‹ La famille du baron; vaudeville épisodique en un acte (volume 2)Chapitre 114 sur 267 · SCENE V · texte numérisé non relu

SCENE V

DENNEVILLE, seul.

A merveille!. . . ma femme ne se doute de rien. . . Ils partiront sans moi. . . Zilia viendra à trois heures». . et puis ce soir, pendant le bal. . . C'est charmant! grâce à ce cher Edmond , me voilà libre pour toute la journée ... 11 faut convenir que j'ai en lui un ami véritable ! . . . et il y a pourtant des gens qui prétendent que , fier de sa naissance et de son titre de comte , il dédaigne les financiers tels que nous. (Il s'assied sur le devant du théâtre.) Lui , le meilleur enfant du monde, qui est mon camarade , qui ne peut vivre sans moi ! qui fait danser ma femme ... 11 est vrai que je faisais l'orchestre ; et c'est fatigant. . . quand on n'en a pas l'habitude. (Tirant son mouchoir de sa poche.) J'ai chaud. (Regardant le mouchoir avec lequel il vient de s'essuyer.') Ah ! mon Dieu , quel luxe l un mouchoir brodé . . . garni en dentelle! (Riant.) J'y suis. . . c'est celui que ma femme avait perdu dans sa chambre à coucher ... Ce matin , en me levant, je l'aurai pris par mégarde... et la femme de chambre , qu'on a grondée pour moi ! . . . Ne laissons pas soupçonner l'innocence. . . (Déployant le mouchoir.) Et n'allons pas à propos de rien . . . comme un autre Othello. . . Eh ! mais à propos d'Othello. . . qu'est-ce que j'aperçois là?. . . (Il se lève.) Dans le coin de ce mouchoir. . . un papier ployé» . . ( Il défait le nœud et prend un billet qu'il ouvre.) O ciel ! l'écriture d'Edmond. . . (// lit.) « Grâce , madame. .. » grâce pour un malheureux . . . qui se meurt d'amour et » de désespoir !» — A qui diable s'adresse-t-il ainsi ? . . . « N'aurez-vous pas pitié de mes tourmens . . . Caroline ? » — Caroline!.. C'est à ma femme !... et j'étais sa dupe!... j'étais joué, trahi par lui!. . . Voilà cette amitié dont je m'honorais!... Elle vous coûtera cher, monsieur le comte. . . et dès ce matin, ma vie ou la vôtre. . . (S' arrêtant.) Que dis-je?. . . et qu'allais-je faire?. . . un éclat qui va perdre ma femme ! . . . c'est publier ma honte ! c'est l'attester moi-même . . . c'est me déshonorer aux yeux de tout Paris !. . . Ces bons Parisiens sont toujours si enchantés des accidens qui arrivent aux gens de finance!.. . il semble que cela les console . . . Ne leur donnons point ce plaisirlà .. . [lise rassied.) Il vaut mieux, sans explication, cesser de le voir, le bannir de chez moi . . . Mais s'il aime . . . s'il est aimé, ils se retrouveront toujours. . . les obstacles ne

feront qu'augmenter leur mutuelle passion. . . Non, non, je me trompe . . . Caroline ne l'aime pas encore : ce billet même me le prouve ... Il se plaint de ses rigueurs , de sa cruauté!. . . Oui ; mais c'est toujours ainsi que cela commence ; et ce qu'il racontait ce matin... (lise lève.) Ces regards plus doux , plus tendres . . Et cette lettre qu'hier soir elle a reçue. . . car enfin elle l'a reçue. . . Il est vrai que c'est dans un mouvement d'humeur contre moi... Je me le rappelle maintenant. . . je venais d'exciter son dépit, sa jalousie ! Mais enfin ce matin elle ne m'en a point parlé. . . elle a gardé le silence sur cette déclaration. . . et si elle ne Faime pas, elle en est peut-être bien près. . . (Après avoir rêvé un instant.) A qui la faute?... Comment donc en suis-je arrivé là? . . . car enfin j'aime ma femme ! . . . c'est ma première et ma seule passion ... Il me semble que je ne pourrais être heureux sans elle, ni survivre à sa perte et cependant je me conduis comme si je ne l'aimais pas. . . je lui préfère des femmes qui sont si loin de la valoir. . . Gervault avait raison ce matin. . . je négligeais mes affaires , je me faisais du tort dans l'estime publique . . . Allons. . . il faut rompre . . . Agissons en homme, en honnête homme . . . Ne nous occupons plus que de mon état , de ma fortune. . . de ma femme. . . et ma femme ne s'occupera plus que de moi. . . Que diable ! autrefois elle m'aimait. J'ai su lui plaire , j'ai su l'emporter sur tous mes rivaux !. . . Oui ; mais c'est qu alors j'étais tendre, empressé , galant , toujours de bonne humeur, toujours de son avis. . . je faisais en un mot ce que fait Edmond ... je lui faisais la cour ; ce qui est difficile après deux ans de mariage. .. N'importe! il n'y a que ce moyen de la ramener; et puisqu'un rival se présente. . . sans me plaindre, sans me fâcher, ce qui me ferait passer pour un jaloux. . . luttons avec lui de soins, de galanteries, de complaisances, .. et voyons qui l'emportera de l'amant ou du mari.

Air. : Je n ai point vu ces bosquets , etc. Je sais fort Lien, d'après ce que j'ai vu, Qu'il faut combattre un rival redoutable; Matin et soir, courtisan assiclu , Sa seule affaire est de paraître aimable. Il apour lui ses triomphes premiers,

Et ses conquêtes et sa gloire...

iMais j'ai pour moi les dieux hospitaliers ;

A qui combat pour ses foyers

Le ciel doit toujours la, victoire.

Après cela ce diable d'Edmond pense à tout. . . moi, je ne pensais à rien. . . Ces fleurs qu'il lui a offertes ce matin, c'était bien . . . Cet air nouveau qu'elle m'avait demandé deux ou trois fois, et qu'il lui a apporté hier. . . c'était adroit.. . Ah! elle aime la musique nouvelle! eh bien! je lui donnerai desromanees. .je lui en dédierai. . . j'en ferai , s'il le faut. . . Autrefois j'en composais pour elle, et je peux bien encore . . . Justement c'est aujourd'hui l'anniversaire de notre mariage. . . cela tombe bien. . . elle n'y avait pas pensé, ni moi non plus. . . C'est égal. . . c'est une occasion. . . {Cherchant des vers.)

O jour heureux!... jour dont la souvenance...

(S' interrompant.) Et ma toilette à laquelle je ne pense pas*.. Cet Edmond va arriver , j'en suis sûr, avec la mise la plus soignée. . . les modes les plus-nouvelles . . . tandis que nous autres , maris , nous nous négligeons . . . C'est un tort ; et puisque tous les jours on nous attaque, il faut être tous les jours sous les armes. (Il appelle.) Holà, quelqu'un. . . Félix. . . [Cherchant toujours.)

O jour heureux!... jour dont la souvenance...

{Appelant plus fort.) Eh bien! viendra-t-on quand j'appelle ?

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