LEO STAR
La mort de cette jeune femme excita une douleur universelle dans l'Église de Strasbourg où la pureté de ses. mœurs, la sainteté de sa vie, son inépuisable charité envers les pauvres qui ne frappaient jamais en vain à la porte de sa demeure, lui avaient acquis autant d'affection que de respect. Ses funérailles s’accomplirent avec un concours extraordinaire de personnes de tout rang, qui avaient recueilli les témoignages de sa
foi durant une longue maladie. !
Déposée au cercueil, selon le vœu qu’elle avait elle-même exprimé, par les mains de son mari, dans la blanche robe de l'épouse appelée aux noces éternelles, elle fut ensevelie dans un des temples de la ville, non loin de l'historien Sleidan qui l'avait précédée,? tandis que Zanchi, destiné à lui survivre et à former d’autres liens sur la terre, épanchait sa douleur dans une lettre éloquente à Curione: «Cher et vénéré père, c'est le temps
de se montrer fort, et de recourir au Christ le
- «Ita ut non modo domesticis verum etiam toti civitati sanctissimam sui memoriam documentaque præclara insignis fidei, pietatis, spei, charitatis, patientiæ . .. reliquerit.» Z4:4.
2? «Integerrimum corpus eo loco repostum ubi et Sleidanus, £tMorisonus,homines magni et pietate clarissimi, positi sunt.» 444.
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suprême consolateur; c’est le temps de regarder au ciel où revit dans l’éternelle gloire cette âme si douce et si sainte, votre fille, mon épouse bienaimée, Violanthis! Les larmes qui coulent de mes yeux, et l’affliction que je ressens selon la chair, me laissent à peine la faculté de vous écrire pour vous prier, ainsi que ma belle-mère et mes belles-sæœurs, de modérer votre légitime douleur, et je ne doute pas qu'après avoir lu (si vous en avez la force) ma lettre au docteur Pierre Martyr, où je fais le récit de cette grande épreuve, vous n’éprouviez quelque consolation à connaître dans toute sa beauté l’âme de votre fille, ainsi que j'essaie de me consoler moi-même, quoique, hélas ! ma douleur redouble à la pensée que je suis privé pour jamais d’une compagne si douce, si fidèle, si pieuse, si aimable et si sainte! ... Toutefois, que le nom du Seigneur soit glorifié dans mon affliction. C’est le propre du chrétien de conformer sa volonté à celle de Dieu, et de dire avec Job: «Le Seigneur l’avait donnée, le Seigneur l’a Ôtée ; que son saint nom soit béni. » !
1 «Caro et honorando Messere et padre, è tempo di fortezza, è tempo di recorrere a Giesu Christo et in lui consolarsi;
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Curione atteint dans ses affections paternelles d'un de ces coups dont l'avenir lui réservait plus d'une fois encore la douloureuse expérience, ne trouva de consolations que dans la foi à laquelle il avait déjà fait le sacrifice d’une patrie. «Les pleurs, les sanglots, les gémissements, voilà, écrivait-il à un ami, le seul langage qui me reste. Ma Violanthilla, ma fille chérie, celle que j'aimais comme mon âme, l'épouse fidèle du docteur Zanchi, nous a laissés dans cette vallée de larmes pour s'envoler sur les ailes de l’espérance et de la foi dans le sein du Christ, dans cette lumière inaccessible au méchant, dans cette région de lamour où ne pénètre rien de mortel. Je ne pleure pas sur elle, mais sur moi, ou plutôt sur sa mère qui se lamente tristement sur la perte de son enfant premier-né, et qui ne veut pas être consolée parce que sa fille n’est plus. Elle était à peine âgée de vingt-trois ans et quelques jours quand la mort nous l’a ravie, moissonnant avec elle grâce, pudeur, talents, et la gloire des
ë tempo di alzar li occhi in alto al cielo, dove senza alcuna dubitatione si gode hora con Christo in quella eterna vita, quelle santa e divina anima della charissima a voi figlia et a me consorte madonna Violanthe ... etc.» Msc. de la Bibl. de Bâle.
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vierges et le modèle des matrones! ... O vanité des espérances terrestres ! © néant des félicités qui ne reposent pas uniquement sur Jésus-Christ!» !
Telle était la douleur de Curione, également ressentie par les hommes qui avaient connu, admiré Violanthis à Bâle, le recteur Boniface Amerbach, le ministre Sulcer, les professeurs (Castalion et Borrhée, ou par ceux qui, comme le savant Crusius de Tubingue, avaient eu le privilége de visiter Violanthis dans cette maison dont elle avait fait l'asile du bonheur domestique, le sanctuaire de toutes les vertus. L’amertume de ces regrets ne devait diminuer que peu à peu dans le cœur de ses parents, destinés encore à d’autres déchirements et à d’autres deuils. Quelques vers retrouvés dans les papiers de Curione, et écrits de sa main comme un dernier hommage à sa fille, appartiennent sans doute à une époque où sa douleur, adoucie par le temps, pouvait s'exprimer dans le langage de la poésie. Aussi
1 «Summo ingenio, pudicis moribus, flos puellarum, matronarum optima, et nihil reliquit præter desiderium sui. © spes in rebus caducis fallaces! © ïinania mortalium studia, si non omnia in uno Christo Jesu reposita fixaque sunt.» C. S. C. Gilberto Cognato. Msc. de la Bibl. de Bâle.
n’hésitons-nous pas à les reproduire, non comme un exercice frivole, ou une ingénieuse réminiscence, mais comme l’offrande d’un père chrétien, d’un lettré de la Renaissance sur une tombe chérie :
« Ce tombeau qui semble ne contenir que poudre et cendre, tristes débris de la mort, ne recèle dans son sein que violettes, roses, fleurs au doux parfum. Celle qui repose sous l'herbe odorante, épouse adorée de son époux, avait nom Violanthis !
«kRappelée dans les célestes demeures, son âme goûte une joie sans mélange, en attendant le jour qui doit lui rendre un corps glorieux. Cueille donc, Ô étranger, sur sa tombe légère, cueille de pâles violettes et des roses au doux parfum ! »
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Au moment où le deuil pénétrait pour la première fois dans le foyer de Curione, il se préparait à remplir un devoir envers la mémoire de la femme célèbre dont il avait applaudi les talents et consolé les malheurs en Italie et en Allemagne. Il recueillait avec soin les lettres et les poésies d'Olympia Morata, qu'il devait offrir comme un hommage à la patrie italienne, comme une consolation à ses Églises dispersées, comme un encouragement enfin à ses propres enfants dans la carrière des lettres. Dans la préface de ce livre, dédié d’abord à Isabella Manricha de Bresegna, et plus tard à la reine Élisabeth, il glorifiait les femmes illustres de l'antiquité ou des temps nouveaux, depuis Sapho, Corinne et les filles de Stésichore, jusqu’à ces doctes matrones Paula, Eustochia, qui entretenaient une correspondance
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avec Jérôme, et cette Cassandra Fedèle, dont Venise avait honoré par des. funérailles magnifiques l'éloquence et le savoir. Si les femmes, disait-il, sont plus faibles et plus délicates que l’homme, leurs facultés intellectuelles et morales ne sont pas d’un ordre inférieur. Également propres aux travaux de l'esprit, capables de cultiver avec succès les sciences et les lettres, elles ont souvent uni aux plus humbles vertus de leur sexe les dons les plus rares, et su mériter à la fois le respect et l'admiration de la postérité. !
Tels étaient les exemples proposés par Curione à l’imitation des trois filles, objet de sa sollicitude, dont il nous reste à retracer l’histoire. L’aînée, Angela, ainsi nommée en souvenir de lune des charitables matrones qui élevaient sa sœur Dorothée à Lucques, était née à Lausanne, au mois de septembre 1545. Plus jeune de treize ans que Violanthis, elle se fit remarquer dès l’âge le plus tendre par une mémoire heureuse, une imagination forte, une intelligence capable d'embrasser les connaissances les plus difñciles. Elle reçut de son père ces premières leçons qui,
1 «Quid illis plane heroicis mulieribus admirabilius ? Quid sanctius ? Quid ad imitandum perfectius ? »
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se mêlant aux vives impressions de l'enfance, laissent une trace ineffaçable dans la vie. A peine âgée de sept ans, elle écrivait des lettres enjouées, qui révèlent un esprit à la fois aimable et sérieux. Dans une de ces épîtres enfantines, elle demande ingénieusement une robe nouvelle pour elle et pour ses sœurs. Dans une lettre plus grave, adressée quelques années après à son frère Augustin, étudiant en Italie, elle le remercie des pieuses exhortations qu’elle en a reçues, et ajoute avec ferté: «Sois assuré que je ferai tous mes efforts pour me montrer digne de la famille dans laquelle je suis née, et de la sainte et libérale éducation qu’elle me donne. Telle est aussi l’ambition de mes sœurs. Quant à toi, mon cher frère, je demande à Dieu que tu achèves heureusement les études que tu as si bien commencées, afin que nous puissions retirer nous-mêmes quelques fruits de tes vertus. » ! Éprise des connaissances qui peuvent orner l'esprit et rendre les mœurs plus élégantes et plus pures, elle étudia les lettres avec ardeur, et y fit de tels progrès qu’à l’âge de seize ans
1 Angela Curionia fratri Augustino, 12 sept. 1558. Dans Schelhorn, Amænitates litterariæ, t. XIV, p. 366.
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elle parlait avec facilité l'italien, le latin, le français et l'allemand. Son admiration pour les poètes de Rome, Virgile, Ovide, Horace, dont les beautés lui étaient familières, s’alliait au plus profond respect pour l'Écriture sainte qu'elle méditait sans cesse. Elle savait par cœur un grand nombre de psaumes, et avait lu sept fois, avec une scrupuleuse attention, le Nouveau Testament. Apprendre, tel était pour elle le but de la vie, et un de ses dictons favoris était ce vers d’un poète toscan :
Altro diletto che imparar non trovo qu'elle avait traduit en un vers latin:
Unica, discendi mihi semper cura, voluptas.
Ingénieuse dans l’exercice de la charité à laquelle l'avaient formée les exemples de sa mère, elle étudiait jusqu'aux livres de médecine pour y chercher les secrets de l’art de guérir. Le chant était un de ses délassements favoris. Elle parlait bien, contait à ravir, et ne récitait pas sans talent les morceaux confiés à sa mémoire. ! Malgré
1 «Havea molti bei detti, e molti leggiadri... giovane di
alto ingegno, pia, honesta, valorosa, e ben parlante.» Relation d'Augustin Curione, p. 47.
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sa préférence pour les lettres, elle ne dédaïgnait pas les travaux qui sont l'apanage de son sexe, et dont elle s’acquittait avec une merveilleuse habileté. Elle excellait dans la couture et la broderie, et s’aidant tour à tour de l'aiguille et de la navette, elle composait, sans modèle, des tapis ornés de figures et de fleurs, dont la perfection était admirée jusque dans les contrées étrangères. ! Le portrait d'Angela, conservé à Bâle, ? nous la représente dans l'attitude de la méditation et du travail. Son costume est sévère; son front large et haut atteste les préoccupations de la pensée; son visage est empreint de mélancolie et de sérénité. Sur une table placée devant elle sont jetés négligemment quelques livres, des instruments de couture, symboles des goûts à la fois modestes et distingués de sa vie.
Plus grande qu'Angela, dont la naissance avait précédé d’un an la sienne, d'une taille svelte et légère, Celia, la quatrième des filles de Curione,
1 «Aulea miris modis figurata tum acu, tum radiolis et pectine, contexebat, e quibus operibus nonnulla in aliquot Europæ partes pervenerunt.» C. S. C. Augustino filio, sept. 1564.
? Dans la belle collection des Archives ecclésiastiques mises en ordre par le digne Anistes, M. Burckhardt.
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unissait à une remarquable beauté, la grâce qui en est la plus touchante expression. Son port, dit un de ses contemporains, était majestueux et charmant; sa démarche révélait une déesse. ! À l’agrément de son visage orné de blonds cheveux, à l'éclat de son teint, au charme de toute sa personne, correspondait une sorte de beauté intérieure qui se communiquait à toutes ses actions. Ses sentiments étaient nobles; ses mœurs chastes et pures. D'un caractère moins enjoué que celui d'Angela, parfois même enclin à la sévérité, Celia était néanmoins douce et bonne, et quoique inférieure à sa sœur pour l'intelligence, elle l’égalait presque dans tous les travaux de son sexe.
La plus jeune fille de Curione, Félice, appelée plus souvent Felicilla, montrait moins de vivacité d'esprit que de candeur, de finesse que d’ingénuité. Douée moins richement que ses sœurs des dons de l’esprit, quoiqu'elle n’en fût nullement dépourvue, elle contrastait avec ses aînées par la couleur brune de son teint, ses cheveux noirs, ses yeux expressifs qui rappelaient son
1 «Corporis motus suavis, atque, ut ille ait, vera incessu patuit Dea. »