CHAPITRE III
Le pays des Arouet : La Gâtine, Saint-Loup.
« La Gâtine, écrit M. Bélisaire Ledain, au début de son ouvrage sur cette contrée (1), occupe le centre du Poitou et forme la partie intermédiaire qui reliait deux circonscriptions appelées jadis Haut et Bas Poitou, auxquelles on la rattachait indifféremment avant l'arrêt du Conseil du 26 avril 1670, qui déclara que la ville de Parthenay ferait partie du Haut Poitou et que le Thouet serait la ligne de démarcation entre ces deux portions de la province. Couverte de bois, de landes et de haies épaisses, coupée par de nombreux ravins ou accidents de terrain, cette contrée, malgré le déboisement qui s'y est opéré depuis un demi-siècle et qui se continue toujours, offre encore à l'œil du voyageur et de l'artiste l'aspect le plus pittoresque, et la nature, en certains lieux, s'y revêt de beautés inattendues. Une chaîne de collines formant le plateau de Gâtine, la traverse du sud-est au nord-ouest. De ces hauteurs descendent trois rivières : Le Thouet, la Sèvre-Nantaise, la Vendée et une multitude de petits cours d'eau qui sillonnent le pays dans tous les sens et contribuent beaucoup à la fertilité de ses pâturages.
« La Gâtine contenait environ soixante paroisses ; son étendue était à peu près de quinze lieues en longueur et de dix lieues en largeur. Afin de préciser le mieux possible ses limites assez mobiles et arbitraires sur certains points, traçons une ligne fictive commençant à Cramard près Ayron, point extrême de la Gâtine du côté de l'Orient. De Cramard, la ligne prend la direction de Cherves, Thénezay, Aubigny, la Maire, Gourgé, traverse le Thouet, gagne Amailloux, Clessé, la Chapelle-Saint-Laurent, Largeasse, la Chapelle- Ci) La Gâtine historique et monumentale. Parthenay, 1897.
Seguin, où elle rencontre la Sèvre-Nantaise. De ce point, la ligne enveloppe l'Absie, Saint-Paul-en-Gâtine, descend par le Busseau et la Chapelle-Thireuil vers l'Autise qu'elle atteint à Ardin. Elle enveloppe ensuite Béceleùf, va toucher la Se vre- Niortaise pour prendre le vieux château de Coudray-Salbart, puis, remontant par une courbe rapide vers Germon, elle se dirige vers Saint-Georges-de-Noiné, la forêt de la Saisine, Vautebis et Vasles, d'où elle rejoint promptement Cramard, son point de départ. Les cantons modernes de Thenezay, Parthenay, Secondigny, Champdeniers, Mazières, une partie de ceux de Saint-Loup, Moncoutant, Coulonges. Menigoute, représentent aujourd'hui le pays que nous venons de délimiter, et dont nous voulons dérouler les annales ».
Si la délimitation de M. Bélisaire Ledain est rigoureusement exacte au point de vue de l'histoire féodale, il semble qu'elle soit trop étroite au point de vue géographique. I existe en réalité un pays présentant partout les mêmes caractères que la Gâtine dont M. Ledain a tracé les contours, qui s'étend au nord jusqu'à Thouars, au sud jusqu'à Melle. On pourrait à quelques écarts près l'inscrire dans un triangle dont les trois sommets seraient Thouars, la Chateigneraye et Melle. Le plus grand côté de ce triangle donnerait une ligne Nord-Sud joignant Thouars à Melle, mesurant 85 kilomètres environ, bordée sur la moitié de sa longueur par le fossé du Thouet. Le côté du triangle orienté dans la direction sudouest, de Melle à la Chateigneraye compterait 70 kilomètres et laisserait Niort en dehors de la Gâtine à hauteur de sa partie médiane. De la Chateigneraye à Thouars le plus petit côté du triangle (55 kilomètres) prend l'orientation ouest-nord. La Gâtine ainsi comprise se compose de l'élection de Parthenay, de celle de Saint-Maixent et de partie des élections de Thouars, de Poitiers et de Niort. Elle renferme les deux villes importantes de Parthenay et de Saint-Maixent. Mais elle effleure également trois centres remarquables : Thouars, Bressuire etMelle.
Parmi les localités de second ordre se placent à l'ouest en allant du nord au sud : Airvault, Saint-Loup, Menigoute, La Mothe-Saint-Heraye. A l'ouest en remontant vers le nord : Coulonges sur l'Autize, Secondigny, Moncoutant et Argenton- Chateau.
Ce pays de Gâtine comprend ainsi la plus grande partie du
département des Deux-Sèvres. Massif granitique, à la végétation vigoureuse il tranche nettement sur les plaines calcaires qui l'entourent au nord, à Test et au sud. A l'ouest au contraire sa délimitation avec le Bocage est plus délicate et vaudrait qu'on l'établisse avec le plus grand soin.
Cette digression géographique n'est point inutile pour qui veut connaître le berceau des Arouet. Nous retrouverons au xviie siècle les enfants d'Helenus répandus dans toute la Gâtine : de Thouars, à la Chateigneraye, de Bressuire à la Mothe-Saint-Heraye. Toute cette région avait en effet la même culture, les mêmes productions, le même aspect, le même climat et les mêmes mœurs. Elle formait bien un pays à part, une petite patrie comme Ton dit aujourd'hui, dont les habitants se sentaient chez eux, à quelque coin de la région qu'ils s'installassent. L'exemple de la famille Arouet s'il est typique ne demeure point isolé. Les alliances étaient fréquentes entre Thouars, Airvault, Saint-Loup, Bressuire et la Chateigneraye : des déplacements temporaires ou définitifs résultaient de ces alliances et multipliaient encore les relations commerciales qui reliaient entre elles ces petites villes.
Or bien qu'au xvnfc siècle la Baronnie de Saint-Loup ou Fief-franc qui renfermait les paroisses de Saint-Loup, du Chillou et de Louin ait dépendu de la sénéchaussée et élection de Poitiers, elle était au siècle précédent rattachée à Parthenay (1). De plus les liens religieux qui l'englobaient dans le doyenné de Bressuire, partie lui-même du diocèse de la Rochelle l'attiraient encore du côté de la Gâtine.
De ce pays jadis impénétrable qui s'étendait du Thouet à la mer, la Gâtine formait l'avancée, le Thouet figurait le fossé, Saint-Loup s'étendait au bord du glacis. Quand les invasions s'étaient précipitées à travers ce vaste plateau qu'est le seuil du Poitou, seul passage ouvert du nord au sud entre le Massif Central et l'Océan, leurs derniers remous étaient venus effleurer les bords du Thouet. Les populations de Saint-Loup aux époques des grandes guerres n'avaient pas été foulées comme les habitants de la plaine, mais n'avaient partagé qu'en partie l'immunité que valait aux habitants du Bocage leur pays impraticable.
Les indigènes de Saint-Loup par leur situation frontière
(1) Dictionnaire topographique des Deux-Sèvres, par B. Ledain.
entre la plaine calcaire et le Bocage granitique participaient du caractère des deux races très différentes que sont les Bas- Poitevins et les Hauts Poitevins. On n'ignore pas l'influence du sol sur la mentalité de ceux qui l'occupent. Plus un pays est difficile d'accès, plus les champs sont entourés de haies et de fossés interdisant toute communication avec les héritages voisins, plus les habitants sont attachés à leurs traditions et respectueux de la propriété. Les populations de la plaine montrent un caractère volontiers frondeur : elles convoitent trop souvent d'augmenter par la fraude un héritage qu'une simple borne délimite. Les premiers voient leurs cultures éternellement enserrées dans le même cercle de verdure ; les seconds dans l'immense tapis qui s'étend sous leurs yeux distinguent les changements qu'apporte à la fortune de chacun le travail ou l'habileté. Les uns tiennent pour la tradition, les autres pour le progrès et l'empreinte est tellement forte qu'aujourd'hui encore la topographie du département des Deux-Sèvres délimite les opinions politiques de ses électeurs.
Saint-Loup par la nature de son sol appartient à la Gâtine, mais il est trop près de la plaine pourn'en pas subir l'influence. Et il serait curieux de la rechercher cette influence — encore accentuée par les deux alliances parisiennes du père et de l'aïeul — dans le caractère de Voltaire. Surtout si l'on compare le caractère du grand philosophe à celui de son frère Armand. Il arrive parfois dans les races qu'une ascendance souvent fort lointaine prédomine au physique ou au moral chez un individu au point de le rendre absolument différent de ses plus proches parents. Armand Arouet « fou de dévotion » au dire de son père (1) se rattache bien au type bas-poitevin. Si les deux frères Arouet étaient nés cinquante ans plus tard et avaient vécu en 1793 dans quelque gentilhommière des environs de Saint-Loup, on peut conjecturer qu'Armand serait parti le Sacré-Cœur sur la poitrine à la suite de la Rochejacquelein, tandis que Voltaire fut devenu conventionnel ou tout au moins administrateur de district et notable sans-culotte.
Mais le but de ce travail n'est point d'étudier le caractère du roi des philosophes. Laissant ce soin à de plus compétents, nous nous bornons à réunir des matériaux qui permettront
(1) Voir l'article de M. Gazier sur « Le frère de Voltaire », dans la Revue des Deux-Mondes du 1" avril 1906.
peut-être à quelqu'autre de déterminer ce que l'âme de Voltaire dut à son ascendance poitevine.
N'est-il pas étrange, en effet, qu'aucun des très nombreux écrivains qui ont publié sur Voltaire et ses œuvres des centaines de volumes, n'ait songé à s'occuper quelques instants de cette gracieuse petite ville de Saint-Loup (1) berceau de l'aïeul du philosophe ?
Elle est bien déchue, certes, de son antique importance. Centre manufacturier jadis très actif, elle tirait sa richesse au xvi° et au xvne siècles de ses fabriques de gros draps de laine et surtout de ses nombreuses tanneries. En l'absence de tout document probant — les registres paroissiaux n'existant plus pour cette époque — il est permis d'évaluer sa population dans les toutes premières années du xvue siècle, à 2.000 à 2.500 habitants dont quelques-uns professaient la religion réformée. En 1720, époque où sa population avait considérablement diminué pour diverses causes : misère générale, émigration, inondations fréquentes, etc., elle contenait encore 364 feux et 1.500 habitants. Saint-Loup chef-lieu de canton du département des Deux-Sèvres en compte actuellement environ 1.200 dont la moitié seulement agglomérés.
C'est un frais paysage que celui qu'arrose le confluent du Thouet, avec le Cébron, torrent au nom biblique. La rive gauche des deux rivières est bordée de collines élevées dont les pentes à pic bornent brusquement l'horizon d'un rideau de verdure. Après avoir franchi les eaux tumultueuses du Thouet, on découvre à droite dans la plaine le vieux Saint- Loup. Si en débouchant sur la grande place on n'apercevait deux bâtiments tout neufs, — la très belle demeure construite par M. Bourdin, ancien notaire (2j, l'un des derniers successeurs de Samuel Arouet sieur de la Coudre, et l'hôtel de ville
(1) Pendant la Révolution, Saint-Loup troqua son nom trop clérical contre celui de Voltaire.
(2) M. Bourdin conserve chez lui les minutes d' Arouet (1608-1643), de Perrin (1G26-1G68), de Suyre (1636-1677), de Lorrayne (1635-1653), de Suyre (Jacques) (1662-1698), etc., etc., que nous citerons au cours de ces pages. C'est grâce à son extrême obligeance qu'il a été possible d'en prendre connaissance, grâce aussi à l'aimable accueil de MM. Tbabeault et Fiévé, notaires à Saint-Loup, que M. Baufine, auteur d'un remarquable ouvrage sur le notariat dans l'arrondissement de Parthenay. avait bien voulu prévenir des recherches que nécessitait ce travail. Les minutes des notaires de Saint-Loup prendront prochainement place aux Archives des Deux-Sèvres.
édifié récemment sur l'emplacement des vieilles halles en bois où les Arouet sans doute vendaient leurs cuirs — , on pourrait croire que le décor n'a point changé depuis l'an 1600.
« Sur la place de l'église, écrit M. Bélisaire Ledain au tome VII des Paysages et Monuments du Poitou, près de cet édifice et des halles qui lui font face, vient aboutir la rue principale venant de l'ancien pont détruit. Elle se développe ensuite depuis l'église jusqu'au pont de la route d'Airvault sur le canal, et présente dans cette partie un aspect tout à fait pittoresque et archaïque. Presque toutes les maisons qui la bordent remontent au xve et xvie siècles et sont demeurées intactes avec leurs étages surplombant les uns sur les autres, leurs pignons élevés et pointus surmontés de girouettes. Une maison, où est aujourd'hui l'hôtel du Parquet, en face des halles, servait autrefois d'auditoire à la sénéchaussée et avait été construite dans ce but au xve siècle par les seigneurs de Saint-Loup. La rue dont elle forme le coin descend à la rivière et à une promenade qui portait au xvie siècle le nom de Poulies, parce que les fabricants, alors très nombreux à Saint-Loup, y tendaient leurs draps. Le château est situé à l'extrémité nord de la ville, dans la partie la plus resserrée de la vallée qui s'élargit ensuite au milieu de belles prairies en descendant vers Airvault. La ville était fortifiée au moyen âge. On reconnaît le long du canal, non loin du pont, les restes de murailles et de quelques tours qui pourraient bien dater du xve siècle. »
M. le marquis de Maussabré, en restaurant récemment le vieux château de Saint-Loup, a contribué encore à restituer son antique cachet à cette localité. L'église où reposent les vieux Arouet, les maisons dont les façades ventrues, les virent circuler, tout rappelle à l'historien que le passé de quatre siècles nous marque encore de son empreinte et qu'il est prêt à fournir sa leçon à qui se donne la peine de l'interroger.