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CHAPITRE IV

Pendant toute la durée du xvne siècle, la petite république genevoise vécut d'une vie morne et serrée, sous un régime disciplinaire supporté sans murmure par le corps des citoyens, et maintenu par la vigilance assidue d'un gouvernement à qui l'Eglise demeurait étroitement unie et presque soumise. La postérité des réfugiés venus de France s'était amalgamée avec l'ancienne population. Henri IV avait donné l'édit de Nantes, et pendant longtemps les protestants du royaume ne songèrent plus à le quitter; la source de l'immigration française demeura tarie jusqu'aux dragonnades. La ville de Genève était pauvre, et n'attirait guère l'étranger; la peste vint la dépeupler à plus d'une reprise.

Les alliances conclues avec la France et les cantons de Zurich et de Berne, le traité de paix avec la Savoie, en 1603, avaient assuré à l'extérieur la situation du petit État : il était formé d'une ville fortifiée, entourée de sa banlieue, ou pour mieux dire, d'un glacis étroit; plus, quelques villages enclavés dans les possessions des voisins. Au dedans, tranquillité parfaite. Cent ans se passèrent, pendant lesquels les Genevois vécurent satisfaits de se sentir conduits et surveillés par une magistrature qui comprenait paternellement ses devoirs, et leur tenait la bride bien courte.

Un caractère national d'une grande originalité se forma lentement alors, et il a duré longtemps. Il subsistait encore, quand Stendhal, qui passa par Genève en 1811. en jugea les habitants d'un coup d'œil : « Ils jouissent, dit-il, par l'orgueil et les passions tenaces. Leur ville, que j'ai parcourue, a l'air d'une prison. Elle est d'un silence et d'une tristesse 1 dont je n'ai vu d'exemple nulle part. »

1. Voltaire a défini Genève : « Une ville triste, où tout le monde est de mauvaise humeur ». Lettre à Môultou, 4 lévrier 1700. 11 est juste de remarquer toutefois que cette lettre de Voltaire date d'un temps de crise politique, où la discorde aigrissait tous les esprits à Genève; et que Stendhal à vu cette ville à une époque où elle était courbée sous le joug impérial, et regrettait amèrement la liberté perdue.

Si Genève a un sombre aspect quand souffle la bise de mars, c'est tout autre chose dans un beau jour d'été.

Isolez ces derniers mois : ils expliquent précisément l'attrait que cet état de choses inspira il aux Genevois; ils n'étaient pas comme les autres. Ils se répétaient journellement à eux-mêmes, on leur commentait du haut des chaires ces mots de l'apôtre : « Vous êtes la nation sainte, le peuple élu; vous êtes des prêtres et des rois ».

Tandis que les paysans des contrées environnantes et les bourgeois des petites villes de Savoie et de Vaud obéissaient à des baillis ou des gentilshommes que leur envoyaient les gouvernements lointains de Berne, de Turin ou de Paris, sans qu'ils eussent eux-mêmes un mot à dire sur le choix, les citadins de Genève étaient leurs propres maîtres ; ils se réunissaient chaque année dans leur cathédrale et nommaient leurs magistrats. A vrai dire, des lois ingénieuses restreignaient l'étendue des droits populaires; les élus de la veille désignaient les éligibles du lendemain; mais si le gouvernement était, en définitive, très aristocratiquement conduit, les formes demeuraient démocratiques : c'était une chose si rare dans l'Europe d'alors, que la petite et la moyenne bourgeoisie envisageaient avec une juste fierté la part de pouvoir dont elles jouissaient à Genève.

Les magistrats étaient intègres; leur vie privée,

irréprochable. Dans leur jeunesse, leur naissance leur avait ouvert l'entrée des emplois publics ; ils avaient gravi lentement l'échelle qui conduisait aux plus hautes dignités. Mais ces fonctions qui leur étaient confiées de bonne heure, les mettant en contact avec le peuple, ils étaient en butte à sa critique. S'ils surveillaient les simples citoyens, ceux-ci le leur rendaient bien, et ne leur passaient rien. Les familles d'un rang élevé, qui se partageaient le pouvoir, étaient naturellement jalouses les unes des autres. Leurs privilèges étaient fondés, non sur la force, mais sur la coutume, et en définitive, sur la considération publique que leur avaient acquise leurs ancêtres, les magistrats libérateurs du xvie siècle. Cette considération était leur bien commun, le plus précieux de tous, la meilleure digue contre le flot démocratique; chacun était attentif au danger de la laisser entamer. Une faute grave était aussi sévèrement jugée en haut qu'en bas.

L'hypocrisie, qui semble le fruit naturel d'un régime semblable, était elle-même impossible, la ville étant si petite qu'elle n'offrait point de retraite où se cacher. Il fallait être vertueux, ou s'en aller. On restait; et les caractères se raidissaient. La grâce aimable, le charme, l'élégance

étaient absentes; l'honnêteté était foncière. Le

peuple nommait en Conseil général ses magistrats suprêmes; mais le Conseil des Deux-Cents, qui désignait les candidats éligibles, n'offrait à son ehoix que des hommes sans reproche. Les citoyens genevois pouvaient élire leurs syndics au gré de leur caprice; il était impossible que leur vote s'égarât sur des indignes. Ainsi s'explique cette confiance aveugle, et qui nous fait sourire, que Fauteur du Contrai social témoigne dans les effets de l'élection populaire : « Moyen, dit-il, par lequel la probité, les lumières, l'expérience, et toutes les autres raisons de préférence et d'estime publique, sont autant de garants qu'on sera sagement gouverné ». Ah! philosophe de Genève, vous êtes bien de votre pays, vous vous imaginez que le vaste monde se gouvernera comme votre petite ville. Nous voyons aujourd'hui ce qui se passe des deux côtés de l'Océan, et nous ne sommes pas aussi rassurés que vous sur les garanties que présentent les choix populaires.

L'orgueil national qui enflait le cœur des Genevois était fondé avant tout sur le fait qu'ils étaient un peuple souverain dans un État libre; mais il était abondamment alimenté par l'idée que leur ville était la Rome protestante. Elle l'avait

été en effet, pendant soixante ans, tant qu'avaient vécu Calvin et Théodore de Bèze, qui étaient les chefs intellectuels de la Réforme française. Genève avait été une métropole religieuse, mère et maîtresse des églises de France, dont les ministres avaient fait leurs études à son Académie. Ce sont les presses genevoises qui imprimaient les livres religieux que les missionnaires protestants répandaient en France.

Plus tard, sous le régime du bienfaisant édit de Nantes, le protestantisme français put avoir des académies dans le royaume môme, à Saumur, à Sedan, à Montauban, à Die; et Genève fut alors comme une matrone au foyer presque désert, à laquelle ses enfants émancipés conservent un respect fdial. Quand revinrent les mauvais jours pour les sujets protestants de Louis XIV, ce n'est pas Genève que choisirent leurs écrivains pour y établir leur quartier général; ils se réfugièrent aux Pays-Bas, et c'est de là que partirent leurs pamphlets. Mais le pays de Guillaume III et de Bayle n'inspirait pas beaucoup de révérence; il était trop laïque, et l'esprit y était trop libre. C'est la vieille cité huguenote qui demeurait, dans l'imagination fervente des églises opprimées, le phare lumineux, brillant à l'horizon.

Genève était au sud le dornier des Etats protestants; tout le Midi avait les yeux sur cette ville, ainsi placée à l'extrême frontière d'une grande idée. La république se seul ait fortement aimée et haïe '. Les citoyens étaient fiers de leur foi; ils avaient conscience d'une certaine responsabilité historique et religieuse , conséquence d'une situation exceptionnelle. Leurs pasteurs leur répétaient qu'ils étaient le peuple de Dieu, isolé au milieu des autres, et protégé du ciel comme l'antique Israël. Les sermons de chaque dimanche étaient pleins d'exhortations à se souvenir de cette haute mission, à demeurer fidèles à la sainte foi évangélique, et toujours prêts à la professer hautement. Ce n'est pas s'abuser sans doute que de chercher un écho de ces discours que Jean-Jacques Rousseau a entendus à quinze ans, dans les paroles que le Vicaire savoyard adresse à son jeune disciple : « Restez toujours ferme dans la voie de la vérité. Osez confesser Dieu chez les Philosophes ; osez prêcher l'humanité aux intolérants. Vous serez seul de votre parti peut-être ; mais vous porterez en vous-même

1. « .... Genève, ville la plus haïe, qui soit en la chrétienté... », écrivait le cardinal d'Ossat, dans une lettre datée de Rome, 27 janvier J60o.

un témoignage qui vous dispensera de ceux des hommes. Qu'ils vous aiment ou vous haïssent, il n'importe. Dites ce qui est vrai : ce qui importe à l'homme est de remplir ses devoirs sur la terre. »

Entrons maintenant dans le détail, et suivons la famille Rousseau au cours du xvnc siècle, en nous rappelant que les citoyens de Genève, peuple et magistrats, étaient en garde contre le roi de France , et qu'ils virent passer le règne de Louis XIV sans se laisser éblouir, sans même en voir l'éclat, tant ils avaient les yeux baissés sur leurs propres affaires!

Dans une petite ville comme Genève, où la société était très étagée, il faut savoir distinguer : la haute bourgeoisie, la riche bourgeoisie, la bourgeoisie aisée, la bourgeoisie lettrée, la bonne bourgeoisie, la moyenne bourgeoisie, la bourgeoisie pauvre, la petite bourgeoisie et la basse bourgeoisie.

Une famille genevoise sortait de la bourgeoisie et entrait dans l'aristocratie, quand un de ses membres était nommé au Petit Conseil, ou Conseil des XXV. En restant dans la bourgeoisie, elle sortait de pair et entrait dans la haute bourgeoisie, alors que quelqu'un de ses membres

était élu au Conseil" des Deux-Cents. Or, aucun membre de la famille Rousseau n'a eu cet honneur très envié et recherché.

Quant aux autres degrés que j'ai ênumérés, à ces niveaux divers et superposés que l'œil d'un étranger n'eût pas facilement réussi à bien distinguer, une famille pouvait osciller de l'un à l'autre selon la bonne et la mauvaise fortune, l'habileté ou la loyauté de la conduite, le savoir-faire industriel et commercial, l'honnêteté ou la légèreté des mœurs, la bonne éducation que recevaient les enfants ou qui leur avait manqué. L'opinion publique était attentive à tout ; le jugement d'un clergé très vigilant et très respecté avait toujours un grand poids, et la vieille Genève, en somme, était toute semblable à la grand'mère d'Ausone :

.... non deliciis ignoscere prompta pndendis, Ad perpendiculum seque suosqne habuit.

Jean Ier Rousseau, le fils de Didier, s'était marié très jeune à une femme plus âgée que lui, Elisabeth Bluet, qui appartenait comme lui à une famille de réfugiés français. Il était maître tanneur, et acquit une modeste aisance; ses trois enfants s'allièrent à de bonnes familles. Sa fille

aînée épousa un horloger, et il plaça son fils Jean en apprentissage chez son gendre. En quelques lignes, j'ai crayonné une vie de soixante ans. Nous ne la connaissons que par de sèches mentions des registres officiels, et certains actes notariés.

Je citerai son testament. Aux archives de Genève, où j'ai lu quelques centaines de testaments écrits dans les siècles derniers, j'ai souvent remarqué l'accent personnel qui y résonne. En face de la mort, ces bourgeois honnêtes, qui pendant tant d'années avaient vécu courbés sur leur travail, se redressaient. Ils mettaient toute leur Ame sérieuse dans les paroles que leurs familles ne devaient entendre qu'après leur mort. Le notaire sans doute les guidait dans la rédaction des phrases; mais leur cœur sentait qu'ils avaient quelque chose à dire, et c'est leur voix que nous entendons. Laïques, ils avaient écouté les sermons de chaque dimanche. Leur tour de parler était venu, ils savaient le saisir. Lisez à haute voix ce qui suit : vous croirez entendre parler un pasteur protestant :

20 février 1639.

Je soussigné Jean Rousseau, fils de feu honorable Didier Rousseau, citoyen de cette cité de Genève, sachant que les issues de la vie et de la mort sont au Seigneur,

et qu'il n'y a point de condamnation à ceux qui, confessant leurs péchés à Dieu, recourent à l'agneau sans macule, le sang duquel ùte les péchés du monde : après m'ètre recommandé à la miséricorde de mon Dieu, le remerciant de tant de bénéfices qu'il lui a plu me départir, singulièrement en ce qu'il m'a amené à la connaissance de mon salut en son fils bien-aimé, notre Seigneur Jésus-Christ, mon seul sauveur et rédempteur; et désirant disposer des biens périssables qu'il lui a plu me donner en ce monde, étant (grâces à Dieu) en pleine santé de corps et d'esprit, j'ai fait mon testament secret, et ordonnance de ma dernière volonté, que j'ai dictée et fait écrire au notaire avec moi soussigné, comme s'ensuit :

Premièrement, je veux et entends qu'après mon décès mon corps soit sépulture honorablement, suivant le bon ordre établi en cette dite cité, pour reposer en terre jusqu'au jour de la bienheureuse résurrection, laquelle je crois, comme aussi tous les autres articles de notre foi, contenue au symbole des Apôtres;

Quant à mes biens, je donne et lègue aux pauvres de l'hôpital général de cette cité la somme de 50 florins, semblable somme de 50 florins au collège, et autres 50 florins aux pauvres de la Bourse française de cette cité;

Item, je donne et lègue à honorable Elisabeth Bluet, ma très chère et bien-aimée femme, en contemplation de notre conjugale amitié et des agréables services que j'ai reçus d'elle : sa nourriture et entretien honorable de toutes choses nécessaires pour la vie humaine, en ma maison, aux dépens de mon héritier, auquel j'enjoins lui porter tout respect, honneur et révérence filiale; et au cas que ma dite femme voulût faire son ménage à part et se séparer d'avec mon héritier, en ce

cas, outre ses droits dotaux contenus en notre contrat de mariage, je lui donne la somme de 1000 florins, et une chambre garnie de tous meubles nécessaires, lesquels meubles elle pourra prendre et lever à son choix....

Pendant les trois générations qui suivirent, le métier d'horloger fut celui de la famille Rousseau. L'horlogerie, qui n'occupe plus aujourd'hui à Genève qu'un petit nombre d'habiles ouvriers, y florissait alors beaucoup davantage. Jean II Rousseau était donc horloger, et ce métier lucratif lui permit de faire fortune. Il eut dix- neuf enfants; dix ou onze d'entre eux se marièrent. Le digne homme s'avisa, en 1654, de s'adresser au Conseil, exposant qu'il avait à ce moment seize enfants vivants, d'un seul et même mariage, notamment dix mâles; et demandant qu'on l'exemptât de payer certains impôts, en considération de la lourde charge qui pesait sur lui. On fit droit à une requête aussi bien motivée. Il ne lui restait que dix enfants, quand il mourut à soixante-dixhuit ans ; et c'est à cette lignée encore nombreuse que fait allusion un passage des Confessions où Rousseau dit, avec force erreurs : « Un bien fort médiocre à partager entre quinze enfants, avait réduit presque à rien la portion de mon père ». On ramènera les dires de Jean-Jacques à l'exacti-

Inde, en lisant : « Un héritage de 31 000 florins — ce qui constituait il y a deux cents ans une belle fortune, et non pas un bien fort médiocre — ayant élé partagé entre dix frères et sœurs, la part de mon grand-père ne fut pas très considérable ».

Jean II Rousseau avait fait un testament quelques jours avant sa mort; je n'en citerai que le préambule :

Au nom de Dieu, amen. Gomme ainsi soit que par la désobéissance, le péché soit entré au monde, et par le péché la mort, sans qu'il y ait aucun qui en puisse savoir l'heure; ce que considérant, moi, Jean, fds de l'eu Jean Rousseau, citoyen de Genève, marchand et maître horloger, me voyant par la volonté de Dieu indisposé de ma personne et déjà bien avancé en âge, j'ai voulu faire ce présent mien testament pendant qu'il plaît encore à ce bon Dieu de m'en donner la force....

On possède l'inventaire des biens de ce riche horloger, dressé à son décès. On y remarque une petite bibliothèque, une jolie collection d'armes, six épées, quatre mousquets, cinq arquebuses, une pertuisane, deux hallebardes, et aussi une intéressante série de portraits de famille, qui ont malheureusement disparu. Maison en ville, maison à la campagne, bijoux et diamants, c'eût été presque l'opulence, si ces grands biens n'avaient

<»i LA FAMILLE ROUSSEAU.

pas dû être divisés en tant de parts. La femme de Jean II Rousseau, Lydie Mussard, qui s'était mariée à seize ans, était d'une famille très bien placée dans la société genevoise. Les alliances de ses enfants appartenaient aussi à la bonne bourgeoisie. La famille Rousseau, à ce moment de son histoire, fut à son apogée. Les générations qui suivirent ne surent que garder cette situation sans l'accroître, ou déchoir.

David Rousseau, le septième des enfants de Jean II, fut le grand-père de Jean-Jacques ; il mourut presque centenaire, au moment où son petit-fils venait de s'établir aux Charmettes. L'auteur des Confessions l'a donc connu ; il a dû voir souvent ce vieillard; on se demande pourquoi il n'a pas dit un mot de lui. Mais une lettre de la main de David Rousseau, et son portrait, qui nous ont été conservés, nous permettent de le toucher de plus près que ses prédécesseurs. La lettre est cachetée d'un cachet aux armes de la famille Rousseau : un soleil cantonné de quatre étoiles, dans un écusson surmonté d'un casque et entouré de lambrequins '. Elle est adressée au

ï. Noé Rousseau, frère cadet de David, horloge? comme lui, avait pris des armoiries plus compliquées : D'azur, à la bande de gueules, accompagnée, en chef, d'un soleil à l'angle

marquis <lo Saint-Michel, à Chambéry. On y voit un jeune ouvrier fort serviable cl empressé auprès d'un riche acheteur :

De Genève, ce 22 janvier 1674.

Monsieur,

Ayant reçu par le messager une lettre de votre part, par laquelle j'ai appris que vous souhaitiez avoir une montre à boîte d'argent, avec le couvercle plein, pour la pouvoir porter sans étui, et à chaînette, où il y ait des pointes pour connaître de nuit les heures et les demies, vous ne m'y marquez pas la grandeur; mais je crois que vous la souhaitez d'une grandeur ordinaire : c'est pourquoi je vous en vas commencer une comme vous la voulez, qui sera dans sa perfection dans un mois; et j'espère que vous en aurez tout le contentement que vous pouvez espérer, soit en bonté et en propreté.

Pour le prix, au plus juste, c'est quatre pistoles

senestre du chef, et de deux étoiles côtoyant la bande, faisant l'équerre avec le soleil; en pointe, d'un croissant, les pointes tournées vers la bande, entre deux étoiles côtoyant la bande.

Le roi Charles X, par brevet du 30 juin 1S30, a donné le titre de baron à un arrière-petit-fils de Noé, Jean-Baptiste Rousseau, qui avait été consul de France dans quelques villes d'Orient, et qui était correspondant de l'Institut (Académie des inscriptions et belles-lettres). Son petit-fils, le baron Alfred Rousseau, est aujourd'hui consul de France à Syra dans l'Archipel.

Les armoiries que le roi de France donna au baron Rousseau sont : D'or au palmier de sinople; et an pied un puits d'argent sur une terrasse de sinople ;au chef d'azur, chargé d'un badelaire d'argent. Devise : Ne quid nimis.

(fr. 40, dans notre monnaie d'aujourd'hui), mais vous pouvez vous assurer que ce sera quelque chose de bien.

Je vous prie d'avoir la bonté de me faire savoir par quelle voie je vous la ferai tenir : car elle sera prête au temps que je vous ai marqué. Dès à présent, je vais travailler après. Je vous supplie, si vous me jugez capable de vous servir en quelque chose, de prendre la peine de m'y faire savoir, et vous verrez par effet le zèle que j'ai à vous rendre mes très humbles obéissances.

Espérant d'avoir un jour cet honneur, je prendrai la liberté de me dire à jamais, monsieur, votre très humble et très obéissant serviteur,

David Rousseau.

David Rousseau, à vingt-quatre ans, avait épousé Suzanne Cartier, fille d'un tanneur, et petite-fille d'un notaire. 11 n'eut pas dix-neuf enfants comme son père; il n'en eut que quatorze, et beaucoup moururent en bas âge. En définitive, il lui resta trois fils, tous trois horlogers : Isaac Rousseau, le père de Jean-Jacques; — David II Rousseau, qui fit peu parler de lui ; — André Rousseau, qui alla en Hollande; — et trois filles *, les tantes de Jean-

!.. Notons une anecdote qui se rapporte à la première enfance de Suzanne, la plus jeune d'entre elles :

Registre du Conseil de Genève, 11 septembre 1682. Sieur David Rousseau, citoyen, appelé au sujet de ce qu'il tient une servante papiste, a dit que c'était une nourrice de son enfant, qu'elle achevait de nourrir. Sur ce, lui a été enjoint de la congédier dans la huitaine.

Jacques, qui nous sont connues par 1rs Confessions et la correspondance de Rousseau.

La mère de cette jeunesse encore nombreuse, malgré la mort de huit enfants, est une figure dont les traits demeurent dans l'ombre. Elle mourut à soixante ans. Gomme la vie à Genève était toujours austère et monotone, les deuils ne tranchaient pas sur la manière de vivre habituelle, et on ne les considérait pas comme incompatibles avec le peu de divertissements qu'il était permis de prendre. Nous ne nous étonnerons donc point de voir David Rousseau, quelques mois après la mort de sa femme (14 avril 1705), donner de petites soirées dansantes. Le Consistoire en fut informé, et fit comparaître le vieil horloger.

Registre du Consistoire, 4 février 1706. A été rapporté par le spectable pasteur ïurrettini l'aîné, que suivant la commission qui lui a été donnée de s'informer d'un bal qui avait été fait dans son quartier, il a appris que la veille de l'Escalade (11 décembre) et le jour de l'an, il y avait eu des bals chez le sieur Rousseau, occasion d'un sénateur de Chambéry, dont la femme avait souhaité de se réjouir, mais que ce n'était que des gens du parentage et du voisinage.

Opiné. A été dit que le dit Rousseau serait appelé.

Même registre, 11 février 1706. A comparu sieur David Rousseau, dizenier, appelé pour avoir permis qu'on fit des bals chez lui. Répondant, a dit qu'il est

vrai que la veille de l'Escalade et le premier jour de l'an, ses enfants et ses petits-enfants s'étant rencontrés chez lui, ils se divertirent ensemble, dans la chambre d'un sénateur de Chambéry qui y demeure J, et qu'il est vrai qu'on y dansa, et que ses enfants, qui jouent du violon, en jouèrent, mais nie qu'il y ait eu des étrangers qui en aient joué ; avoue que le sieur Clément, qui est son proche parent, y vint aussi.

Opiné. A été dit que n'y ayant eu que ses plus proches, il doit être exhorté à ne pas donner lieu à aucun scandale.

Remarquons avec quel ménagement le Consistoire traite le père Rousseau (soixante-quatre ans). On ne le censure point, on lui adresse des exhortations seulement, on lui rappelle qu'on a l'œil sur lui comme sur tout le monde. C'est qu'en sa qualité de dizenier, David Rousseau avait quelque part à la considération qui s'attachait à tous les degrés, même les moindres, de la magistrature genevoise.

Dans la société étagée de Genève, une famille de la bourgeoisie n'avançait qu'à petits pas dans la voie des honneurs ; il fallait monter lentement les degrés successifs par lesquels un petit nombre d'heureux s'élevaient jusqu'à entrer dans le

1. A ce moment, la Savoie était occupée par les troupes françaises, et quelques familles de ce pays étaient venues se réfugier à Genève.

« magnifique » Conseil des Deux-Ccnls. David Rousseau avait une position assez bonne pour pouvoir se permettre quelque ambition; il n'eut pas beaucoup à se louer de la faveur qu'il rencontra dans les hautes sphères. Cependant il reçut d'abord quelques marques d'estime, et il put gravir les premiers échelons : il fut nommé maître juré horloger, et fut en cette qualité une espèce de prudhomme, exerçant quelque surveillance sur ses confrères. Un jour qu'il eut affaire à des individus récalcitrants, dans le village de Chancy, le gouvernement le soutint avec fermeté, et mit en prison celui qui lui avait tenu tête. Il fut aussi dizenier : modestes fonctions qui lui permettaient de continuer son métier, et qui faisaient de lui, dans son quartier, un magistrat subalterne, une espèce de juge de paix du dernier ordre. Les dizeniers étaient chargés de tenir un rôle des habitants de leur quartier, et de « veiller qu'il ne se fasse nul désordre ni insolence, et que les bourgeois et habitants se gouvernent honnêtement en leur ménage ».

Les dizeniers n'avaient pas toujours une tâche aisée. En voici un exemple qui a un intérêt historique. On sait qu'au mois de juillet 1690, l'armée irlandaise fut battue à la Boyne par le roi Cuil-

laume III. Cette défaite scella pour des siècles la servitude de la pauvre Irlande; mais ce qui faisait le malheur d'une noble race était un triomphe pour la cause protestante en Europe, et un échec pour la France ' : le peuple de Genève exulta.

Registre du Conseil, 29 juillet 1690. Sur ce qui a été représenté par M. le syndic de la Garde qu'il y a eu cette nuit un vacarme et tintamarre épouvantable dans la plus grande partie de la ville, causé par de grands feux allumés dans les places de la Cité, Saint-Gervais, Fusterie et Molard, et aussi à la Coulouvrenière ; accompagnés de grands cris : « Vive le roi Guillaume ! » et d'un nombre infini de coups de fusil, et même de fauconneau.

Ce qu'ayant appris, il se leva de son Ut, et s'en alla à la place d'armes de la Maison de ville, pour de là donner les ordres nécessaires, afin d'empêcher la suite de ce désordre : ce qu'il tâcha de faire autant qu'il lui fut possible; ayant dit à MM. les Majors de monter dès aussitôt à cheval, et aller partout où besoin serait, outre divers détachements qu'il fit du corps de garde de la maison de ville : ce qui opéra qu'à la fin ce désordre se calma.

Comme M. le Résident (de France) pourrait croire que

\. « Les Genevois n'aiment pas la France », écrivait Voltaire à l'un de ses correspondants; et à un autre : « Les Genevois ne sont bons Français qu'à dix pour cent ».

Jean-Jacques, an contraire, dans le temps de son exil en Angleterre, écrivait au marquis de Mirabeau : « J'aime la France; je la regretterai toute ma vie; si mon sort dépendait de moi, j'irais y finir mes jours ».

cette démonstration de joie publique n'a pas été faite sans notre approbation, il est à propos d'examiner ce qu'il y a à faire.

Opiné. A été dit que les nobles de la Rive et Sarasin aillent présentement chez M. le Résident pour lui témoigner notre surprise et notre chagrin de cette émotion, laquelle nous improuvons et condamnons entièrement; — ce que les nobles susnommés ayant à l'instant exécuté, ils ont rapporté que le seigneur Résident les avait reçus d'un air froid, sérieux et triste, et n'avait voulu entrer dans aucun entretien ni examen de la chose ; s'étant contenté de dire que son devoir l'obligeait d'écrire au Roi ce qui s'était passé, et qu'il insérerait dans sa lettre la démarche que faisait le Conseil pour sa justification.

A été dit que l'on fasse appeler céans les dizeniers.

Même registre, 30 juillet 1690. Le sieur Soret, dizenier de Saint-Gervais, au devant de la maison duquel on a fait le premier feu, ayant été appelé pour en répondre, et censuré de sa négligence à l'empêcher, a été renvoyé jusqu'à plus ample information. Le sieur David Rousseau, dizenier à la Cité, où on a aussi allumé un grand feu : a été dit comme au précédent.

Assurément David Rousseau, dizenier, aurait dû se mettre en quatre pour empêcher ses voisins de pousser des cris de triomphe et de faire des feux de joie. Son quartier était le plus voisin de la demeure du résident de France, justement indisposé de voir se déployer ainsi une allégresse insultante. Était-il à propos d'offenser le roi Louis XIV

au moment où ses troupes allaient entrer en Savoie (août 1690) et entourer pendant des années la petite république sur tout le cercle de ses frontières? Le peuple de Genève préparait bien des soucis à ses magistrats. C'était le devoir d'un dizenier de se multiplier pour rappeler à la raison la foule inconsidérée, et arrêter ses mouvements fougueux. Mais que dirons-nous du Syndic de la Garde, de ce chef militaire qui, au moment où le peuple entre en effervescence et où il faut le retenir, ne sait rien de ce qui se passe, et va se mettre au lit? Et ce n'est pas à lui que le Conseil adresse une censure, c'est au grand-père de Jean- Jacques.

Cette anecdote est typique ; elle nous fait toucher au doigt un fait qui dès lors, et pendant cent cinquante ans, domine l'histoire intérieure de Genève : les magistrats ne comprennent plus le peuple; ils ne se doutent pas de ce qui se prépare chez lui.

Au mois de juin 1762, après avoir flétri Y Emile et le Contrat social, les syndics et membres du Conseil allèrent se coucher, avec la même tranquillité d'esprit que leur prédécesseur de 1690. Quand ils se réveillèrent, ils furent tout surpris, comme le dit l'un d'eux, de voir qu'un

nuage épais s'était élevé <le la cendre seule d'un livre '.

David Rousseau remplit pendant vingt ans les fonctions de dizenier; mais, dans les troubles de 1707, ayant montré quelque faiblesse pour les séditieux, il fut destitué. Deux de ses frères, en différents temps, avaient été admonestés pour avoir tenu des propos qui avaient déplu au gouvernement. La famille Rousseau, sans qu'elle ait jamais joué de rôle actif en politique, était classée dans l'opposition, ce qui ne pouvait que nuire à son avancement.

Une autre cause agissait dans le même sens. Bien que nous n'ayons pas sur ce point de renseignements précis, certains indices que nous pouvons recueillir paraissent établir que David Rousseau n'a pas su s'enrichir, comme l'avait fait son père. Il semble môme que, vers la fin de sa vie, il ait été dans quelque gêne, puisqu'il n'était pas en mesure de payer à tous ses enfants la part d'héritage qui leur revenait du chef de leur mère. Les difficultés pécuniaires qui accompagnèrent Jean-Jacques pendant toute sa vie, et qui avaient jeté une grande ombre sur la carrière de son

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