‹ La famille de CurioneChapitre 9 sur 18 · MENT · texte numérisé non relu

MENT

d'annoncer ce deuil à Lucrezia Morata, le père de Violanthis trouva sans doute dans le pressentiment de son propre malheur le secret des consolations si tendres qu’il adressait à une mère affligée. !

Une joie suprême était réservée à Violanthis: elle revit encore une fois sa famille dont elle était depuis trois ans séparée. Transportée sur une litière de Strasbourg à Bâle, dans l’automne de l’année 1555, qui devait être l’avant-dernière de sa vie, elle y passa quelques mois auprès de ses parents. ? Mais, ni les distractions du voyage, ni le changement d'air conseillé par les médecins, ni les thermes de Baden, près de Zurich, ne purent conjurer les progrès du mal et ranimer ses forces défaillantes, dont elle fit un dernier usage au printemps pour reprendre le chemin de Strasbourg, après avoir dit un triste adieu à sa

1 Vie d'Olympia Morata, appendice, p. 307.

2 « Curavi eam lectica Argentorato ad me gestari, si forte cœli locique mutatio, matris præsentia, et reliqua id genus, una cum Dei qua una nitimur ope, aliquid conferrent ad tantam levandam calamitatem. » C. S. C. Bonifacio Amerbachio, nov. 1555. Msc: de la Bibl. de Bâle.

famille. Rendue à son mari pour quelques mois encore, elle ne put qu'achever de mourir.

Une lettre de Zanchi à Martyr nous permet de suivre dans tous leurs détails les derniers jours de cette jeune femme dont le délogement plein de paix, éclairé comme d’un reflet céleste, parut moins une mort qu'un départ triomphant de la terre. Durant les intervalles de repos que lui laissait la maladie, elle prenait congé de ceux qui lui étaient chers, en parlant avec une éloquence pénétrante de la brièveté de la vie, de la vanité de ses promesses, comparée aux glorieuses certitudes de la foi et aux félicités réservées à la persévérance des saints. ! AÀ mesure que ses forces déclinaient, son âme, comme affranchie déjà des liens terrestres, s'élevait sans efforts vers le monde invisible, but de ses aspirations et de ses désirs, et ne redescendait ici-bas que par de touchantes sollicitudes pour les objets de son affection. «Ne pleurez pas sur moi, disait-elle, mais réjouissez-vous, car je serai bientôt dans le ciel, et c’est avec le sourire des bienheureux que

1 « Per hosce dies omnes quibus ægrotavit, de cœlesti gloria, de vita illa beata et sempiterna, de mundi vanitate… deque aliis id genus multa dixit.» Zanchus Petro Martyri, nov. 1556.

RS ve

je dois y entrer. » ! Dans les élans de sa foi changée en vue, elle contemplait le Christ, entendait sa voix, et répondait à de mystérieux appels. ? Assis à son chevet, veillant et priant tour à tour, Zanchi regrettait de ne pouvoir quitter ce monde avec elle: « Non, répondait-elle, ton jour n’est pas encore venu. C’est à moi de partir, car je ne suis bonne à rien sur la terre, et je n'y pourrais demeurer sans être à charge à tous les miens; mais toi, tu es encore utile à l'Église de Jésus- Christ. Tu viendras ensuite me rejoindre, avec mes parents et tous ceux que j'aime.» Telle était sa constance au milieu des douleurs, sa sérénité devant la mort, qu'on ne pouvait «la visiter sans être élevé au-dessus des scènes passagères de la vie, dans le séjour des réalités éternelles. » *

A mesure qu’elle approchait de sa fin, ses paroles, graves et tendres, étaient empreintes d’un pieux enjouement. Le célèbre historien de la Ré-

1 « Ubi in cœlum venero, ridebo suaviter, quemadmodum illic rideri solet. » Z62dem.

2? « Se Jesum Christum vidisse a quo invitaretur et expectaretur. » /6id.

3 «Multu hilari, constanti atque intrepido Nemo ad eam consolandum venit quin ab ea lætior firmiorque discesserit.» Z64d.

formation, Jean Sleidan, était alors malade de la peste qui faisait de nombreuses victimes à Strasbourg, et on désespérait de le sauver. Zanchi se rendait du chevet de sa femme à celui de l'illustre écrivain, dans la familiarité duquel il avait longtemps vécu. « Dis à Sleidan, s’écria Violanthis, qu’il ait bon courage et qu'il parte joyeux: je le suivrai de près. Si le docteur Pierre Martyr voulait se joindre à nous, nous serions une belle compagnie pour aller au-devant du Christ ! » ! La dernière nuit de sa vie, celle du 12 novembre 1556, elle défaillit tout à coup, et, sentant sa fin prochaine, elle adressa de touchants adieux à ceux qui l’entouraient. Elle dit ensuite : « Aie pitié de moi, Ô mon Seigneur, et céleste ami!» Les assistants tombèrent à genoux en priant. « Un peu après, dit Zanchi, comme je la soutenais doucement entre mes bras, elle m'embrassa en murmurant ces mots: Au ciel! au ciel! et elle expira avec un doux sourire. »

1 Ce dernier trait se trouve raconté à la fois dans la lettre de Zanchi à Martyr, et dans une lettre de Scipion Calandrini à Curione : « Quando che lo signore Sleidano era dal malo gravatissimo, e che ella l’intese, disse: Horsù noi saremmo una

bella compagnia per andar a trovar il Signore Giesù Cristo. » Msc. de la Bibl. de Bâle.

Page 1