‹ La famille du baron; vaudeville épisodique en un acte (volume 2)Chapitre 113 sur 267 · SCÈNE IV · texte numérisé non relu

SCÈNE IV

EDMOND, DENNEVILLE, CAROLINE, sortant de son appartement.

CAROLINE, à la cantonade.

Eh bien! mademoiselle, cherchez -le . » . il ne peut pas être perdu. . . Je l'avais hier soir dans ma chambre à coucher ... et je n'en suis pas encore sortie.

DENNEVILLE.

Eh! mon Dieu ! qu'est-ce donc?

CAROLINE

Ah ! c'est vous , mon ami 1 . . . ( Apercevant Edmond , qu'elle salue froidement. ) M. le comte de Saint-EIme.

DENNEVILLE.

Que vous est-il donc arrivé ?

CAROLINE

Rien. . . rien. . . je vous jure. . . une maladresse de ma femme de chambre.

EDMOND , passant à la gauche de Caroline,

Mais encore ?

CAROLINE

Un mouchoir . . . qu'hier soir en rentrant j'avais placé sur un meuble ... et qui , ce matin , ne se retrouve plus.

DENNEVILLE.

C'était donc bien précieux ?

CAROLINE

Nullement. . . un mouchoir brodé. . . garni en valenciennes. . . Mais cela m'inquiète. . . cela me fâche. . . je n'aime pas que les choses se perdent.

DENNEVILLE.

Voilà de l'ordre. . . voilà une vraie femme de ménage.

CAROLINE

Oui : faites-moi des complimens. . . Hier soir, j'étais fâchée contre vous ., . j'étais d'un dépit . . . d'une humeur. . . Je ne sais pas ce que j'aurais fait.

DENNEVILLE, riant.

Vraiment î

La Seconde Année. s,

CAROLINE

Heureusement que votre attention de ce matin m'a désarmée.

DENNEVILLE , étonné.

Mon attention!

CAROLINE

Oui r cette corbeille de fleurs que j'ai trouvée à mon réveil.

DENNEVILLE , de même.

Une corbeille !

CAROLINE

Ne vous en défendez pas . . . vous vous êtes rappelé que c'était demain mon jour de naissance.

DENNEVILLE , à part.

Ah ! mon Dieu ! . . .

CAROLINE

Et je vous remercie d'y avoir pensé. . . Ce souvenir efface tout ; et c'est moi qui suis seule coupable . . .

DENNEVILLE.

Certainement. .. chère amie, je pense toujours à vous... et aujourd'hui surtout. . . c'était bien mon intention d'y penser tantôt. . . dans la journée . . . mais ce n'est pas moi <]ui , ce matin. . .

CAROLINE

Qui donc vous a prévenu ?

EDMOND, s' inclinant.

C'est moi , madame... qui me suis permis celte surprise.

Air du vaudeville du Piège.

Pouvais-je mieux qu'avec ces fleurs Fêter votre jour de naissance ?

Fraîches écloses , leurs couleurs Semblent du moins de circonstance...

Le même jour vous vit naître.

DENNEVILLE, souriant.

Charmant...

EDMOND

Du même éclat votre jeunesse brille ; Et... j'ai voulu qu'en vous éveillant

Vous puissiez vous croire en famille,

DENNEVILLE.

Ah ! le joli petit madrigal !♦.. Ma foi , de mon tems, j'en ai entendu au Vaudeville qui ne valaient pas celui-là. . . c'est très-bien. . . ( A Caroline.) Mais cela ne m'étonne pas. . . Edmond est la galanterie même ... il est rempli de petits soins , de prévenances. . . il faut être né comme cela. . . moi , je ne pourrais pas.

CAROLINE

Autrefois , cependant . . .

DENNEVILLE.

Il est certain que, quand je vous faisais la cour. . . mais entre mari et femme. . . ce n'est plus cela. . . c'est mieux encore... n'est-il pas vrai?... Voyons, chère amie... qu'est-ce que nous faisons aujourd'hui? . . . avez-vous quelque idée?

CAROLINE

J'attends les vôtres; et si vous avez des projets. . .

DENNEVILLE.

Aucun. . . ( Bas à Edmond.) Voici le moment. EDMOND.

La journée est superbe.. . et si ce matin nous allions tous les trois au bois de Boulogne ?

DENNEVILLE.

C'est une bonne idée . . . cela délasse des travaux du matin.. . qu'en pensez-vous ?

CAROLINE

J'aimerais autant rester à Paris,

DENNEVILLE.

Pourquoi donc ?. . . Nous reviendrons dîner . . . vous irez ce soir au bal.

CAROLINE

Comment , est-ce que vous ne m'accompagnerez pas ?

DENNEVILLE.

Je le voudrais, ma chère amie ; mais aux termes où j 'en suis avec votre tante, cela paraîtrait fort singulier... et puis j'ai ce soir un rendez-vous d'affaire ; tu sais , Edmond, cette affaire dont je t'ai parlé.

2o LÀ SECONDE ANNÉE,

EDMOND, gravement.

Oui , madame, une affaire commerciale qu'il ne faut pas négliger , à cause de la concurrence.

Comme vous voudrez . . . vous êtes le maître.

DENNEVILLE

Cela vous fâche ?

CAROLINE

Nullement... j'y suis habituée. Autrefois j'étais assez bonne pour m'en affliger, et quand monsieur refusait de m'accompagner . . . je restais seule ici à pleurer.

DENNEVILLE.

Quel enfantillage !

CAROLINE

C'est ce que je me suis dit. . . J'ai eu un peu de peine à y rendre mon parti. . . mais on prétend que les larmes et le chagrin vous enlaidissent... Je le croirais assez : c'est si affreux d'avoir^les yeux rouges!

Air : J'en guette un petit de mon âge. De mon miroir les conseils salutaires Furent par moi trop long-tcms me'connus ; Je les écoute, et changeant de manières, Je me re'signe , et je ne pleure plus !... Pour être heureux , tout doit en mariage Se partager... et quand monsieur gaîment Va s'amuser... hélas! j'en fais autant, Afin de faire bon ménage.

EDMOND

Le sourire vous va si bien ; et si vous saviez comme la gaîté vous embellit. . . combien vous êtes séduisante dans un bal!

DENNEVILLE.

C'est ce que tout le monde dit.

CAROLINE

Il paraît que monsieur ne voit pas par lui-même.

Heureusement que d'autres ont des yeux pour lui. . . Et

moi qui n'ai point d'affaires commerciales moi qui

compte bien aller à ce bal ... si j'osais réclamer la première contredanse. . .

CAROLINE , montrant Denneville.

Si monsieur le permet.

DENNEVILLE.

Certainement... je l'autorise même à danser la galope,

CAROLINE

C'est bien heureux . . . J'en entends parler de tous les côtés , et je ne l'ai pas encore dansée de l'hiver.

EDMOND

11 serait possible !

CAROLINE

Oui , vraiment . . . Les bals finissent par-là ; et nous nous en allons toujours à onze heures. . , monsieur a envie de dormir.

DENNEVILLE.

C'est naturel . . . moi y je n'aime pas la danse . . . surtout celle-là.

EDMOND

Ah / n'en dis pas de mal... c'est bien autrement amusant que vos insipides pastourelles, vos éternels étés,, . tandis* que la galope.,, une danse si vive, si animée... une danse vraiment nationale.

Qui, je conçois. . . ces passes continuelles... ces dames que l'on prend, que l'on quitte. . . c'est amusant pour vous; autres jeunes gens . . . mais pour les gens respectables qui ne dansent plus.. . pour les, mamans et les maris. . . c'est différent. {A Caroline,) Aussi, je n'autorise qu'avec luh

CAROLINE, Et pourquoi pas avec d'autres?

DENNEVILLE.

Pourquoi?. .. parce que cela ne peut se danser qu'entre amis intimes , et qu'il faut être sûr des personnes.

EDMOND, vivement.

Il a raison. . . il faut êj:re sûr de son danseur. . . Y a-t-il rien de plus déplorable qu'un cavalier inhabile qui brouille toutes les figures. . . et qui fait manquer l'effet général. CAROLINE.

S'il en est ainsi, monsieur, c'est moi qui craindrais de ne pas être digne de vous. . . car je ne suis encore qu'une écolière.

EDMOND

Pour les dames, rien de plus facile. .. il n'y a qu'à se

laisser conduire et je suis certain qu'avec une seule

leçon. . .

CAROLINE

Vous êtes trop bon.

EDMOND

Du tout ; c'est l'usage .. . Quand on doit danser le soir.. . on répète le matin ... ( A Denneville qui est auprès de la table.) N'est-il pas vrai ?

Certainement; et dès qu'Edmond veut Lien prendre cette peine-là. . . ( S'asseyant près de la fc/Z>/e.) Que diable ! chère amie , profites-en ; car il n'a pas de tems à perdre.

CAROLINE

Quoi ! . . . vous voulez ! . . .

EDMOND , vivement.

Eh ! oui, sans doute. . . Je suppose d'abord que vous savez les premiers élémens?

CAROLINE

Moi! ... je ne sais rien.

EDMOND

C'est charmant. . . Vous tenez toujours en avant le pied opposé à celui du danseur. . . et dès qu'il change , vous^ changez aussi.

CAROLINE

Vous croyez ?

EDMOND

C'est de rigueur.

DENNEVILLE , à la table, et tenant un journal. Eh î oui , puisqu'il le dit.

CAROLINE

Je me le rappellerai , monsieur.

EDMOND

Maintenant, la taille plus inclinée. . . plus cambrée. . • et ne craignez rien. . . C'est à votre cavalier à vous aider , à vous soutenir. . . c'est son devoir. {A demi-voix S) Et il est si doux !

CAROLINE

Monsieur.

EDMOND, Votre main dans la mienne.

CAROLINE

Je verrai bien sans cela.

EDMOND

C'est impossible.

DENNEVILLE, toujours à la table , et sans tourner la tête. Fais donc ce qu on te dit !

EDMOND, commençant a danser.

Tra , la , la , la , la — Ici , nous changeons de main . . . Tra , la , la , la v la . . . ( Arrivant jusque sur la chaise de Denneçille.) Prends donc garde ... tu nous gênes-

DENNEVILLE, reculant sa chaise.

Il fallait donc le dire !

EDMOND , s'arrêtant.

Et puis de chanter en dansant. . . il n'y a pas moyen.

DENNEVILLE.

N'est-ce que cela ?. . , je ferai l'orchestre > . . que je serve au moins à quelque chose ... (Il prend un violon qui est dans une boîte sur une chaise, et joue, pendant qu Edmond et Caroline dansent quelques mesures, de la galope, )

EDMOND , à Caroline , tout en dansant.

Très-bien, madame. . . à merveille. . . des dispositions admirables.

C AROLINE , dansant toujours.

Vous trouvez ?

DENNEVILLE , jouant toujours.

Je suis de son avis. . . c'est très-bien. . . très- gracieux.

CAROLINE, dansant toujours.

Au fait , c'est très-amusant.

EDMOND

jN'est-il pas vrai ?.. . (A Denneville.) Va toujours, mon ami» . . ne te fatigue pas.

DENNEVILLE , à part.

Air de la galope.

Dieux! mon rendez-vous !

L'heure s'avance , Et par prudence D'un moment si doux Ecartons les regards jaloux.

Edmond , s' arrêtant.

Pourquoi t'arrêter ?

dennevjele , lui faisant signe* II faut nous apprêter, Je pense , Puisqu'au bois Tous trois On nous attend...

Edmond , le regardant.

Ah ! je conçois.

{A Caroline.) Il a raison,

Laissons-là la leçon...

Notre toilette à faire ; Mais à ce soir

J'ai l'espoir De vous voir

Surpass

er mon savoir..

CAOLINE.

A ce soir donc Ma seconde leçon ; J'y prends goût, et j'espère

Que dès ce soir Je puis peut-être avoir Sa grâce et son savoir.

EDMOND* Il a raison , Je m'éloigne: adieu donc, Ma gentille écolière ; Mais à ce soir J'ai l'espoir De vous voir Surpasser mon savoir..

DENNEVILLE.

A ce soir donc La seconde leçon.,.

Ta gentille e'colière , J'en ai l'espoir, Pourra bien dès ce soir Surpasser ton savoir.

(Edmond sort par la porte du fond; Caroline rentre dans son appartement.)

COMÉDIE-VAUDEVILLE. a5

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