‹ La famille et la jeunesse de J.J. RousseauChapitre 25 sur 35 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

Au coucher du soleil, le dimanche 14 mars 1728, Rousseau avait vu les portes de Genève se fermer devant lui. Il avait pris son parti aussitôt, et s'était décidé à ne pas rentrer dans la ville. Il passa brusquement dans un monde tout différent de celui où il avait vécu jusque-là. Dans la matinée du dimanche des Rameaux, 21 mars 1728, il se présenta à Mme de Warens, et son cœur et son sort furent fixés pour douze ans.

11 était sous le charme ; il se laissa conduire où Ton voulut. En quelques heures, on régla le chemin qu'il devait prendre, et, trois jours après, il était en route.

A Genève, son patron ne l'avait pas vu revenir;

on s'informa; ses camarades rapportèrent ce qu'il leur avait dit ; son oncle se mit en campagne et alla à sa recherche, bien mollement; on envoya à Nyon prévenir son père Isaac Rousseau, qui ne méconnut pas complètement ses devoirs, et qui se donna quelque mouvement pour tirer son fils des dangers évidents au-devant desquels il allait se jeter.

Le lendemain de mon départ d'Annecy, dit Jean- Jacques, mon père y arriva avec un M. Rival, son ami, horloger comme lui, homme d'esprit, bel esprit même, qui faisait des vers mieux que La Motte et parlait presque aussi bien que lui; de plus, parfaitement honnête homme, mais dont la littérature déplacée n'aboutit qu'à faire un de ses fils comédien. (Il s'agit de Jean Rival, dit Aufresne, qui venait de naître, au mots de février 1728.) Ces messieurs virent Mme de Warens et se contentèrent de pleurer mon sort avec elle, au lieu de me suivre et de m'atteindre, comme ils l'auraient pu facilement, étant à cheval et moi à pied.

Mon père n'était pas seulement un homme d'honneur : c'était un homme d'une probité sûre, et il avait une de ces âmes fortes qui font les grandes vertus ; de plus, il était bon père, il m'aimait très tendrement; mais il aimait aussi ses plaisirs. Il vieillissait (il avait cinquante-cinq ans) et n'avait aucun bien pour soutenir sa vieillesse. Nous avions, mon frère et moi, quelque bien de ma mère, dont le revenu devait appartenir à mon père durant notre éloignement. Cette idée agissait sourdement et ralentissait son zèle, qu'il eût poussé plus loin sans cela.

(les termes sont réservés, mais intelligibles; et ce jugement, si modéré et si sévère à la fois, paraît malheureusement équitable, lsaac Rousseau avait vu son fils François quitter le pays, ne plus donner de ses nouvelles : qu'était-il devenu? Jean-Jacques prend le même chemin ; son père le laisse aller : ce n'était pas bien agir. Il y avait chez lsaac Rousseau, à l'endroit des devoirs paternels, un calus que l'hérédité a pu transmettre à son fils, d'autant plus que le grandpère, David, n'était peut-être pas sans reproche à cet égard.

Nous n'aurons plus guère à parler d'Isaac Rousseau, et, pour ne pas le quitter sous une impression tout à fait défavorable, nous noterons ici une qualité précieuse que le philosophe de Genève a certainement héritée aussi de l'horloger, son père : l'un et l'autre savaient se faire aimer. Obéissant à des défiances folles et à des accès de violence — et la violence, on peut le remarquer, n'était point étrangère au caractère d'Isaac, — Jean-Jacques Rousseau a malheureusement rompu avec beaucoup de ses amis. Mais il était si aimable qu'il les remplaçait bientôt, et en voyait de nouveaux venir à lui tous les jours. Moultou, Du Peyrou et Bernardin de Saint-Pierre lui sont

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demeurés fidèles jusqu'après la mort. Avec une héroïne de Corneille, il pouvait dire :

L'éloignement d'aucun ne saurait m'affliger;

Mille encore présents m'empêchent d'y songer.

Je n'en crains point la mort, je n'en crains point le change :

Un monde m'en console aussitôt, on m'en venge.

lsaac Rousseau, quand il fut établi à Nyon, y était fort aimé, au dire de son fils qui se ressentait de cette bienveillance. « Pendant le peu de séjour que je faisais près de lui, dit Jean-Jacques, c'était à qui me fêterait. » En outre, nous voyons autour d'Isaac Rousseau un groupe de jeunes amis, de vrais amis, capables de se déranger pour rendre un service, et qui n'étaient point les premiers venus : David Rival, Marcet de Mézières, et le libraire Emmanuel Duvillard, trois lettrés.

Les deux premiers avaient passé quelques années à Paris, à la fin de la Régence. Si l'on feuilletait le Mercure de France de cette époque, on trouverait quelques pièces de poésie dont ils étaient les auteurs. Le moins riche des deux, David Rival, est celui qui avait le plus de talent. En 1757, il adressa à Voltaire une épîlre : les loris ; ce morceau a été recueilli dans le Commentaire historique sur les œuvres de l'auteur de la

Henriade ». L'horloger David Rival, comme David Noiret, le maîlrc de danse, était un philosophe à sa manière.

Quant à Marcet de Mézières, il habitait Coppet, où Ton voit encore, garnie de tourelles, sa maison forte de Mézières. Le voisinage de Coppet et de Nyon permettait à Marcet et à Isaac Rousseau de se voir assez facilement. Un des premiers soins de Jean-Jacques, quand il vint à Genève après ses premiers succès littéraires, fut de rendre visite à l'ancien ami de son père ; et Marcet écrivait, le 6 juillet 1754, à un de ses correspondants :

Il y a aujourd'hui huit jours que le fameux Rousseau vint me voir ici, en bateau, accompagné d'un parent et de l'ami De Luc. Je le reconnus sur-le-champ, à l'air de feu son père qui était de mes amis.

Laudantur simili proie puerperae, a dit Horace dans un vers que M. Porchat a très bien traduit :

Le fils atteste aux yeux que sa naissance est pure.

1. « J'avais vu, dit Voltaire, les petits vers de l'horloger de Genève; il est singulier qu'un horloger fasse de si jolies choses. Sa pendule est juste. » Lettre à M. Bertrand, 24 décembre 1757.

Mais nous nous sommes laissé entraîner, et il faut revenir en arrière, au moment où Jean-Jacques partait d'Annecy pour Turin. Les Confessions parlent de sept à huit jours pour ce voyage : plus de 250 kilomètres, et les Alpes à traverser; le pas d'une femme, Rousseau faisant route avec M. et Mme Sabran, demande plus de temps; et pendant les fêtes de Pâques, les voyageurs s'arrêtèrent sans doute pour faire leurs dévotions. En réalité, vingt jours s'écoulèrent depuis le départ de Rousseau, le mercredi saint, jusqu'à son entrée à l'hospice des catéchumènes de Turin *, le lundi 12 avril 1728 2. Son père, qui s'était mis à sa poursuite et n'avait pas su l'atteindre, revenu à Genève, dut transiger avec Du Commun qui réclamait une indemnité pour le départ de Jean-Jacques : les dernières années de l'apprentissage qui restaient à courir, étant celles où le travail de l'apprenti prenait quelque valeur, et dédomma-

1. Cet établissement, fondé en 1652, a été supprimé par un arrêté de la municipalité de Turin du 9 mai 1873.

2. M. Gaberel (Rousseau et les Genevois, 1858, p. 57) indique, pour le baptême de Jean-Jacques, qui fut immédiatement suivi de sa sortie de l'hospice, le 23 avril 1728. Mais c'est une erreur; et, mieux informé, dans un autre ouvrage (Calvin et Rousseau, 1878, p. 155), M. Gaberel a donné le relevé du registre de l'archiconfrérie du Saint- Esprit : Giovanni-Giacomo Rosso, calvinista, abjura l'hérésie le 21 août 1728, et fut baptisé deux jours après.

geait le patron clos peines qu'il s'était données pour lui enseigner son métier. Isaac Rousseau dut payer vingt-cinq écus pour indemniser Du Commun.

Beaucoup de pages des Confessions sont de simples récits écrits sans arrière-pensées, où l'auteur se plaît à repasser ses souvenirs de jeunesse; mais dans le cours de sa carrière accidentée, il y a des défdés où il se savait attendu par ses adversaires ; il avait entendu plus d'une fois sans doute l'écho des invectives de Diderot : « Cet homme faux est hypocrite et méchant; toutes ses apostasies du catholicisme au protestantisme, et du protestantisme au catholicisme, sans rien croire, ne le prouvent que trop * ».

Quand le moment est venu pour Rousseau de raconter comment il fut entraîné à abjurer la religion dans laquelle il avait été élevé, certes il a vu les yeux hostiles qui se pencheraient sur son papier : n'importe, il va son chemin, il narre ce qui s'est passé, ce qu'il a pensé. Il s'était mis dans un mauvais pas dont il est sorti sans gloire, il l'avoue; et quoique les moyens de contrôler ses dires nous manquent presque absolument, son

1. La Jeunesse de Mme d'Épinay, par Lucien Perey et Gaston Maugras, p. 539.

accent de sincérité et la vraisemblance des faits nous persuadent aisément. Il n'y a qu'un trait qui me suggère quelques doutes ; le voici :

Il fallut aller à l'Inquisition, dit Jean-Jacques, recevoir l'absolution du crime d'hérésie, et rentrer dans le sein de l'Eglise avec la même cérémonie à laquelle Henri IV fut soumis par son ambassadeur. L'air et les manières du très révérend père inquisiteur n'étaient pas propres à dissiper la terreur secrète qui m'avait saisi en entrant dans cette maison. Après plusieurs questions sur ma foi, sur mon état, sur ma famille, il me demanda brusquement si ma mère était damnée? L'effroi me fit réprimer le premier mouvement de mon indignation; je me contentai de répondre que je voulais espérer qu'elle ne l'était pas, et que Dieu avait pu l'éclairer à sa dernière heure. Le moine se tut; mais il fit une grimace qui ne me parut pas du tout un signe d'approbation.

On a remarqué dans ce récit rétonnante interpellation de ce moine inquisiteur : il me demanda brusquement si ma mère était damnée, et le fauxfuyant auquel Rousseau a recours : qu'il voulait espérer quelle ne rétait pas, et que Dieu avait pu V éclairer à sa dernière heure; — et Ton a été choqué à juste titre de cet échange d'idées.

C'est très bien; mais justement la question du moine est si révoltante, la réponse que Rousseau improvise est tellement adroite; tout ce petit dialogue, avec la grimace du moine qui le termine,

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est si joliment raconté, qu'on se demande s'il n'est pas arrangé avec art.

Reprenez l'entretien et retournez-le : placez question et réponse en sens inverse. Pendant que le théologien des catéchumènes expose à Rousseau la doctrine catholique et développe en particulier ce principe : « Hors de l'Église, point de salut! » supposez que Rousseau se soit récrié: « Mais à ce compte, ma mère est damnée : vous ne me le ferez pas croire! » Mettez alors ici, dans la bouche du théologien, l'échappatoire que nous avons vue, et que ce soit lui qui ouvre cette perspective rassurante : « Dieu est clément; il peut éclairer une âme pure à sa dernière heure... », alors il n'y a plus rien de pénible et d'inconvenant : interpellation et réponse sont naturellement amenées, elles sont à leur place, et chacun des interlocuteurs est dans son rôle.

Revenez maintenant au récit de Rousseau, et supposez que ce soit une broderie; prenez-le comme un morceau de controverse dramatisée : à ce point de vue, et littérairement, ce serait un petit chef-d'œuvre. Rien qu'en faisant miroiter la doctrine catholique sous ses aspects divers, Jean- Jacques se venge spirituellement de l'humiliation qu'on lui fit subir, des coups de baguette qui lui

furent appliqués sur les épaules : car c'est à cela qu'il fait allusion en rapprochant son cas de celui du roi Henri IV, qui reçut ces coups sur les épaules de ses envoyés, D'Ossat et Du Perron, ainsi que le raconte d'Aubigné :

Clément reçut Henri IV à réconciliation, par les cérémonies curieusement inventées à cette occasion : c'est qu'il fut dressé un haut échafaud en place publique à Rome; là-dessus furent envoyés les cardinaux Du Perron et Ossat, lesquels s'étant traînés à genoux, se couchèrent de leur long, la face en bas, et, comme Ton dit, à béchevet. Après les réquisitions des suppliants, représentant le roi de France, le Pape, d'un siège éminent, fit lever son Pénitencier, assis plus bas; et puis on commença le psaume Miserere mei; à chaque couplet duquel, le Pénitencier donna d'un coup de bâton le long de la tête et de l'épaule aux deux cardinaux, à chacun son coup, jusqu'au dernier mot, qui estvitulos.

Ce qui s'interpréta diversement : car les uns attribuaient cela à grande repentance et humilité; les autres disaient que c'était bassesse, que la pantouffle, par là, se décrottait sur les fleurs de lys....

Rousseau a fait dans les Confessions maintes erreurs involontaires, sur lesquelles on peut mettre le doigt en compulsant, son livre à la main, les lettres, les registres, tous les documents de l'époque. Mais ici, d'une part, nous ne pouvons faire aucune vérification, puisqu'il n'a pas été

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dressé procès-verbal de l'interrogatoire de Jean- Jacques par le très révérend père inquisiteur, lequel, étant mort sans doute, quand les Confessions parurent, en 1780, n'a pu réclamer contre le mot qu'elles niellent dans sa bouche. D'autre part, si l'anecdote est fictive, il est clair que Rousseau, en l'écrivant, savait ce qu'il faisait.

« S'il m'est arrivé, dit-il à la première page des Confessions, d'employer quelque ornement indifférent, ce n'a jamais été que pour remplir un vide occasionné par mon défaut de mémoire. J'ai pu supposer vrai ce que je savais avoir pu l'être, jamais ce que je savais être faux. » — Eh bien! la question du moine aurait pu, en vérité, être posée par lui ; il n'était pas faux de lui attribuer l'idée qu'elle exprime.

« J'écrivais, a dit Rousseau ailleurs, mes Confessions déjà vieux ; je les écrivais de mémoire : cette mémoire me manquait souvent, ou ne me fournissait que des souvenirs imparfaits; et j'en remplissais les lacunes avec des détails que j'imaginais. J'aimais à m'étendre sur les moments heureux de ma vie, et je les embellissais quelquefois des ornements que de tendres regrets venaient me fournir. Je disais les choses que j'avais oubliées, comme il me semblait qu'elles avaient dû être. »

Quand Fauteur des Confessions a prolongé ainsi les lignes de quelqu'un des récits où il revêtait de couleurs brillantes la peinture de ses beaux jours, il l'a fait chaque fois avec tant d'aisance et d'habileté qu'on ne saurait marquer le point où, sur le narré d'événements réels, vient s'ajuster une continuation imaginaire.

Ce procédé, dans lequel Rousseau était maître, ne l'a-t-il pas employé dans le morceau des Confessions que j'ai cité? Je ne me dissimule pas le peu de fondement du doute que j'énonce : je ne fais que le soumettre au jugement du lecteur éclairé. — Après tout, l'anecdote peut être vraie ! : un moine italien a pu manquer de tact, et être assez brutal pour tirer sans ménagement les conséquences de son dogme.

Dans le récit d'une autre anecdote qui se rapporte au même temps, nous avons un document qui nous permet de prendre sur le fait une de ces libertés que Jean-Jacques, de son propre aveu

1. Si elle est vraie, Rousseau se l'est certainement rappelée quand il a mis dans la bouche d'un païen cette réponse à un missionnaire : « Vous m'annoncez un Dieu né et mort, il y a deux mille ans.... Vous venez, dites-vous, me l'apprendre; mais pourquoi n'êtes-vous pas venu l'apprendre à mon père, ou pourquoi damnez-vous ce bon vieillard pour n'en avoir jamais rien su? » Profession de foi du vicaire savoyard.

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s'est quelquefois permises avec ses souvenirs. C'est cette jolie scène où il se représente à genoux devant Mme Basile, à Turin. M. .lansen ! a retrouvé à la bibliothèque de NeuchAtel un de ces papiers dont j'ai parlé, où Rousseau a tracé son premier jet, et qu'il n'a pas détruit comme les autres. Le récit commence in médias res; pour le faire comprendre, je reprends les premières lignes dans les Confessions :

Je me jetai à genoux à rentrée de la chambre, bien sûr qu'elle ne pouvait m'entendre, et ne pensant pas qu'elle pût me voir. Mais j'ignorais qu'en la dévorant ainsi du cœur et des yeux, elle me voyait elle-même dans une glace à laquelle je n'avais pas songé. Elle se retourna, et me surprit dans un transport qui me faisait soupirer en étendant les deux bras vers elle. On ne peut rien imaginer d'égal au subit effroi dont je fus saisi, en me voyant découvert dans cette attitude. Je pâlis, je tremblai, je me sentis défaillir. Elle me rassura en me regardant d'un œil assez doux, et me montra du doigt une meilleure place à ses pieds. On peut juger que je ne me le fis pas dire deux fois.

Jusqu'ici, tout était peut-être assez simple; mais la suite de ce petit manège me parait plus étrange. C'était là, comme on voit, une déclaration, pas équivoque de part et d'autre, et il semblait qu'il ne pouvait plus rien manquer entre nous à la familiarité de deux amants déclarés. Point du tout. A genoux devant elle, je me trouvais dans

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