MT ILE
terribles ravages. Le grand médecin Félix Plater, qui nous a laissé, dans une relation écrite de sa main, l’histoire des épidémies de Bâle, et qui passa vingt-sept années de sa vie en temps de peste, porte à quatre mille le nombre des victimes qui succombèrent dans la cité, et n'en compte pas moins à la campagne. Des villages entiers furent dépeuplés; des rues de la ville devinrent désertes. Une d'elles, sans doute en souvenir de ces temps de deuil, porte aujourd’hui encore le nom de Æue des Morts.! Le fléau, disent les historiens, choisissait ses victimes parmi les jeunes gens à la fleur de l’âge. Il enleva treize conseillers, huit ministres et cinq professeurs, parmi lesquels le savant Martin Borrhée. Il n'épargna pas Dorothée Valkerin qui avait été mariée onze fois, et Villibrandis Rosenblatt, successivement aimée de trois réformateurs, Écolampade, Capiton, Bucer. Il ne parut se relâcher un moment de son intensité que pour éclater, aux premiers jours de l'été, avec une nouvelle fureur, et semer le deuil dans toutes les familles. Celle de Curione ne pouvait longtemps échap-
! Todtengasse, au coin de l’ancien hôtel de la Poste.
Es ETS
per à ses atteintes. Déjà, douze ans auparavant, dans l’épidémie de 1552, il écrivait à Bullinger avec un sentiment de pieuse gratitude et de résignation à la volonté divine: «Nous avons été jusqu'à ce jour épargnés non moins miraculeusement que les trois martyrs dans la fournaise de Babylone. Nous nous tenons prêts néanmoins à partir au premier appel, sachant que Dieu sera tout pour nous, père, ami, protecteur dans une meilleure patrie. » !
1 « Quod sciamus e cœlo præsentem patrem et maritum et patronum æternum habituros.» Msc. des arch. de Zurich.
Les grandes catastrophes publiques ou privées s’annoncent quelquefois par de mystérieux pressentiments. Depuis quelque temps, Angela pensive et triste, semblait devenue étrangère aux préoccupations de l’intérieur dont elle était l’ornement. Éprise de solitude, absorbée dans de longs silences, elle négligeait les études et les travaux qui avaient pour elle le plus d’attrait. Son imagination nourrie de la lecture des anciens, et obsédée de sombres images, se plaisait à évoquer surtout les scènes de royales douleurs dont la poésie grecque et latine nous a légué l’expression. Les filles de Niobé percées des flèches de la colère céleste, Hécube pleurant la mort de ses enfants, revenaient à sa mémoire comme le présage des deuils prochains de sa mère. Elle
trouvait un mélancolique plaisir à répéter les plaintes de la veuve de Priam sur le corps de Polyxène, et sa voix, lugubre et pénétrante, ajoutait un accent particulier de douleur aux vers où le poëte décrit, en termes si touchants, le désespoir maternel: «On la voit embrasser le corps de sa fille, et couvrir de baisers ce pâle visage; puis se frappant la poitrine à coups répétés, et souillant de poussière ses cheveux blancs, elle laisse échapper d'un cœur brisé ces tristes paroles : « Ma fille, tendre objet de mes suprèêmes douleurs (car que me reste-t-il à pleurer après toit), te voila donc couchée sans vie à mes pieds, et je contemple tes blessures qui sont aussi celles CAMerE!. : . »
Nata,. tuæ (quid enim superest?) dolor ultime matris, Nata, jaces, videoque tuum, mea vulnera, vulnus!....1
La mort subite d'une de ses amies, Suzanne Rissach, fut pour elle un avertissement. Rien ne put dès lors la distraire de ses sombres pensées,
1 «Edidicerat sibi Hecubæ ex Ovidio lamentationem, eaque lugubri voce modulanda vehementer oblectabatur, quasi matris suæ meumque de filiarum obitu luctum præsagiret.» C. $S. C.
Augustino filio, sept. 1564.
NE ee
qui revêtaient la forme d’évocations funèbres dans le passé, ou de tristes recommandations dans l’avenir. Dans les premiers jours de juillet, assise avec sa mère et ses sœurs, elle leur parla de sa fin prochaine. «Quand je ne serai plus, ditelle, je désire être ensevelie sous les voûtes du temple où nous avons tant de fois prié et entendu la Parole de vie;»! vœu touchant réalisé sitôt pour elle et pour une partie de ceux qui lui étaient chers!
Peu de semaines s'étaient écoulées depuis cet entretien, quand les pressentiments d’'Angela reçurent une triste confirmation. Dans la nuit du 30 juillet, pendant que toute la famille était livrée au repos, elle ressentit tout à coup de vives douleurs qu’elle supporta courageusement et en silence jusqu’au matin, pour ne pas troubler le sommeil de ses parents. Le jour étant venu (c'était un dimanche), elle essaya de se lever pour accompagner ses sœurs au service divin; mais sa faiblesse trahit ses souffrances, et révéla le-péril
1 « ... Mea mater, quæso te, cum moriar, ne me inter vulgares humari patiaris, sed in templum efferri et condi ubi
conciones audire et preces cum reliquis fundere consuevimus. » Lbidem.
dont elle était menacée. Cette triste nouvelle, annoncée par Celia, retentit comme un coup de foudre au sein de la famille consternée.! Curione et sa femme, accourus au chevet de leur fille, l’interrogent, l’examinent, lui prodiguent les soins les plus tendres. Mais ni leurs soins, ni leurs prières, ni les secours de l’art, ne peuvent arrêter les progrès du mal. Le troisième jour, des symptômes funestes, un tremblement nerveux dans les mains, l’altération de la voix, les palpitations plus rapides du cœur, annoncèrent une défaillance suprême, et interdirent tout espoir. Angela, sentant qu’elle n'avait. que peu d'heures à vivre, fit ses adieux à sa famille: « Vous le savez, dit-elle, j'ai souvent désiré de ne pas vous survivre; mon vœu est exaucé!» Calme devant la mort qui allait la ravir à dix-huit ans, dans tout l’éclat du talent, de la jeunesse, elle ne parut affligée que de la destinée de ses parents appelés à suivre bientôt d’autres funérailles, et dont elle pressentit tous les deuils avec cette sorte de divination que l’approche de la vie future communique parfois aux mourants.
1 «Celia Angelam ægrotare voce lugubri nobis nunciat, quæ vox nos tanquam fulmine tactos consternavit.» Z6idem.
RTE GITES
Le jour qui devait être le dernier pour elle, se soulevant à demi et recueillant ses dernières forces, elle demanda un morceau de toile blanche qu’elle découpa, de ses mains défaillantes, en trois bandelettes d’égale longueur. Puis ayant réuni ces trois bandelettes par un nœud, elle en forma une rose qu’elle posa sur son sein, comme un emblème dont le sens devait trop tôt se révéler à ceux qu’elle aimait.! Peu d'heures après, sentant que le souffle allait lui manquer: «Seigneur Jésus, dit-elle, reçois-moi dans ton sein!» Sa mère l’ayant doucement embrassée, lui dit: «O ma fille, il t’a déjà reçue. Tu seras aujourd'hui avec lui dans le ciel.» Alors levant les yeux et la main comme pour montrer la céleste patrie, objet de ses désirs, elle dit: «</Prends-moi, Seigneur!» et elle expira sans agonie.? La mort en éteignant les couleurs de la fièvre sur son visage, semblait y avoir imprimé le sceau d’une surnaturelle beauté. Un sourire errait encore sur
1 « ... Tria illarum capita ingeniosissimo nodo in rosæ modum copulavit, sicque supra pectus suum posuit, quæ res quid portendat... non licet ominari.» Z6zd.
? «Trahe me, dixit, et in cœlum per gratiam Domini nostri J.-C. candidæ columbæ ïinstar evolavit.» /4id. -
RÉRTNAT eu
ses lèvres;! son bras demeurait à demi tendu dans la mystérieuse direction que venait de suivre son âme.’ Sans larmes et sans voix, ravis dans une sorte d’extase, ses parents semblaient transportés avec elle au-dessus de ia région des douleurs. Mais cet état ne pouvait durer. Curione abaissa le bras de sa fille, et lui ferma les yeux en gémissant d'être condamné à lui survivre, tandis que la pauvre mère se jetant sur ce corps inanimé, couvrant de baisers et de larmes ce visage chéri, laissait échapper ces paroles entrecoupées de sanglots: «O ma fille adorée, à mon Angela, pourquoi m'es-tu ravie? Pourquoi me laisses-tu seule et sans consolation sur la terre! Ah! puissé-je du moins ne pas te survivre, et te rejoindre bientôt dans le ciel dont tu nous mon- Hehlechemin!...
Ce deuil n'était que le prélude de ceux qui
1 « Mortuæ nihil de forma decessit præter colorem. Eadem in vultu hilaritas quæ fuerat vivæ.» /bid.
: « Brachia defunctæ tibi sic immota stetere
Ad pectus donec duceret illa pater.»
$ « ... Et poco manco che la madre insieme con lei non morisse. Nondimeno ritornandole pure la voce, e allargandosi i fonti delle lacrime, se le pose sopra la faccia sua, et bacciandola diceva: O anima mia santa, o figlia mia dolce, quanto
Cr np
allaient fondre coup sur coup sur cette famille infortunée. Celia et Felicilla ne pouvaient vivre longtemps séparées d’une sœur qui était presque pour elles l’objet d’un culte, et dont la mort les plongeait dans une inconsolable affliction.! Angela avait succombé le 2 août; le 11 de ce mois, Celia ressentit à son tour les atteintes du fléau, et ses souffrances furent si vives qu'elle demeura sans paroles durant plusieurs jours. Ses regards exprimaient seuls les pieuses élévations de son âme, victorieuse par la foi de la douleur et de la mort. Quand elle recouvra la parole: «Je priais, dit-elle, et Dieu n’a pas cessé d’être avec moi.» Ce même jour, le doyen des ministres de Bâle, Simon Sulcer, étant venu la visiter, elle écouta ses exhortations avec un profond recueillement; puis elle rendit compte de sa foi avec tant de simplicité, elle pria d'une manière si touchante que Sulcer se retira saisi d’admiration et de respect. Ses plus vives sollicitudes se portaient sur ses parents qu’elle léguait à l’affec-
presto, quanto sconsolata haï lasciata la povera madre tua! ...» C. S. C. Augustino filio.
1 «O mi fili, amissa sorore Angela, reliquæe duæ Cœælia et Felicilla diu incolumes esse non poterant ...»