TRUE
il marquait d’une main délicate la différence entre l'original et la peinture. «La ressemblance est frappante, écrivait-il, quoique votre fille soit plus belle encore que son image. Son visage où se peint toute son âme, est orné d’une merveilleuse pudeur; ses yeux, pleins d'expression, attestent une gravité au-dessus de son âge, tempérée par la douceur et par je ne sais quelle grâce enfantine. Ses joues sont moins colorées que sur la toile, mais rien ne peut égaler la transparence et l'éclat de son teint. Sa stature est moyenne, sa taille légère et bien prise, et tous ses mouvements révèlent cet accord que les Grecs appellent harmonie. Si les regards se fixent sur elle, ses joues se peignent aussitôt des vives couleurs de la vertu.» ! Telle nous apparaît encore dans le portrait conservé au musée de Bâle, et portant une inscription! de la main de Paleario, la fille de Curione, figure à la fois grave et charmante d'un autre temps, avec son front pur où les peines de la vie n’ont pas tracé de rides, ses yeux noirs qui semblent rêver ou se souvenir, ses che-
1 «Si quis juvenem intuetur, illico roseus in vultu emicat ipsius virtutis color.» A. Paleariüi Opera p. 611.
HDi
veux entourés d’un réseau, sa croix retombant sur sa poitrine. On ne peut contempler ce doux visage d'enfant, sans songer au mystère de sa destinée dont aucune révélation ultérieure ne permet de soulever le voile. !
L'aînée des filles de Curione, Violanthis, nous est mieux connue. Née à Ceva, petite ville du Piémont, en 1532, elle partagea d’abord la vie errante de ses parents, et passa plusieurs années à Venise avant de les rejoindre sur la terre d’exil. C'est d'une manière touchante que Curione rappelle ce souvenir à sa fille, dans une épiître familière écrite à Bâle en 1549. «Tu sais comment dans la grande tempête de la persécution qui s'éleva contre nous, et faillit nous engloutir, nous fûmes contraints de céder à la fureur des adversaires, et de fuir d'Italie avec tes frères encore enfants, pour épargner un crime à nos persécuteurs, un sujet d’affliction à nos amis. Dans la faiblesse de ton âge qui ne te permit pas de nous accompagner, tu trouvas un asile à Venise, sous la garde fidèle et charitable d’une dame qui
1 On peut voir au musée de Bâle ce portrait sur bois, œuvre d'un artiste toscan.
MÉrIR =
fut pour toi une seconde mère.» Moins belle que Dorothée, comme elle nourrie dans toutes les délicatesses de la langue italienne, Violanthis montra de bonne heure une piété vive, à laquelle se joignait beaucoup de candeur, de modestie, de sérénité. 1 Son retour fut salué comme un événement très-heureux par sa famille. Attentive aux plus humbles détails du ménage ainsi qu'aux leçons de ses sœurs, elle en était aimée comme une seconde mère, tandis que ses parents, dans les effusions familières de leur affection, lui prodiguaient les noms les plus tendres, et l’appelaient leur Violanthilla, leur petite reine, l’espoir et la consolation de leurs derniers jours. ?
Le temps était déjà proche où Violanthis devrait accomplir un nouveau sacrifice en se séparant, pour la seconde fois, d’une famille tendrement aimée. À l’âge de dix-neuf ans, elle fut recherchée en mariage par un réfugié, Jérôme
1 « Ob insignem pietatem, industriam, candorem, fidem, amorem, etc....» Inscription funèbre de Violanthis. Zeres diverses de Curione.
2 «Flos puellarum, mea Violanthilla, mea dulcissima filia, mea dominula ...» C.S. C, Curionis Æfistolæ, Msc. de la
Bibl. de Bâle.
Zanchi, de Bergame, que son savoir, ses talents, un nom déjà célèbre, rendaient digne d’être le gendre de Curione. Appelé comme professeur de théologie à l'académie de Strasbourg, d’où l'intolérance ultra-luthérienne représentée par le ministre Marbach et vainement combattue par Sturm et Calvin, devaient l’éloigner plus tard, Zanchi retrouvait dans cette ville alors hospitalière et paisible une colonie d’exilés italiens, que le flux et le reflux des révolutions du siècle avaient poussés de Strasbourg en Angleterre, sous le règne du pieux Édouard VI, et ramenés d'Angleterre à Strasbourg, sous le règne de l’intolérante Marie. On remarquait parmi eux le grand théologien de l’émigration, Pierre Martyr, qui devait bientôt transporter à Zurich l'autorité de son enseignement et de son éloquence; l’habile médecin Jérôme Massario, de Vicence, un des membres de cette congrégation évangélique de Venise dispersée par les rigueurs de l’inquisition; le savant hébraïste Emmanuel Tremelli, de Ferrare, converti du judaïsme à la foi chrétienne; le pieux Sicilien César Pasquale, ainsi qu’un jeune lucquois Scipion Calandrini, dont la famille illustrée par le pape Nicolas V et par une succession de magis-