SCÈNE XIK
LOUISE, MALZEN.
LOUISE , reculant et jetant un cri. j
Ahi !
MALZEN , à voix basse , et la main étendue vers elle. Ne criez pas. . . ou je suis perdu.
LOUISE, tremblante.
Oue vois-je ?
MALZEN, de même, J'étais poursuivi par un garde qui a crié qui vive ! LOUISE.
O ciel !
MALZEN.
Ne craignez rien... je me suis bien gardé de répondre... Aussi , me prenant pour un voleur. . . il m'a ajusté ; mais, caché par un massif , j'ai eu le tems de m élancer au treillage de ce balcon.
LOUISE , s'appuyant sur un meuble.
Je me soutiens à peine.
Calmez- vous.
LOUISE , se regardant.
Ah ! mon Dieu !
MALZEN , h la fenêtre , à droite, et prêtant V oreille en dehors.
Chut, je vous en prie. . . On ouvre une fenêtre.
LOUISE , écoulant.
C'est celle de ma tante.
MALZEN, écoutant.
Elle s'inquiète.. . elle s'informe de ce bruit. - . On lui répond que c'était une fausse alerte . . . Très -bien . . . Elle recommande la plus grande surveillance. La fenêtre se re~ ferme . . .
56 LOUISE
LOUISE
Je respire.
MALZEN , fermant la fenêtre *.
Tout est tranquille maintenant (Se tournant vers
Louise.) Ah! madame ! que d'excuses je vous dois!
Combien je me repens de la frayeur que je vous ai causée !
LOUISE, troublée.
En effet. . . cette manière d'arriver. . . est si extraordinaire. . . Mais maintenant, monsieur, qu'allez-vous devenir?. . . J'espère que vous allez repartir sur-le-charnp.
Et par où, madame?
LOUISE
Mais. . . par le même chemin.
MALZEN.
Impossible. . . les gardes-chasse sont là.
Air : Pour le chercher je cours en Allemagne.
Songez qu'on me poursuit encore:
Je ne pourrai , maigre l'obscurité ,
Leur échapper; aussi j'implore Les droits sacrés de l'hospitalité.
LOUISE
Comment, monsieur...
MALZEN , Vimitant.
Faut-il donc qu'on réclame De tels bienfaits ! je croyais, entre nous , Qu'un malheureux, fût-ce un époux , madame, Devait les attendre de vous.
LOUISE, vivement.
Je ne dis pas non, monsieur. .. mais vous ne pouvez
pas rester là il faut vous éloigner à l'instant je
l'exige.
MALZEN , allant à la porte à droite.
Peut-être que cette porte . . .
* Malzen , Louise.
LOUISE , l'arrêtant.
C'est la chambre de ma tante.
MALZEN.
Ah.' diable ! . . . {Montrant la porte à gauche.) Celle-ci ?.. . LOUISE.
Oui : elle donne sur l'escalier; et.. . (Elle se dispose a l'ouvrir, et s'arrête en écoutant.) J'entends marcher.
FRITZ , en dehors et à voiac basse.
Madame la baronne.
LOUISE, bas.
C'est Fritz.
FRITZ, de même.
Ne vous effrayez pas de ce bruit. . . ce n'est rien
Mais pour qu'personne ne puisse entrer. . . dans la maison. . . madame votre tante m'a dit de veiller dans cecollidor. . . Ainsi, dormez tranquille. . . j'suis là. . .
LOUISE
O mon Dieu I . . . et quel moyen ?
MALZEN.
Il n'y en a qu'un. . . et au risque de ma vie. . . {Courant à la fenêtre à droite.) Celte fenêtre . . .
LOUISE , l'arrêtant.
O ciel ! non, monsieur. . . je vous en prie ... (Se reprenant.) Il ne manquerait plus que cela . . . grand Dieu ! . . . quelqu'un que l'on verrait s'échapper de chez moi. {Elle descend sur le devant du théâtre , à droite.)
MALZEN , allant auprès d'elle et souriant *.
Il n'y aurait que le mari qui pourrait s'en fâcher. . . et nous sommes sûrs de lui.
LOUISE
Monsieur. . .
MALZEN.
Mais vous le voulez, madame, je vous obéis Je
reste.
* Louise, Malzcn.
58 LOUISE
LOUISE, à part.
Allons. . . c'est moi maintenant qui l'empêche de s'en aller. ( Elle va s'asseoir auprès de la toilette. )
MALZEN , regardant autour de lui.
Me voici donc dans votre chambre! . . . dans cette chambre qui devait être la nôtre et dont je m'étais exilé
moi-même. .. J'y suis près de vous. . . mais par grâce , comme un banni ... un fugitif. . . à qui l'on accorde quelques instans d'hospitalité ... et demain. . .
LOUISE , regardant la pendule.
Ah ! demain est loin encore . . .
MALZEN , faisant quelques pas , et s'approchant de Louise.
Moi, je ne me plaindrai pas. . . le tems ne s'écoulera qne trop rapidement.
LOUISE , effrayée.
Monsieur, monsieur.. . je vous en supplie.
MALZEN , retournant à sa place.
C'est juste . . . pardon , madame . . . C'est bien le moins , puisque vous m'accordez un asile , que je ne sois pas incommode... Soyez tranquille, je ne vous gênerai pas... je me tiendrai. . . là. . . sur une chaise. . . Vous permettez, madame?
LOUISE
Mais il le faut bien , monsieur.
MALZEN.
Que vous êtes bonne! (// s'asseoit. Moment de silence.) Je vous en prie, madame, que je ne vous empêche pas de reposer. Je sens bien que dans notre situation c'est difficile. . . on dit que les plaideurs ne dorment pas. . . mais nous pouvons , du moins , parler de notre procès ; caF maintenant c'est vous qui voulez plaider , c'est vous qui m'y forcez. . . et je vous préviens , madame , que je me défendrai avec acharnement , que je vous ferai toutes les chicanes possibles. . . Vous ne pouvez pas m'en vouloir.
LOUISE , le regardant.
En vérité , monsieur , vous m'étonnez beaucoup ... 11 me semble que nous avons loul-à-fait changé de rôle. . . et ce malin encore . . .
MA.LZEN , se levant, et allant auprès de Louise. Ne me parlez pas de ce matin , d'hier , de ces deux années. . • J'étais un insensé. . . un fou. . .
LOUISE
Et maintenant vous vous croyez plus sage?
MAXZEN , se levant.
Non; mais plus juste. . . car j'ai appris à vous apprécier... Il est des préjugés que je ne prétends pas défendre , mais que je devais respecter; car c'étaient ceux de ma famille.
Air de l'Angélus.
Mon père ,vdans cette union t Voyait une honte certaine , Une tache pour notre nom...
LOUISE
J'entends , et vous avez sans peine Contre nous partagé sa haine.
Oui, mon père e'tait tout pour moi...
Et dans mon ame prévenue, J'ai fait comme lui ; mais je croi Qu'il eût bientôt fait comme moi, Si jamais il vous avait vue.
Mais ne vous connaissant point. ». décidé à vous repousser.. . la perte de ce procès l'a conduit au tombeau.
LOUISE
Ciel !.- . (Elle se lève.)
MALZEN.
Jugez alors des sentimens qui m'animaient pendant ce mariage ; jugez si ma haine était légitime. En vous accablant de mes odieux procédés, il me semblait que je vengeais mon père. Un mot de vous a changé toutes mes résolutions , m'a fait connaître l'étendue de mes torts. . . et je n'ai plus qu'un seul désir, celui de les réparer, d'obleniF mon pardon , et de vous rendre au bonheur.
iio LOUISE,
LOUISE , avec émoliun.
Au bonheur ! . . . Et qui vous dit , monsieur , qu'il soit encore possible?
MALZEN, étonné.
Comment !
LOUISE
Qui vous dit que cet hymen que vous voulez m'imposa ne soit pas un supplice éternel pour moi?
MALZEN.
Qu'entends-je !
LOUISE
Savcz-vous , lorsqu'un sort fatal m'a fait vous rencontrer , si ma famille n'avait pas déjà disposé de moi?. . . si moi-même je n'avais pas fait un choix dans lequel j'eusse placé les espérances de toute ma vie ? quel droit aviez-vous de changer ma destinée?. . . Et pour tant de maux, tant d'offenses. . . quelle réparation?. . . que m'offrez- vous?... la main d'un homme que je ne connais pas . . . qui m'a vouée au mépris, et. . . que peut-être je devrais haïr.
MALZEN.
O ciel ! . . . vous en aimeriez un autre !.. . il serait, vrai î
LOUISE, froidement.
De quel droit voulez- vous connaître mes senlimens? MALZEN. •
Ce n'est pas un mari qui vous interroge... Dès ce moment je ne le suis plus . . . mais parlez , de grâce . . .
LOUISE , avec calme.
Je n'ai , monsieur , nulle réponse à vous faire.
MALZEN.
Ah ! votre silence en est une . ( Froidement.) Ecoulez , Louise , je vous ai outragée , et pendant trois ans je vous ai rendue bien malheureuse.. . mais ce jour seul vient de vous venger... Oui, soyez satisfaite, et jouissez à voire tour de votre triomphe et de mon tourment. . . {Avec furce?) Je vous aime !
LOUISE
Que dites-vous ?
MALZEN.
De toutes les forces de mon ame. . . Depuis que je vous ai vue apparaître à mes yeux comme un auge de bonté , S depuis surtout que j'ai embrassé mon fils , je ne puis vous dire quelle révolution s'est opérée en mon cœur. . . Je ne ! puis vivre sans vous, et c'est dans ce moment que je vous |: perds à jamais. . . que vous m'abandonnez. . . que vous en aimez un autre.
LOUISE
Oui vous l'a dit ?
MALZEN.
1 Vous-même. . . votre silence.
LOUISE
Pourquoi l'interpréter ainsi?
MALZEN, avec Joie.
O ciel ! . . . vous n'aimez personne . . . vous le jurez . . .
LOUISE
Je n'ai pas dit cela^non plus.
MALZEN.
Et qui donc serait digne de tant de bonheur ? . . . Ah ! s'il est dû à celui qui vous aime le mieux , qui plus que moi pourrait y aspirer ? ... Je vous dois mon sang, m avie entière en expiation de mes fautes. Elle se passera à vous
adorer, à implorer ma grâce Et peut-être un jour ,
convaincue de mon amour, vous consentirez à me pardonner . . .
LOUÏSE, troublée.
Air de Têniers.
Non , non , monsieur, gardez-vous de le croire ;
N'essayez pas de m'attendrir :
Quand de vos torts je perdrais la mémoire , Ma tante est là , que rien ne peut fléchir.
62 LOUISE
Elle a promis une haine constante, Elle a jure' sur l'honneur et sa foi De ne jamais pardonner, et ma tante Tient ses sermons bien mieux que mot.
MALZEN, vivement.
Dieux!. . . quentends-je !
LOUISE
Je n'ai rien dit.
MALZEN ( avec chaleur.
Au nom de mon amour... au nom de mon fils, rendsmoi un bien qui fut le mien . . . Oui , Louise, je réclame mes droits. . • Tu es à moi ... lu m'appartiens.
LOUISE, lui mettant la main sur la bouche.
Taisez- vous . . . ( tendrement) tais-loi, lais-toi . . . j'entends du bruit.
MALZEN , tombant à ses genou ce.
Ah ! je suis trop heureux !