‹ La famille de CurioneChapitre 16 sur 18 · RO · texte numérisé non relu

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quence et de la piété. Il s'était plu, enfin, à guider leurs premiers pas dans le monde de l’antiquité, dont il était lui-même un des plus ingénieux interprètes. Ses soins ne furent pas inutiles. Horace, l'aîné de ses fils, né à Casal en 1534, et successivement élevé à Lausanne et à Bâle, termina ses études à Pise, et y obtint le titre de docteur en médecine avec les témoignages les plus flatteurs de ses maîtres. Il fut appelé peu après à la cour de l’empereur Ferdinand, roi des Romains, qui avait fait de vains efforts pour attirer son père à l’université de Vienne. Nommé conseiller de Maximilien, et chargé de plusieurs missions diplomatiques à Constantinople, ! Horace y déploya les plus rares capacités, et sut mériter l'affection de l’empereur avec l'estime des personnages les plus distingués de lAllemagne. Une carrière brillante s’ouvrait devant lui, quand, à l’âge de vingt-neuf ans, une mort prématurée le ravit à l’affection de sa famille. Quatre ans étaient à peine écoulés, quand un sacrifice non moins douloureux fut imposé au

1 «Gravissimis de rebus pro Christi republica Bysantium missus, etc...» (Epitaphe d'Horace Curione.)

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père dont le cœur saignait encore de tant de blessures imparfaitement cicatrisées par le temps. Toutes ses prédilections s'étaient concentrées sur le troisième de ses fils, Augustin, qu'une vive sensibilité, une imagination poétique, le caractère le plus aimable joint à une extrême modestie, rendaient l’idole de ses maîtres et les délices de ses parents. Après de remarquables études faites à Bâle, puis à Tubingue, Augustin, consumé d’une ardeur de savoir qui ne pouvait obtenir qu'une satisfaction imparfaite en Suisse, parcourut, à la suite d’un jeune seigneur étranger, les écoles les plus célèbres de l’Europe. Il entendit Duaren à Bourges, Ramus à Paris, avant de se rendre à Pavie, et de s'asseoir sur les bancs de l’université de Bologne. Il ne quitta cette ville que pour visiter la Toscane; Lucques, où il revit sa sœur Dorothée; Sienne, encore remplie du souvenir de Paleario, dont les recommandations l’accompagnèrent à Rome. Il y goûta durant plusieurs mois, avec une sorte d'ivresse, le plaisir si pur d'étudier l'antiquité parmi les monuments et les ruines qui en sont le plus éloquent commentaire. !

1 Voir ses lettres: Ægisz. Ztalorum Reformatorum. (Msc. de Bâle.)

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Les deuils de sa famille le rappelèrent à Bâle, après une absence de plusieurs années. Il y obtint, malgré sa jeunesse, la chaire d’archéologie, et justifia ce choix par de doctes travaux sur l’histoire des Ottomans! et les inscriptions hiéroglyphiques d'Égypte dont il pressentait les secrets. Il avait également entrepris la traduction du livre de Leandro Alberti de Bologne, sur lltalie, et divers essais qui révélaient, dit Crusius, une étonnante érudition, et ne pouvaient manquer de lui assurer une place parmi les savants les plus distingués de ce siècle.?

Augustin ne vécut pas assez pour réaliser ces promesses, et pour consoler une famille que les mystérieux décrets de la Providence appelaient à sacrifier tour à tour ce qu’elle avait de plus cher, jeunesse, grâce, vertu, et à demeurer également célèbre par ses talents et ses malheurs. Dans l’automne de 1567, atteint d’un mal subit qui dégénéra bientôt en maladie de langueur, il dut interrompre ses leçons à l’Académie, et le 29 mars de l’année

1 Sarracenice Historiæ libri tres, iu-fo, Francofurti, 1596.

2 «Præclarus sane juvenis et modestissimus ... magnam jacturam in hoc literæ resque publica fecerunt. » (Germano-Græcia, Kb. VI, p. 302.)

suivante il expira entre les bras de son père. Curione, le cœur brisé, recueillit son dernier soupir en prononçant ces paroles: «O mon fils bien-aimé, pourquoi faut-il que je te ferme les yeux! N'était-ce pas à toi de fermer les miens! »! Les déchirements qui avaient accompagné pour lui la mort de ses filles, se renouvelèrent à celle d'Augustin. D'une voix entrecoupée de sanglots il prit congé de ce fils, objet tour à tour de tant d’espérances et d’inconsolables regrets sur la terre: « Avec toi, mon enfant, toute joie est perdue pour nous! Tes funérailles sont celles de notre propre maison... Pleurer, voilà désormais mon sort et celui de ta mère!»? La jeunesse de l’Académie s’associa tout entière à ce deuil, qui la privait d’un maître distingué sorti de ses rangs. Théodore Zwinger se rendit l'organe de ses regrets, en rappelant dans une strophe touchante le privilége du jeune homme déjà mûr pour les félicités célestes, et dont le sort est plus digne de l'hymne reconnaissant de la famille que de ses larmes. ÿ

1 «Oculos, inquit, tibi claudo, Fili mi, quos tu parvo post

tempore claudere debuisti.» (Schelhorn, t. XIV, p. 3409.) ? Schelhorn, Z4i4.

# «Qui vivit mente et redivivo corpore vivet,

Filius est hymnis dignior an lacrymis? »

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À partir de ce jour, nous dit le biographe de Curione, il ne cessa plus de considérer sa fin comme prochaine et de se préparer au départ.

De ses égaux en âge, de cette forte génération qui avait produit les grands docteurs du siècle, il ne lui restait plus qu'un ami, Bullinger, dans le cœur duquel il pût épancher sa douleur. Sa correspondance avec le chef de l’Église de Zurich, frappé comme lui des coups les plus sensibles, et survivant à presque tous les siens, nous initie à leurs aspirations vers une meilleure vie. «Je vieillis chaque jour, lui écrit-il, mais dans la décadence du corps qui retourne à la poudre d’où il à été tiré, mon cœur ne vieillit pas. Il est toujours à vous comme au temps où vous nous avez si généreusement tendu la main, et recueillis de ce grand naufrage d'italie. J'avais alors quarante ans, et je touche aujourd’hui à ma soixante-sixième année, espace bien court si nous songeons à la brièveté de l’homme, mais bien long si nous pensons à la céleste patrie après laquelle soupire la foi, et aux maux sans nombre qui sont notre partage ici-bas. Je n'ose comparer votre vieillesse révérée à la mienne près de s’éteindre dans l'oubli. Toutefois, égaux par

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l’âge, nous le sommes aussi par le malheur et par la perte de nos bien-aimés, avec cette différence, néanmoins, que le Seigneur m'a conservé une compagne chérie, le soutien de mes derniers jours, tandis qu’il vous a ravi la vôtre. Prions ce Père céleste qu’il épargne dans sa miséricorde les êtres qu'il nous a laissés, afin que, lorsque l'heure du départ sonnera aussi pour nous, nous répondions avec joie à l’appel du prince de la vie.» !

Curione n'avait pas attendu les jours de l’adversité pour ‘se disposer au délogement. Son testament, composé à Bâle, alors qu’entouré d’une brillante famille, il voyait l’avenir sourire à ses ‘yeux, contient l'expression de la foi qui le soutint dans l'épreuve et devait le consoler sur son lit de mort. Après avoir recommandé ses enfants à Dieu, comme au père et au tuteur de l’orphelin, il léguait ses biens à leur mère, à celle qui, durant trente-quatre ans, au milieu de tant de tribulations et de misères, avait été sa fidèle compagne. «Et puisque, ajoutait-il, tous nos actes doivent être un hommage à Celui qui est le commencement et la fin de toutes choses, je

1 C. S. Curio Bullingero, 23 jullii 1569. (Arch. de Zurich.)

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déclare que je suis chrétien, désirant vivre et mourir dans la foi en Dieu le père, en Jésus- Christ son fils unique et au Saint-Esprit, et plaçant tout mon espoir de salut dans la miséricorde céleste. J'embrasse Le Christ comme l'unique médiateur entre le ciel et la terre, comme le Sauveur du monde, le suppliant de ne pas permettre que je puisse déchoir de cette ferme espérance, fondement qu'il a posé lui-même, et contre lequel les puissances de l'enfer ne prévaudront point.» !

Pénétré de ces pensées que la vieillesse et le malheur avaient plus profondément gravées dans son âme, Curione ne se montrait pas moins exact dans l’accomplissement de ses devoirs à l’Académie. Tout en continuant ses leçons devant un auditoire choisi qu'attirait son savoir et que retenait le charme de sa parole, il revoyait ses écrits, corrigeait une dernière édition des Œuvres

1 «Primieramente io confesso e protesto che sono cristiano, e che nella fede di Dio padre e del suo unigenito figliuolo voglio vivere e rendere lo spirito a Dio, nella cui misericordia ripongo tutte le mie speranze della presente e futura vita..., etc...» Ce précieux document est conservé à Bâle, Æisr. Curionis, vol. G, 1, 66.

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