LE CAGE
origine italienne. ! Elle se montrait attentive à l'étude, gaie avec ses compagnes, pleine de déférence avec ses sœurs dont elle imitait volontiers les exemples. Elles vivaient toutes les trois ensemble dans la plus douce harmonie, et ne semblaient faire qu'une même âme. Angela s’associait aux préoccupations de son père, et entrant à toute heure dans sa bibliothèque, un livre ou une broderie à la main, s’asseyait à ses pieds, l’aidait dans la collation des textes des auteurs latins, ou lui servait de lectrice, ? tandis que Celia et Felicilla s'appliquaient à soulager leur mère dans les soins de l'administration domestique. Curione était fier de ses filles; il les mentionnait avec un orgueil paternel dans ses, lettres. * Margarita, sa femme, n’entendait pro-
1 Nous empruntons ces divers détails sur les deux dernières filles de Curione au portrait quen a tracé Martin Crusius, de Tubingue, d’après les peintures originales qu'il avait vues à Bâle: «Tales earum icones pictas ego et Guillelmus Canterus, TO uaxaopitns, vidimus, 2 decembris, ann. 66, cum D. Cælio et humanissimo ejus filio Augustino pransi.» Germano-Græcia. L. VI p. 278.
? «Parenti sæpe magno ad collatione codicum corrigendos authores latinos erat auxilio; et si quando molestum esset legere,
ipsa anagnostæ vicem supplebat.» Schelhorn, t. XIV, p. 364. $ « Angela, Celia, Felix, crescunt, discunt teque amant. »
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noncer leur éloge qu'avec un sentiment contenu mais profond, et, lorsque entourée de ses filles, comme de «trois Grâces,» elle paraissait dans une des solennités académiques, ou se rendait au temple voisin de sa demeure, plus d’un regard la saluait avec admiration; plus d’une mère enviait son bonheur, dont aucune épreuve, depuis la mort de Violanthis, n'était venue altérer le cours.
Ce fut sous ces auspices que s’ouvrit pour la famille de Curione l’année 1564, si tristement mémorable par les fléaux de la peste et de la famine déchainés dans plusieurs contrées de l'Europe. Depuis cette terrible épidémie de 1348, connue sous le nom de peste de Florence, dont, selon le langage de l’insouciant Froissart, «la tierce partie du monde mourut, » aucun fléau n'avait déployé, tant de fureur, ni compté un aussi grand nombre de victimes. Les Pays-Bas, l'Allemagne et la France furent cruellement ravagés; la Suisse vit ses cités décimées. «Les hommes, dit un éloquent historien, tombaient
C. S. Curionis Æpzstole, lib. II, p. 342. « Tres meæ Charites, dit-il ailleurs, tibi vicissim et ex animo salutem impertiunt. » Lettre à Basile Amerbach, déc. 1557. Msc. de Bâle.
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comme les feuilles en automne. On eût dit que la terre n’était plus la mère, mais le tombeau des populations. Les montagnes les plus hautes ne furent pas plus épargnées que les plaines; on succombait sur le Splugen comme à Chiavenna. La maladie poursuivait ses victimes dans les retraites les plus cachées. A Coire, elle emporta dans une année quatorze cents personnes, parmi. lesquelles étaient la plupart des hommes instruits de la Rhétie... Dans l’Appenzel on creusa de vastes fosses pour y jeter la foule des cadavres. Le seul bourg de Hérisau perdit trois mille trois cents habitants. Le Tockenbourg fut presque changé en un désert; à Lucerne, on jeta jusqu'à quatre-vingt-dix-neuf personnes dans une même tombe. La cloche sonnait la mort d’un homme sans qu'on demandât plus pour qui, tant les chagrins les plus violents étaient devenus un mal ordinaire ...
« Telle famille florissante fut, sur les bords du Léman, fauchée en vingt-quatre heures. Le nombre des morts fut de quarante mille dans le canton de Berne; trois mille personnes succombèrent en un an dans le canton de Fribourg. A Zurich, la peste franchit toutes les portes. Bibliander en
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mourut dans la force de l’âge. Conrad Gessner, le grand naturaliste, ayant rêvé qu'un aspic le mordait, jugea que la peste allait l’atteindre, soit que le tact du médecin l’avertit, soit que la superstition, sur laquelle il avait remporté plus de victoires qu'aucun homme de ce siècle, prit plaisir à se venger de lui à sa dernière heure. La main dans celle de Bullinger, Gessner lui ouvrit une dernière fois son cœur ; ils échangèrent un adieu... Bullinger lui-même n'avait pas été épargné. Huit jours durant, la foule entoura la demeure du pasteur pour ne la plus quitter. Il survécut, mais pour se voir privé de sa femme, de sa fille, son unique consolation, et pour ne plus faire que descendre toujours en combattant vers le tombeau. » !
Parmi les cités de l’Helvétie, Bâle paya largement son tribut au fléau. Déjà visitée plusieurs fois par des maladies contagieuses, elle avait vu ses magistrats les plus distingués, ses ministres les plus éloquents moissonnés par la mort. La peste de 1541, qui se répandit successivement à Zurich, à Berne et à Genève, enleva Carlostadt, Simon Grynée, Meyer; celle de 1564 fit de
1Wulliemin, Ærsoire de la confédération suisse, t. XII, p.86, 91.