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d'ailleurs, est trop pour vous et pas assez pour moi. Voici le dernier coup de la cloche, et, si monsieur ne se présente pas, on va fermer les portes.
— Vous vous trompez, répondit le chevalier en lui faisant signe de sortir. On ne commencera pas sans moi. Dites qu'on m'attende.
Eesté seul, le chevalier remplit son verre et l'avala posément en homme qui, à l'occasion, savait reprendre possession de lui-même. Debout et calme devant la table, il résumait rapidement et clairement ses pensées.
— Cet Octave est un duelliste, se disait-il, et ce duelliste s'est moqué de moi. Je ne m'en suis pas aperçu^ou-plutôt je m'ep doutais et je ne voulais pas y crçire. Je me disais que ^ défaut l'usage rend susceptible et injuste ; d'ailleurs, un proche parent ! ... un brave officier ! un homme d'esprit ! ... — C'est donc ainsi que va le monde ? Un salut manqué, un habit passé de mode vous exposent à la risée de ceux qui devraient vous avertir, et même au besoin vous défendre ! — Allons, soit! je ne fuirai pas devant le ridicule, et je vais entrer le dernier, tout seul, dans cette belle assemblée ! Je veux voir en face ce grand monde, et savoir si un homme de cœur et d'honneur qui a souffert toute sa vie sans se plaindre doit être persiflé par des sots !
Le chevalier se redressa dans sa. petite taille, boutonna son vieil habit, reprit avec aisance son gros livre, qu'il ne voulait pas s'exposer à perdre, enfonça son chapeau de la République sur son large front et marcha droit à la salle d'audience, dont il trouva le chemin par intuition. Sa sœur elj ses enfants, inquiets de ce retard, venaient à sa rencontre. Il; les fit passer devant lui et entra le dernier, d'un pas ferme, en saluant l'assistance avec une grâce un peu suranxjfêe, mais tranquille.
/ — Tout le monde y est? dit le greffier du juge de paix, fermez les portes !
Les grandes résolutions du chevalier de Germandre ne servirent en ce moment qu'à lui donner une contenance dont il eû t pu. ^ j)a 8ser ; car chacun pensait à lui-même, à s'observer, a prendfB Uli^ maintien convenable pour dissimuler des anxiétés trop vives, et le notaire éleva la voix au milieu d'un silence qui avait quelque chose de solennel.
Quand il eut fini, un silence de stupeur succéda à celui de l'attention, et ce ne fut qu'au bout de quelques minutes qu'il fut rompu par Octave. Le jeune comte demandait pour lui et pour tous une seconde lecture de la clause principale. Sa demande fut aussitôt vivement approuvée; car cette clause était assez bizarre pour qu'on eût besoin de la bien comprendre.
^ " J'ai consacré ma vie aux sciences, disait le testàt^r, et
\ j'entends léguer ma fortune tout entière et sans di^p^tion s^J ni réserve de la moindre parcelle à celui qui s'emparefa des secrets que j'ai poursuivis avec ardeur pendant ma longue carrière. Plusieurs connaissances spéciales très approfondies, ou un génie particulier d'initiative sont nécessaires pour cette conquête. Mais, comme je n'ai point le désir de ^ fntôtrer ma famille de mon héritage, c'est elle exclusiveme it que j'admets et invite à tenter la redout*:Me épreuve ci-< essous mentionnée."
■ — Eedoutable ! dit l'abbé fort intrigué; pourquoi redoutai le ? M. le notaire peut-il nous expliquer ce mot-là ?
I— Je ne peux rien expliquer, répondit le notaire. Je n'ii reçu aucune confidence personnelle. Je lis, il ne m/appartient pas de commenter. Et il reprit : ; " L'épreuve consiste à trouver le moyen d'ouvrir, sans le
forcer ni Pendommager, un ouvrage de mécanique d'un grand prix, que Von verra au fond de mon laboratoire sur un piédestal de jaspe égyptien, portant le n* 16 en lettres de bronze. Cet oBJet est un coffre de forme ovale surmonté d'une figure de sphinx en or, et n'a pas besoin d'autre désignation ni description, aucun autre ouvrage de mes mains n'ayant d'emblème analogue.
"Voici comment j'entends et ordonne qu'il soit procédé aux épreuves :
"Il sera fait un tirage au sort en trois séries : la première comprenant mes parents les plus proches, à savoir: mon frère l'abbé, et les enfants et petits-enfants de mes autres frères décédés. La seconde série comprendra mes parents les plus proches après ceux de la première. Il en sera de même de la troisième. VSi aucun de mes parents plus ou moins proches n'est apte à résoudre le problème, l'épreuve du sphinx ne sera tentée par personne, et, le fut-elle ave c l'assentiment de la famille, le succès ne constituera aucun droit à mon héritage."
Suivait un article très développé sur les précautions à prendre pour qu'aucun examen secret et particulier ne pût , avoir lieu, et sur le choix des personnes chargées du soin de faire respecter la volonté du testateur. Tout avait été prévu avec une grande lucidité d'esprit, et, comme pour décourager ceux qui se flatteraient de réussir par la force, il était dit que, si le sphinx était hors d'état de se refermer et de se rouvrir facilement après la première ouverture, l'épreuve serait considérée comme nulle, la série des expériences terminée et la fortune du marquis consacrée à fonder divers prix scientifiques par lui désignés avec beaucoup de soin et de précision. Cette fondation devait avoir lieu, dans tous les cas, si aucun des parents du testateur ne résolvait le problème.
Un murmure chagrin et amer accueillit cette seconde lecture. Chacun se regarda comme frustré.
L'épreuve n'offrait pas beaucoup de chances de succès ; car il n'était donné qu'un quart d'heure, montre en main, à (Chaque personne désignée pour la tenter. On avait, il est vrai, le droit de regarder préalablement et collectivement l'objet merveilleux pendant une heure, mais sans y porter les mains et toujours en présence des personnes préposées à sa garde.
A cet effet, il allait être procédé à 1^ levée des scellés du laboratoire, afin que la famille réunie pût voir le sphinx et que chacun fût libre, après cet examen, de renoncer à y toucher, offre profondément mystérieuse et qui, comme l'on peut croire, éveilla la plus poignante curiosité.
Enfin l'épreuve décisive, celle qui consistait à palper le
r co^re^urant un quart d'heure, devait avoir lieu le surlende-
\ main, afin, était-il dit, que les personnes qui se croiraient
. I compétentes pussent réfléchir et même consulter les ouvrages
V j spéciaux qu'elles trouveraient dans la bibliothèque. L'hospi-
' talité leur était largement offerte, jusqu'au jour dit, dans le
^ château.
Tout cela était fait pour produire un mélange d'effroi et d'impatience. On se rendit sur-le-champ au laboratoire, guidé par le majordome et par Labrêche, qui, bien que fort abattu de n'avoir aucun legs à espérer, n'était pas médiocrement satisfait d'avoir un rôle à jouer dans cette affaire.
/ Le juge de paix et son greflSer ayant levé les scellés avec une majestueuse lenteur, on fit passer d'abord madame de Germandre et sa fille avec mademoiselle Corisande et Marguerite, puis l'abbé, le chevalier, Lucien et Octave; après quoi, les parents de second ordre et ceux du troisième furent admis avec une régularité désespérante. On était si pressé de voir la merveille, que la décente tranquillité ^es premiers introduits semblait aux autres le vol l^e^uelques-uns des précieux instants consacrés à l'exame
Tout au fond de la troisième division du labora
coffret n® 15 se dressait sur son piédestal de jaspiR C'était,
au moins en apparence, un bloc de bois massif, ovale, de
deux pieds de haut sur trois de longueur, sang aucune
espèce d'ornement, de serrure, de clous, de faillie , fissure
ou rainure q uelconque pouvant faire présumer Péxist§fîC8^
' d'une mécanique intérieure et d'une ouverture possible.
Le sphinx en or, assez pauvrement copié, comme dessin,
I sur une sculpture antique, était délicatement orn4de bande;^^
[vJfiÈtçs finies avec soin, et le socle qui le liait au coffre était
empUvé d'une sorte de greoqua.d'uii goût hasardé qui n'ap-
v^^çartenait précisément aatnïune époque. /
La grille qui l'entourait ne permettait pas d'aâpro^rib^'r assez pour apercevoir la moindre suture ou la moindre dis-/
/ jonction dans sa masse, mais probablement il y en avait ! /^ On mettait des lunettes, on s'armait de tous les lorgnons possibles, on croyait apercevoir de petites fentes, — on n'était pas sûr ; — mais personne ne voulait renoncer à l'épreuve. Il n'en coûtait rien d'essayer ! C'eût été folie de ne pas le faire.
— Eh! sans doute, dit l'abbé d'un air inquiet. Nous essayerons tous, et les maladroits réclameront l'indulgence du public.
— Mais moi, dit madame de Germandre, frappée de la physionomie de l'abbé, je n'oublie pas le mot qui vous a intrigué dans cet étrange testament. Pourquoi l'épreuve est-elle qualifiée de redoutable, et pourquoi art-on prévu le cas où quelqu'un y renoncerait d'avance ?
Le chevalier, qui, appuyé contre la^ grille, examinait le coffre avec une attention parfaitement calme, prit alors la parole.
— Je trouve, dit-il, la chose complètement expliquée par les avertissements relatifs à l'ouverture de ce coffre. Il est formellement interdit de se servir de la force physique, et il est parlé du danger de le gâter et de le mettre hors de service.
— Alors vous n'admettez pas que ceci puisse être une mystification ? dit Octave.
— Non, je n'admets pas cela.
— Pourquoi ?
— Parce (^ue j'ai du respect pour la mémoire de mon oncle. Si vous n'en avez pas, cela vous regarde ; mais vous me permettrez de ne pas penser comme vous.
Cette réponse fut faite avec une fermeté ^nisentait un peu la provocation et qui étonna de la part d'unùomme si timide. Octave sourit avec dédain, et, s'adressant tout bas à Hortense :
— Savez-vous, lui dit-il, que votre cousin de campagne le prend avec moi sur un ton bien rogue ? '^ Je vois que vous lui avez monté la tête !
— ' Contre vous ?
— Peut-être! Qui sait?
l — Octave vous êtes fou ! A quel propos ? . . .
— Tout est mystère et apologue ici, ma chère Hortense, et je ne me charge de rien deviner. Je dis seulement que l'homme au grand chapeau fera sagement d'être plus poli avec moi ; car je suis mal disposé à la patience. Ce n'est
^pas m a faute si les étrangeté» dont nous, sommes bernés. .5^e ^portent sur les nerfs.
— Allons, ditTTortetise, je vois bien que le dépit de ne pas héj^iter vous donne envie de chercher querelle à quelqu'uéy' Mais, s'il faut absolument que votre déception ait ce trifste résultat, il serait plus brave de vous entendre à tout autre que le chevalier.
— Pourquoi ? parce que vous le regardez comme l'homme le plus inoffensif qui soit ici? Je veux bien l'accepter pour tel, s'il ne sort pas du rôle qui lui convient et vous feriez peut-être sagement de l'avertir, vous qui paraissez avoir sur lui une merveilleuse influencci^hiô^ces airs de
t^Ottatamore n^lui vont pas du tout.
■■■^Le chevaiiet n^entendit et H8 pressentitmen de ce dialogue à voix basse. H continuait à regamer le sphinx avec une tranquillité qui parut de l'héb ét^^ mjpnt à ceux qui la
; paM
marquèrent. Au bout d'un quart d'heure, il quitta la lie, et, s'approchant de sa sœur :
^— Voilà qui est fini pour nous, lui dit-il à Poreille. Il \ bien inutile que nous revenions, car je n'ai aucune con- ^ \ naissance dans la partie, et ce n'est pas moi qui m'exposerai \ au danger de frustrer les autres de l'héritage en brisant des I ressorts dont, en aucune façon, je ne peux deviner le I
mécanisme. Voilà le soleil qui baisse, et nous avons bien^ J du chemin à faire pour rentrer chez nous avant la nuit.
— Oui, oui, vous avez raison, répondit Corisande tons! je suis ennuyée d'être ici, et les enfants seraient fatigués de se coucher tard. Allez avec Lucien mettre la jument à la carriole ; moi, je ferai vos adieux avec les miens à notre cousine Hortense, et je vous rejoins dans cinq minutes avec la petite.
— Cinq minutes ? Non, un quart d'heure, dit le chevalier. Il faut que notre pauvre bête mange l'avoine ; car je suis bien sûr qu'on l'a trouvée trop laide pour s'en occuper. ... Et puis ... je crois que mon devoir serait de revenir saluer madame de Sévigny.
— Non, non, reprit vivement Corisande; madame de Sévigny ne pense plus à nous. Elle est en grande causerie ^ avec son cousin le capitaine. . . . Voyez ! A^^^^^^,\lt l^&JâiâafifiktaaBquilles.
— Ma sœur a raison ! pensa le chevalier, dont le cœur se serra en voyant de loin le tête-à-tête animé d'Hortense et d'Octave dans une embrasure de fenêtre. Je ferai aussi bien de me laisser oublier et d'oublier aussi !
Il alla chercher Lucien, qui restait collé à la grille du sphinx. L'enfant le supplia de le lui laisser examiner jusqu'au dernier moment.
— Mais que veux-tu donc examiner ? dit le chevalier surpris de son insistance. Tu ne comprends rien à ces choseslà, toi, et je ne peux rien t'apprendre qui te mette sur la voie. Voyons, ne fais pas ici la figure d'un petit idiot ! . . .
— Père, laisse-moi regarder encore, répondit Lucien. Tu vois bien que personne ne fait attention à moi. Ça m'intéresse, moi, ce coffre ... et cette figure de femme à corps de lionne. . . . J'ai une idée, vrai ! une idée que je te dirai à la maison. Laisse-moi regarder afin de pouvoir me souvenir.
Le chevalier sourit de la prétention de l'enfant; mais, comme il ne savait pas le contrarier, il le laissa, en le recommandant à l'attention de sa sœur, et s'en alla aux écuries, où il trouva, non sans peine, son pauvre cheval, fort oublié dans un coin. Il lui mesura lui-même l'avoine qu'il avait discrètement apportée dans un petit sac, et le regarda manger.
Mais la grise n'avait plus guère de bonnes dents et ne broyait pas vite son avoine. Et puis il fallait la faire boire, et le chevalier ne voulait attirer l'attention d'aucun des palefreniers.
— Je ne suis pas assez riche pour payer leurs services, pensait-il, et ils seraient capables de refuser mon argent comme a fait M. Labrêche.
Pendant que le chevalier agissait et songeait ainsi, Corisande faisait ses adieux à Hortense. Elle appela Lucien, qui prit gravement la petite main de Marguerite sous son bras, et tous trois sortirent du laboratoire.
Mais Marguerite avait oublié son chapeau de paille dans le boudoir, où avec sa tante elle avait été reçue d'abord par Hortense; mademoiselle de Germandre confia la petite à son frère, qui savait déjà très bien se retrouver dans la vaste résidence, et courut à la recherche du chapeau, voulant éviter de demander le moindre service à Labrêche, dont l'impertinence lui était odieuse.
Les plus insignifiantes actions semblent parfois provoquées par une malicieuse ou bienfaisante destinée. A peine mademoiselle de Germandre était-elle entrée dans le boudoir, qu'elle y vit accourir Octave.
Octave ne songeait pourtant guère à poursuivre Corisande. Il ne pensait qu'à Hortense, qui venait de le quitter un peu brusquement, mécontente de lui et lasse de ses railleries. Il s'était imaginé de la suivre jusqu'à son appartement pour tâcher d'obtenir sa grâce. Mais Hortense avait pris à droite pendant qu'il continuait à gauche dans la galerie, et elle s'était réfugiée dans la bibliothèque tandis qu'il pénétrait dans le boudoir.
Il eut un mouvement d'humeur en y trouvant la villar geoise.
— Pardon, ma cousine, lui dit-il en se retirant aussitôt ; ce n'est pas vous que je cherchais. . . .
— Et qui donc cherchiez-vous d'un air si soucieux ? dit Corisande avec inquiétude. Ce n'est pas notre cousine Hortense, puisque vous étiez tout à l'heure avec elle ?
Octave fut très surpris de l'accès de curiosité de la demoiselle de campagne. Il ne savait pas que Corisande, ayant entendu ses menaces contre le chevalier, craignait une nouvelle rencontre et une querelle entre eux. Il la regarda en face d'un air moqueur et lui demanda en quoi ses entrevues plus ou moins répétées avec madame de Sévigny pouvaient l'intéresser.
— Apparemment que ça m'intéresse en quelque chose, répondit ingénument Corisande. Ne sauriez-vous répondre oui ou non, quand je vous demande si c'est elle que vous cherchez ?
— Eh bien, ce n'est pas elle, dit Octave en levant les épaules, et je vous donne le bonjour, ma belle cousine.
— Oh! pas si vite que ça, reprit mademoiselle de Ger-
mandre, persuadée qu'il cherchait le chevalier pour lui témoigner sa rancune. Vous causerez bien une minute avec moi, par honnêteté I
— Ah! vraiment? s'écria le capitaine de chasseurs en retroussant sa moustache hérissée d'un mouvement de fatuité railleuse : vous voulez causer, ma cousine ? Eh bien, causons:
Et, s'approchant d'elle, il fit mine de l'embrasser.
— Tiens, voilà qui est drôle ! dit Corisande en le repoussant avec sang-froid; j'aurais cru que c'était, ça, des manières de valet de chambre !
— Les valets de chambre! reprit Octave piqué; est-ce qu'ils vous ont embrassée, ma cousine ?
— Oh ! on n'embrasse point celles qui ne veulent point ! vous devez bien savoir ça.
— Je sais que vous êtes très jolie, et qu'il ne serait pas désagréable de vous embrasser. Vous ne voulez pas, soit ! mais alors que voulez-vous de moi T^'Jè ne sais pas causer avec une jolie personne sans lui faire la cour, je vous en avertis !
— Si vous ne savez dire aux femmes que des folies ou des insolences, c'est donc que vous les croyez toutes sottes ou sans cœur ?
— Ah ! voilà que vous parlez comme. . . .
— Comme qui ? Voyons ! Est-ce que madame Hortense vous dit quelquefois la même chose ?
— Hortense ! • • «^ Hortense ! . . . De quoi diable vous mêlez-vous, ma cousine? Vous êtes curieuse, à ce qu'il "paraît ? '•"•^""^^
-■-WUlliii! je ne suis point curieuse; mais j'ai des yeux, et je vois bien que vous avez du chagrin.
— Bu chagrin, moi ? Jamais !
— Oh! vous voulez faire le sans-souci et la mauvaise tête ! mai^ vous n'êtes pas si terrible que ça ! Vous êtes un garçon -malheureux, voilà tout, et je sais bien où la mouche vous pique ! — -
— Tiens, tiens, tiens ! Voyons, que savez-vous ?
— Je sais que vous aimez les querelles et que vous vous moquez toujours. Ça fait qu'avec beaucoup d'esprit, vous t ous prenez n, dpa j tottise^ et que vous parlez souvent comme un homme qui serait mauvais. Vous vous en apercevez de temps en temps et ça vous ennuie, et alors vous vous dites en vous-même: "Je voudrais bien avoir raison, mais j'ai tort ; " et, malgré vous, vous en êtes peiné.
— Ah çà ! vous me faites la morale ! . . . Savez-vous que c'est là une preuve d'intérêt dont je pourrais m'enorgueillir ?
— Oh! si v ous me contez fleurette, c'est temps perdu! Je n^écoute peryouuë, mui, «Ljw vuuy le ûis une fois pour toutes ; je suis une fille raisonnable. Dieu merci, et, ne me voulant point marier, je n'ai point d'oreilles pour les badinages.
— Et pourquoi ne voulez-vous pas vous marier? dit Octave, que la droiture naïve de la demoiselle de campagne commençait à intéresser.
— Parce que je n'ai pas le moyen ! Mon frère n'a pas plus qu'il ne faut pour élever ses enfants, et, si je prenais ma part, Marguerite serait obligée de rester fille. Il vaut bien mieux que ça soit moi, puisque je me trouve contente comme me voilà et que je ne songe point à être mieux.
— Comment ! à vingt ans, vous croyez pouvoir vous condamner à la solitude ?
— Je ne suis point seule. JBMi^'^fS^ j'aurai mon frère, j'aurai le meilleur de tous les amis, et il est encore assez ^ jeune pour que ça dure. Il n'y a qu'un accident qui pourrait me l'enlever, et alors, voyez-vous, si le malheur arrivait. (^. . . Ah! ce serait trop pour moi! J'élèverais les enfants ^ de mon mieux; mais celui qui m'aurait tué mon frère pourrait bien dire qu'il m'a t^é le cœur !
- Les yeux de Corisande âe remplirent de larmes et Octave devina 'tout. Il se rappela Vroir dit de mauvaises paroles, et que, dans ce moment-là,Virovant mademoiselle de Ger-
mandre assez près de lui, il avait baissé la voix, probablement trop tard. Octave était généreux, malgré sa langue cruelle. Il fut ému de cette douleur profonde et vraie, et prit la main de sa cousine sans rien dire. Corisande comprit ce bon mouvement et ne retira pas sa main. ,
— Voyons, ma cousine ! dit enfin Octave tout en s'étonnant de la souplesse de cette main un peu grande, mais élégante et bien dessinée ; il ne faut pas avoir peur de moi ! Je ne suis pas un méchant homme.
— Je ne sais, répondit Corisande en retirant sa main sans affectation pour essuyer ses yeux. Je pense que vous mériteriez d'être heureux, et que, si vous le vouliez, vous le seriez bien vite.
— Pourquoi me parlez-vous donc toujours de mon bonheur, dont il me semblait que vous ne pouviez vous faire aucune
*idée juste, et de mes chagrins, que vous ne pouvez pas connaître ? Voyons ! vous avez de l'esprit naturel, et, je crois, beaucoup de jugement, ma chère Corisande. Expliquezvous clairement. Je vous écoute sans raillerie, je vous le jure!
— Eh bien, mais, reprit Corisande, satisfaite du résultat qu'elle avait obtenu d'être enfin prise au sérieux par le jeune capitaine, est-ce que je n'ai point passé quasi une heure aujourd'hui entre vous et notre cousine Hortense? est-ce que je n'ai point vu que vous étiez son amoureux ?
— Vous croyez que je suis son amoureux, c'est-à-dire celui dont elle accepte l'amour ?
— Oui, je le crois, à cause justement de la bisbille qu'il y a entre vous aujourd'hui. Vous ne vous laissez point
,.- tranquilles l'un l'autre; ce qui est la preuve que vous ne pouvez point vous passer l'un de l'autre .
>^ — Eh bien, vous vous trompez, ma chère cousine. Ma-
dame de Sévigny peut fort bien se passer de moi, elle ne m'aime point du tout.
— Alors, c'est votre faute I
— Comment ça ?
— Parce que vous la choquez par vos malicei|l^ Qu'est-ce qui vous manque pour être aimé d'elle ? Ce n'est point le rang, Tesprit, ni la ligure, ni le courage, ni l'honneur, n'estce pas? iS'eët peut-être un peu de bonté. Les femmes aiment la douceur, et on peut même dire que c'est de ça qu'elles vivent. Mon frère a tout ce que vous avez de bon, et c'est ^^quoi l'estimer et le respecter: mais, s'il avait avec ça ce\ que ' Hus avez de mauvais, je veux dire des paroles durès'*^et des moqueries injustes, je vous réponds que je ne me trouverais point heureuse à la maison !
— Vous parlez comme un ange, ma chère cousine, dit Octave surpris de trouver tant de fond et de délicatesse chez une fille des champs. Mais le monde où vous vivez est plus sérieux et meilleur que le nôtre. Dans le nôtre, on a de l'esprit. C'est un grand mal, j'en convins, car avec l'esprit il y a toujours plus ou moins de méchante ; mais les femmes du monde s'ennuieraient a^^^nous si ^us étions parfaits ; elles ne sont point parfaites elles-même . . . tarit S^en faut f*^ ^
-«=^'VoilS que vous dites du mal de votre cousine, sans avoir l'air d'y toucher ! . . .
— Eh bien, ma foi, oui! disons-en un peu de mal, ça me soulagera. Ma cousine est romanesque. . . . Ah ! vous ne savez pas ce que c'est, n'est-ce pas ? Tant mieux pour vous ! l'homme que vous aimerez peut-être, malgré vos résolutions, sera bien heureux ! vous ne lui demanderez pas l'impossible, vous! vous n'exigerez pas qu'il vous fasse rire avec sa gaieté et soupirer avec sa mélancolie. Vous ne lui demanderez pas d'être aimable, enjoué, beau diseur, et en même temps sentimental, poétique et emplfatique !
— Tout ce que je comprends à v\)s grands mots, reprit Corisande en souriant, c'est que vous ^n cherchez trop long pour plaire, et que madame Hortense,\ plus sage que vous ne pensez, ne vous en demande pas tant'J /
— Que demande-t-elle donc, selon vous ?
— Que vous Taimiez tout bonnement, sans vous méfier d'elle; car, sans en savoir bien long, je suis sûre d'une
^ chose : c'est que celui qui ne croit point en nous ne nous aime point. Moi, je me sentirais offensée, même si un petit enfant me disait que je le trompe !
— Ah! c'est que vous, Corisandel . . . vous êtes si vraie, si pure. ... Je suis bien sûr que vous n'avez jamais menti aux autres ni à vous-même !
Et Octave, ému au delà de toute prévision, reprit la main de Corisande et la porta involontairement à ses lèvres. "Ù; — Il ne s'agit point de moi, dit mademoiselle de Germandre en se levant. Adieu. Je prierai pour vous ; et, si vous aidez le bon Dieu, il travaillera pour vous.
— Comment ! vous partez déjà ? dit Octave un peu agité : déjà, ce soir ? . . . tout de suite, et pour toujours ? Mais non ! vous reviendrez après-demain. Vous tenterez l'épreuve du sphinx ! Votre frère. . . ^
— Mon frère ne reviendra pas. Il a dit que c'était inutile, qu'il ne connaissait rien à ces affaires-là, et qu'il ne fallait pas se monter la tête pour des ambitions déplacées. Je pense qu'il a bien raison et qu'il vaut mieux pour nous songer à couper nos blés. Il doit m'attendre. Adieu je vous dis, mon cousin, et encore bon courage et bonne
' . chance!
Cependant on avait fini d'examiner le sphinx, et le notaire convoquait l'assemblée pour le s urlende main, après avoir rappelé à haute voix les noms des personnes investies de la confiance du testateur pour la garde du laboratoire et la golic e des éps^Javes.
^Le garde chaj^gêtre et Labrêche, le greffier et l'^kjjnt devaient~^eiller [ alternativement jour et nuïï~'autour du laboratoire; les \ autres gardiens coucheraient dans des
^ chambres peu éloignées, afin d'être debout à la moindre
' alerte de ceux qui ès^onteraient làTgarcter^
On trouva ces précautions fort offensantes pour l'honneur ''de la famille, et plusieurs parlèrent de se retirer; mais tout le monde resta, tant le rêve d'une merveilleuse fortune exerçait d'empire sur les imaginations.
Hortense seule était aussi indifférente à l'issue de l'affaire que le chevalier et sa sœur. Elle serait partie si sa mère ne s'y fût opposée. " ^ fXAA'^^
En repassant dans la bibliothèque pour aller dîner, elle trouva Octave, qui, s'étant vu évité, n'insistait plus pour se réconcilier avec elle. Il avait une figure triste et préoccupée qui l'a£B.igea. >
Elle pensa que le mieux était de ne pas paraître s'en
apercevoir, et elle prit son bras pour aller s'asseoir au repas
\ de famille, qui fut la chose la plus solennelle, la plus
contrainte et la plus ennuyeuse du monde, en dépit des
saillies d'Octave et du m^ ^eujj eniouement de l'abbé.
Après le repas, chacun se dispersa."" -
Il était minuit, tout le monde était couché depuis long-
^ temps, sauf Labrêche et le garde champêtre, qui devaient
monter la garde jusqu'à trois heures du matin, lorsque la
baronne de Germandre, qui connaissait déjà les êtres comme
si elle eût passé sa vie dans le château, se glissa sans bruit
dans ïa bibliothèque. Une porte latérale donnait sur la
\^ galerie où le garde champêtre, ancien dragon retraité pour
cause de blessures et armé d'un ^yieu^ sabre a^^avalerie,
/faisait sa faction en conscience, pendant "que Labrêche,
/ tantôt assis, tantôt étendu sur une banquette, luttait déjà
/ contreTe sommeil.
La baronne ne se faisait aucun scrupule d'interroger ce valet si bien disposé par nature à la conversation.
Quant à causer, Labrêche, ne sachant absolument rien, ne pouvait s'en faire scrupule, et il fut charmé d'y être provoqué par le début solennel qu'avait préparé la baronne.
Au bout d'une heure la baronne récompensa généreusement la conversation de Labrêche et se retira dans son
appartement pour rêver à Tobjet de son ambition maternelle mais sans fermer sa porte, qui donnait en face de celle de la bibliothèque ; car, au milieu de plus d'un genre de terreurs, la plus grande de toutes était encore celle d'une traMson ■"qui livrerait le secret à un concurrent de sa fille. Elle se méfiait fort de Tabbé, et deux ou trois fois elle alla sur la ^inte du pied s'assurer qu'il n'était pas auprès de Lar bjiêche.
. De son côté, l'abbé, qui se méfiait de tout le monde et qui veillait avec angoisse, sortit à tâtons de chez lui, entendant ou croyant entendre marcher dans les corridors. Ces deux inquiétudes qui se surveillaient l'une l'autre faUlirent plus d'une fois se trouver face à face ; mais elles s'évitèrent si adroitement, qu'elles se devinèrent et s'observèrent sans se voir.
Quand six heures du matin sonnèrent, la baronne était rompue de fatigue, au point qu'elle se jeta tout habillée sur son lit. En ce moment, Hortense se levait et entrait chez sa mère pour lui proposer une promenade matinale. La baronne ne lui raconta pas les agitations de sa veillée ; elle prétendit avoir écrit des lettres fort tard.
— Puisque c'est ainsi, lui répondit Hortense, il faut dormir jusqu'à midi, chère mère. Je vais vous aider à vous déshabiller. Me permettez-vous d'aller courir les champs pendant que vous vous reposerez ?
— Ah ! courir . . . avec Octave ?
— Au contraire, pour éviter Octave, dont la manière d'être avec moi commence à me devenir fort pénible.
— A la bonne heure ! Mais où donc irez-vous ?
— Je ne sais pas, dit Hortense. On m'a parlé d'une jolie chapelle et d'une belle vue sur une montagne, à une lieue d'ici. Je vas m'informer, et, si c'est trop loin pour mes petites jambes, j'irai en voiture. Je me ferai condu^e par les chevaux de la maison, afin d'être revenue pour déjeuner avec vous.
La baronne s'endormit en se disant qu'elle avait tout le temps d'asseoir son jugement sur les dangers réels ou imaginaires de l'épreuve du sphinx et qu'elle aurait l'esprit plus lucide à son réveil.
Hortense était à peine hors de l'enceinte du château, qu'Octave de Germandre se levait, résolu à faire aussi une promenade.
Il appela son chasseur, lui ordonna de seller ses chevaux et prit sa tenue de voyage." Il se hâta, sous l'empire d'une idée qui l'avait poursuivi durant son sommeil, et do nt il vou lait avoir ra ison avant de sortir du château.
La veille au soir, en traversant la galerie des tableaux, vivement éclairée en quelques endroits, le jeune homme avait remarqué un portrait en pied^* qui l'avait beaucoup impressionné sans qu'il sût ^pourquoi. Ce n'est qu'au moment de s'endormir qu'i l s^était avisé de trouver dans le souvenir de ce portrait une ressemblance frappante avec mademoiselle de Germandre. Lorsqu'il rentra dans la galerie, éclairée par le soleil du matin, il arrêta au passage le majordome, qui allait relever Labrêche de sa faction. y
— Veuillez m'apprendre, lui dit-il, quel est l'original de c cette peinture. * ^^'
— Eh ! monsieur le comte, répondit M. Guillot, c'est celui (^ de très haute et très puissante dame Corisande de Montluçon, marquise de Germandre, mère de feu M. le marquis Symphorien et de feu M. le comte Jules, votre grand-pèr
— Ah! mon arrière-grand'mère par conséquent, et la grand'mère de mademoiselle Corisande de Germandre que nous avons vue hier ici ? . ,
— Précisément, monsieur. Il faut convenir que les positions ne se ressemblent guère, et que, sous le costume villageois de cette pauvre demoiselle, on ne reconnaîtrait guère la descendante. ...
— Bien, bien! dit Octave. Je vous remercie, ne vous dérangez pas davantage.
56 '^- Li^nKA^ilLLE DE GERM ANDRE.
Et il resta seul dîx mint^es au moins à contempler le tableau, qui était fort^aa cokme peinture et intéressant comme type. C'étaJÈTcelui d'unèxgrande femme mince, à figure délicate, à la fois sérieuse et otoce. Elle était richement et sévèrement vêtue; ses bras et s<m cou étaient chargés de perles et de rubis. Malgré le ctotraste de cette toilette prineière et du costume de toile et a (étami ne de la demoiselle de campagne, la ressemblance était réelle, saisis- ^v^saute et marquée jusque dans des détails particuliers. c^ Octave mit tant d'intérêt à constater cette ressemblance, ^V ^'^ regrettait de n'avoir pas interrogé le majordome sur le ^^ caractère, et les habitudes de la personne représentée, lors- ^ ^ que Tabbé, qui ne dormait pas et qui, de sa chambre, le ,>^^ voyait planté là, vint à lui d'un air souriant, à seules fins ^ de savoir si, lui aussi, avait l'intention de çuetlef ^quelque . chose ou d'interroger quelqu'un de la maison. \ L'abbé vit bien que le jeune militaire ne songeait qu'au
portrait de l'aïeule et ne demanda pas mieux que de le détourner, par sa causerie, de toute autre préoccupation.
— Si j'ai connu ma mère ? lui dit-il. Mais oui, certes ! Je n'ai pas été traqué et caché comme vous dans mon jeune âge, et j'avais déjà dix-huit ans quand cette admirable femme est morte.
— Elle était admirable de caractère ? dit Octave.
— Oui, de caractère, d'intelligence et de bonté. Elle n'était pas ce qu'on peut appeler une femme du monde; car, élevée à la campagne par une vieille tante dévote qui ne s'occupait que de patenôtres, elle savait tout au plus lire et écrire quand mon père l'épousa. On prétendit que le marquis de Germandre avait épousé une riQhe dindonnière ^'
. pour arrondir ses terres ; mais il fallut bien vite en^a ppeler, jT / caria jeune marquise pkt le dessus par sa raison, sa sagesge '\ et le charme de son esprit rijalurel. *!lle excellait dans la gouverne de sa maison et dan\ l'ordonnance des soins domestiques. Enfin elle était très aimable et très aimée, et tous
ceux qui Tont fréquentée ont reconnu en elle une personne de grand mérite. Je Pai douloureusement regrettée ; car, si elle eût vécu, mon père, contre la sévérijr duquel sa tendresse me protégeait, ne se fût peut^Jrepas obstiné à me faire embrasser Pétat ecclé^ias^^ié^ui ne convenait ni à mes goûts ni à mes idées. ^eV^
Ayant terminé l'élog^y^iSnère par une considération toute d'intérêt personnelfl'abbé, rassuré sur les dispositions d'esprit du capitaine, retourna prendre quelques heures de repos après une nuit trop agitée pour ses habitudes. Octave rêva encore devant le portrait, et, un instant après, partit au grand trot de son coursier rapide, sans trop savoir quelle direction il voulait prendre.
Hortense était déjà loin; elle avait appris, en s'informant, que la chapelle de Sainte-Denise était d'une ascension un peu pénible, et le majordome avait vite commandé la voiture afin qu'elle ne fût pas fatiguée en arrivant au pied de la montagne. Les chevaux du défunt étaient vigoureux. Ne sortant jamais que dans son parc et dans les bois voisins, il ne les avatt pas laissés fatigués.
En se voyant emportée si rapidement sur une belle route, Hortense se demanda s'il ne lui serait pas possible d'aller jusqu'à la chaumière du chevalier, et, sans s'être décidée à rien, elle interrogea Labrêche, qui, pour se rafraîchir de sa faction nocturne, et pour se donner l'importance d'un cicerone,^'^ s'était placé sur le siège auprès du cocher. /^.
— N'est-ce pas quelque part par ici, lui dit-elle, que demeure mademoiselle de Germandre, sœur de M. le chevalier ?
— Nous sommes bien sur la route, répondit Labrêche, mais très loin, madame la comtesse ; cependant, avec les chevaux que voici, en trois heures. . . .
— Et trois heures pour revenir! . , . dit Hortense; non! ce sera pour un autre jour !
En moins d'un quart d'heure, madame de Sévigny se trouva au pied du rocher qui dominait l'ermitage ; mais, au
moment où elle descendait de voiture, elle éprouva une surprise qui lui fit oublier d'examiner le site agreste et la beauté du torrent. Un homme de la campagne se présentait pour lui offrir la main, et cet homme, qui se sentait luimême tout aussi étonné qu'elle, n'était autre que le chevalier de Germandre.
Voici ce qui était arrivé :
La veille, comme il s'en retournait chez lui, le chevalier avait vu boiter, au départ, la vieille jument grise qui traînait sa carriole. Voulant partir à tout prix, il n'en avait tenu compte. Mais, au bout d'une lieue, force avait été de s'arrêter. Ne voulant pas abandonner le fidèle animal qui lui avait rendu tant de services, il avait mis Corisande et les enfants dans la ( rotond e ^^ d'une petite diligence qui passait
. à point, et il s'était décidé à coucher dans une ferme voisine.
-A.U matin, la grise allait mieux; mais son maître, voulant lui donner encore deux heures de repos, avait pris pour but depromenade la petite chapelle qu'il connaissait depuis longtemps, mais dont il aimait la situation, et Hortense, ayant formé le même projet, n'avait rien de mieux à faire que d'accepter son bras.
La montée était si^ apidè^ qu^on fut bientôt dispensé de toute cérémonie et mê me de toute conversation. Hortense, vite essoufflée et mal assurée sur les piltoes croulantes, < ^t accepter non plus le bras, mais la main eKquelquefois &s deux mains du chevalier pour escalader des rbehes ardues, et, dans les moments de peur et de vertige, elle cKerdia avidement cette protection nécessaire.
De son côté, M. de Germandre, heureux et fier de son /^ rôle, reprit son équilibre moral en cherchant à bien assurer celui de sa personne. Hortense, arrivée au sommet de r^lgcarpement, jeta son chapeau de paille sur l'herbe, et s'y jeta elle-même, à l'ombre de la petite chapelle, en riant de sa fatigue et en criant qu'elle donnerait un royaume pour un verre d'eau fraîche.
Labrêche voulut courir à la source voisine ; le chevalier l'en empêcha. C'était trop tôt, madame de Sévigny avait trop chaud pour boire cette eau glacée, et il ne fallait pas emporter le châle au moment où elle en avait le plus grand besoin. Et, comme Hortense se révoltait contre ces deux prescriptions, l'homme de campagne l'enveloppa du cachemire avec un sentiment d'autorité paternelle. Il demanda à Labrêche s'il avait apporté un verre, et, comme c'était Ip, première chose à laquelle ce grand esprit n'eût point dti tout pensé, il prit dans sa poche une tassa4)liante en cuir^^^Cfiini qu'il courut laver et remplir ; puià iX la laissa eu s'échauffer au soleil avant de la présenter à sa
isine. \
Le chevalier était redevenu maître de lui-même en faisant acte de protection envers cette jeune femme qu'il s'effO(rçait
d'aimer paternellement, et le fonds de sagesse qui luttait contre sa nature impressionnable avait repris le dessus. Il parlait avec aisance, et il parlait bien ; si bien de moment en moment, à mesure qu'un peu d'aise intellectuelle ravivait son âme, qu'Hortense en fut surprise. Il lui paraissait instruit plus qu'aucun homme qu'elle eût rencontré, et ce savoir, ou du moins cette saine notion de toutes choses, donnait à sa conversation un intérêt soutenu.
Hortense, qui, sans être savante, avait beaucoup lu et comprenait tout facilement, se fit instinctivement,..4ius enfant qu'elle n'était, afin de pouvoir le questionner et le faire causer.
Tout en causant, ils entrèrent dans la petite chapelle.
—/Ma chère cousine, dit le chevalier, si je vous disais ma vie, vous comprendriez. . . .
— Dites-la-moi, oui, racontez-moi votre histoire, s'écria Hortense.
— Non, ce serait trop long !
— Un homme comme vous sait résumer.
— Eh bien ! . . . alors, un mot résumera tout. J'ai aimé ! Hortense rougit sans savoir pourquoi, tant l'homme de
campagne avait mis de tendresse et de passion dans ce mot si simple. Elle sentit en lui une force de dévouement et une ardeur peu communes, et elle se demanda si la véritable supériorité de cet homme n'était pas là tout entière.
— J'ai aimé celle qui fut ma femme, reprit-il. Je l'aimai dès l'enfance. Je quittai pour elle la carrière des armes, ^ où j'eusse pu faire mon chemin comme un autre, et je renonçai à tout autre avenir que celui qui me liait à elle. Mon père m'avait mis à même de devenir à volonté paysan ou savant. Ma fiancée^tait u»e paysanne ; je fis comme il avait ^ fait : j'épousai 1^. terre et la pauvreté. ^L'amour, le travail et un peu d'étude remplirent ma vie. ç^S
"Mais mon bonheur fut de courte durée : ma compagne mourut jeune en donnant le jour à Marguerite. J'avais
•JMéjà perdu mes parents ; les siens restaient à ma charge. ^^ J'avais unev^toute jeune sœur et deux enfants, aucun capital
rais>
jpour entreprendra" qîiQJ que ce fj^t , une famille paternelle exilée, dispersée, qui ne me connaissait m^me pas et qui ne pouvait sans doute rien pour mûi|-^i nom qui, à cette
^époque-là, était encore . un inconvénient et un danger plus qu'une recommandation; en outre, un caractère sai présomption et des devoirs pressants qu'il fallait rem 1 ^au jour le jour sans s^ipuser à la réflexion. Je
bien qua-4e--fliattquaie d'usage et de dehors heûfeux^rra: brillants. Je mejcattelai à ma charrue, je fis mes délices d mes enfants, ma distraction de quelques bouquins et ma consolation du témoignage de ma conscience.
Mon Dieu ! coucher sur^Ja dure, boire du mauvais cidre, ter des habits rapiécés, mal manger, être las tous les
^oirs et tomber de sommeil sur un livre qu'on voudrait achever . . . tout cela, ce n'est pas grand'chose pour un homme ! Il y a d'autres peines, des troubles plus profonds, des renoncements plus amers. ... Je me dis quelquefois : " Si mon fils, car c'est de mes enfants que nous parlons, c'est
I en songeant à eux que je doute et faiblis ... si mon pauvre
\ Lucien, devenu un homme, se prenait d'amour pour une lemme charmante, bonne, sensible, pleine de se du même rang que lui, mais élevée dans le élégante et trop riche pour lui. . . ."
— Cela n'arrivera pas, dit Hortense interrompant le chevalier ; Lucien fera comme votre père et comme vous-même : il aimera une fille de campagne charmante, sage et simple comme votre mère, comme votre sœur et comme la compagne que vous pleurez.
— C'est ce que je demande à Dieu pour lui, dit le chevalier ramené à lui-même par ce qu'il prit pour une leçon et sans s'apercevoir le moins du monde que c'était le cri involontaire d'une jalousie rétrospective.
Dès ce moment, il redevint fort et calme en apparence,
et il se mit à parler archéologie pour changer de conversation. Il expliqua à madame de Sévigny une inscription latine dont un fragment à peine lisible apparaissait sur une pierre encastrée dans la muraille, et qui prouvait que la chapelle de Sainte-Denise avait été bâtie sur les ruines d'une chapelle dédiée à Dionys ^ ou Dionysius, le dieu antique apporté dans les Gaules par la conquête romaine. <?Q^
Hortense s'étonna de lui voir déchiffrer cette inscription tracée en abrégé, et restituer non-seulement les lettres retranchées, mais les mots entièrement détruits.
— Où donc avez- vous appris tout ce que vous savez ? lui dit-elle.
>^ — Mon père avait ces connaissances et possédait quelques ouvrages obscurs, incomplets, arides, que je le voyais consulter rarement, mais toujours avec une grande c onten tion % d'esprit. Parfois, au milieu de notre heureuse vie de famille, je le voyais devenir préoccupé et comme assombri. Il semblait combattre une anxiété secrète et ne pouvoir s'en — distraire ; elle arrivait à le dominer, et alors il ouvrait ses livres, s'y plongeait une heure ou deux, souriait et reprenait son calme olympien, sa figure radieuse et vraiment royale sous sa couronne de cheveux gris retenue par un bonnet de laine bleue.
"Il était beau, mon père, il était bon, grave et doux. Peu à peu, j'obtins la confidence de sa préoccupation passagère.
\ " — J'ai ^Mris avec mon frère aîné, me dit-il, et même
\ j'ai su mieux-^que lui des choses qui me sont aujourd'hui complètement inutiles, et(jg]^Ma yeJiAKiis oi^ieiimii
qu'elles ne servent qu'à obséd^ parfois ma mémoire. MSïs/
par une contradiction d'espnt dont je ne suis pas toujours
le maître, ces choses me reviennent, me sgHicitent, me
^- tourmentent. On dirait qu'une science acquisé~par un
J.^ homme qmji'en veut plu s s'obstine à ne pas ôCre oubliée.
C'est pourquoi je lui cède de temps en temps. Je repasse mes livres, et, m'étant assuré que je sais toujours ce que je savais, je redeviens tranquille et reprends avec plaisir mes
travaux et mes çLpYnirn nrrlimrrrB
"Quelle était donc cette science jalouse à laquelle mon père, devenu laboureur, semblait fatalement enchaîné ? Ma jeune tête fit làrdessus les commentaires les plus fantastiques.
— DÈS ce moment, continua le chevalier, je n'eus plus qu'une ambition, qui était d'apprendre ce que savait mon père. Il voulut m'en détourner, disant que cela me serait superflu et que j'avais à acquérir des connaissances d'un intérêt et d'une application plus directs. Mais je v^quis sa prudence ; et, comme je montrais une certaine facilité,
'^^^ il prit plaisir à m'enseigner. Un vieux J>éîlédictin s écul arisé,
/^ qui vivait près de Sous à la campagne, me légj^a sa biblio-
- "^ thèque et sa collection; \èt, quand je revins de l'armée, je
pus, à mes momentiÇSÎms,* faire quelques progrès. Vous
voyez que mon savoir est une espèce de njtoie^et qu'il faut
me le pardonner. Chacun n'a-t-il pas la sienne r'^y
Mais vous ne me dites pas quelle est cette manie, reprit Hortense; de quelle science vous occupez-vous donc spécialement? Serait-ce la mécanique, par hasard? et ne seriez-vous pas adroitement choisi par notre oncle pour triompher dans l'épreuve du sphinx ?
Non, ma cousine. Je ne me suis jamais occupé de mécanique ; mon oncle n'avait pas cette fantaisie dans le temps où mon père travaillait avec lui ; Bfion père n'eût donc pu me donner aucune notion à cet égard. Voilà pourquoi je ne tenterai pas l'épreuve du sphinx. La science qui a charmé mes rares loisirs est bien plus oiseuse et plus absurde : je suis numismate ! ^ ^£^ — Qu'est-ce que cela? dit Hortense. N'est-ce pas la I science des monnaies ?
— Précisément, ma cousine. Vous savez tout !
— Je sais seulement, ou plutôt je devine que, pour être numismate, il faut connaître à fond beaucoup de choses
sérieuses: l'histoire d'abord, puis les langues anciennes, rarchéologie ... je ne sais quoi encore !
— Oui, un peu de tout cela. C'est amusant, mais ça prend bien du temps qui serait mieux employé, dit-on, à faire fortune. Ah ! tenez, ma chère madame, votre cousin de campagne est un pauvre sire !
— Je ne trouve pas, moi ! répondit naïvement Hortense en lui tendant la main. Mais voici le soleil qui monte, et ma mère m'attend pour déjeuner. Vous-même, on vous attend chez vous. . . .
— Ah! oui, oui, c'est vrai! s'écria le chevalier.
Il aida Hortense à redescendre le sentier, et, jusqu'au bas de la colline, il ne put rompre le silence désespéré qui Pog^essait.
J^ïrfaillitseMre écraser par les roues de la voiture quand /les chevaux partirent. Il n'avait pas encore desserré les dents, il voulait ne plus rien dire. Il cria: "Adieu!" malgré lui, et, dans cet ad/ew, il y avait une souffrance inexprimable, un désordre de l'âme qui n'a pas de nom.
Hortense n'y futi ti^rt^'r Elle se pencha à la portière et lui cria a son tour:
— Kon! pas adieu! A demain! venez demain! je le veux !
Le chevalier ne gouvait plus la voir. Il suivait d'un œil morne la voiture, qui s'éloignait avec une rapidité effroyable. Il ne se dit pas: "Elle m'aime;" il n'eût jamais osé se le dire ; mais il murmura :
— Pas adieu, non ! pas adieu !
Il pri t sa cou rse et franchit un sentier qui, à travers les blés, coupait la route à angle droit.
Il arriva avant la voiture, il escalada une haute barrière, il sauta sur la route. Mais, là, il redevint honteux, et, voyant arriver l'équipage, il se rejeta précipitamment dans le buisson pour n'être pas vu. Labrêche ne le vit pas ; mais Hortense l'aperçut, moins bien caché qu'il ne se flattait de l'être.
— Eh bien, pourquoi ne Paimerais-je pas ? se disait madame de Sévigny en s^éloignant. Est-il un homme meilleur, plus instruit, plus éloquent, plus naïf, plus pur et plus honorable ? Qui donc m'en blâmerait ? et qui m'empêcherait d'être sa femme.
Elle pensa à sa mère, qu'un pareil choix mettrait au désespoir, et elle eut raison d'y penser; mais elle pensa aussi à Octave, qui l'accablerait de son ironie, et elle eut tort de faire entrer la crainte du ridicule dans ses appréhensions.
Elle souffrit amèrement de cette perplexité et rentra au manoir de Germandre sans avoir pris aucune résolution.
— Je suis lâche, se disait-elle, et pourtant j'aime, je le sens bien, quoique ce soit pour la première fois de ma vie. Oh ! mais c'est une angoisse ! c'est un supplice !
— Qu'avez-vous donc? lui dit la baronne en la voyant pâlir au moment de se mettre à table.
— Le soleil m'a brûlé la tête, répondit la jeune femme, qui sentait la sueur se glacer à la racine de ses cheveux.
— Quel soleil? s'écria la baronne alarmée; comment s'appelle-t-il ? qu'est-ce qu'il vous a dit ?
Mais sa fille ne pouvait lui répondre ; elle eut une défaillance et il fallut l'emporter dans sa chambre.
Heureusement, Octave n'était pas là. Il avait fait trois ou quatre lieues à l'heure sur son léger andalou, d'un noir luig^t, souple au galop comme un arc, et un^çeuencapuchonné, c'est-à-dire attirant le mors jusque sur^sa poitrine d'ébène, qu'il baignait d'une blanche écume.
Où courait ainsi notre brillanic capitaine? Le savait-il lui-même ? Il avait bien cédé a la fantaisie d'aller r ôder, autour de la chaumière de Corisande ; mais, à me sure qu ^ s'informait en route, il apprenait que son pays était si loin, si loin, qu'aucun hasard ne pourrait ^tpj^jv^oqué pour expliquer le but d'une pareille course.
Et pourtant il avançait toujours,'12e dibant aue rien ne
t Que I
coûtait d'avancer encore un peu. Si bien qu'au bout de neuf lieues de pays, il vit une grosse tour qu'il s'était fait décrire par les gens du voisinage, et qu'il reconnut à son toit de tuiles, rustiquement posé en bi^i&^U^^^lindre tronqué de la muraille circulaire.
Octave mit pied à terre, ordonna à son chasseur d'aller chercher aux environs une écurie quelconque pour ses chevaux, et s'enfonça dans un chemin humide, encaissé par des clôtures revêtues de haies vives, si"i»«n^que, croyant marcher vers l'habitation, il s'en éloigna insensiblement et se trouva tout au fond du vallon, au bord des eaux courantes.
Il vit bien qu'il s'était trompé de chemin, et il n'en fut pas mécontent ; car il ne devait pas s'être beaucoup éloigné de la tour, et il eût mieux aimé rencontrer Corisande gardant ses vaches en quelque prairie ombragée, que d'aller tout droit se, présenter à son frère.
Il avait bien trouvé en route un prétexte pour cette visite invraisemblable ; mais, à mesure qu'il s'était rapproché du l^^ut et décidé à l'atteindre, il avait envisagé avec répugnance ^x^^ l'idée d'un mensonge.
^^Jî^ jpomme il<e n j etait l à de son raisonnement, un chien noir, ^s7 1 débusquant d'une Iwue^ve, se lança vers lui avec fureur ; ' mais, arrêté par le ruisseau, l'animal fit rage d'aboiements et de^menaces ** sur l'autre rive ; l'aspect de cet uniforme si nouveau pour lui l'exaspérait. Le capitaine était ^é^ !^I1 leva les yeux et vit, dans un coin de la prairie en pente et dentelée de grands buissons, qui lui faisait face, les deux enfants du chevalier, Lucien, armé d'un râteau trois fois long comme lui-même et enlevant lestfement le regain de l'herbe fauchée, tandis que la petite Margot se roulait sur les mUo^eSf c'est-àrdire sur les tas que son frère venait d'amonceler. Octave regarda encore plus hkut, et il vit le toit rustique de la vieille tour dépassant la cime des arbres ; il était arrivé là en coi^tournant les prairies arrosées qui servaient de parc à l'antigue seigneurie, ou, pour pà^fw plus
68 LA F^MILL^I D^|o^^iyDRE. ,
juste, à l'ancien rendez-vous xie chasse >dps seigneurs de Germandre. ^\ ' ^''^k.
Octave espéra se soustraire aux regards àes enfants du chevalier; mais les jappements du chien Pavaient trahi. Margot l'avait vu et reconnu. Elle l'avait signalé à. son frère, qui jeta son râteau et accourut pour recevoir ^pjiJgte.
— Comment ! c'est vous, mon capitaine ? dit l'enfanOB*Ss. regard assuré et aux façons hardies. On ne s'attendait pas
à vous voir ici 1 C'est mon papa que vous cherchez ? Mais il n'y est pas. C'est égal, vous vous reposerez chez nous et on vous fera déjeuner. Margot, va donc avertir la tante !
En parlant ainsi par-dessus le ruisseau, Lucien faisait signe à Octave de le remonter avec lui, et, quelques pas plus haiit, ils se rejoignirent par un petit pont de planches moussues.
Le capitaine fut très soulagé d'apprendre que le chevalier était resté en route avec son vieux cheval et qu'il ne rentrerait peut-être qu'un peu tard. Il se sentait plus à l'aise pour débiter son petit mensonge aux enfants et à Corisande.
— Me voici, pensa-t-il, en pleine-ljgrgerie ; ^ je ne sais pas pourquoi je n'y rêverais pas une égï^ne fort innocente pendant deuxTeures. Ce sera comme un calmant sur mon dépit à propos d'Hortense et sur m^ déception à propos ^«^^^ ^ l'héritage. ^^^U-^^^f^^
Comme il se dirigeait avec Lucien vers le logis, la petitej^ „ qui avait couru en avant, revint leur dire que la tante ([^ Corisande avait été laver. —
— Oh bien! dit Lucien, je sais où elle est, alors! Venez \^ ^ \ avec moi. . . . L'eau ne nous manque pas par ici, comme vous voyez, dit-il chemin faisaijt au capitaine ; car, outre la rivière et le ruisseau, nous avons encore une belle source.
Ils tournèrent encore quelques buissons, et Octave vit la demoiselle de campagne agenouillée devant la fontaine, savonnant et toiriant les chemisettes, les fichus et cravates
des enfants. ^^^t ^ "^^
^iCj^AK
LA FAxMILLE DE GERMANDRE. 69
Il ne la trouva plus jolie à première vue; mais, dès qu'elle le vit, elle sourit, et sa figure sévère prit une aménité sainte qui lui rendit son charme.
— Je ne peux pas vous tendre la main, lui dit-elle en se levant ; elle est trop froide et trop mouillée, mais je vous donne de tout mon cœur la bienvenue. Qu'est-ce qui vous amène donc par chez nous, mon cousin? Ça n'est pas, j'espère, pi%UL^cliêrche r jioise ? Non ! vous m'avez juré d'être bon, et un homme n'a que sa parole.
— Je veux être bon, quand ce ne serait que pour vous entendre dire que je le suis, répondit Octave, et, si je suis venu ici, c'est q\ie j'ai à vous parler.
— Soit ! reprit Corisande. Eh bien, vous allez venir à la maison. Enfants, courez mettre la nappe et rallumer le feu. On vous suit. Si c'est quelque chose de secret, ajoutât-elle en étendant avec soin son linge mouillé sur les branches, dites-le-moi à présent pendant que les enfants n'y sont pas ; car les enfants, ça ne comprend pas et (ja jase.^ Voyons, dites, mon cousin, ça a-t-il rapport à mon frère ?
/^ La franchise de Corisande embarrassa un peu Octave.-
/'Il avait compté dire qu'il était envoyé par madame de
Jl Sévigny et par une partie de la famille pour eijiga^er le
O \\chevalier à se présenter aux épreuves du lendemain : la vue
X de Corisande confiante et brave lui ôta la force de mentir.
[ Il p rit son parti en brave, lui aussi >*/
— Non ! dit-il, je viens pour vous parler de moi seul ; c'est d'un égoïste, comme vous voyez. Pour vous rendre service, pourta nt, j'aurais bien été au bout du monde ! Mais, ne vous étant bon à rien, j'ai pensé à moi-même, et j'ai fait dix lieuta pOUi vuua (jU^iuander xmcoîïs^l. Si c'est indiscret et inconvenant, renvoyez-moi; j'en aurai du char grin, mais je ne m'e n formaliserai pas. /" T^
pv — Pourquoi ça serait-il inconvenant ? reprit mademoiselle
de Germandre. Vous n'êtes pas un mauvais passant, vous / êtes mon cousin.
— Votre cousin issu de germ ain, neveu à la mode de Bretagne, entendez-vous, chère tante ? 9vCc!^ ll^^^h^-^t^
— Tiens, c'est vrai ! Alors, mon petit neveu, confessez-^^ç vous. Je parie que vous allez me parler d'Hortense ! ^ ^
— Oui! vous m'avez grondé hier, j'ai réfléchi. J'ai reconnu que vous aviez raison, et que, si elle ne m'aimait pas, c'était ma faute. Mais j'ai découvert autre chose, c'est que je n'étais pas sûr de l'avoir jamais aimée, et, avec ce doute-là, dois-je l'épouser? Ah! répondez tout dfi suite, d'inspiration !
— Je réponds non ! vous feriez son malheur ! Mais pourtant . . . attendez! elle veut donc vous épouser, elle, à présent ?
— Il n'en est pas question aujourd'hui; mais, si j'hérite demain ? . . .
— Vous croyez qu'elle vous aimera demain.
— Non! mais je crois qu'elle a eu plus d'une fois l'idée de m'épouser pour ïn'empêcher de rester pauvre, et je m'imagine que, devenu riche, jojdevr^i a l u i fcndic la pare ille.
— Mais elle n'est pas pauvre, madame de Sévigny ?
— Elle est fort à l'aise.
— Eh bien, alors? Savez-vous que je n'entends pas grand'chose à ces histoires de pauvres et de riches ? On s'aime ou on ne s'aime pas: voilà tout, je pense !
Octave avait expliqué sa visite, il était bien accueilli ; il était d'avance tout converti à l'opinion de Corisande ; il lui offrit son bras pour gagner la maison, et se laissa aller, chemin faisant, au besoin, à la fois curieux et tendre, qu'il éprouvait de la questionner sur elle-même.
— Savez-vous, lui dit-il en prenant gaiement sous son autre bras JaiattûiiLêt.la corbeille de cette îTausicaa^ rus tique, que vous êtes une personne étonnante ? Vous trai chez les questions de cœur les plus délicates avec la foi ^ la persuasion d'une femme qui connaîtrait l'amour vrai ; pourtant . . . vous n'avez jamais aimé personne ! n'est-il pas vrai, ma respectable tante ?
— Ma foi, non, répondit Corisande ingénument, ai dit la chose hier. Ne me voulant point établir, aimé mon frère et son petit monde; c'est bien Mais est-ce que ^ ne suffit pas pour savoir ce que c^ d'aimer ?
Cela devrait suffire, cela suffit peut-être aux âmes pures et dévouées! Mais je ne suis pas si bon que vous, ma chère amie ; j'ai à peine connu mes parents, j'ai eu peu de vrais amis, je n'ai encore aimé réellement personne.
— Pauvre cousin ! je vous plains ! répondit Corisande avec une naïve commisération; mais nous voilà eendus. Asseyez-vous, je vas vitement voua faire une omelette^ ^
— Vous-même?
— Et qui donc vous la ferait ? Ça n'est pas la Margot^ je pense !
— Ce sera moi, reprit Octave. Pensez-vous qu'un militaire qui a plusieurs campagnes sur les reins ne sache pas f ricasser quelque chose ?
On se disputa un peu la queue de la poêle ; Octave était gai sans savoir pourquoi. SonTlgOBur se trouvait allégé de ses ennuis accoutumés dans cette atmosphère de simplicité. La maison était d'une propreté et d'un rangement irréprochables, basse et un peu sombre, mais spacieuse et fraîche.
Le lit du chevalier, posé à un angle de la salle, était assez large pour héberger toute une couvée, et le père s'y trouvait à l'aise avec son petit garçon, tandis qu'à l'autre angle un lit tout semblable, caché également dans un corbillard de serge bleue, était partagé entre Gorisande et la mignonne Marguerite.
On mangeait dans cette {^ce, on y faisait la cuisine ; le chevalier s'y livrait, le soir, à ses recherches scientifiques ; Gorisande y filait au rouet ou y rapiéçait les habits. On y sentait l'incessante vigilance et la paisible activité de la femme qui a mis là toute sa vie, passé et avenir, et dont le rêve n'a jamais franchi le court horizon de son enclos. '^•^^^^
Octave était affamé, et JQ^ge lui fjjt.de sourire en voyant apparaître, après l'omelette, deux perdrix que le chevalier avait tuées sur son domaine, une salade et un fromage.
G'est singulier, dit-il à Gorisande, qui, aidée des enfants, l'avait servi avec une grâce charmante et sans l'obséder de vaines cérémonies; je me trouve ici le plus heureux du monde ! J'oublie tout ce qui me choque et m'irrite ailleurs. Je trouve votre intérieur et votre existence arrangés avec un art, une sagesse extraordinaires. Je commence à comprendre que vous vous trouviez heureuse. Ges enfants-là . . . moi qui déteste les enfants ! eh bien, ils sont gentils, tranquilles
LA FÀilILLË DE GBRMANDBB.
ei serviVbles au possible. Je les aimerais . . . je les aime^ p irbleu ! Voulez-vous que je vous embrasse, mademoiselle / ]M argot? Tenez! elle n'est pas barbouillée; elle ne se manière pas et sa joue rose sent la rose. . . . C'est donc vous, cousine, qui savez rendre les enfants supportables, la pauvreté élégante et ramener les cœurs malades à la santé ? Je voudrais, le diable ^ me . . • bénisse ! que votre frère arrivât dans ce moment-ci. J'ai été grossier hier avec lui . . . j'étais jaloux ! je ne le suis plus, et je lui demanderais son amitié.
— Voilà qui est bien, dit Corisande en lui frappant doucement sur l'épaule. Mais pourquoi dites-vous donc que vous étiez jaloux ? . . .
Elle s'arrêta, voyant que Lucien écoutait.
— Vous étiez jaloux, reprit-elle, pensant que mon frère aurait l'héritage ?
— Oui, oui, c'est cela, dit Octave, c'était un mauvais sentiment que j'abjure et dont me voilà bien guéri.
V — A la bonne heure I dit Lucien. Je voyais bien ça, ^moi, hier. Aussi je ne vous aimais pas ; mais, puisque te voilà bon garçon ce matin. ...
— Tu me pardonnes ? répondit Octave en le mettant à cheval sur son genou et en lui laissant caresser ses épaulettes et sa moustache. Allons, soyons amis! Veux-tu venir à la guerre avec moi ?
— Un peu plus tard, je ne dis pas ; mais, à présent, tu vois bien qu'il faut que je reste avec mon papa pour l'aider à hériter.
— Ah! ah! tu crois donc qu'il héritera? Tu en es sûr, peut-être ?
— Oui, j'en suis sûr ! répondit Lucien avec un sérieux imperturbable.
— Voyez les enfants ! dit Corisande en riant, ça ne doute de rien. Mais comment est-ce que ton père ouvrirait le fameux coffre, puisqu'il ne retournera pas au château ?
— Je te dis qu'il y retournera! reprit Lucien en s'animant ; il y retournera, parce que je lui dirai qu'il le faut. Et tu sais bien que le père m'écoute !
— Quand tu ne dis pas de sottises ! et voilà que tu en dis. Tu parles pour parler! Tu ferais mieux de mener ton cousin faiise un tour de promenade pendant que je lèverai le couvert, ^jk.
Octave eût préféré rester ; mais il craignit de gêner Corisande, et il suivit Lucien, qui lui proposait de venlçaveclui
A lever la nasge. '^Hj^^^j^
— Ça vous amusera, disait l'enfant, d'emporter un plat de poisson pour notre cousine Hortense. '^'IjC^
— Emporter? Non, répondit Octave, ça ne m'amui^ait . pas du tout. Mais je veux bien voir si tj a prise est bon ne. ^
'*^ ^ La nasse était vide; mais, en rftvgnnhft Un t^arififts étaient pleines d'écrevisses.V^ucicQ en remplit- le tablier de sa petite sœur, toute en babillant avec Octave, ^^i^^
' — N'est-ce pas, lui disait-il, que c'est bien plus ]ôli ici qu'au château de Germandre? Ça n'est pas dans leur grand jardin ratissé qu'on voit des fleurs comme ça et de l'eau- qui fait du bruit, et des t^firavisaft a ts^j\t nu^on en v eut!
— Ma foi, tu n'as pas tort ! répondit Octave. Sais-tu . . . savez-vous, continua-t-il en voyant arriver
Corisande, qui avait fini sorjaiMMaent, que j'ai été fort
mal élevé, nioi, c'est-à-dire pa^Ievédu tout, et qu'avec vos
airs de paysans vous m'en rfîBaontreriezsur bien des points ?
\— L^^tit a bonne envie d'apprendre, répondit Corisande,
et fesDère doit êt^ savant ; car, aussitôt qu'il a un momenfc^
. ' il est iSurré dans les livres. Mais, moi, je ne sais rien âB?N
(. rien. Je n'ai jamais ^ le temps ( Ty mord re. ^
— Vous savez beaucoup, au contraire, ma belle tante. Je ^^ parie que vous savez sur le bout du doigt mille choses que ^ j'ignore I
— Oui-da ! je gage que non !
— D'abord, vous savez le ménage, la couture. . . .
Xaii
— Oh ! oui ! et faire un peu de cuisine, et tricoter des bas, couper des chemises et même des robes. -^ Lyous le prenez pomme oa, je suis assez savante pour une fille de campagne.
— Et la culture des terres ? Je parie que vous savez gouverner un jardin,, un^j^^^cour, et même un champ et un pré ? -^^C^S^
— Comment ne le saui^ais-je point? Je connais aussi l'emménagement d'un moulin, la gouverne d'un bois, quand et comment il faut planter, couper, semer, cueillir tout ce qui pousse sur nos terres. Si je ne le savais pas, c'est que je serais aveugle ou paresseuse.
— Et, comme vous êtes active et clairvoyante, comme vous avez été élevée dans des idées sages et que votre chef de famille est un homme instruit, il en résulte que, si vous aviez une grande terre à régir et une grande maison à administrer, vous seriez mille fois plus savante et plus habile qu'une demoiselle élevée dans le monde, sachant danser, jouer du piano, et se coiffer à la grecque ou à la romaine. Vous n'avez pas connu votre grand'mère du côté paternel ?
— Celle dont on m'a donné le nom ? Nenni ! je n'étais pas née quand elle est morte ; mais on dit que son portrait est là-bas, chez le défunt marquis, et d'aucuns m'ont dit qu'il me ressemblait un peu.
— Il vous ressemble tellement, que je me demande si elle ne revit pas en vous ; car elle avait été élevée comme vous, et, comme vous, elle était au-dessus de toutes les femmes du pays, dans son temps.
— Mais, moi, je ne suis au-dessus de personne. Vous vous moquez, mon cousin !
— Je ne me moque pas, je vois en vous une personne qui ne ressemble à aucune autre, et pour laquelle je sens une estime et un respect qui ne me permettraient pas de railler.
C'est l'absence de passion, c'est la force tranquille qui donnaient à Corisande un ascendant subit et comme un
empire mystérieux sur son esprit incertain et frondeur. Elle était la seule femme qui eût pu lui donner du bonheur, parce qu'elle était la seule femme qui eût pu, grâce à son jugement sain et à son humeur patiente, ne pas s'irriter des défauts d'un époux capricieux, attendre la guérison de sa maladie morale, y contribuer par la douceur et ne pas se trouver itfalheureuse avec lui. ^
LA FAMILLK DE 6BBMANDBB.
I Quelque disposé que l'on soit à se convertir, on ne se
\ régénère pas en une heure, et Octave, bien que persuadé du yr raisonnement qu'il venait de faire, sentit quelque dépit de j la froideur de sa cousine.
^ -^-^ans rien^-chercher ni préméditer, il retrouva la merveilleuse facilité qu'il avait pour taquiBer et i^iuUéter, quand il se sentait inquiet lui-même, et, profitant du moment où les enfants portaient leurs écrevisses à la maison :
— Vous me demandiez, dit-il à Corisande, pourquoi^^liier, j'étais très jaloux de votre-fi:^^. N'avez-vous pas remarqué
■,^■^11 - ^qu'il allai tfQEfr imprudemmeiit''5Hï:jaes brisées ?
— Je ne vous enteii3s point, répuxidit mademoiselle d( Grermandre.
. ' — Vou sjaites semblant, ma respectable tante I vous avez bien vu que le chevalier devenait amoureux de notre cousine Hortense, tellement amoureux, qu'il n'avait pas la force de
'^ le cacher. ^"
-y — Que me dites-vous là? s'écria Corisande stupéfaite. ^ Allons, c'est encore une fantaisie qui vous prend. \
— Un accès ? Vous me croyez fou I ^•"'"'iK'
— Je vous crois bien Cfeer en idées et en parlés quan< vous vous y^inettezT Sonj;ez-vous à ce que vous dites? Mon frère est veuf depuis si j^eu de temps,
— Combien? Voyons!
— Huit ans. Ma belle-sœur\ est morte en mettant la petite au monde,
— Eh bien, huit ans, ça commeilce à compter. Son deuil est fini. \
— H l'a tant aimée, sa pauvre feri^me!
— Raison de plus pour en aimer une autre. Un homme ardent ne peut pas se passer longtemps d'aimer.
— Vous prenez mon frère pour une tête en feu! vous ne le connaissez pas.
— Je le connais mieux que vous. Il suffit d'avoir vu ses yeux se fixer malgré lui sur madame de Sévigny pour être bien sûr qu'il y pense et qu'il y pensera longtemps.
— Longtemps ! toujours peut-être ! Vous croyez ça, vous ? Il y avait plus d'inquiétude que de dénégation dans les
interrogations de Corisande. Octave vit qu'il avait touché juste. Il ajouta :
— Madame de Sévigny est enthousiaste aussi ; ^"g q^^z fi fi YO"*^ ^^ apercevoir.
— ^11fi-"^'"'^**-^yiU^ fip^ h TnaJTii Tf^prit Corisande. C'est une femme qu'on peut bien aimer à première vue.
— Alors vous ne vous étonnez pas de ma jalousie ?
— Vous m'avez dit que vous ne l'aimiez plus,
— Je vous ai dit que je n'étais sûr de rien quant à mes sentiments pour elle. Par moments, je me crois guéri, et,
( tout d'un coup, je'me sens furieux d'avoir un rival. f — Ah! vous allez donc recommencer? vous voulez me
faire de la peine ?
— Et vous allez me haïr, me maudire ... ou tout au moins me bouder? Eh bien, j'aime mieux ça que vos grands airs d'indifférence.
— Je ne suis point indifférente pour vous. Je vous ai donné mon amitié sans vous connaître, ayant vu en vous un bon mouvement et beaucoup d'esprit. Si vous n'êtes pas un homme raisonnable, si vous ne pouvez pas dire : '' Voilà comme je pense et comme je veux me comporter," je penserai que c'est bien dom ^Qf;^, <^^î^ ferai en sorte que mon frère ■fie revole jamais madame Hortense, afin qu'il n'y ait point de fâcherie entre vous rion-g^ à an^ s^ij*^^
Octave, voulant prolonger Tangoiii^^e sa cousine, ne répondit pas. Il s'était assis près d'elle sur un rocher et
e, qu'elle se prît /s/^
feignait de jouer avec sa moustache d'un air distrait, attendant que Corisande le suppliât plus tendrement.
Mais Corisande s e taisait ^ jissi. Elle avait été surprise par une idée nouvelle, et elle était absorbée dans ses réflexions. Etait-il possible que madame de Sévigny et le ""^^^ chevalier fussent jamais mariés ensemble? n'était-elle pas trop jeune pour lui ? n'était-il pas trop pauvre pour elle ?
Hortense avait charmé Corisande et elle l'aimait, surtout V^ depuis qu'elle la sentait aimée^ de son frère ; car elle s'en apercevait ag^ Qûppf^ Un ât©t d'Octave avait ravivé et rassemblé ses souvenirs de la veille. " Ce mot lui expliquait ^"i^ ç;^ tout ce qui l'avait frappée, tout ce qu'elle n'a ' vaguement pressentir.
Elle était si bien envahie par cette pensée, ^ ^
à l'exprimer tout haut.
— Mon Dieu! dit-elle parlant aussi bien à Octave qu'à elle-même, mon frère va donc être malheureux, à présent ? Il s'ennuiera dans sa maison, et le bonheur qu'il souhaiterait, on ne pourra pas le lui donner? Non! ça n'est pas comme vous dites! Il a trop de raison, il aime trop ses enfants.
—Il y a un remède au chagrin que vous craignez, dit Octave, c'est que j'épouse Hortense.
— Mais, si elle ne veut pas de vous? . . .
—Vous m'avez appris le moyen de me faire aimer. Je
serai cha^n;fc^t3efiJBller- (yy^^^^^^
—Et vous pensez que ça guérftfeit mon frère, de vous
savoir heureux à sa place ? Moi, je crois qu'il serait mieux
à vous comme à moi de les laisser s'aimer.
—Ce serait très-beau de notre part, assurément; car je
jouerais un rôle ridicule, et, quant à vous, il n'est pas sûr
que votre vie de famille ne fût pas troublée par un si grand
changement.
— Je ne pense point à moi. Tout me conviendra si mon
Yj< frère est heureux^
reux.!
— Mais je pense à moi, s'il vous plaît, et je me demande ce qui m ^eyiendr a de mon sacrifice.
— L'amm^eOlïtres.
— Les autres, les autres ! Si je ne me soucie que de vous, par hasard !
— Oh! souciez- vous de moi, je ne demande pas mieux, dit Corisande en souriant avec simplicité ; vous aurez mon estime très grande.
— Eien que votre.,estime ? L'amitié que vous venez de me retirer ne reviendra pas ? ""*'*'****—
— Elle est toute l'ëvenuë' Sî vous voulez aimer mon frère comme je Paime.
— Savez-vous que j'en deviens jaloux, de votre frère? Corisande vit clairement, au ton et à la physionomie
^/ d'Octave, que la fantasque j gune homme se remettait à lui s faire la cour. Elle fut blessée de cette ,^|^£Ê^éçhante et puérile qui avait la vie ou le bonheur d^im frère pour enjeiî.-— *^' /
^- 4- Tenez ! lui dit-elle en se levant et en lui frappant sur le coêiît"tiie#' une rusticité toute tnaternelle, rmii ji'iTfin pointjj^ça, pauvre garçon! l'esprit voua rendra bSte et l'ennui vous tuera. M'est avis que voilà bien des par perdues, et que je ferais mieux d'aller préparer le dîner < mon frère, qui va sûrement rentrer. Si vous lui voulez^ chercher querelle, je ne vous en empêche pas. Il est bon pour vous répondre, et j'ai honte de vous avoir demandé , grâce pour lui.
Corisande s'éloigna ; mais elle n'était pas si brave pour son frère qu'elle voulait le faire croire. Elle disparut dans les buissons, fit un détour et revint sans bruit regarder à ^ — la <i lérobée gy ^îllft ^ppip faisSit Octave après une^ païëîlte-^p^.,..^^ semonce. /V^
Chose étrange, Octave pleu/ait dwnme un enfant. Tout ce qu'il avait de bonté et de loyauté dans l'âme se réveillait devant cette condamnation sévère, plus motivée par sa folle
humeur que méritée par son vrai caractère. Il sentit en ce moment qu'il aimait Corisande d'une affection très vraie, et, honteux des sanglots qui l'oppressaient, il se mit à marcher avec fureur le long du petit lac.
Corisande le perdit de vue et regagna la maison, contente de voir qu'il avait du coeur, certaine qu'il se repentait sincèrement d'une mauvaise pensée, mais ne voulant pas croire qu'elle fut aimée si sincèrement, et jugeant, dans tous les cas, qu'il ne fallait pas consoler et rassurer trop vite un enfant si terrible. >A*'^^^^^*^''^*<--^^^^
Elle eût été moins ferme si elle eut pu pressentir la vivacité des impressions de ce malheureux jeune homme. Octave sentait son malheur, et, par moments, désespérant de s'en corriger, il avait par grands accès le dégoût de la vie.
Il s'enfonça sous l'ombrage de ces vieux arbres qui fer- / yiaîonf, f]>]iTiQ v^'ijjfi ^TT îpénét rable l'accès au soleil. Le sentier qu'il suivait devenait de plus en plus hafrudë". Bientôt J il se trouva sur une étroite chaussée entre deux lacs.
Ne voulant pas revenir sur ses pas, et le sentier s'effaçant
, sous l'herbe vaseuse, il vit quelques pierres qui promettaient
' '^ une issue et sauta de l'une à l'autre ; mai^Udut s'arrêter.
Une trop grande distance le séparait de la dernière, et un
élanjBâLxénssi pouvait le préciprter dans un réseaj^ inex-
- i . - tricable de plantes aquatiques. ^'O^^ *■' • ^ f , /
^;7 II fallait se retourner ptnw roj^inm arrière. Il s'aper-
çut alors que cela était très difiBlcile et même périlleux, la
roche qui le portait étant fort étroite et enduite de cette
verdure gélatineuse qui fait glisser si traîtreusement.
— Où me suis-je fourré ? se dit-il en prenant ses mesures pour ne pas tomber.
Et, comme il avait éprouvé un instant de crainte, il voulut s'en punir en bravant du regard l'espèce d'abîme, délicieux d'aspect, mais très inquiétant de profondeur, où ilse trou- •
\ vait engagé. ^^^r ^^
t^/Aûs la
L'anxiété se dissipa vit^/lfcis la tristesse le gagna; ui
tristesse ionique et morne, plus pénible que contre lui-même.
Vraiment, pensait-il, tout ici suinteja^çensée du suiciâ En se laissant aller à un peu dé vertige, on serait vitj et enterré.
Il plongea un œil égaré vers une petite diguà d'arbres
j^jés et de terres amoncelées par les dernières ino^ations,
et il en vit sortir, sur un bat elet, le chevalier de Germandre.
A peine rentré, le cûevaller avait appris de sa sœur, qui commençait à s'inquiéter de ne pas voir reparaître Octave, que celui-ci était venu pour leur rendre visite, et, pressée de questions, Corisande, ne sachant point mantir, lui aTait brièvement tout raconté. ^ ryi^^''^''<^^^-A>^-M y
— Ce jeune homme est f<jn! dit le chevalier en levant 4es épaules ; mais tu me dis que tu l'as sérieusement grondé de ' ses menaces contre moi et qu'il en a pleuré ? Il n'est donc pas méchant, et il faut le^ésabuser sans se courrouces contre lui. D'ailleurs, il est notre hôte et tu as eu tort de^ ne pas lui envoyer plus tôt Lucien pour le ramener à maison. Je vas le chercher ; j'espère bien qu'il n'osera pas m'entreteniï-dÊa-fipttises qu'il t'a débitées à propos de notre cousine Hôrtense; mais, s'il le fait, je te promets de lui répondre avec d oucej ir et d'être sage pour deux,
— Mais que lui direz-vous pour éviter cette querelle que je crains toujours ?
— Je lui dirai que j'altrentohuiHins, que je suis pauvre et que je ne compte jamais rencontrer l'occasion de revoir madame de Sévigny.
— Pourrez-vous lui jurer, reprit Corisande s'efEorçant de lire dans les yeux de son frère, que vous n'avez point l'idée de vous remarier ?
— Parfaitement ! reprit le chevalier avec plus de vivacité -qu'il n'était nécessaire; car, si j'avais une pareille idée, je
la chasserais comme il me convient de le faire. Reste là, amuse la petite pour qu'elle ne me suive pas. Tu dis que
LA FAMILLE DE GBRMANDRE. ' c^ -88,
tu as vu ce beau capitaine s'en aller du côté des écluses ? J'y vas bien vite !
Corisande, voyant son frère très calme, ne s'inquiéta pas
davantage, et alla avec Margot s'assurer que Lucien soignait bien la jjrise.
m» Le cnevalîfer ne chercha pas longtemps Octave. Il vit la / trace que ses petits talons de botte avaient laissée sur le sable, et bientôt il l'aperçut au bout de la chaussée, où il s'éfait imprudemment aventuré. Il détacha vite sa nacelle de pêche et se hâta d'aller délivrer son hôte, tout en lui criant de l'attendre et de ne pas bouger.
Octave fut très honteux quand il reconnut la personne qui venait l'arracher à un péril plus sérieux qu'il ne l'imaginait. Ses idées de suicide, comparées à la sérénité d'un homme beaucoup plus éprouvé que lui par la destinée, lui parurent lâches. Son premier mouvement fut donc de donner un air riant et ouvert à sa physiono mie bo atflyersée ; il ' n'eut pas le temps de se demander si le chevalier, averti par sa sœur, venait lui porter secours ou lm„.d£aignder
Il vit bientôt que, si Corisande avait parlé, elle n'avait pas tout dit ; car le chevalier n'avait rien d'hostile dans les manières.
— Vous aviez entrepris là, lui dit celui-ci en le faisant entrer dans la barque, une singulière promenade ! C'est un endroit où l'on prendrait un bain fort désagréable.
— J'avais une idée sotte, mais une idée fixe, répondit Octave, qui redoutait beaucoup^ de laisser pressentir son
j- exaltation. Je voulais trouver l'issue de ce labyrinthe ' aquatique. C'est fort mystérieux, votre propriété, mon cousin ! Est-ce que ça va très loin comme ça ?
— Assez loin, dit le chevalier; mais, si vous voulez \ débarquer à l'autre bout, prenez l'autre perche, et, à nous
deux, nous en sortirons dans dix minutes. Hé! ne vous penchez pas tant, ne cherchez pas le fond I II y a au moins
trente pieds par ici. Occupez-vous seulement d'éviter les chocs du rivage ; je vais diriger ma pi^gjjôg;^^-
II fit tourne* la barque, qui, entramée par un courant insensible, descendit mollement et lentement vers Pécjuse. Ils avaient déposé leurs perches et s'étaient assis vis-à-vis l'un de l'autre, chacun s'attendant à une explication qu'aucun d'eux ne se sentait disposé à prov oquer. Octave voyait bien que sa visite inattendue était] une sorte d'extravagance s'il n'y donnait un prétexte ; mais il eût fallu savoir comment mademoiselle de Germandra l'avait présentée à son frère. De son côté, le chevalier yoy ait en savoir assez pour ne devoir paraître s'étonner de\rien, el, n'ayauL ÏWli k "confesser,! fîen à expliquer, il se tenait prêt à répondre doucemeni à une investigation quelcoiMue.
La situation devenait délicate, et là silence, en se prolongeant, semblait la rendre insoluble, lOTsque le jeune capitaine, se voVant à bout d'expMients préjmrés en pure perte, se décida à une ouverture haroie et sincèi
-^ Mon cousinXdit Octave tout d'un coup, je parie que vous vous demande^ ce que je suis venu faire chez vous, ne vous connaissant que depuis hier et n'étant peut-être pas destiné à vous revoir jamais ? Eh bien, j'ai beaucoup hésité à vous le dire, et je vas /.m'en confesser. J'ai été fort impertinent hier avec vous. 4fe vous avais pria fin gripp a à ce point d'inquiéter votre excellente et charmante sœur ; je ne sais si elle vous l'a dit.
Le chevalier fit un signe affirmatif, et Octave continua : — Eh bien, je me suis reproché mon attitude ridicule et mes paroles dépourvues de sens. J'ai mal dormi! Ce matin, j'ai enfourché mon cheval sans avoir de parti pris. J'ai continué d'avancer sans être décidé à arriver. Une fois arrivé, j'ai rôdé autour de votre maison sans savoir si je prendrais sur moi d'y frapper. Votre chien m'a flairé, vos enfants m'ont aperçu, votre sœur m'a fait déjeuner. J'ai causé avec elle, et, tout repentant que j'étais de ma conduite envers vous, j'ai recommencé de m'emporter contre vous. Elle eût dû me chasser; elle a fait pis: elljS m'a tourné le ^os en me^disant qu'elle ^y9U| |ai^s^r^it désoVm^ia , - J me rembarrer. J'ai "eu tant de ch^riri,que les yeux m'en imisentT Oui, le diable m'emporte! j'ai pleuré comme un imbécile d'avoir affligé et offensé une parente pour qui je me sentais le cœur d'un frère. Vous voilà, vous venez à moi ; si c'est pour me donner une leçon, je vous déclare que^ l'ayant bien méritée, me voilà prêt à la recevoir, le sabre à ^^ la main, comme il convient à deux militaires; ou votre main dans la mienne, comme il convient à deux proches parents qui étaient peut-être nés pour s'aimer.
— J'accepte la dernière solution et ses conséquences, c'est-à-dire Pamitié de famille au e^vous inr oQuez. répondit le chevalier en prenant la main d'Octave. Je ne suis plus un jeune hom me pour^ip ^wïftammer à propos d'une parole légère^; ]e ne suis même plus un jeune père, et, voyant en vous un neveu plutôt qu'un cousin, je n'affecterai pas un
r dépit que je n'éprouve pas. D'ailleurs, vous vous repentez d'une prévention injuste, vous veniez précisément pour la réparer, vous avez regretté un nouvel emportement. . . . Oublions tout cela. Dînez avec nous, et vous repartirez ce soir, d la fraîche,^ comme nous disons ici.
} — Et vous ne me demandez pas, reprit Octave, le motif
^^ de ma prévention ?
^\ Le chevalier se troubla un peu, hésita, se remit, et reponv^ dit avec une certaine autorité qui repoussait un plus ample y ÇjxdoTmé : ^^
— Les préventions ne s'expliquent pas I
Octave sentit ce qu'il y avait de souffrance sous cette réserve. Il avait à cœur de désarmer Corisande et de justifier Hortense des doutes amers que la jalousie d'un prétendant pouvait faire naître chez le chevalier.
— Vous ne voulez pas savoir, je le vois, dit-il ; mais, moi, je veux tout dire. Sachez donc que je me figurais pouvoir aspirer à la main d'une femme qui ne m'a jamais encouragé, et que j'ai ouvert les yeux sur mon absurdité. Cette femme ne m'aime point, elle a bien raison. Je la respecte, elle le mérite à tous égards ; mais je n'ai ni droits ni prétentions sur elle. J'ai tout dit, je le jure sur l'honneur !
— Je n'ai rien à vous répondre, répondit le chevalier con^ traint et froid: ce que vous m'apprenez là ne me regarde pas.
— N'était-ce pas mon devoir de vous le dire? Reconnaissez, au moins, que ce n'est pas un mauvais sentiment qui me porte à le faire :
— Je le reconnais, dit le chevalier avec la même gravité ;
LA FAMIIXÏLÇE^GEEMANDJey. 87
mais reconnaissez aussi que je suis tout à fait en dehors de la question qui s'a^te entre cette dame et vous.
— Je peux parler maintenant avec sang-froid de cette question qui vous paraît si délicate. Vous y étiez mêlé malgré vous, puisque j'étais jaloux de vous !
— Mais . . . vous avouez bien que c'était une rêverie insensée, pasafîZrmoi le mot ! *
— Je vous le passe, à présent que j'en suis revenu.
— Il n'y a pasTbngtemps, mon cousin ! et cela pourrai; / vous reprendre. Voulez-vous me promettre ? . . . Moà/> Dieu ! je ne voudrais pas vous sembler pédant, et le mieux/ A^ serait de rire avec vous de cettu/feKîilitéyque vous avez de »
^ous monter laJiêtj^ . '. . ' ^'"'^ï^/tH/kug.xp^
<^ — Je n'en ris pas toujoiirs, j'en pleure quelque-fois !
— Alors . . . vous êtes un très bon jeune homme à coup^ sûr ... un peu original ! Je vous aimerai comme vous'?
êtes: Il faut pourtant que vous ne reveniez pas sur le suj de tout à l'heure. Il ne me semble pas convenable de parler de notre parente comme d'un objet que nous nous dis- \ putons. Je ne puis avoir pour elle que des sentiments de j profond respect et beaucoup de reconnaissance pour l'intérêt qu'elle a témoigné à mes enf antsj^^Et, quant à vous, mon cousin, quelque m^tif que vous puissiez avoir d'espérer sa main, je crois qu'il\ut mieux valu n'en faire l'aveu à personne, et ne pas prendr^pour confidente une jeune fille sans expérience comme ma soeh^ ... Je sais qu'elle a provoqué cette confidence à bonnes n^tentions, et qu'elle s'imaginait par là coejurer^ l'imminence a^ln désaccord entre vous et moi. Toïflrtïekr s'est enctaîné ui^peu fatalement peut-être: j'accepte ce qui est accompli; mais insister ne serait pas raisonnable. N'est-ce pasi votre avis
— Cîest mon avis, si vous renoncez à\roire que j'espère la main d'Hortense: car je ne peux pasNçous laisser une ' pareille erreur dans l'esprit. \
•Eh! qu'importe ce que je pense de tou^Wa? s'écria
ie chevalier en affectant un sourire qui cachait mal un trouble insurmontable ; vous pensez bien que je ne bavarderai pas sur c ^chapitre ; je ne vois personne ... et je ne suis pas né bavard, mol ! Allons, nous voici arrivés ; vous dînerez avec nous, n'est-il pas vrai ? V' — Eh bien, non ! dit Octave ; cela m'est impossible.
— Impossible tout de bon ?
— Vous allez en être juge ! Dites-moi, mon cousin, estce bien déddé quis^^rog? ne j^iendrez pas demain au châ-
— C'est bien décidé.^^"^^
— Alors . . . nous ne nous reverrons peut-être jamais ; car mon congé finit dans peu de jours, juste le temps nécessaire pour que je rejoigne mon régiment, qui, je l'espère, ne restera pas longtemps^anjâ^?eatrer en campagiîj^i^__Que j'y
r rencontre le/CoukJLfoMu pour moi pu que. je traîne encore dix ans c^ui^qiii me lie à une dépfîûàa5&e aiwit je suis 'las, il est bien probable que, si nous nous retrouvons quelque jour, j'aurai alors la moustache grise et le cœur desséché. " a^eu, sinon/
]e veux vous !e tout entièreTT. ." Ne vous en alarmez pa Je vas vous quitter ici. Je ne veux pas rer "dans votre maison. Je ne reverrai pas Corisande !
— Corisande ? Pourquoi ?
— Parce que j'aime Corisande !
— Vous ! ma sœur ? s'écria le chevalier, dont la figura rit une expression menaçante.
Hier, reprit Octave avec feu, je croyais aimer Hortense ; aujourd'hui, je sais qu'elle vous aime. . . .
— Ah ! taisez-vous, monsieur ! ' •
— Pourquoi ça ? Elle vous aime saintement, fraternellement, et sans que je l'estime moins pour cela. Tout au
r\ Eh bien du moins
mon
i, au moment de vous dite tm.
is^iasolu sousf certain rapport.
contraire, si elle avait le cou^ la tiendrais pour une femme
de suivre son instinct, je plus qu'aucune autre
de son monae ; mais, sur ce point, c'est à moi de dire comme vous tout à l'heure : Ceci ne me regarde pas. jJen'y re-
vîp.TiHraî plus^i à moins qu'elle ne me demande consei l, au< cas je l ui dirai que vous êtes le seul homme ^àgDJbU
^w^ûtÊjxdfiz-vous ? Je ne raille ni ne divague, et, depuis deux heures, j'ai vu parfaitement clair en moi-même. Ce n'est pas du tout pour parler d'Hortense <liiG-^K^aifi venu ici, c'était pour revoir votre sœur et pour effacerlS' fc^u^aise impression que je lui avais laissée; et, quand elle m'a ' reproché mes défauts, ce n'est pas la confiance d'Hortense c'est l'estime de Corisande que j'ai pleurée jusqu'à en avoir le cœur brisé. . . . Vous dirai-je tout ? Oui, j^veux tout vous dire! Quand vous êtes venu me cherenVf tout à l'heure, j'avais la tête perdue et ma vie ne tenait Nau'à un fil. — Ce n'est pas de la passion, non ; je ne sais pasYÎnier, -«<nl est probable que la femme qui m'appartiendra nà sera point heureuse. J'ai trop souffert pour être bon. IlYaut ^ donc que j'oublie Corisande et que je la f^cite en moimême du pp.n de p.fl.fl f]hi^ft11ft fait dft mnij mstiT^il est b\en certain qu'elle m'a ré^lé un côté de moi-même qui vait mieux que je ne pensaisy Une femme comme elle, si sag si douce, si dévouée et siXferme eût pu faire le miracle me guérir. Mais je ne peijx pas aspirer à elle. Je\ ne poi^ sède rien, je n'ai aucune dek aptitudes, aucune des èonnaisA sauces qui conviendraient à la vie des champs, ek si je^ quittais l'état militaire, je ne pourrais en embrasser aucun autre. Je serais donc un suDgroît, et un surcroît fâcheux, méprisable peut-être dans uneV^mille laborîtMise et g^ée comme la vôtre. Donc, je m'en va^ien vite pour ne jamais revenir ... à moins que, devenu vieifcx . . . et général ... ci jusque-là votre sœur persiste à ne pas sesmarier, — qui sait ? Le temps des vaines amours passé, je 9^ai peut-être un excellent homme, capable d'une amitié seneuse et digne? ^ d'une affection durable. Adieu, mon cousin IVne dites rien^^ de tout cela à Corisande. Elle me mépriserait dWtant plus. ^
Dites-lui seulement mon repentir, et qu'elle pense à moi quelquefois dans ses prières. Adieu !
Octave serra avec force la main du chevalier et s'enfuit avant que celui-ci fut revenu de sa surprise. Mais, une minute après, Octave revint sur ses pas :
— Attendez pourtant, dit-il : une idée ! — la plus folle de toutes ! si j'héritais demain, par hasard ? Eh bien, alors, si demain j'étais riche, je quitterais l'état militaire et je vous demanderais la permission de revenir vous voir.^^X
— Octave, mon cher enfant . . . adieu ! Oui, adieu ! Voit le chevalier attendri, gagné, mais ne voulant pas céder à son émotion. (2^</a<AJ?
Il sentait que ce jeune homme était sous l'empire d'une conviction peut-être passagère, mais naïve et généreuse. Il le serra dans ses bras et ajouta :
— Partez ! partez ! il ne faut pas que ma sœur sache un mot de tout cela !
— Vous lui laisserez croire que je suis épris d'Hortense ?
— Cela vaut mieux ainsi. Allons, ne^JaiUMsez point. Partez ! ■V€-4^4nDe*i^
Octave alla retrouver ses chevaux et repartit avec la/wrea d'une charge de cavalerie.
— C'est un charmant garçon, un excellent enfant, dit le chevalier à sa sœur lorsqu'elle Tinterrogea. Il a une tête bien exaltée avec son air moqueur, qui croirait cela ? Mais le cflBijr est bon et les instincts sont nobles. Nous nous
^ *^ sommes ombrasses. Es-tu tranquille à présent ?
X— — Oui, sahs doute. Mais pourquoi est-ce qu'il est parti
S^ sans me dire aÎHeu ?
^ — Tu regretteXde ne pas avoir reçu ses adieux ? dit le
C chevalier en attachant sur elle un regard pénétrant dont il
^ sut voiler l'inquiétude.
^ "^tlorisande pourtant \ie s'y trompa point. Quoiqu'elle fût
TTv de ces âmes rares qui selçiblent destinées à planer au-dessus
/ des orages de la vie, ellëvavait de la finesse, autant qu'une
LA PAMiLIiB DE GBRMANDRB. ôl
autre femme. Elle avait, après une secrète hésitation intérieure, résultat de sa modestie, compris les dernières paroles d'Octave. Sa visite, QQîLjnaporteiment, ses larmes, lui étaient dès lors expliqués assez claireàtSQt. Elle ne savait encore si elle devait s'offenser d'une amll^^i vive. Le chevalier, en lui faisant l'éloge d'Octave, rassuraïtK^a fierté et donnait à sa dignité alarmée une réelle satisfac^ tion. En le voyant l'examiner à la dérobée avec une certaine anxiété, elle devina qu'Octave avait ouvert son âme sans réserve, et, voulant savoir comment il s'était exprimé, elle demanda à son frère pourquoi il la regardait ainsi. /!5n
— Je ne te regardais pas du tout, répondit le chevalier jV^ je pensais à autre chose. '
— Point ! reprit Corisande. Ce n'est pas vous qui pouvez nje^JjjgûÊ^J^^^jgg^sur vos idées. Parlez-moi franchement, je n'ai pas de secrets pour vous.
— Des secrets! je l'espère bien! Est-ce que tu peux avoir des secrets, toi ?
— Si j'en avais, vous le sauriez. N'en ayez donc pas avec moi. Eacontez-moi de quelle façon Octave vous a parlé de moi.
Le chevalier hésita ; puis, saisi par un scrupule de délicatesse :
— Sœur, dit-il, ce jeune homme te trouve aimable, plus aimable que celle qu'il aimait ou croyait aimer hier. Il m'a dit qu'il était fâché de ne pouvoir t'offrir une existence quelconque, et qu'il n'était, d'ailleurs, pas sûr de pouvoir rendre une femme heureuse, même une femme qu'il aimerait beaucoup. Il est parti en disant qu'il ne voulait pas te revoir, mais que pourtant, s'il héritait demain, il reviendrait, moyennant ta permission et la mienne. Que pensestu de tout
— Je peJkse qu'il ne reviendra pas, parce qu'il n'héritera pas, et que, s'il héritait, vous ne le laisseriez pas revenir.
— Pourquoi, je te prie ?
— Parce que ce serait inutile. Je ne me veux point marier.
— Parce que tu veux te consacrer à mes enfants, je sais ça, et tu sais, toi^ que je n^entends pas de cette oreille. U n jour où tu rencd&treras un cœur pour le tien, j^ntends que tu ne te sacrifies pas.
— C'est bon, c'est bon, mon frère ; nous avons le temps d'y penser. Je n'ai point rencontré ce cœur-là.
Corisande était-elle bien sûre de ce qu'elle avançait? Elle parlait avec une tranquillité oui persua da soi/frère et qui la persuada elle-même.
Elle eut un peu de mélancolie intérieure en songeait l'isolement auquel elle s'était vouée ; mais elle réagit puis-^ samment contre elle-même en ne voulant s'occuper que de son frère.
Le chevalier, bien que sans espoir aucun de revoir Hor- \ tense, se sentait allégé d'une secrète amertume, Hortense ^ n'avait jamais aimé Octave, Octave 'ne"*sôngeârt plus à se faire aimer d'elle.
— Elle passera peut-être encore un an ou deux sans aimer personne, se disait l'homme de campagne, et, pendant ce temps-là, je guérirai, j'oublierai peut-être.
Corisande, fatiguée tous les soirs du travail incessant de la journée, avait coutume de s'endormir comme les enfants, c'est-à-dire aussitôt que sa tête avait touché l'oreiller. Ce soir-là, elle ne s'endormit pas si vite, et entendit son frère qui causait à voix basse dans son lit avec Lucien. Cela dura si longtemps, qu'elle s'en étonna. Elle se réveilla vtrs minuit, et vit le chevalier assis devant son buxg^ u et feuilletant avec ardeur ses vieux livres.
— N'êtes-vous point malade, que vous ne dormez pas? lui dit-elle. ""
— Et toi-même, répondit le chevalier, pourquoi t'éveillestu ? Je n'ai p ourtant p as fait de bruit !
Corisande se rendormit assez profondément. Quand elle
se leva, elle fut surprise de voir que le chevalier avait remis ses habits de la veille.
-^Ton père a donc été aux champs avec ses habits du dimanche ? dit-elle à Lucien, qui se levait aussi.
— Papa n'est point allé aux champs, répondit Lucien. Je ne l'ai pas entendu partir ; mais il m'a dit, hier au soir, qu'il retournerait de grand matin au château du grandoncle, et, tu vois, il y est retourné !
— Eh bien, comment donc ? avec la grise qui est quasi fourbue ?
— Non! il m'a dit qu'il emprunterait le grand poulain du meunier et qu'il irait à cheval.
— Allons donc ! Il a pris cette bête méchante qui n'a jamais voulu être montée et qui a tué le fils aîné du meunier ? Cours vite savoir si c'est vrai !
Pendant que Lucien courait, Corisande habillait la petite, et à tout événement, se préparait à partir aussi. Quand Lucien revint lui dire que le chevalier était parti au grand galop sur la bête enragée, elle fut prise d'un battement de cœur et devint pâle.^^"^
— Tu as mal fait de ne pas m'avertir de l'idée de ton père, dit-elle à l'enfant, qui commençait à s'alarmer aussi ; il y a longtemps qu'il n'a eu l'occas jon de f aire Ir fiavali ^r. et nous n'allons pas rester là tranquilles pendant qu'un accident peut l'arrêter en chemin. Viens, petit; viens, Margot; allons-nous-en du côté qu'il a pris, et nous marcherons le plus loin que nous pourrons, en deman^apt partout si on l'a vu passer et si le cheval paraissailap^i
Le chevalier était déjà loin. Il était parti avant le^ Il arriva au château juste au moment où l'on allait fermer les portes du laboratjri^pe^ Tous les héritiers y étaient réunis pour l'épreuve. / ^QC
Quand Hortem^^'^^^it paraître, l'œil ardent, le front baigné de sueur, avec ses bottes tachées du sang de sa monture et ses cheveux en désordre, essoufflé encore de lat
il\(pie
course désespérée qu'il venait de fournir /j^combattant tOu^urs de la. bride et de l'éperon les caprices d'une bête sauvage, elle eut peur de cet homme qu'elle s'était flattée d'oublier, et se crut dominée par une fatalité victorieuse.
Octave seul fit une exclamation de joie et courut serrer les deux mains du chevalier, tout en regardant si la porte n'allait pas se rouvrir derrière sande. - -
— Je suis venu seul, lui dit le chevalier Uon à la fois sévère et souriante.
— Mais vous êtes venu, c'est déjà beaucoup, reprit Octa^ L'espérance me revient, j'hériterai peut-être, et alors. . . ^
— Kg i^ous mçntqns ,p^ la tête ; il est bien probabl^qke personne né^éussira.
— Surtout si l'on ^continue à ne pas vouloir essayer.^ se passe.ici depuis deux heures quelque chose d'inouï. On prétend que le sphinx est un arsenal dont les entrailles vont
>i3ir la^mort sur les assistants, et i l a été même questi on Ûe s'enfuir en rase campagne, vu qu ^S^ suffit de souffler sur le coffret pour voir le manoEEaîfiJlî^r comme un décor d'opéra. /^ "^ /\/hJ^X4, yyjC^ <p [
— Cependant personne ne manque à l'appel ? *'\p
— Non; mais vous voyez que l'on se fourre dans le^Tencoignures, et qu'il y a des figures longues comme le braàjy^ même celle de notre charmante cousine Hortense. u^
— Croyez-vous donc à cette sotte rumeur ? dit le chevalier, j6qui s'était approché de madame de Sévigny et de sa mère ^ pour les saluer.
— Nous ne croyons à rien, répondit madame de Germandre devançant sa fille ; c'est vous dire que nous avons peur !
— Mais non, maman, dit Hortense, c'est vous qui avez peur ! moi, je ne crois pas à une chose aussi odieuse à supposer>
— Qui donc a fait courir ce bruit ? demanda le chevalier.
— Personne et tout le monde. L'abbé a commencé par
faire des questions qui ont semé Tépouvante. Maman a fait demander le valet de chambre qui s'intitule M. de Labrêche, et, devant le juge de paix ici présent, on Pa sommé de prêter serment et de dire toute la vérité. Il a juré ne rien savoir; par conséquent, il n'a pas pu jurer qu'il n'y eût aucun engin de destruction dans le sphinx. Cette conséquence si logique a redoublé l'effroi général, et nous voilà tous ici faisant la chose la plus ridicule qu'on puisse imar giner, mourant à la fois de peur et d'impatience, voulant et ne voulant pas, criant et riant tour à tour. Nous ressemblons à ui yhôpital de fou s, que vous en semble ?
V" En effet, une agitation bizarre régnait dans l'assemblée. Le notaire et le juge de paix, qui n'étaient point aptes à
^ hériter, ne voyaient pour eux que la chance d'être ensevelis * sous les décombres du château, et le greffier était pâle comme la mort. A eux trois, ils résistaient encore à l'impatience fiévreusetTOctave et de quelques autres non ^ moins hardis ; mais la plupart des prétendants bourdonnaient entre eux comme un essaim d'abeilles qui cherche à^^sg^oser et qui / ne se décide à rien.
Ces groupes noirs se divisaient, se rapprochaient, choisissaient une place, voulaient partir, voulaient rester. C'était une scène de confusion qui dura plus de deux heures. On mandait et on interrogeait tour à tour tous les gens du défunt, tous les ouvriers qui avaient travaillé pour lui. Aucun ne pouvait répondre ; mais tous, se voyant en scène et gravement consultés, se prenaient pour des personnages et rendaient compte de leur opinion personnelle. Les uns, ingénus et comiques, partageaient la terreur qui leur était suggérée ; les autres, non moins contents d'eux-mêmes que Labrêche, faisaient l'espidt fort ^ et dédaignaient l'idée du
L péril. L'assrfïrtîKe,^ tantôt rassurée, tantôt consternée, suivait les diverses fluctuations des interrogatoires, et le juge de paix mettait aux kroix la proposition d'attendre le résultat d'une enquête de|plusieur8 semaines.
■^, • l'tH ^ /^^ -
La majorité allait voter oui, lorsque le chevalier déclara qu'il voulait, pour son compte, ;s' en teniik^ la lettre du testament. ^^JLyLy L^J ^
— Je n*ai pas le temps de revenir ici, dit-il; je veux me ibarrasser d'une épreuve que je considère comme une
simple formalité, à l'effet de laisser le champ libre aux autres. Le testamentJorte que cette épreuve sera faite d'abord par les plus procEes parents ; je ne comprends pas, dès lors, l'i nquiétude duVplus grand nombre, puisque nous sommes ici trois ou quatraqui assumerons sur nous le danger de la première tentative. \ Il me semble que, si, comme je n'en doute pas, nous en soAons sai^s et saufs, tout le monde pourra être tranquille.
— Eh ! oui, certes, dit OAa/e, nous sommes' ici quatre de la première série : madameYde Sévigny, M. l'abbé de Germandre, M. le chevalier ecmpi. Kous demandons le tirage au sort. Quand ^nn t^r^rnjirFfiT ^iî amiTn^ In seconde et la troisième série agirjw; comuTL^LLlll lUUi' LLmbl^ra.