‹ La famille de CurioneChapitre 14 sur 18 · D INT · texte numérisé non relu

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mencions à recueillir les fruits de leur éducation chrétienne, nous furent tout à coup ravies, emportant avec elles la joie de nos cœurs et la lumière de nos yeux. Alors nous ne comprîmes que trop le langage mystérieux d’Angela!»! — Dans une lettre écrite peu de temps après, la douleur de Curione tempérée par la résignation, a su trouver de pathétiques accents: « En nous ravissant des filles si chères, Dieu a voulu, sans doute, nous détacher des objets qui passent pour nous inspirer de célestes désirs. L’émondeur divin coupe l’une après l’autre les racines par lesquelles nous tenons à la terre, et retranche de notre vie les rameaux périssables, pour leur faire porter des fruits plus beaux dans le ciel. Tel est, nous le savons, le sens de l'épreuve, et cependant, hélas! je ne puis m'empêcher de m'écrier dans ma douleur: O mes filles chéries! pourquoi nous avez-vous si tôt quittés? Pourquoi nous avez-vous laissés sur la terre, tristes et seuls, dénués de tout appui dans notre faiblesse? Ah! ce n’est pas votre sort qui est digne de pitié,

1 «Hoc nimirum est quod Angela telæ plaga in tres fas-

ciolas lacerata innuere voluit. »

car les félicités du ‘ciel vous sont maintenant échues en partage; c'est le nôtre, puisque, dépouillés de nos plus douces affections, nous demeurons exposés à tous les maux de la vie.

Dans les infirmités de notre vieillesse, vous étiez pour nous le bâton qui soutient, la main qui dirige. Vous étiez nos yeux, nos oreilles, notre bouche, et pour ainsi dire notre âme elle-même. ! Que nous reste-t-il maintenant, si ce n’est de vous suivre pour nous reposer avec vous des misères de cette vie, qui n’est que l'ombre de la vie véritable! Voilà notre unique désir, voilà la grâce que nous demandons à Celui qui peut seul nous faire goûter les consolations dignes de ce nom!» Retiré à Zurich pendant les premières semaines de son deuil, Curione ne revint à Bâle que pour sentir plus douloureusement le vide laissé sous son toit par la mort de ses filles: «Tout, écrivait-il, nous rappelle ici leur présence.

1 «Facere tamen non possum quin exclamem (extorque enim a me hanc vocem dolor): © carissimæ, o longe suat vissimæ filiæ, quam repente, quam imbecilles, quam vestraopera egentes nos deseruistis!... Vos etenim pedes nostri, vos manus, vos lingua, vos aures, oculi, animus denique eratis. » C. S. C. Martino Borrhæo, sept. 1564.

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Nous ne pouvons rien voir, rien toucher de ce qui fut à elles, sans éprouver de nouveaux déchirements!»

Ce malheur, presque sans exemple au milieu des calamités publiques, excita dans la ville de Bâle une sympathie et une commisération universelles. Les familles les plus douloureusement frappées parurent oublier leur propre deuil pour s'associer à celui de Curione. Les funérailles de ses filles furent célébrées avec solennité. Parées de la couronne des vierges et vêtues de blanc, elles furent ensevelies, selon le vœu d’Angela, dans”le cloître de la cathédrale, du côté du Rhin, non loin du temple où elles étaient accoutumées d'entendre la sainte Parole. Une inscription placée sur la pierre sépulcrale y rappela leurs vertus, leurs talents, la pureté de leur vie et la sainteté de leur mort. ! Aux quatre angles du monument funèbre, Curione fit graver les armes de sa femme et les siennes, ainsi que celles de leur famille respective. Au sommet du monument on remarquait trois couronnes entrelacées, suspendues au bec d’une colombe; au bas, trois lampes allumées. «Les trois couronnes,

! Joannis Toniolæ Pasilea Sepulta, p. 68.

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dit Crusius, représentent les trois Grâces ou les trois personnes de la Trinité; chaque couronne en particulier est le symbole de la virginité victorieuse; leur entrelacement est le signe de la mutuelle dilection des trois sœurs; la colombe rappelle leur simplicité ; les lampes allumées signifient leur joyeux départ pour se rendre au-devant de Jésus-Christ. »

D’autres hommages furent encore rendus à la mémoire des filles de Curione. La poésie, par l'organe de Théodore Zwinger et de Grataroli, célébra leurs vertus. L'auteur de la Germano- Grœcia, le docte Crusius de Tubingue, composa sur leur mort une élégie en grec, qu'un de ses amis traduisit en latin: «Vierges sacrées, modèles de fraternelle concorde, la mort même n’a pas pu vous séparer l’une de l’autre! ... Sur les traces de Violanthis, d'Olympia, vous avez quitté la table paternelle pour aller vous asseoir au banquet céleste. Détachées de la terre, comme la rose et le lis que moissonne l'orage, vous brillez à jamais dans les parvis éternels! ... Et vous qui pleurez leur perte, parents si tendres, essuyez vos larmes; ne regrettez pas pour elles les joies de l’hymen ou celles de la maternité. Il est au

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ciel une union plus sainte, des félicités plus pures réservées aux élus; il est des fêtes nuptiales que ne suit pas le veuvage. Ne regrettez pas pour elles les lentes années de la vieillesse, puisque les maux qui sont le triste apanage des vieillards leur ont été épargnés. Jacob lui-même, le plus illustre des patriarches, ne confesse-t-il pas que les jours de sa vie ont été courts et mauvais? La vieillesse aux cheveux blancs n’est pas plus vénérable que l'innocence de la jeunesse parée des dons du divin amour...»! (Curione lui-même paya un poétique tribut à la mémoire de ses: filles. Mais instruit par leur exemple de la fragilité de la vie, il plaça dans leur bouche lhymne de l’immortalité dont l'espérance ne confond point: «Ne pleurez pas sur nous, parents bien-aimés, car nous sortirons du tombeau quand retentira, au dernier jour, le son de la trompette qui réveille les morts; et déjà, pareilles à l’humble flamme qui brille au fond du sanctuaire, nous

vivons en présence du Dieu éternel! »?

1 Martini Crusii Germano-Græcia, p. 279, 280, 282. 2 «Surgemus vivæ, lacrymas cohibete parentes Quum tuba supremum fuderit alma sonum.

Vivit ut exigua lucens in lampade flamma,

Sic nos æternum vivimus ante Deum. »

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