était surtout pour elle qu’elle lisait ces quelques vers du poète Whittier :
“ Assis auprès de la mer silencieuse, j'entends le bruit étouffé des rames. Aucun mal ne peut me venir de Dieu sur l’océan ou sur le rivage.
‘‘ Je ne sais pas où ses îles célestes élèvent leurs palmes dans la lumière ; je sais que je ne puis m’en aller à la dérive, loin de son amour.
‘* O Seigneur, qui vois telles qu’elles sont tes créatures, pardonne si je repose trop étroitement mon cœur humain sur Toi.”
Monique avait lu à demi-voix, avec une mélancolique ferveur, ces mots qui la consolaient. Mais, avant qu’elle se tût, Jean s'était levé, il se dirigeait vers la terrasse et l’on eût dit que le bruit de ses pas et de ses mouvements couvrait à dessein les derniers mots de Monique.
Monique l'avait importuné. Elle rep 2sa le livre sur la table et appuyä son front sur la page ouverte. Celui qu’elle aurait voulu aider était au delà de son assistance, Elle était vraiment liée à un mort, et, pour accentuer l’horreur de son supplice, c'était, lui semblait-il, un mort qu’elle avait aimé. À
Mais, tandis qu’elle était ainsi abattue, une odeur fraîche et exquise, qui semblait sortir de son livre même, lui envoya comme une caresse. A côté d’elle, dans les plis d’un ouvrage commencé, presque sous sa main, elle découvrit quelques violettes maladives, une dizaine de fleurs, tout au plus que l’haleine de la mer avait touchées. Elle les regarda avec une surprise incrédule, un sentiment dont elle avait désappris le nom tressaillit une seconde en elle... oui, c'était bien de la joie que lui causaient ces fleurs. Quelau’un s'était donc souvenu de son anniversaire ! Mais qui? Cene pouvait être que Célia-Jane.
Monique s’était découragée trop tôt, elle n’était pas aussi seule qu’elle l’avait cru. Et savait-elle
si Jeun était à, ce point insensible ? S'il était parti tout à l’heure, c'était peut-être parce qu'il comprenait les mots qu’elle avait prononcés st que leur sens remuait obscurément en lui une fibre douloureuse,
Monique était attendue au château, elle sortit sans chercher à revoir Jean qui était resté dehors, mais elle partagea ses violettes avec lui, elle en mit la moitié dans un cornet de faïence et s’en alla remercier Célia-Jane. La vieille femme un peu calmée secoua la tête et essaya de sourire en regardant les fleurs que Monique lui montrait.
A quelques jours de là, deux jeunes voyageurs descendus à l’auberge des ‘‘ Armes de Burgau ” demandèrent presque en même temps une voiture pour Blackhorn. L’habile tactique r : l’hôtelier les amena aisément à faire ensem ‘: dans le même cabriolet la route qui sépare Ridge du château.
Au bout d’un kilemètre, les voyageurs avaient échangé leur noms et chacun connaissait le moti: du voyage de son compagnon. Le plus grand, qui s'appelait Georges Man, avait une figure pâle et souffrante, et se plaignait du froid quoique l’on fût au cœur de l’été, il allait à Blackhorn voir un ami malade. Et, en mentionnant cet ami, son front se contracta visiblement.
Le plus jeune voyageur qui était petit, délicat, et s'appelait Amos Heiler, dit d’une voix argentine qu’il avait l'intention de proposer ses services à Blackhorn, sir Bear de Burgau cherchant, lui avait-on dit, un professeur pour son dernier fils dont la santé ne supportait pas le climat de Londres.
Ces brèves confidences faites, ils se turent jusqu’à Blackhorn.
On les introduisit dans le parloir où toute la famille, sauf lady Monique, s’était réunie Pour attendre le lunch. Après les premières salutations, Georges Man prit sir Bear un peu à l'écart et lui adressa quelques mots. -
— Certainement, monsieur, répondit tout haut sir Bear en désignant du geste la direction d’une pièce voisine, je vous entretiendrai tout à l’heure tant qu’il vous conviendra. Puis le baronnet écouta la requête de son deuxième visiteur.
— Un professeur pour Harry ? non, fit-il, Has-ry ne doit pas revenir à Blackhorn. Mais, monsieur Amos Heller, j'ai déjà entendu votre nom. N’aviez-vous pas été recommandé à mon parent, lord Archibald de Burgau ?
À ce nom, le grand voyageur pâle dressa !’oreille.
— Il est vrai, répondit M. Amos d’un air fort respectueux.
-— Mon cousin m'avait parlé de vous. Peutêtre vous trouverons-nous quelque chose, Je crois que lord Road cherche un précepteur. S'il vous plaît d'attendre ici jusqu’à demain, je vous donnerai un mot d'introduction pour lui, — ou je verrai si vous ne pourriez pas mettre en ordre nos archives,
La question étant provisoirement réglée, sir Bear inivita les deux étrangers à partager leur repas de famille, politesse à peu près indispensable dans une campagne aussi reculée, Et personne ne pouvait dire que sir Bear fût inhospitalier ou qu’il rendît malaisé l’accès de sa demeure.
Les visiteurs se débarrassèrent de leurs vêtements de voyage et il fut donné à chacun d’admirer librement la taille bien prise de M. Amos, son visage blanc et rose presque enfantin, ses grands yeux bleus céleste, d’une rondeur toute
naïve, sa belle chevelure bien lissée d’un blond séraphique, divisée par une belle raie juste au milieu de la tête, à la mode des anges.
Il n’était point étonnant que, dans une personne d’aspect si captivant, on ne vit pas d’abord des mains qui étaient une affligeante disgrâce, une tache regrettable dans cet attrayant ensemble, deux énormes mains lourdes et difformes, deux mains inquétantes dont les malheureux doigts se donnaïent l’air féroce et crochu dans leurs nerveux efforts pour se dissimuler.
Quand il s’agit de passer dans la salle à manger et d'offrir son bras à miss Araminthe dont le sort lui confiait la charge, le pauvre garçon se troubla, perdit complètement la tête. Il s’embarrassa les pieds dans les pattes irritables d’Ormuz, il trébucha, se rattrapa, finit par perdre l’équilibre et s’en alla donner violemment de la tête et des deux poings contre la porte près de laquelle sir Bear et Georges Man causaient un instant plus tôt.
La porte gémit et trembla sous le choc, mais M. Amos était trop hors de lui pour que même lady Roselyne songeât à rire de sa mésaventure. Il prit place à table d’un air égaré et morfondu qui aurait fendu le cœur le plus dur aussi sûrement que son poing venait de fendre la porte.
— Ainsi, dit sir Bear tout en découpant la pièce de venaison froide que Basile avait déposée devant lui, ainsë, monsieur Georges Man, vous connaisséz de près l’ordre des Pères Gris sur lequel on a publié dernièrement tant de disserta- ‘ tions intéressantes ? Savez-vous que cet ordre est bien compromis chez nous et que le père Etienne, votre ami, n'aurait pas obtenu facilement un permis de séjour s’il avait voulu vous accompagner en Angleterre. Ne disait-on pas que
le père Etienne venait d’être nommé supérieur de l’ordre ?
— Oui, mais il est trop malade encore pour:
prendre son poste ; il ne se remet pas aussi vite que moi des fièvres que nous avons prises ensemble dans les grands marécages de Linbag, pendant notre voyage d'Amérique.
— Vous êtes guéri ?
— Je suis à peu près sur pied.
— Le père Etienne était l’ami intime de mon neveu Jean de Burgau ?
— Oui, dit Georges, le père Etienne était notre ami à tous deux, mais bien qu’il ne fût pas beaudisciples.
coup notre aîné, Jean et moi étions un peu ses disciples.
De nouveau son visage s’assombrit.
— C’est le père Etienne qui vous envoie ?
— Oh ! je serais.venu de moi-même et plus tôt si cela m’avait été possible ; mais, en effet, je représente le père Etienne.
Et son inquiétude le dominant tout à coup, il” dit sans y songer et comme malgré lui :
— Nous ne pouvons admettre les nouvelles que nous avons reçues de notre ami. Et d’abord son départ imprévu.
— Mon neveu ne vous avait-il pas informé de son dessein ?
— Nous éiions séparés. Le père Etienne et moi sommes restés perdus dans ces marécages, demimorts, sans nouvelles. Quand à la fin on nous a rapatriés, nous avons appris que Jean de Burgau avajt perdu λ raison. Mais il y a là quelque terrible méprise.
— Mais, dit Josiah d’un air bon enfant, votre séjour dans les marais ne vous a peut-être pas bien rendu apte à en juger.
Georges regarda fermement le railleur.
— Vous vous trompez, monsieur, répliqua-t-il, si vous vous imaginez que nos soupçons n’ont pas de fondement et que je viendrais ici sans quelque preuve. Non, non, Jean n’est pas fou, c’est impossible.
— Mon cher monsieur, pardonnez-moi, fit sir Bear, mais c’est comme si vous disiez de Jean : il n’est pas mort, c’est impossible parce que je l'ai vu bien vivant l’année dernière,
— Vous ignorez peut-être, sir Bear, quels bruits regrettables ces événements ont fait na’tre dans un certain milieu ?
— Dans un milieu monastique, catholique, votre milieu. Dans le nôtre il en a couru aussi. On a bien accusé votre ordre, — ou l’ordre du père Etienne, je suppose que c’est la même chose, — d’avoir voulu accaparer et peut-être séquestrer l'héritier de lord Archibald. Une absurdité vaut l’autre. Les langues sont faites pour s’agiter mal à propos.
— Vous êtes plus intéressé que nous à démentir ces absurdités.
— Qu’a-t-on dit dans les couvents d'Irlande ? Que Jean n’était pas fou, qu’on le retenait ici malgré lui, dit sir Bear, avec le plus profond dédain. Vous devez pourtant assez bien connaître mon neveu pour savoir que, tel qu’il était jadis, on ne le retenait pas malgré lui.
Il s’interrompit, miss Araminthe venait de laisser tomber avec bruit sa fourchette sur la table. Elle tournait vers les deux hommes son visage épouvanté et, à la surprise générale, elle parla.
— Comment peut-on ! fit-elle avec des sanglots dans la voix. N'est-ce pas une abominable
calomnie !.… Mais, monsieur, il est notre parent, il se nomme comme nous, C'est le cousin de nos enfants, un jeune homme comme Jack, Franck ou Josiah…. Et l’on prétendrait que nous sommes ses ennemis. c’est abominable, vous dis-je.
— Taisez-Vous, Araminthe, dit le baronnet sans colère,
Mais le chagrin et l’indignation de la vieille demoiselle étaient si évidents et si sincères que Georges regretta de les avoir involontairement provoqués.
— Je n’.joute pas foi plus que vous à ces récits sensationnels ;: aussi je m'adresse à vous pour éclaircir un point dont vous apprécierez la valeur, A quelle date exacte avez-vous revu Jean de Burgau depuis sa brouille avec lord Archibald son oncle ? l
— À la fin de janvier, répondit tranquillement sir Bear. — Monsieur, reprenez donc une tranche de pâté. — Le vingt ou le vingt-deux janvier, Josiah ou Maleolm Bear, mes fils, se rappelleront mieux que moi.
— Le vingt, dirent à la fois Malcolm ét Josiah.
— Eh bien ! fit Georges soucieusement, nous sommes presque certains que Jean a quitté l’Amérique bien avant cette date, en septembre au plus tard. C’est là surtout que doivent porter nos recherches. Si le moïndre doute subsiste, il nous faut à tout prix retrouver la trace de Jean entre ces deux époques. Dès Septembre, Jean n’était plus aux Etats-Unis; où était-il ? dit le jeune homme d’un accent si grave et incisif que chacun autour de lui sentit une impossibilité soudaine de lui répondre.
— Îl était à Cairnbagh avec moi, répondit une voix flûtée. |
Et M. Amos, rougissant jusqu’à la racine de
ses blonds cheveux sous le feu croisé des regards, ajouta d’un air effarouché, mais sur un ton positif :
-— Je l’ai rencontré en octobre, dans les grandes prairies de Cairnbagh que je traversais moimême, nous avons été bloqués là deux semaines par des inondations, et, depuis, il m'a écrit à plusieurs reprises,
-— Mais, reprit-il avec une charmante défiance de lui-même, ce n’est peut-être pas de la même personne. Je parle de Jean de Burgau, neveu de lord Archibald, qui s'était querellé avec son parent et qui est resté longtemps en Amérique.
— Mais si, nous venons de le dire, répliqua assez brusquement Malcolm.
— Oh ! alors je puis donner de ses nouvelles,
— Inutile, il est ici.
— Ici. Il est ici ? Ici, Jean de Burgau ? Ah! je ne pensais guère, monsieur Georges Man, qu’il était cet ami que vous veniez voir à Blackhorn.…
Amos était tout rouge d'animation, ses yeux s'arrondissaient comme deux lunes d’azur, ses cheveux plats se soulevaient de la plus fascinante manière.
— Mais serais-je indiscret ? fit-il s’anéantissant déjà dans le remords de sa familiarité. Et puis, les bontés dont m’a entouré Jean de Burgau vous intéressent peu.
Tous les Burgau, sans lui répondre, le regar-
daient avec une stupeur contenue. Mais Georges lui dit :
— Vous nous intéressez beaucoup au contraire et votre témoignage nous rend un véritable service. -
— Mais, monsieur Amos, êtes-vous sûr de ne Pas vous embrouiller dans vos souvenirs ? demanda sévèrement sir Bear.
— Ah ! mon Dieu, dit l’excellent jeune homme dans la dernière confusion, auriez-vous des raisons de croire que je m’embrouille ! Jean-Lancelot-Mortimer de Burgau.. J’ai des lettres de lui. Oui, oui, je ne les aurais pas détruites, elles sont restées avec mes effets dans mon petit logement de Broad-Lane. Il m'avait protégé, recommandé à son oncle, puis il s’est lassé de moi, fit-il avec componction. Mais je vous montrerai ses belles lettres.
— En attendant, dit sir Bear, en se levant de table, je suis prêt, monsieur Georges Man, à vous fournir tous les renseignements que vous désirez. Disposez de moi, je suis à vos ordres en reconnaissance de l’affection que vous gardez à mon neveu.
Georges, l’air moins contraint et réservé qu’au début, se disposait à suivre sir Bear ; pendant que le baronnet adressait quelques mots à miss Araminthe, lady Roselyne se rapprocha de Georges et le regarda avec une curiosité ingénue d’enfant gâtée.
— Je suis fâchée que vous me trouviez hérétique, dit-elle, mais j’ai du bon tout de même et je suis contente de vous connaître, mon Père.
— Mon Père ? . répéta-t-il en souriant. Non... du moins, pas encore.
— Oh ! vous ÿ viendrez bientôt, ce n’est qu’une affaire de temps pour vous d’être Père Gris, comme pour moi de devenir un ange. C’est comme Malcolm... qui sait ? — J’aimerais, Malcolm, à ce que vous donniez la main au bon Père.
Après une hésitation, les deux hommes se serrèrent légèrement la main.
Sir Bear emmena Georges ; le jeune Amos, d’un air affable et modeste, accompagna les ladies au jardin.
Une heure après, les Burgau reparurent avec Georges. Sir Bear s’avança dans le parloir, il vit de loin Amos qui semblait rentrer d’une promenade avec Jessy et miss Araminthe.
— Lady Monique est-elle au pavillon ? demanda sir Bear à sa fiile.
Jessy répondit négativement et s’éloigna avec miss Araminthe.
— Pourquoi, demanda sir Bear à Amos, ne nous disiez-vous point que vous aviez été en relations avec mon neveu ?
— Je supposais si peu qu’il fût chez vous. Il avait des projets de mariage avec une catholique irlandaïse, projets qui risquaient de déplaire à son oncle. J’avais cru comprendre qu’un mariage secret le liait déjà à cette lady... c
Et Amos ajouta plusieurs autres détails très circonstanciés sur son ancien protecteur. Le hochement de tête de sir Bear disait à Georges :
— Vous voyez. que vous ai-je dit ?
— Mais, poursuivit Amos avec consternation, je réfléchissais précisément à vos paroles de tout à l’heure. Vous ai-je bien compris ? ne disiezvous pas que Jean de Burgau avait perdu l’esprit ?
— Non, non, fit vivement Georges. Cela n’est pas. Il est malade seulement.
— La commission qui l’a examiné en a jugé autrement, déclara sir Bear ; mais les discussions à ce sujet sont inutiles, elles ne lui rendront pas la raison. Voyez-le vous-même, monsieur Man, que puis-je vous dire de mieux ? Nous ferons fléchir pour vous la règle qu’on nous a imposée, nous sommes responsables de mon neveu, mais je m’en remets à vous. Monsieur Amos Heller, nous vous laïssons encore pour un instant.
Quand ils entrèrent dans le pavillon de l’E-
tranger, Monique en était absente. Ils trouvèrent Jean assis seul dans le salon et occupé à son travail sans but et sans fin.
Georges, passant tout à coup devant ses guides marcha à Jean la main tendue, Avant d’être près de l’infirme, il ralentit le pas et laissa retomber sa main.
— Mais, Jean, c'est moi... Ne pouvez-vous pas me reconnaître ?.…
— Allons, Jean, dit sir Bear, vous reconnaissez - bien votre ami Georges Man.
Jean tourna lentement la tête, regarda Georges.
IL y eut un angoissant silence ; Jean ne travæ&ilait plus. Chacun contemplait ces traits pétrifiés avec un mélange de terreur et d’anxiété, comme si l’on s’atténdait à ce qu’une flamme perçât tout à coup la nuit qui pesait sur ce front et rompit la rigidité funèbre de ce visage.
— Oui, fit Jean, je connais.
Et, détournant les yeux, il demanda :
— Etes-vous seul ?
— Ah ! murmura sir Bear, c’est sa manie de demander cela quand on vient le voir.
Jean reprit son ouvrage ; il ne répéta point sa question, n’y attachant sans doute pas d’importance. Mais ainsi que l’avait dit sir Bear, la présence d’un étranger le fatiguait, il avait pâli.
— Je suis seul, répondit Georges. Etienne est toujours malade ; mais répondez-moi, voudriezvous...
— Rien, fit Jean. Vous me lassez, laissez-moi.
Georges prit cette main froide et inerte qui ne répondait pas à son étreinte.
— Voyons, mon cher Jean, mon vieux camarade, vous n’avez pas tout oublié. Ne vous rappelez-vous pas nos belles excursions en Amérique,
nos Courses, nos fatigues ?.. Et la petite chapelle du père Etienne... Et nos nuits sous la tente, et nos chevauchées dans la prairie. Et le jour où nous étions si las et affamés, où vous avez fait asseoir un enfant indien blessés sur votre cheval après avoir partagé vos dernières provisions avec lui. Cet autre soir où nous avions vu de très loin, à travers les arbres, la lumière d’une lampe à la fenêtre d’une petite ferme isolée. Cette lampe brillait là sans doute pour guider quel. qu’un qui devait rentrer, et vous nous avez dit que vous voudriez rentrer dans une maison semblable et y être chez vous ; et tandis que nous poursuivions notre rout:, Etienne nous parla d'une autre lumière qui brille pour nous guider là où nous serons tous chez nous.
Mais on eut l’impression navrante que ces paroles étaient vaines pour Jean, il avait fait un mouvement pour entendre, mais il prêtait l’oreille à cette voix jadis si familière, comme il eût écouté le bruit du torrent ou de la mer battant les rochers.
— Et cette nuit que nous avons passée près d’un campement indien, poursuivit Georges d’une voix pressante, cette nuit si claire, si resplendissante, où il y avait tant d'étoiles, où vous m'avez dit que notre pauvre vieille terre, roulant à travers les étoiles comme un sombre caillou parmi les fulgurants joyaux, vous paraissait cependant belle et bonne et que vous voudriez que votre vie... - 4
7 Laissez-moi, répéta Jean de sa voix d’automate. Laissez-moi. Vous me lassez.
T1 se leva, et, péniblement appuyé sur sa canne, voulut sortir. Alors Malcolm dit rudement à Georges :
— Vous ne vouliez pas croire. Il ne vous a
pas même entendu. Il ne reconnaît pas la haine de l’amitié, pas plus qu’il ne sent la chaleur ou le froid. Regardez.
Malcolm fit rouler un tison hors de la cheminée et le jeta sur le passage de son cousin. Jean continuait à s’avancer de son pas rampant d’infirme sans se détourner d’un pouce du charbon rutilant qui lançait sur le parquet de courtes ‘lamms ; il posait déjà un pied sur la braise éparpillée autour de lui quand la porte s’ouvrit et Georges vit paraître sur le seuil une grande jeune femme à la sombre chevelure, aux yeux bleus, au teint d’églantine.
Monique resta un instant immobile devant l’inexplicable scène, promenant son regard de Jean à Georges. Mais, sous le courant d’air venu de la porte, la flamme s'était soudain avivée, elle montait comme une langue rose, mince, perfide, le long des vêtements de Jean, elle allait attein-
ses mains. Avant que Georges ou ses compagnons eussent fait un geste, Monique était auprès de Jean, elle repoussait le tison, elle étouffait de son manteau de drap la flamme encore peu active et que ralentissait l'épaisseur laineuse du plaid dont Jean était couvert. Elle éteignit l’étoffe fumante, elle prit dans ses deux mains les mains de Jean et les pressa contre elle comme . pour mieux les protéger. Elle s’interposa entre lui et ces hommes dont le regard curieux ineultait, pensait-elle, à sa détresse.
— Que faites - vous, ? dit-elle, s'adressant à Georges d’une voix basse, indignée, que voulezvous de lui qui ne peut vous répondre ni se défendre ? L’éprouver ? Ne sait-on pas déjà, ne le sait-on pas mille fois trop ? — dit-elle avec amertume, — qu’il est pour jamais différent des
autres ! N'est-ce pas cruel de le tourmenter ?.….
Le souffle lui manqua.
— Mylady, murmura Georges, j'étais son ami.
Elle le regarda.
— Son ami ! soyez-le donc encore en lui laissant le repos, puisque c’est le seul bien qu’il puisse connaître. N’avez-vous rien le mieux à faire que de prendre le malheur d’ux autre pour sujet de votre curiosité ?
Une véritable colère animait Monique, brisait cette barrière de réserve altière derrière laquelle se retranchait sa jeunesse, mais en rentrant ici, en voyant Jean debout, seul au milieu de ces hommes, il lui avait paru que des bourreaux l’entouraient.
Cette colère se noya dans sa pathétique pitié pour l’infirme qui se tenait là, faible et humilié devant la virilité des autres. Elle s’appuya con- , tre lui toute sanglotante et murmura comme si elle oubliait leur présence :
— Mon mari, mon cher lord, qu’ils vous laissent en repos et qu’ils m’y laissent avec vous. Qu’avons-nous besoin d’amis pour vous troubler et vous faire souffrir davantage ?..
Jean la repoussa froidement. Mais Georges était déjà parti après avoir salué Monique avec un respect plein de tristesse.
Georges se retira de bonne heure pour la nuit, car il devait se mettre en route à l’aube. Il lui fallait bien rendre compte de sa mission au père Etienne et anéantir les espérances que le père avait pu conserver, C'était en tout cas quelque chose de savoir Jean fidèlement soigné et gardé par cette jeune femme qui ne rougissait pas de lui et portait noblement son infortune.
Amos Heller et les Burgau prolongèrent la veillée dans le fumoir. ‘
— Ainsi, commença négligemment Josiah après que Georges eut pris congé, ainsi, motisieur, vous avez rencontré mon cousin à Cairanbagh. Son esprit dormait-il déjà...
Amos l’interrompit par un charmant sourire.
— Je n'ai jamais vu M. Jean de Burgau nulle part, mais je n’ai pu résister au désir de vous tirer d’embarras. :
— Morbleu ! monsieur, qui donc vous a paru dans l'embarras ici? fit Malcolm fougueusement. Vous avez pris là une liberté...
Amos reprit d’une petite voix douce :
—- Je savais ce monsieur très mal disposé, il s'était enquis de l’adresse du shériff le plus voisin, et la moindre bagatelle aurait influencé fâcheusement son esprit et fait pencher le mauvais plateau de 1 balance.
Il poursuivit en modulant si délicieusement ses mots qu’il vous procurait l’impression de véritables vocalises : ,
— Ce pauvre monsieur .était cruellement tourmenté, j'ai voulu lui rendre un peu de quiétude : cela ne fait de mal à-personne que Jean de Burgau ait été fou trois mois plus tôt ou plus tard et qu’il soit arrivé à Blackhorn en septembre ou en janvier, conclut-il avec un nouveau sourire d’une grâce tout à fait enchanteresse.
Malcolm se demandait pourquoi il n’avait pas suivi sa première inpulsion qui avait été de jeter par la fenêtre cet infernal chat ronronnant avant qu’il eût ouvert devant Georges son horrible pctite bouche ronde et candide,
— Oh ! je suis heureux de l’avoir rassuré, dit Amos avec un pieux ravissement.
— Vous l'avez si bien rassuré, dit Josiah, que vous m'avez rassuré aussi. Tous mes compli-
ments, car j'y vois clair d'habitude, J'ai ru que vous aviez réellement rencontré Jean.
— Oh ! que non, que non, : monsieur Josiah, vous ne l'avez pas cru, répartit Amos avec un bon rire joyeux. Comment l’auriez-vous cru à moins d’avoir l'esprit plus perdu yue Jean de Burgau, puisque le malheureux garçon était chez vous tout ce temps-là ?
— Monsieur !.… crièrent tous les Burgau à la fois.
— C'est une idée que j'ai comme cela, je n'y peux rien. Et, dit-il, secouant sa jolie tête, tous mes amis savent que je suis à Blackhorn et ils feraient grand tapage s’il m’arrivait quoi que ce soit.— Oui, monsieur, j'accepterai un autre verre de whisky. — Je dois vous dire qu’au «ujet de ma sécurité mes amis sont de véritables diables.
Mais il reprit d’un air pénitent :
— J'avoue mon péché, je ne connais de Jean de Burgau que ce que vous m’en avez apuris vous-même... et ses prénoms qui étaient ceux de son oncle. Je suis ainsi fait, je ne puis voir ure fourmi se noyer sans lui tendre la peche. Oh ! je sais qu’un brin d’herbe serait suffisant... et que personne ne se noyait tout à l’heure.
— Et, fit Josiah, comme s’il étudiait un phénomène curieux, vous avez parlé de lettres.
— Oui, soupira Amos, et je les aurai quand il faudra.
— Qui vous a dit qu’il les faudrait ?
— Ce n’est pas moi, répliqua-t-il du ton larmoyant d’un gentil écolier pris en faute, en avalant d’un seul coup assez de whisky pour foudroyer des écoliers à la douzaine.
Et où avez-vous pris tous les détails que vous nous avez débités ? fit encore Josiah.
— Hélas ! hélas ! répliqua Amos en roulant
des yeux contrits : cefte pauvre belle porte que j'ai, eu la gaucherie de briser n’amortissait plus le bruit de vos voix et j’ai entendu malgré moi tout votre entretien avec M. Georges Man. Je ne me consolerai point d’avoir abimé votre porte.
Sir Bear dit catégoriquement :
— En répondant comme vous l’avez fait à M.
Georges Man, vous avez agi à la légère, mais comme vous avez agi sans notre aveu, souffrez
- que nous nous en lavions les mains.
Les deux yeux turquoise d’Amos verdirèht, sa figure s’amincit.
— Fallait-il laisser souffrir M. Georges Man ? et sans moi, il aurait mis l’affaire dans les mains de ce certain père Etienne qui n’est point homme à se laisser berner, une fois sur la bonne piste. — Mais vous avez raison, je reconnais mon tort et je veux le réparer sur-le-champ. Je vais éveiller
M. Man, lui dire que j’ai menti et que vous m’avez bien grondé, mais que vous ne voulez pas convenir que Jean “de Burgau était chez vous avant janvier. Je vais...
T1 se levait déjà, la main de Josiah le fit vivement rasseoir.
— Quoi ! vous ne voulez pas que je l’éveille ? Demain alors, quand il partira. C’est un jeune homme qui pense à tout, je vous ai dit qu’il avait demandé l’adresse du shériff, vous ne voulez pas que je le désabuse ?
Tls se turent tous pendant deux longues minutes. Enfin sir Bear dit d’un air dégagé :
— C’est bien peu important, laissez les choses comme elles sont et dites-nous plutôt à quoi nous pouvons vous être utiles.
-— Je vous le dirai plus tard, fit Amos humblement. Le service est insignifiant comme vous di-
tes, et c’est plutôt M. Georges qui me devrait une récompense pour l’avoir tranquillisé.
— Une récompense ? Et de quoi vous récompenserais-je ? .
— J'aurai mal compris, j'ai cru que vous m’offriez…
— Si vous aviez parlé tout de suite, fit Josiah d’un ton d’amicale gronderie, au lieu de battre les buissons et de nous les faire battre avec yous, mon père vous aurait déjà averti qu’il a d’excellentes relations à Java, et.
— Non, fit promptement Amos, le climat me serait funeste. Pour moi, voyez-vous, déclara-t-il, posant sa grosse main sur son petit cœur, il n’y a que la vieille Angleterre.
— Mon père aurait pu vous dire aussi que s’il n'a pas besoin d’un précepteur, il cherche un secrétaire.
— Je ne sais, fit Amos avec une attendrissante modestie, je ne sais si je pourrai vous convenir. Mais, ajouta-t-il, et cette fois sa voix avait des vibrations de viole, j’essaierai et je ferai de mon mieux.
Lady Roselyne s’habituait à Blackhorn avec une singulière ‘aisance. Elle y semblait même très heureuse. Elle était trop espièglement gaie, joyeuse avec trop de pétulance pour que son humeur ne se trahit point sans cesse et ne pétillât, ne débordât en dépit du décorum dont elle con. naissait pourtant les règles. Rosey était pétulante, toujours en l’air, elle riait, elle causait, se trémoussait, c'était un éblouissement, un feu d’artifices de sourires, on eût dit qu’elle ne pourrait jamais se réjouir assez, assez s’épanouir.
Elle s'était liée d’amitié tendre avec tout le personnel à quatre pattes ou à deux pieds de Blackhorn, c’est-à-dire qu'à peu près tout le monde faisait les volontés de lady Roselyne, et c'était des volontés nombreuses, imprévues, souvent contradictoires, qui laissaient loin derrière elle én originale audaee les fantaisies de Jessica. Il faut dire que Jessica paraissait mortellement s’ennuyer et n’avait plus de fantaisies.
Rosey avait pris pour intime le chat de miss Araminthe, ce qui ne l’empêchait pas d’être au mieux avec le chien Ormuz, l’ours Bruin, la bonne Dinah et même à l’occasion avec Basile. De tout Blackhorn, il n’y avait que Josiah qui lui inspirât quelque crainte, sans doute celle d’éveiller désagréablement en sursaut le somnolent jeune homme, Ù
Sir Bear traitait sa belle-fille avec une courtoisie empesée à laquelle lady Roselyne répondait
par un choix de ses plus remarquables révérences. Si les grâces câlines et prime-sautières de Rosey laissaient le baronnet froid, il jugeait que la jeune femme avait apporté assez d’argent ici pour avoir le droit de s’y amuser à sa guise, d’y rire tout haut quelquefois et d’y mener, pour quelque temps du moins, aussi grand tapage qui lui plairait.
Dans le voisinage de Rosey, miss Araminthe, que le départ de Harry avait réduite d’abord à la consis*ance d'une fumée, reprenait un peu de couleur, Rosey avait un teint si riche, des dents si blanches, des lèvres si rouges et des cheveux si brillants, que tout cela pouvait bien déteindre un peu sur ce pauvre caméléon de tante Araminthe.
En dépit de pronostics contraires, Malcolm ne
montrait pas une hâte déplacée de mettre au pas son héritière, il ne voulait pas l’effrayer et lui accordait des marques de complaisance bien magnanimes.
Malgré cela, Monique pensa qu’elle étaii la
proie d’hallucinations le jour où, pénétrant à l’improviste dans le parloir, elle se figura voir Rosey trônant sur la même peau de bison que son mari avait si obligeamment mise à sa dispotion lors de ses débuts à Blackhorn, et Malcolm traînant d’un bout à l’autre du parioir cette fourrure avec lady Roselyne assise dessus.
Malcolm et Rosey disparurent en tourbillon, laissant Monique se demander à quoi il fallait attribuer sa propre aberration, d’autant plus qu’à table, les prétendus délinquants eurent plus que jamais une tenue exemplaire. A la fin du repas, Malcolm dit cérémonieusement à son père :
— Lady Roselyne désirerait avoir la clef de la tourelle.
— Oui, oui, sir Bear, s’écria gaiement Rosey, la porte de la tourelle qui donne dans ma chambre, j'en voudrais la clef.
— Pourquoi faire ? demanda le baronnet sans humeur. F
— J'ai envie de cette tourellé et je pourrais bien en tomber malade. Je la meublerai avec le siège sur lequel sir Gonburg de Burgau rendait la justice et j'ai encore beaucoup d'idées, et puis je n’ai de fenêtres que sur le midi, et cette tourelle donne sur la mer...
— Et sur le pavillon de l'Etranger, dit simplement sir Bear. ,
— Oh ! cela ne me contrarierait pas.
Elle s’interrompit avec un regard rapide sur lady Monique.
— Non, il n’y a pas d’inconvénient, dit Malcclm, qui vint chevaleresquement à la rescousse.
— Tenez, reprit plaintivement Roselyne, je commence à croire que je mourrai si je ne peux pas voir la mer d’une tourelle à moi. Et cette porte fermée, toujours fermée.
— Comme le cabinet de Barbe-Bleu, acheva sir Bear. J’ai à sortir avec vos frères, mais je chercherai la clef ce soir et je la donnerai à MalcoJm
pour que vous ne rêviez rlus à Barhbe-Bleue.
Si Bear allait à Borough avec ses fils cadets honorer de sa présence un grand diner de chasseurs. Malcolm ne les accompagnait pas ; lady Roselyne avait résolu de faire une promenade en canot et obtenu de son mari qu’il sacrifiât ces pantagruéliques agapes.
Malcolm s’exécuta sans.trop de mauvaise grâce et, quand ses frères furent partis, descendit avec Rosey au bord de la mer. La confiance tendre avec laquelle Rosey traitait son terrible époux était pour Monique un problème. Elle en ressen-
tait parfois de la frayeur, il lui semblait que tout ce bonheur de Roselyne reposait sur une chimère que le moindre hasard allait tuer.
Monique sortait aussi ce jour-là. On lui avait dit que la chapelle catholique était rouverte et qu’un deeservant y disait régulièrement la messe. Elle ne voulut pas attendre au dimanche pour
s’en assurer ; depuis si longtemps elle n’avait prié dans une église. Elle avait hâte de s’âgenouiller, de répandre son âme devant un véritable autel.
En se dirigeant vers la route de Ridge, elle vit de loin Malcolm et Rosey sur le canot amarré dans la baie de Blackhorn. Rosey se faisait balancer par la vague, Malcolm acceniuait de Ia rame le bercement du canot qu’on n’avait pas détaché.
Monique atteignit le bouquet de bois qui isolait la chapelle üu village. Elle fut affligée d’abord par le délabrement du petit édifice qui aurait pu rivaliser avee l’oratoire de Blackhorn. Mais une lampe brûlait dans les demi-ténèbres de la chapelle, le sanctuaire était habité.
Monique pria avec tant d’ardeur que ses yeux se mouillèrent de larmes. Les mêmes pensées à la fois tristes et consolantes qu’elle avait trouvées dans la petite chapelle l’accompagnèrent au retour, et ses paupières étaient encore humides quand elle repassa à portée de la baie.
Cette fin d'été était belle. Monique aspira longuement l’air qui caressait la bruyère. Elle leva les yeux sur Blackhorn ; le pavillon de soie sombre annonçait toujours que le marquis de Burgau était au château. Monic 1e regarda mélancoliquement flotter ces plis qui rendaient à lord Jean un si vain et stérile hommage.
En reprenant sa marche, elle constata que Mal-
oo a rc L ;
colm et Rosey n'avaient pas quitté leur place. Elle s’avança auprès d’eux pour parler à lady Roselyne et vit que non seulement ils étaient encore dans le bateau, mais qu’à force de s’être fait bercer, lady Roselyne avait fini par s’endormir. *Roulée dans une couverture de voyage, elle dotmait à poings fermés, assise au fond du bateau, T+ tête contré les coussins d’une bant,uette. Malcolm, près de là, regardait l’eau comme s’il avait envie de gourmander les vagues trop brusques ; il se représentait peut-être les délices de la fête qu’il avait perdue et des libations trop généreuses que partageaient ses frères. Pourtant son regard'ne trahissait pas de regrets quand il rencontra celui de Monique.
Monique contempla Roselyne ; son cœur s’attendrissait pour la petite fleur délicate et ravissante tombée parmi les sinistres rochers de Blackhorn. Et soudain, comme si sa volonté n’était pour rien dans les mots qui sortaient de ses lèvres, Monique dit à Malcolm :
-— Pourquoi ne l’emmenez-vous pas ?
Il tressaillit, regarda du côté où le pavillon de soie se déployait tout noir sur le ciel presque bleu et murmura quelques mots dans lesquels elle entendit le nom de Burgau.
Mais lady Roselyne se réveilla et ils rencrèrent ensemble. :
Monique retourna toute pensive dans le pavillon de l'Etranger. Sa station à la chapelle lui avait laissé un sentiment de douceur et de courage. Et puis elle venait de surprendre sur le visage de Malcolm une expression qui l’avait frappée, un éclair que n’avait point provoqué l’amour des millions de Roselyne.
Mais, après avoir vu Roselyne si heureuse et triomphante, Monique se trouva bien seule et
délaissée. Depuis la visite de Georges Man, Jean avait montré un caractère inégal et difficile, les visages auxquels il n’était pas habitué l’irritaient.
Monique rend la liberté à Célia-Jane qui avait affaire au château et alla rejoindre Jean sur la terrasse où il avait laissé son ouvrage. Elle confectionnait avec les bandes de paille que tressait Jean des paniers, des corbeilles, des chapeaux de soleil pour les enfants pauvres, afin de donner un but à cette occupation fastidiouse, d’éveiller un intérêt dans l’âme du pauvre Jean. Avant d’avoir traversé la terrasse, elle vit que ces objets. n'étaient plus sur la table du jardin. Elle s’appuya machinalement à la grille qui surmontait le mur. Ses petits travaux avaient été jetés en dehors. La plupart avaient dû tomber en bas dans la mer et être aussitôt emportés, mais quelques-uns, arrêtés au passage par des. pointes de roche, y restaient suspendus.
C'était Jean qui avait fait cette hécatombe dans un de ces mouvements de colère que Monique avait dernièrement remarqués en lui. Elle ne chercha pas à le questionner, à lui adresser des reproches, autant aurait valu s’en prendre à la vague qui avait emporté les travaux de Monique, aux rocs qui les avaient déchirés.
La jeune femme passa à côté de Jean sans rien dire, rentra au salon et s’assit sur le grand canapé qui était sa place ordinaire, mais elle ne reptit ni son livre ni sa couture ; elle posa sa tête fatiguée sur l’un des lourds cousins, détourna son visage du jour, et s’abritant encore les yeux de sa main, elle pleura tout bas.
La cause de son chagrin était puérile, mais . l'incident rouvrait pour elle une source amère ; cet acte de destruction sans motif répondant à
l'effort de Monivue pour distraire Jean n’était rien et disait tout, résumait les tentatives de Monique et le résultat qu’elles avaient obtenu, un sec et complet échec.
Ses peines les plus dévouées restaient stériles et elles n’entravaient même pas le courant d’hostilité sourde, presque méprisante qu’elle devinait. Elless'était crue attachée à un fantôme sans âme et voilà qu’elle se heurtait en lui à une force méchante, vindicative. C'était une aggravation de malheur qu’elle n’avait pas prévue et elle en pleurait sans pouvoir retenir ses larmes. Et puis Roselyne lui avait paru si joyeuse, adulée, obéie comme une infante...
Depuis l’#rrivée de cette enfant, un souffle plus doux, un soufile de sécurité et de clémence glissait sur Blackhorn. Il n’y avait que Monique qui n'en fût point caressée, Monique toute seule, rien que Monique...
Sans s’en apercevoir, la jeune femme pleurait plus fort ; de légers sanglots soulevaient ses épaules. è
Mais elle se redressa à demi avec une sorte de terreur, Jean était rentré. Il la regardait, — oh! elle ne se trompait pas, cette fois — avec un indicible mépris. Elle avait vu ce regard dans les yeux d’une lionne enchaînée qui fixait ses yeux troubles et furieux sur la foule dont la curiosité exaspérait son orgueil et sa farouche détresse.
Jean la regardait en face, ce qui était, lui avait-on dit, un signe de crise et d’orage, et c’était un regard intolérable.
Pour la première fois, il lui parla de son plein gré, il parla d’une voix saccadée, étrange, et ses mots n’avaient qu’un sens incomplet comme l’idée qu’il ne parvenait point à traduire.
— C’est beau, dit-il. Trahir par les larmes.
mentir en pleurant.. Mensonge, lâcheté de femme.
Il s'arrêta comme si le vague habituel de ses pensées l’embrumait de nouveau. La cruelle fatigue qu’il éprouvait toujours à réunir, à coordonner deux mots, paralysa sa langue. Il.dit encore assez nettement : =
— Combien vous paie-t-on pour venir ici ?.….
pour pleurer ?.…
Monique revit en une lumière de sombre crépuscule le marché qu’elle avait conclu pour sauvegarder la vie de son père et elle murmura, se parlant à elle.même :
— C’est vrai, on m’a payée.
Elle n'avait pas achevé qu’elle sentit des doigts de fer s’abattre sur ses poignets et.durement les étreindre. La crise était venue, elle dominait Jean, elle emportait comme une épave dans la tempête cet esprit égaré et furieux. Monique eut peur, voulut se lever, mais elle fit un faux mouvement et retomba. Cette fois elle crut qu’il allait la frapper, la tuer peut-être dans une rage aveugle d’insensé. Elle aurait pu encore atteindre le timbre et requérir le secours des Burgau ; elle n’essaya point, elle ne voulait pas qu’on sût rien du péril qu’elle courait. Elle s’abandonna à son sort avec une sorte d’insouciance.
Ce fut très court ; ces mains, qui semblaient moins la précipiter à terre que la retenir pour qu’elle ne tombô+ point, se desserrèrent ; Monique, haletante, étourdie, eut à peine le temps de se remettre ; Célia-Jane rentra, disant qu’on demandait lady Monique tout de suite au château.
Monique monta s’habiller, mais sa glace lui montra qu’elle s'était meurtrie la joue, contre le cuivre qui plaquait un meuble, et elle se demanda comment elle éluderait les questions. Elle était bien décidée à se taire malgré tout. Si elle
déclarait ce qui venait de se passer, on punirait Jean par une réclusion plus sévète une plus grande rigueur. Si elle se plaignait de lui qui n’était pas respoñsable, si elle tirait une vengeance de l’épouvante qu’il lui avait infligée, c’est alors .qu’elle serait lâche. Lâcheté, mensonge... c'était ce qu’il avait dit, c'étaient les mots qu’il avait balbutiés avec un si sombre dédain, et elle ne savait pas pourquoi ces mots suns suite d’un insensé la tourmentaient comme une sanglante injure.
.… Dès qu’elle fut dans le parloir, elle comprit que son trouble mal dissipé et même la meurtrissure de son visage resteraient inaperçus dans l’émoi d’une grande nouvelle.
Jessy se mariait, c'était ce qu’on voulait annoncer à lady Monique, c'était l'événement qui remplissait Blackhorn d’un assez gai tumulte, car une fraction du club Clenman se trouvait là juste à point pour féliciter la fiancée, et ladv Roselyne, vivement excitée, aurait suffi, sans leur concours, à communiquer la note d’allégresse et d’entrain que réclamaient ies circonstances. :
Jessy se mariait et elle épousait Amos Heller : elle n’était pas enthousiasmée, mais très convenablement satisfaite.
Ce mariage était le résultat d’un conciliabule tenu quelques jours plus tôt par les Burgau et « leur jeune et savant secrétaire. Amos Heller avait enfin assez bien imposé silence à son excessif dés.atéressement pour indiquer le prix qu'il réclamait de ses nouveaux amis. Le sentimental garçon s'était tellement imbu de féeriques légendes dont il faisait collection qu’il n'avait pa: cru pouvoir demander mieux que la main de la fille du roi... je veux dire la fille du vieil ours de
Burgau ; et il l’avait sans doute méritée par ses hauts faits, ainsi que cela se pratique dans les contes de fées de la bonne école. Il était si bien féru de sa dame aux joues blanches, aux cheveux de lin que, quand on lui avait offert beaucoup d'argent sans Jessy, il avait exigé à la fois Jessy. et plus d’argent encore, tout l’argent qui reviendrait à Mlle de Burgau comme fille de Blackhorn ; le judicieux Amos avait un moyen de protéger la dot de Jessy et d'empêcher que son père ne déshéritât la jeune fille dans une partialité coupable pour sa lignée masculine ou sous l'empire d'une injuste prévention contre son gendre.
En écoutant énumérer les prétentions d’Amos, sir Bear avait fait un bond presque souple, et, pendant quelques secondes, avait paru avoir des articulations flexibles comme tout le monde.
— Vous avez, leur fit observer Amos, engagé une partie difficile, je dirai même périlleuse, un allié ne sera pas superflu.
Et il demanda âvec douceur en baïissant ses beaux yeux qu’on lui montrât seulement un allié plus sûr, plus énergique, plus brave, plus fidèle, que celui dont tous les intérêts, tout l'avenir, dépendraient de l’affaire.
— Et comment sir Bear peut-il supposer an seul instant que je serais capable de rendre malheureuse miss Jessica et de... ah ! que les dieux me pardonnent d’articuler de tels mots après vous avoir excusé de les penser. et de la fai:« mourir de chagrin ? Faire mourir de chagrin ma précieuse Jessica. quand mon unique avantage sera de la maintenir en état prospère pour qu’elle recueille sa part des profits que nous attendons... en attendant qu’elle hérite de son père, fit-il avec un a::zélique sourire.
La rendre malheureuse... c'étaient là des assertions insultantes et absurdes, oui, Amos répétait absurdes, quoique cette expression outrée répugnât à la fiansuétude de son caractère comme au miel de ses lèvres.
Ah ! ç’avait été une scène bien émouvante.
Amos versant des larmes, des perles plutôt, qui glissaient une à une, bien régulièrement, sur sa joue en fleur pendant que ses yeux célestes, ronds et larges à faire frémir, fascinant son auditoire et ne verdissaient qu'aux caps critiques comme un fanal complaisant qui indique au navigateur le danger d’un mauvais pas, sir Bear rongeant à belles dents le bout de son favori, Malcolm serrant à le briser un dossier de chaise que le compatissant Amos semblait plaindre, Franck et Jack se raidissant tout pâles, Josiah disant de loin en loin : ‘ C’est cela. Oui, monsieur, très bien...””, en regardant Amos comme s’il cherchait par quel côté il allait Ini sauter à la gorge ; enfin, ces cinq hommes furieux, grondants, prêts à mordre, domptés par ce petit bon jeune homme.
Les Burgau avaient pris Jean, puis Monique, dans un piège ingénieux, mais la machine si bien montée, si bien agencée, si simple et si parfaite, allait-elle se refermer sur eu: et sur la fille de leur maison ? Ils ne pouvaient mettre en doute la. qualité du plan d’Amos, ils l’avaient expérimenté avec succès.
Et Amos avait répété en sanglotant heaucoup qu’il n’était pas un parti à dédaigner, mais que son cœur parlait pour la première fois.
On aurait pu lui objecter que ce cœur parlait une langue bien désacréable.
T1 avait fait connaître ses titres, ses grades, les honorables alliances de sa famille. Seul l'argent
lui manquait. Mais puisque «ir Bear allait y pourvoir...
Il confessait que l’unique récompense qu’il ambitionnât était la petite main sèche de miss Jessy. Mais les avantages sensibles qu’entraînait cette modeste récompense existaient aussi pour sir Bear, avait remarqué cette voix flûtée qui leur faisait passer à tous de petits frissons, Oh ! certes, Amos était un garçon raisonnable, n’en donnait-il pas la preuve ? mais il n’osait pas envisager l'extrémité à laquelle le pousserait le désespoir en cas de refus.
La famille de Burgan n'avait pas voulu non plus mesurer l'abîime en question, car, après avoir vérifié les dires du prétendant sur ses origines et son éducation, elle avait décidé le mariage séerce tenante. Mais sir Bear aurait pu resservir une image de son crû et dire que si Amos eût été musulman, il n’en aurait pas moins fallu lui donner Jessy.
La précieuse Jessy n'avait opposé aucune résistance aux ordres de son père. Elle s’ennuyait tellement qu’un mariage romprait la monotonie fastidieuse de ses jours et elle ne se demanda pas ce qu’elle ferait une fois cette distraction épuisée, Aussi, à la question du baronnet : ‘* Voulezvous vous marier, Jessy ? *’ — avait-elle répondu un peu à l’étourdie, mais de bon cœur :
— Tout de suite et avec qui vous voudrez...
pourvu que je fasse un voyage à Paris.
Sir Bear éprouvait un vif désir de partager avec autrui sa paternelle joie, ou bien il redoutait de se trouver exclusivement en famille, car il garda à dîner tous ceux des Clenman qu'il avait sous la main. Grâce à cet élément étranger, et surtout à la gaîté de lady Roselyne, le repas fut suffisamment animé.
Lady Roselyne avait revêtu une de ses plus belles toilettes, et son bracelet d'émeraudes jetait de véritables feux.
-—- Pour moi, s’écria-t-elle soudain avec une grande véhémence, je suis persuadée que nous allons tous être parfaitement heureux, même ce pauvre lord Jean, qui se décidera à guérir. Cette après-midi, pendant que j'étais à la fenêtre de ma tourelle, je l’ai vu marcher vite sur sa terrasse.
Chacun s'était tu pour l'écouter.
— Marcher vite ? répéta sir Bear.
Elle se mit à rire.
— À quoi ai-je pensé ? Pardonnez-moi, sir Bear ; ne vous fâchez pas, Malcolm. Comment lord Jean aurait-il marché vite puisqu'il ne ‘marche presque pas du tout et que cela me fait tant de peine quand je le vois se traîner ainsi ?.. Vous ne m’en voulez pas, j'espère, lady Monique ? fit-elle baissant la voix. ï
L’on avait dîné de très bonne heure et le jour durait eñcore. Sir Bear réclama Malcolm pour régler des comptes ; les autres Burgau reconduisirent les Clenman jusqu’à la grille ; Roselyne emmena Monique dans une autre direction : elle voulait offrir du pain à l’ours Bruin.
Les appartements particuliers de Bruin étaient fort dévastés, mais les bords élevés de sa fosse l’empêchaient de sortir sans permission, Sa rencontre n’eût pas été agréable : si son poil lisse et fourni agnonçait une heureuse santé, ses yeux ne témoignaient pas d’une aussi heureuse humeur.
Il prit dans ses pattes épaisses le pain de Rosèlyné, le dévora dans une hâte gloutonne et répondit aux taquineries de sa bienfaitrice par u.
Hébes —219--
yrognement qui fit enfuir Rosey à toute volée, en riant à cœur joie.
— Oh ! Bruin, dit-elle, P:uin, quel caractère !
— Il n’admet pas la varenté par alliance, dit Jack, qui passait par li er cherchant l’ombrelle de miss Grâce Clenman.
— Si nous lui présentions Amos ? proposa Roselyne.
— J'en ai bonne envie, répliqua Jack, qui, pour s'éloigner, allongea ses grandes jambes, comme s’il lui tardait, en effet, de mettre Amos en présence de Bruin, son futur cousin.
Les deux jeunes femmes retournèrent au château, Rosey se suspendit au bras de Monique et leva vers elle son visage rayonnant, rouge comme un œillet.
— Je suis bien fâchée d’avoir... d’avoir dit cela, chère lady Mona, cela doit tant vous affliger quand on parle de votre mari.
— Vous l’avez vu marcher vite ? demanda vivement Monique. =
Rosey la regarda avec étonnement.
— Marcher vite ? Non, non, j'ai dit une sottise
. comme quelquefois, ajouta-t-elle honnètement.
— Marcher mieux, alors ? reprit Monique agitée, Il marchait, n’est-ce pas ? un peu mieux que d'habitude, il se redressait, c’est ce que vous avez voulu dire ?
— Mais non, mais non, fit Rosey, je n’ai pas à ce point la berlue. Pauvre chère, vous voudriez tant que ce soit vrai, qu’il redevienne comme tout le monde... Je prierais avec vous pour l’obtenir si c'était possible, mais ce n’ést pas possible, voyez-vous. Je vous aime bien moi, lady Mona, dit-elle, se pressant contre sa compagne. Vous me trouvez un peu trop rieuse, mais je ne vous en veux pas. Montez chez moi, lady Moni-
que; Malcolm et son père en ont pour des heures avec ces affreux comptes, je me demande ce qu’ils ont toujours à compter. Moi, j'ai de l’argent dans ma petite potiche bleue, et, quand il n’y en a plus, Malcolm en remet : voilà mes comptes, Venez, je vous montrerai ma tourelle,
Monique céda, beaucoup par lassitude, un peu parce que lady Roselyne lui plaisait malgré ses façons d’enfant choyée et de jeune beauté capricieuse.
Elles entrèrent dans la chambre que Monique connaiïssàit déjà. Le jour y était à peine adouci par l’approche du soir et tout le mobilier fané, coquet comme les grâces apprêtées d’une jolie vieille, prenait sa véritable valeur sous cette lumière à la fois claire et mystérieuse.
Malcolm avait accumulé les glaces comme pour multiplier quelque image, et c'était l’image de Roselyne qui surgissait de tous ces miroirs, qui dansait, flottait et vous souriait de tous les côtés à la fois.
Roselyne n’en était point gênée, cela lui paraissait bien ainsi; Roselyne se plaisait à elle-même ; èlle s’aimait, avouait-elle parfois. Il lui plaisait de se voir dans beaucoup de glaces, de se faire un petit signe d’amitié ; cela la réconfortait de se rappeler qu’elle était dans les meilleurs termes avec lady Roselyne.
Et presque à l’égal des grands miroirs, tout son mobilier lui était cher. Elle s'était adaptée à ce milieu, ou plutôt elle accommodait le milieu à sa convenance. Monique vit que, de la conque marine, Rosey s'était fait une jardinière ; d’un chandelier un porte-bouquet : de la carapace aui avait herré Malcolm et J osiah, une corbeille à ouvrage: de l’idole hindoue, un porte chapeau ; des deux amphores un dévidoir pour ses
écheveaux de soie; de la plus grande peau d’ours, son Siège de prédilection devant le foyer ; un bouclier était devenu une bibliothèque pour ses livres favoris et le cachet de l’aîné des Burgau de Blackhorn un presse-papier.
— Il ÿ a cette grande machine qui est belle, dit-elle désignant au passage, à Monique, la pendule de Saxe. Mais pourquoi les aiguilles sont-elles toujours arrêtées sur trois heures ? Je crois qu’elles ie font exprès. On a beau les pousser, elles y reviennent toujours. Il faudra que Malcolm les enlève. Et voilà ma tourelle. N’estce pas tout à fait bon de m’asseoir là pour voir de loin Malcolm rentrer de la pêche ? Et puis, je vois d’ici chez vous, sur la terrasse de l’Etranger. Et, fit-elle doucement, quand vous n'êtes pas près de lord Jean, je me mets à ma fenêtre, et il me semble que je lui tiens tout de même un peu compagnie.
Elles s’étaient installées toutes deux sur un divan large et bas qui meublait à lui tout seul la petite tourelle, et Rosey, un coude sur la fenêtre, continua son babillage.
— Ce mariage de Jessy me tourne la tête. Savez-vous comment je me suis mariée ? J’habitais chez lord Lewis, mon oncle, et je m’y ennuyais presque autant que Jessica ici. Mais cela ne m’aurait pas fait épouser Amos ; à vrai dire, rien au monde ne m’aurait fait épouser personne.
— Excepté Malcolm, intercala Monique sans dissimuler un sourire.
— Excepté Malcolm. Lord Lewis ne se souciait pas de moi et il aurait bien voulu qu’on le débarrassât de ma tutelle. Malcolm est venu chez nous comme s’il ne voulait qu’y passer, mais il est revenu et revenu comme s’il ne voulait plus partir. Et lord Lewis grondait, grommelait, me
gourmendait comme si j'en avais été cause, prétendant que Malcolm de Burgau n'était pas un parti pour moi et toutes sortes d’extravagances. Et le pauvre Malcolm se désespérait, devenait sauvage comme un faucon en voyant que iord Lewis ne l’accepterait que s’il avait quelque chance d’être un jour lord de Burgau.
‘* Les chances sont venues, lord Lewis n’a plus dit non. Mais il se plaignait de ce que ma dot allait servir de caution à lord Jean ; chère Mona, j'en suis bien aise pour vous, vous seriez trop malheureuse si l’on enfermait votre lord loin de vous. Lord Lewis est très méchant, il aurait voulu nous faire attendre que lord Jean soit tout à fait mort. ;
Oh! ce ‘‘tout à fait mort,” comme il Llessa le cœur de Monique. Et c'était vrai pourtant, Jean était mort plus qu’à demi.
— Tant s’est arrangé. on nous a fiancés et mes amies se moquaient de moi et de mon grand ours, Au fond, elles étaient horriblement jalouses. Et elles parlaient aussi de petits vur:ons. Chers, chers petits oursons ! j'aimerai tant mes petits oursons si Dieu m’en envoie. Mais je ne pourrai jamais les aimer aütant que Malcolm.
Vous ne me comprenez pas, Monique, vous êtes si sage... Oh ! qu’avez-vous pensé de moi quand vous êtes venue dans le parloir ? Je ne voulais pas aller luncher avant que Malcolm m'ait fait faire trois fois le tour de la salle sur la grande fourrure. Qu’avez-vous pensé, dites ? Vous souriez ? Quand vous souriez, vous êtes très inlie et si belle le reste du temps. Je m’emuse beausoup à Blackhorn, j'y suis bien mieux que chez lrd Lewis. C’est plus gai, tout le monde est charmant pour moi, même Bruin, à sa manière. Et j'ai Malcolm.
L’aurait-elle longtemps ? ne se lasserait-il pas bientôt de payer sa dette ? mais elle était si candide, si confiante en lui, et — c’était terrible à dire — elle l’aimait tant.
— Savez-vous, reprit-elle, vous allez me promettre quelque chose : si jamais j'attends un baby, vous ne quitterez pas Blackhorn.
— Pourquoi quitterai-je Blackhorn, lady Roselyne ?
— Je ne sais pas, mais je veux que vous soyez là pour m’aider à devenir une bonne mère, à chérir mes petits oursons. Mona, il faut me le promettre, dit-elle avec une caressante insistance. J’ai peur un peu de tout cela, la nuit quand tout le monde dort, que la maison est si noire et si tranquille, et que je pense... à tout, et que je dé-teste mes péchés, et que je me demande quelle heure marquent toujours les aiguilles de la pendule..
Lord Jean de Burgau avait atteint sa trentième année ; le moment était venu pour lui d’entrer dans ses droits à Burgau-House. Mais on dut reconnaître qu’il était et, selon toute probabilité, serait toujours hors d’état de recueillir - son héritage.
Les constatations légales qu’on avait faites à propos de sa situation politique facilitèrent singulièremeat le règlement des affaires. Les intentions expresses de lord Archibald furent respectées, et les Burgau de Blackhorn mis en possession des revenus de leur parent en attendant que la mort du jeane homme leur livrât le legs hien peu important, il est vrai, de lord Archibald. Ils avaient un intérêt si considérable à ce que Jean vécut qu’on ne fit pas de difficulté pour leur laisser sa garde et sa tutelle et remplir ainsi les dernières volontés du défunt lord. Un subrogé tuteur nommé par la chancellerie partagea avec eux le soin d’administrer la fortune.
Cette combinaison était .la meilleure à tous les égards ; une fois de plus, les influences que sir Bear possédait à Londres lui aplanirent la route et tout se conclut avec une grande célérité.
Rien ne fut donc changé pour Monique : elle continua à remplir les mêmes devoirs au pavillon comme au château.
Elle s’était liée plus affectueusement avec Roselyne ; l’élégante petite lady se montrait une jeune femme très vaillante pour aider Monique dans ses bonnes œuvres. Elle accompagnait Mo-
nique chez les pauvres. Dans les cottages, on accueillait lady Roselyne avec un peu de méfiance et de réserve, bien que ses riches toilettes, ses sourires réjouissent les indigentes demeures plus que la robe sombre et le visage grave de lady Monique, et qu’elle eût à sa disposition plus de ressources que sa compagne.
Malcolm ne s’opposait pas à ces excursions, mais il était rare que sa silhouette ne se dessinât point à l’horizon avec accompagnement de fusil et de chiens de chasse, et que lui-même n’intervînt pour rapatrier au château les deux jeunes dames de charité.
Après avoir dessiné avec Jessy ou fait de la musique avec lady Roselyne, Monique retournait au pavillon de l’Etranger. Combien Jean était étranger, irrévocablement isolé au milieu des siens !… Quand Monique sortait du cercle turbulent des Burgau, qu’elle retombait chez Jean dans un calme invariable, elle croyait revenir dans une demeure abandonnée, dans quelque vieille église fermée qui n’aurait gardé de sa première destination qu’une dignité mélancolique. Au pied du pavillon, la mer enflait sa voix comme des sons d’orgue qui persisteraient à remplir le silence désolé des nefs vides quoiqu'il n’y eût plus là personne pour les entendre. Et c’était ce qui oppressait Monique d’une angoisse inquiète ; c'était cette impression qu’il n’y avait personne chez Jean, qu’elle était seule malgré la présence de ce grand être si lamentablement désarmé.
L'hiver avait recommencé, la mer reprenait ses élans formidables. Jour, et nuit, on entendait &ans les flots ce mugissement rauque qui est, dit une légende, l’appel des grands taureaux marins errant en sauvages troupeaux sous l’écume
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bouillonnante , à travers leurs glauques pâturages. :
Jean ne semblait pas s’apercevoir du changement des saisons : l’hiver comme l'été le laissaient insensible. Depuis la colère sans ,objet qui avait faillit être fatale à Monique, il était retombé dans la plus morne apathie. Monique se prenait à penser .que dans cette colère qui l’avait terrifiée, il y avait un sursaut de volonté, d'intelligence, tandis qu’à présent cela avait méme sombré.
Autour de lui, Monique travaillait, priait, soignait sa fleur, car elle avait maintenant une fleur à soigner. L'une des violettes qu’elle-avait trouvées près d’elle le jour de son anniversaire conservait un rudiment de raciné. Monique avait replanté cette frêle tige en attachant elle ne savait quelle idée superstitieuse au succès. Elle l’avait si bien soignée que la petite plante languissante n’était pas morte.
Elle l’avait justement portée sur la terrasse un jour où la température s'était adoucie. Elle alla l'y reprendre avant la tombée de la nuit, mais elle s’arrêta contre les rochers qui servaient en cet endroit de mur à la terrasse et contempla la mer dont la ligne verte se fondait dans le gris du crépuscule. Monique se retourna en entendant derrière elle un bruit de pierres remuées et elle vit à trois pas une ombre informe, velue, qui se dressait avec des mouvements humains et qui grognait avec une voix’de bête.
Une seconde suffit à Monique pour reconnaître Bruin et pour s’assurer que l’étrange visiteur ne faisait point invasion ici dans des intentions amicales. Il ouvrait ses bras étouffants et roulait ses petits yeux qui brillaient, . féroces, dans sa face poilue.
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