II. — LES ÉLÉMENTS DE LA VIE COMMUNE
N° 1. Différence de religion. — Les mariages mixtes.
Nous affirmons catégoriquement, que les mariages mixtes sont une véritable et dangeureuse plaie sociale. Quelques développements suffiront à le démontrer...
a) Daus un mariage mixte, les conjoints ne mettent pas en commun leurs convictions religieuses avec l'ensembie des pratiques qui en dérivent. Leur union, le don mutuel qu'ils se font d'eux-mêmes, ne repose pas sur une base religieuse commune. Du point de vue religieux leurs âmes et leurs cœurs restent profondément séparés, comme le sont la vérité et l'erreur. Cela constitue une sorte de monstruosité. Car c’est par sa constitution intime, elle-même, que le mariage chrétien est un sacrement. Or voilà deux jeunes gens qui contractent mariage, s'unissant par des liens sacrés, indissolubles dont ils se font l’un et l'uütre, une idée radicalement diiférente !
On entend parfois reprocher à l'Eglise son intolérance à
l'égard des mariages mixtes. On devrait s'étonner plutôt, de ce qu’elle les tolère même quelquefois.
De là, des conséquences — très graves pour toute la vie conjugale.
En effet :
En premier lieu, il faut se rappeler, qu'en dehors de Dieu, et de la religion, qui nous unit à Lui, il ne saurait y avoir un point d'appui sérieux pour la vie morale.
Et cela pour deux raisons fondamentales, dont la première est que, Dieu étant le Créateur, et, conséquemment, le Maitre Souverain de la liberté et de la Conscience humaine, c'est de Lui seul que dépendent les limites et les lois fondamentales de ces deux facultés.
La deuxième raison est que tout ce qui s'impose à | liberté et à la conscience, ne saurait s'imposer qu’au nom de la fin dernière ou du Bien auquel l’homme est destiné par la loi même de sa nature, ou par une Loi supérieure de la Bonté divine. La volonté et la conscience, sont avant tout des puissances mises au service de l’homme pour la conquête de sa fin dernière, C’est là toute leur raison &'être.
Pour la conscience et la volonté, la fin dernière joue donc le rôle de principe fondamental dont dépendent tous les autres ; en d’autres termes, la loi fondamentale de la conscience et de la volonté, sera donc la fin dernière ; de sorte que, en définitive c'est au nom de la fin dernière, au nom du Bien suprême, au nom de sa destinée, que toute loi véritable s'imposera à la volonté humaine et à la conscience.
Or, la fin dernière de l’homme n’est autre que Dieu luimême, La loi de la fin dernière pour l’homme, sera donc Dieu lui-même s'imposant à lui, comme fin dernière à atteindre, comme, Bien suprême à conquérir.
Bref, toutes les lois qui gouvernent la conscience humaine
reposent sur la Loi du Législateur suprême, comme toutes les fins particulières reposent sur la fin dernière.
Une simple observation psychologique confirme d'ailleurs admirablement ce principe.
N'est-il pas vrai, que notre liberté, notre conscience, sont ce que nous possédons de plus intime, de plus personnel? c'est là que nous sommes le plus intimement ‘‘nous-mêmes.'’ La conscience est pour l'homme le sanctuaire ‘nviolable dont lui seul détient la clé.
Pour qu'une loi s impose à la conscience, il faut donc qu'elle soit pour nous plus que notre liberté, plus que tout ce qui nous est le plus cher, plus que nos affections, plus que notre vie elle-même — il y a des lois qui demandent le sacrifice de la vie — ; il faut qu’elle procède d'un principe plus intime à notre conscience, que nous-mêmes ; nous ne pouvons concevoir qu'un étranger vienne dominer au-dedans de nous-mêmes, violer le sanctuaire le plus intime de notre personnalité.
Or, qui donc peut être plus intime à notre liberté, à notre conscience que nous-mêmes? qui donc peut être maître audedans de nous-mêmes, plus que nous-mêmes ? sinon Celuilà seul qui a créé la conscience, qui à façonné notre personnalité, qui nous a donné ce sanctuaire intime de nousmême : c’est-à-dire Dieu.
Toute morale, toute obligation, repose donc, en définitive, sur Dieu. Il n'y a donc pas d'autorité légitime qui ne vienne de Dieu. ‘Il n'y a point d'artorité qui ne vienne de “Dieu, et celles qui existent, ont été instituées par Lui. “C'est pourquoi celui qui résiste à l'autorité, résiste à l'or- ‘‘dre que Dieu a établi.’ (Epitre aux Romains, ch. XIII, 1 et 2.)
Conséquemment toute obéissance remonte à Dieu et repose sur la religion. De sorte que la religion est à la base
de toute morale, de toute loi, de toute autorité, et de toute obéissance.
Or, il n'y a qu'une seule religion vraie, la religion de Jésus-Christ, dont l'Eglise catholique est l'unique dépositaire authentique.
Or, l’un des points essentiels de cette religion, est que
tout mariage valide entre baptisés est, par le fait même un sacrement,
Voilà donc que, sur les bases mêmes de la vie morale, et par conséquent de la vie conjugale, sur l'essence même du lien qui les unit, les conjoints d’un mariage mixte sont en désaccord profond.
Ce désaccord sur les principes va se traduire nécessairement en conflits d’âmes dans la pratique. En effet :
1° Le premier devoir du chrétien, devoir qui revient chaque jour, et plusieurs fois par jour, c'est la prière. Or ces deux époux ne peuvent pas prier en commun.
2 Le jour par excellence de la vie de famille, c'est le dimanche, jour où le cœur peut se dilater dans l'intimité du foyer, après les labeurs, les séparations, les soucis de la semaine. Ce jour-là, le devoir appelle les fidèles à l’église. Or les époux vont prendre des chemins opposés, assister à des offices de religions différentes pour accomplir leur devoir.
3° le catholique doit aller se confesser, et, par conséquent confier au prêtre les secrets de son âme, les secrets de sa vie conjugale : que doit penser de cela le conjoint protestant ?
Et ainsi de la communion, et d’une foule d'autres devoirs qui obligent le catholique, tels que le jeûne, l’abstinence, et une foule de pratiques et de dévotions, que les protestants méprisent ou traitent de superstitions,
Supposez que ces deux époux soïent sincères dans leurs croyances respectives : ils devront, au fond de leur cœur,
partag tiblement adversaires partie de leur âme; alor:
er l'opposition de ces croyances et se sentir irréduc- , dans la plus haute et la plus noble 8 que, cependant, par un contrat
solennel, ils ont juré de vivre une vie commune aussi pro-
fonde que possible.
Et dans le fond de son cœ conjoint de vivre dans l’e blème le plus grav blème religieux.
ur, chacun devra plaindre son rreur, en ce qui concerne le proe, le plus essentiel de l'existence : le pro-
Il ya, en Particulier, dans la vic, des moments pénibles, où l'âme troublée, ou endolorie, a besoin de se retremper anx sources du devoir, de se rendre compte de la raison suprême du sacrifice : de s'expliquer le Pourquoi de la douleur et de la souffrance, d'en mesurer la valeur réparatrice et rédemptrice ; de rencontrer les consolations Souveraines : toutes choses, dont la religion seule possède le secret.
Lorsque la mort sème le deuil autour de nous, enlevant ce qui nous était le plus cher, nous jetant dans un vide affreux, comme si nous étions environnés du néant ici-bas, de quel côté viendra la lumière et la vérité, sinon du côté de l’Eternité, de Dieu, et de la religion qui nous conduit à Lui.
A de tels moments, la religion reste le seul point lumineux, la seule chose stable, le seul point d'appui de la vie, la source unique de vraie consolation pour les douleurs profondes.
Mais, comment deux cœurs frappés cependant des mêmes deuils, pourraient-ils être l'un pour l’autre un soutien et un appui, s'ils doivent aller puiser leur force, espoir et courage à des sources opposées? Le moment où les époux auraient le plus grand besoin de s’entr’aider, de se consoler mutuellement, en allant à Dieu d'un même élan de foi, d'amour, de confiance et d'espoir, est précisément celui
où ils seront obligés de constater, d'une manière tangible et cruelle, qu'ils sont irréductiblement divisés, sur le point où ils auraient le plus besoin d'être unis d'esprit et de cœur.
Mais ce n'est pas tout, L'on sait assez combien il existe de préjugés, chez les protestants, à l'égard de la religion catholique. Or, ces préjugés ne sauraient rester toujours cachés au fond du cœur ; tôt ou tard, ils se feront jour pour semer la discorde au fo-er du mariage mixte.
A supposer même, qu'un large esprit de tolérance suffise à maintenir la concorde entre les époux, il faut encore compter avec la parenté ; et il serait, pour le moins, étrange, que de ce côté, il n’y eût pas, de temps à autre, des causes de conflit : en tout cas, ce sera pour le moins, une cause de gêne et de malentendus,
L'on conçoit facilement qu'une semblable situation est trop anormale, trop monstrueuse pour durer. La solution qui la dénoue, dans la très grande majorité des cas, est fournie par le raisonnement suivant, que, plus ou moins consciemment se font les époux: ‘‘Avant tout, nous som. ‘mes époux, et nous devons vivre en paix : la question de ‘religion ne doit pas troubler notre ménage ; il faut donc ‘qu'elle passe au second rang et que, dans la famille elle ‘‘soit considérée comme une chose accessoire.’ Ce qui,
dans la pratique, aboutit fatalement à l'indifférence reli. gieuse.
4 Tout cela est infiniment plus grave au point de vue des enfants. Sans doute, pour accorder la dispense de mariage mixte, l'Eglise exige, que la partie protestante promette solennellement de faire élever, ou de laisser élever tous les enfants dans la religion catholique.
Mettons les choses au mieux, et supposons que cette condition soit fidèlement observée, Il n’en reste pas moins
un problème redoutable, Pour ces enfants,
On leur dira, à l'église, à l'école catholique, au catéchisme, que la religion protestante est radicalement fausse, et que les protestants, du seul fait qu'ils sont protestants sont sur le chemin du l'erreur, et par conséquent de la damnation ; seule, la bonne foi pouvant les sauver, à supposer, pur ailleurs, que leur vie soit irréprochable.
D'autre part, à la maison, ils voient que, Pare exemple, lear père est protestant. L'amour et le respect qu'ils lui doivent, leur défend de le Juger et de le condamner.
Situation délicate et douloureuse pour des cœurs d'enfants? Qui interroger pour calmer leurs angoisses et mettre fin à leurs doutes ! Que peut répondre le père? et comment
la mère peut-elle condamner son époux, devant ses propres enfants ?
et très dangereux qui va se poser
5° La difficulté s'aggrave de la question d'éducation, qui dépend, avant tout, et par-dessus tout, des parents.
Quand il s'agira d'inculque: aux enfants les principes de la religion, avec ses prières et ses pratiques, que dira la partie protestante? Comment dire à des enfants, au sein de la famille: ‘Vous voyez votre père, ou votre mère qui ‘‘ne pratique pas votre religion, il est dans l'erreur ; ne l’imi. ‘‘tez pas’? Aux multiples explications que demanderont les enfants dans leur ingénuité, quelle réponse pourront-ils obtenir, et comment sauraient-ils comprendre qu'ils ne Peuvent pas suivre celui ou celle qu'ils aiment le plus sur la terre, à qui ils doivent tout, et qui tient, auprès d'eux, la place même de Dieu? Comment, par exemple, un père protestant, s'il est sincère, pourra-t-il dire, ou équivalemment: ‘‘Mes enfants, suivez la religion de votre mère ca-
tholique, c'est la seule vraie, pour moi, je suis dans l'erreur’”’? S'il leur dit :
‘Ma religion est aussi bonne que celle
de votre mère, vous pouvez le suivre”, il manque à ses engagements. Si, d'autre part, il leur laisse entendre que sa religion à lui est vraie, mais que ses enfants ne peuvent la suivre, que penseront ces enfants de cette contradiction ?
Il y a là, une situation absolument inextricable, pour la formation morale et religieuse des enfants: et ln difficulté s'aggrave encore, si l'on y ajoute l'influence de la parenté protestante.
La conclusion qui dénouera cette situation sera fatalement la même que pour les époux ; c'est-à-dire l'indifférence reli. gieuse.
A moins d'un miracle, les enfants, issus de mariages mixtes, finissent par n'avoir plus aucune religion. C'est la logique même des choses.
Jusqu'ici, nous avons raisonné en supposant que la partie catholique soit indifféremment le père ou la mère, Pourtant, en pratique, la question est loin d'être indifférente, comme il est facile de s'en convaincre par la simple observation suivante :
a) Supposez que le père soit catholique, et la mère protestante. Comme nous l'avons exposé, dans notre deuxièmo partie, l'éducation religieuse, chez l'enfant, doit commencer dès la toute première jeunesse. D'autre part, la toute première éducation appartient, à peu piôs exclusivement à la mère.
Or, comment supposer qu'une mère sincèrement protestante puisse donner à ses enfants une éducation catholique. D'autre part, si elle n’est pas sincère, dans sa religion, elle ne saurait leur donner une véritable formation religieuse.
b) Supposez, au contraire, que la mère soit catholique et le père protestant, La première éducation pourra être catholique, à supposer que le père ne s'y oppose pas, sous
prétexte, qu'il ne faut vant qu'ils ne soient à
tisme ou le catholicisme. Le cas n'est pas chimérique, Mais à mesure que les enfants grandiront, les garçons,
enfants, et dès qu'ils seront grands, ils suivront leur père et cela, d'autant plus facilement que le milieu qu'ils fré. quentent est plus protestant.
De toutes manières, donc, les mariages mixtes sont un
véritable fléau pour la famille et Pour la société, surtout pour l'Eglise.
C'est pourquoi l'Eglise a toujours combattu et combat. tra toujours les mariages mixtes, Et ce n'est pas là une des formes les moins bienfaisantes de son action sociale,
N° 2. Différence de nationalité.
On l'a dit, avec beaucoup de vérité : la patrie, c'est la fa. Comme la famille, la nationalité possède sa vie bien caractérisée, elle possède son âme à elle, âme sociale, son tempérament, son caractère, ses défauts et ses vertus.
Combien de fois l'on entend vertus nationales : l'âme d’ d'un peuple, etc.
parler, d'âme nationale, de un pays, les vertus et les défauts
Cette âme, cette vie de la patrie, est faite de tout un en. semble de manières de penser, manières de sentir, manières
NN
de vivre; de tout un ensemble de traditions intellectuelles, artistiques, morales et religieuses, qui constitue comme un large et abondant milicu vital où toutes les âmes d'une mé. me nationalité vont s'alimenter comme à une source commune. L'influence de ce milieu sur les individus Cst, sans doute moins immédiate, moins précise que celle de ln famille ; elle n'en est pas moins réelle ni moins profonde, ni moins durable surtout.
Or, si, entre les différentes nationalités, il peut y avoir des ententes, des alliances, il peut y avoir également des conflits, et de sérieuses animosités. Et chaque inidividu reflétera plus ou moins ces conflits, ces animosités de race, ou de nationalité.
U'est pourquoi, nous croyons que la différence de nationalité peut constituer un grave danger, pour la paix intérieure du foyer. Deux époux, appartenant à des nationalités différentes, surtout si elles sont hostiles, portent en eux des germes de malentendus, de discordes et d'amères rancunes.
Sans doute, l'on peut bien, avec beaucoup de réserve, de part et d'autre, se surveiller afin d'éviter toute allusion à ces conflits, antipathies de race ou de nationalité, et garder au fond du cœur ses sentiments et ses préférences à ce sujet.
Mais, tout d'abord, c'est là une situation absolument anormale. Extérieurement, en apparence, ce peut bien être la paix, la bonne entente ; au-dedans, les âmes sont profondément divisées ; et cette division empêche la confiance mutuelle, et la communion franche des cœurs, si nécessaires dans la vie de famille,
Dès que, dans une société intime, l'on est obligé de se contraindre, de garder au fond du cœur, ses sentiments, ses convictions intimes, pour ne pas blesser l'entourage, il se forme bien vite dans ce milieu une attitude de susceptibilité
ET
ombrageuse creusant entre les âmes un fossé qui s'agrandit toujours, et que l'on ne peut plus combler entièrement.
Cet état de contrainte d’ailleurs ne saurait durer longtemps. Un jour ou l’autre, il faut que le cœur se soulage et la détente sera d'autant plus violente, que la contrainte aura été plus longue et plus pénible. De là dés paroles amères, des blessures morales, des ressentiments qui empoisonnent toute la vie. Et si les occasions ne viennent pas toujours des époux eux-mêmes, elles viendront certainement da la parenté (1).
Pour des jeunes fiancés, dans toute l’ardeur de leur premier amour, et qui ne voient rien en dehors de cet amour, ces considérations peuvent passer pour de l’étroitesse d’esprit. Certes, il y a quelque chose de touchant dans ce bel enthousiasme de la jeunesse, dans sa confiance en l'avenir. Très souvent c’est là une source de dévouement, d'abnéga-. tion qui peut aller jusqu’à l’héroïsme.
Mais la jeunesse n'est pas éternelle, les premiers amours se refroidissent, les fiancés ne sont pas seuls au monde, il leur faudra bien compter avec l’entourage, enfin il faut bien se rendre à l'évidence d'expériences si souvent renouvelées,
Sans doute, il ne faudrait pas exagérer ce danger, et l’assimiler complètement à celui des mariages mixtes. Mais il y a là, certainement un point digne d'attirer l'attention : et, dans la généralité des cas, la prudence demande que les mariages se fassent entre jeunes gens de même nationalité,
(1) Tout ceci est particulièrement délicat, lorsqu'il s’agit de l'édueation des enfants, Comment, par exemple, demander à une mère de famille, de refouler au fond de son cœur, les préférences qu’elle ressent pour sa propre nationalité, afin d'élever ses propres enfants d'après la mationalité de leur père. Aura-t-elle pour cela suffisamment de et de tact? Et puis, pour comprendre pratiquement l'âme d'une natiomalité, il faut en faire partie.
N° 3. Différence des conditions sociales.
Que ce soit préjugé social, sot orgueil, ou nécessité des choses, le fait est que la richesse, et les conditions sociales, établissent des castes bien distinctes et bien fermées dans les rapports de société. C’est un fait contre l:quel on peut lutter au moins pour en combattre les abus, mais on ne le changera pas. A vrai dire, d’ailleurs, si l'esprit de caste et d’exclusivisme s'oppose à la vie sociale, même au sens restreint où nous l’entendons ici, il faut cependant, dans toute société qu'il y ait une hiérarchie pour qu'il y ait de l’ordre.
Les raisons qui militent contre les mariages entre jeunes gens de nationalités différentes, militent également contre les mariages entre jeunes gens appartenant à différentes conditions sociales; que cette différence provienne de la
naissance, de la fortune, des relations de famille, du mérite, ou de toute autre cause.
Celui des époux qui se trouve de condition inférieure, éprouvera toujours plus ou moins la gêne de son inféricrité, et souvent même on la lui rappellera.
Tout ce qui, de près ou de loin, ressemble à une rnésalliance peut devenir facilement une occasion de troubles et de mésintelligences dans le ménage.
Ici, néanmoins, plus encore que dans la question des nationalités, il faut se garder de toute exagération, et se rappeler que la noblesse du cœur, l'élévation des sentiments, la grandeur d’âme, sont choses plus précieuses dans le ménage, que tous les avantages matériels, et ces qualités peuvent se trouver dans tous les rangs de la société. Lorsque deux jeunes gens peuvent mettre en commun de tels trésors, il serait ridicule de vouloir empêcher leur union, sous prétexte d’inégalité de fortune ou de rang social.
Ceci nous amène à dénoncer l'immoralité des mariages de calcul et d'intérêt, que ces calculs, d'ailleurs soient le fait des fiancés eux-mêmes ou de leurs parents.
Que dans le mariage, l'on rencontre des avantages matériels, c'est très bien ; mais que ces avantages deviennent le motif principal du mariage : voilà l'immoralité. Le mariage est par lui-même une chose trop sacrée, il entraîne de trop graves conséquences pour qu'on en puisse faire une question de vulgaire calcul.
N° 4. Différence de tempérament individuel.
Si par différence de tempérament individuel, l'on entend incompatibilité d'humeur, d’inclinations, de goûts, de caractère, il va de soi, que c'est là un obstacle très sérieux à la vie de famille,
Mais, dès qu'il s'agit de déterminer d’une manière précise, quels sont en fait, les tempéraments et caractères, incompatibles, la chose devient extrêmement difficile.
Ainsi, par exemple, dire, d’une manière absolue, que pour un mariage bien assorti, il faut des témpéraments ou des caractères qui se ressemblent, serait une assertion démentie par les faits; mettez ensemble deux tempéraments violents, deux caractères entêtés, personnels à l'excès, exclusifs, c'est précisément cette ressemblance qui sera la cause de disputes et de désaccords dans le ménage. Supposez, au contraire, deux tempéraments apathiques, sans initiative aucune, ce sera un autre désordre.
D'autre part, supposez deux caractères ou tempéraments opposés, par exemple, un ardent, passionné, avec un apathique ; la vie commune deviendra bientôt impossible.
Il semblerait que, par la force même des choses, les personnes qui possèdent des irréductibilités de tempérament
ou de caractère, dussent être à l'abri des sympathies mu. tuelles qui conduisent au mariage. En réalité cependant, par un étrange caprice de la nature, c'est souvent entre ces personnes, que s'allume l'amour le plus irrésistible.
On énoncerait peut-être une loi assez juste, bien qu’un peu vague, en disant que pour le mariage, il faut des tempéraments, des caractères qui se complètent mutuellement. Et cette loi du complément mutuel peut se vérifier parfaite. ment avec des contrastes. Ainsi, la force s'allie à la fai. blesse, parce que la faiblesse fait ressortir la force, en réclamant sa protection ; la violence s’unit à la douceur, qui la tempère ; l'énergie, l'initiative, la personnalité s’unit à la maléabilité ; l'ardeur, à la patience, à la soumission, etc.
Mais, évidemment, il ne faut pas attribuer à ces observations plus d'importance qu’elles n’en méritent.
Le tempérament et le caractère sont des facteurs imyortants dans la vie : ils ne sont pas les seuls, ni même les plus importants.
Au-dessus, il y a la force de volonté, qui les domine et doit s’en servir pour arriver à ses fins. La volonté peut même, avec des efforts, de la méthode et de la persévérance, arriver à modifier le tempérament et le caractère.
CoNcLusI0N.
De tout cela, nous pouvons conclure, maintenant, en connaissance de cause, que le don mutuel du mariage pour être efficace, requiert certaines conditions dont l'absence pent amener des conséquences désastreuses pour la famille. Parmi ces conditions, quelques-unes peuvent s’acquérir par l'éducation et le travail méthodique, persévérant de la volonté ; d'autres sont un simple don de la nature.
D'autre part, celui qui se donne ainsi pour la vie, s'en-
gage à des renoncements et des sacrifices. Mais s’il y a des renoncements, des sacrifices qui élèvent et honorent, il y en a d'autres qui abaissent et déshonorent.
Lorsque le mariage présente des conditions telles, qu'il faut sacrifier des principes ou les exposer gravement, qu'il faut renoncer à de nobles sentiments, il ne réalise plus le but, l'idéal que Dieu lui a assigné.
Art. II. — Dans LE MarraGe.
Les maux qui suivent le mariage une fois constitué.
Pour s'être juré au pied des autels, dans toute l’ardeur de leur amour, et la sincérité de leur âme, une fidélité inviolable jusqu’à la mort, les époux n'ont pas mis le lien conjugal à l'abri de tout danger. Les conditions requises pour maintenir l'efficacité de ce lien dans les cœurs, ne sont ni moins nombreuses, ni moins importantes que celles requises pour le constituer dans toute sa valeur pratique.
Nous n'avons pas à rappeler ici, ce que nous avons di plus haut sur les maux qui menacent tout ordre moral quel qu'il soit. Nous ne parlerons que de ceux qui d’une manière plus directe et plus immédiate, concernent la famille.
1° Le premier danger qui menace la famille constituée, commence avec le mariage lui-même, et il se rencontre fréquemment. Il consiste dans ce préjugé, que les fiancés, une fois unis par les liens du mariage, peuvent se départir de la réserve, et du respect qu'ils s'étaient imposés jusqu’à ce jour. Dès le lendemain du mariage, le fiancé d'hier, qui était plein de déférence, de prévenance, de lélicatesse pour sa fiancée, est devenu le maître, d’une femme qu'il va trai-
ter cc me une chose conquise, à qui i! va imposer ses caprices, ses volontés, sans même se demander s'il ne brise pas le cœur de celle qui s'était donnée à lui sans réserve, dans l'élan de la plus entière confiance, comptant rester toujours un peu fiancée, même après le mariage.
D'autre part, la fiancée, devenue épouse, trop souvent songe, qu'une fois soustraite à la tutelle de sa mère, elle va pouvoir organiser sa vie à sa guise, d'une manière indépendante, au gré de ses caprices. Au lieu de trouver une épouse tendre, aimante et soumise, le mari ne rencontre plus qu’une émancipée.
De part et d'autre c’est la désillusion, dès les premiers mois de ménage, une source de déboires et d'amers regrets. L'un et l’:atre ont oublié qu’avec des liens d'époux, ils doivent conserver des sentiments de fiancés, que l’amovur mutuel doit se conquérir et se mériter tous les jours, au prix de bien des concessions, bien des renoncements, bien des sacrifices ; que le bonheur de la vie, comme un édifice jamais achevé, ne s'élève que pierre par pierre, et que le fondement en est le respect mutuel, reposant lui-même sur l'esprit de foi et la fidélité aux devoirs religieux.
2° Un autre danger pour la vie conjugale, c’est précisément ce qui empêche ou détruit la vie de famille, en attirant les époux hors du foyer. :
La famille, surtout si l'on comprend sous ce tit » la s0ciété conjugale et la société paternelle, est un tout bien caractérisé, constituant une vraie personnalité sociale, ayant sa vie propre, sa vie collective, bien à elle, et distincte même de la somme des vies individuelles qui la composent.
Par définition, la vie de famille est essentiellement une vie en commun, Or, la première condition de la vie commune, c'est la cohabitation. Pour vivre en commun, vivre de la même vie, il faut nécessairement vivre ensemble.
Eu uehors du temps où les époux sont retenus au-dehors par la nécessité de vaquer à leurs affaires, ou de remplir leurs devoirs de société, leur place est donc au foyer.
. Mais d'autre part, ce n'est pas la simple présence au foyer qui constitue la vie de famille : à cette vie il faut une âme, qui est l'harmonie des sentiments, l'union des esprits et des cœurs. Pour que des époux restent au foyer, s’y attachent, il ne suffit pas qu'ils ÿ soient retenus par le devoir, il faut encore qu'ils y soient attirés par l'agrément ; il faut que leur présence au foyer, leur soit agréable et douce. II faut que la femme aime son foyer uniquement ; qu’à son foyer seulement elle se trouve véritablement ‘‘chez elle’’, Parce que tout son cœur est là; parce qu'elle sait que là seulement, on l'entoure de véritable respect, de délicatesse, de prévenance et de véritable amour; parce qu'elle sait bien, que si son mari est appelé et retenu au dehors, par le travail ou les affaires, son cœur à lui aussi, est au foyer, et son plus ardent désir est d'y rentrer au plus tôt,
C'est le mari qui,* Par son amour, son dévouement, sa délicatesse, ses prévenances et son respect, fait du foyer
un séjour incomparable pour son épouse.
De son côté, le mari, lorsqu'il quitte la maison, appelé par le devoir, doit laisser sa pensée et son souvenir au foyer ; il faut qu'il emporte, au plus intime de son cœur, le souvenir de toute la famille qu’il a laissée là-bas. Il aura ainsi du courage pour travailler, un but immédiat à sa vie ; à son labeur : sa femme, sa famille, toutes ces vies, greffées, Pour ainsi dire, sur la sienne. I] sait que là-bas, on l'attend, qu’on pense à lui, qu'on compte sur lui. Le soir, lorsqu'il rentrera, fatigué de sa journée, on lui fera fête : l'ordre, la propreté qui règnent dans la maison, la bonne tenue des enfants, et jusqu’à l'attention délicate que met sa femme à arranger sa toilette pour le recevoir, la régularité, la façon
même dont les repas sont p‘parés, la manière dont la table est mise, etc., tout cela va lui exprimer éloquemment, que toute la journée, on a pensé à lui, on a travaillé pour lui; il a été, malgré l'éloignement, le centre des esprits et des cœurs ; alors, il ne sent plus la fatigue, il est largement ré compensé de son dévouement, de son labeur et de ses peines; au fond de son cœur, il se dit, avec la plus entière satisfaction, que si, ailleurs, il y a plus d'éclat, plus de bruit, plus de richesse, plus d'amusement moindain, nulle-part, il ne saurait trouver pour la joie de son âme, rien de comparable à son ‘‘chez lui’.
Dans de telles conditions, l'on peut facilement conjecturer ce que sera la vie de famille, c'est-à-dire, la vie où tous les esprits pensent à l’unison, où tous les cœurs mettent en commun leurs sentiments, leurs affections, où toutes les volontés prennent ensemble des résolutions, pour arriver à un but identique ; en un mot où ce n'est plus le père, la mère, ou les enfants, qui pensent, qui parlent, qui aiment, mais la famille. Une âme plus grande compénètre toutes ces âmes pour les faire vivre de la même vie : c'est l'âme de la famille.
Le soir, au rep&s de famille, à la veillée; le dimanche, aux moments où tout le monde est réuni, chacun raconte ses journées, ses travaux, ses succès, ses revers; les joies et les épreuves de chacun deviennent les joies et les épreuves de tous. Puis, l’on commente les nouvelles, les événements appris par le journal, on cherche à se rendre compte d’une bonne lecture faite en famille, du prône entendu à la messe paroissiale. La famille se fait ainsi une opinion, une magière de voir une conviction, sur les questions politiques sociales, religieuses.
Sous les regards et la direction des parents, les enfants font leurs devoirs de classe. Enfin, invariablement, cha-
que journée se termine par la prière du soir faite en commun. i
Les parents savent s'ingénier pour trouver des jeux qui emusent les enfants. A certains jours chômés, toute la famille va faire une agréable promenade, où l’on se délasse, l'on se divertit, où le cœur se dilate de plaisir : c'est comme un renouveau, dont l'effet bienfaisant se fera sentir par plus d’ardeur au travail, plus de résignation dans le sacrifice, plus de générosité dans le dévouement, et plus de confiance en l'avenir. :
Et c’est dans cette vie de famille, dans cet ensemble de menus détails, que les parents, le père surtout, accomplissent le plus véritablement leur noble mission : qu'ils sont parents, en toute vérité.
En effet, à son travail, le père est le nourricier de sa famille ; devant la société, il est son chef et son représentant; au dehors, il en est le gardien et le protecteur ; mais, à l'intérieur du foyer, dans l'intimité de la vie familiale, il est, par-dessus tout, le père, dans tout ce que ce mot renferme de plus tendre ét de plus élevé.
Telle est la vie de famille. Il semble qu'il ne puisse pas en être autrement, tellement cela paraît naturel. La vie est si facile, si droite, lorsqu'on la considère dans sa noble simplicité !
Malheureusement, il y a le revers du tableau. La vie de famille a des ennemis nombreux et perfides, qui attirent le mari, la femme ou les enfants hors du foyer, ou qui font du foyer un séjour d'ennui, de dégcñt.
a) Les causes extérieures qui attirent les membres de la famille — le père surtout — hors du foyer, sont multiples, mais les principales sont les associations, syndicats, cercles, comités, assemblées, etc., lieux d’amusements, théâtres, etc.
Or, parmi ces attraits, les uns sont légitimes, nécessaires même, d’autres sont dangereux ou franchement mauvais.
Les associations, cercles, syndicats, comités, etc., sont des organisations sociales, parfaitement légitimes, et, de nos jours surtout, nécessaires : à condition, évidemment qu'elles soient conformes aux règles de la justice, de la morale, et, pour les catholiques, au moins, aux lois et prescriptions de l'Eglise.
Mais, il ne faut pas oublier que la famille est une organisation qui a pour auteur Dieu lui-même; qu'elle est par suite plus fondamentale et plus nécessaire que toutes les associations libres; que celles-ci, bien loin de nuire à la famille, doivent, au contraire, la défendre, la sauvegarder, en tous cas, lui être subordonnées.
Nous reviendrons plus loin, sur les unions ouvrières.
Les théâtres, amusements mondains, romans, etc., journaux à sensations, etc.
Le premier inconvénient de toutes ces attractions, c'est de produire dans l'imagination, une exaltation, et dans la sensibilité, une surexcitation qui se traduit par un besoin factice insatiable, de nouveautés, d'aventures, d'émotions violentes; par une impressionabilité excessive, un besoin d’agitation morbide, qui dégénère très rapidement en une sorte de neurasthénie morale.
Pour satisfaire ce besoin d’agitation, d'émotions, on va à la recherche des nouvelles sensationnelles, des aventures amoureuses ; des romans, des théâtres qui les manufacturent ou les représentent ; des journaux et revues qui les relatent.
Arrivé à un certain degré qu'il atteint d’ailleurs rapide. ment, ce besoin morbide ne se rend plus compte de la valeur morale des sensations, des émotions dont il à soif : ce qu’il lui faut ce sont des impressions. Les émotions de
plus en plus violentes, de plus en plus malsaines, comme à l'alcoolique, il faut de l'alcool toujours de plus en plus fort, de plus en plus falsifié. C'est la dégénérescense des facultés supérieures, une sorte d'alcoolisme moral.
La raison de cela, du moins pour les romans et les théâtres, c'est que :
1° Tout y est factice : les personnages, les sentiments, les événements, les circonstances ;
2° les situations sont toujours présentées à l'état aigu ;
3° les sentiments que l'on met en relief sont presque toujours ceux de la passion, de l'amour, dans ce qu'il a de plus troublant ; k
4° enfin, au théâtre, la représentation est rehaussée par toutes les ressources de la mise en scène, qui captive les sens, frappe l'imagination et décuple l'émotion, éveillée par la représentation.
Tout cela a pour effet de surexciter les sens, d’exalter l'imagination, de troubler le cœur, de déséquilibrer l'âme, de fausser le sens de la vie réelle.
Les jeunes gens qui sortent de ces spectacles ou de ces lectures, ne savent plus considérer l'avenir que sous des perspectives brillantes et factices : ils ont l'ambition de vivre pour leur propre compte les romans ou les spectacles qui les ont grisés.
Les personnes mariées, après ces spectacles ou ces lectures, ont l'impression d'avoir vécu un beau rêve. Entre
* eux et la vie réelle, avec leurs devoirs domestiques, s'inter-
pose l'éclat ou le souvenir de ce rêve; et tout dans la vie réelle, leur paraît banal, vulgaire, dépourvu d'intérêt; la vie de famille leur devient à charge ; comme conclusion, c'est au dehors, dans le bruit, l'agitation et le plaisir, qu'ils
vont chercher à satisfaire les aspirations qu'ont fait naître en eux ces attractions malsaines.
b) Ce qui fait du foyer un séjour d’ennui et de dégoût.
1° Pour la femme, ce sont les infidélités du mari, ses brutalités, ses exigences, ses indélicatesses, souvent sa jalousie, son égoïsme, sa tyrannie, etc., avec toutes leurs causes et leurs conséquences.
2 De son côté, le mari, après une journée de labeur, rentre au foyer pour y oublier ses fatigues et ses épreuves, y reprendre courage pour la tâche du lendemain. Or, au lieu de rencontrer un visage joyeux et accueillant, d’entendre des paroles de bienvenue, il doit subir des plaintes, des jémémiades, des récriminations ; le ménage est mal tenu, la maison malpropre; il arrive dans sa propre maison, sans que personne fasse attention à lui; les enfants sont négligés, en guenilles ; les repas sont souvent en retard, mal préparés, sans souci de la variété, ou de ses goûts ; jamais une fleur sur la table; il ne rencontre chez sa femme qu'une soumission de mauvaise grâce, chez ses enfants qu'une obéissance dépourvue d'amour et de respect : souvent on l'importune pour des dépenses de toilette, d'amusements, prodiguant à des folies un argent qu'il a péniblement gagné; au lieu de pouvoir dire ses peines, faire partager ses tristesses ou ses espérances, à des cœurs compatissants et dévoués, il lui faut subir d’interminables havardages, des monologues aussi longs qu'insignifiants. Il ne peut pas faire une remontrance, sans qu’on lui cherche chicane ; s’il répond, c'est un déluge de paroles dont on l’accable ; la femme veut avoir le dernier mot : elle l'aura ; à la moindre apparence, ce sont des soupçons odieux, des allusions blessantes.
Sans doute, on ne peut pas demander à la femme d’être parfaite, comme on ne peut pas le demander au mari; la femme, comme le mari, peut avoir des défauts, et de très
graves, Mais, au moins, elle possède un moyen de se faire pardonner beaucoup : c'est ln tendresse, l'abandon, la prévenance dans la soumission à ses devoirs d'épouse.
Si à tout ce que nous venons d'énumérer, ln femme ajoute encore le mianque de soumission, ou si, dans son obé.issance contrainte, elle prend des airs de victime envers son bourreau, le mari en sera exaspéré, jusqu'à devenir brutal.
Fatalement, dans l'esprit de l'homme affligé d'un tel foyer, des comparaisons s'établissent : ‘‘Au dehors on peut s'amuser ; au cabaret, on peut noyer ses chagrins, en joyeuse compagnie ; après tout, c'est lui qui gagne l'argent, il peut bien se procurer quelques jouissances ; son foyer, ce n'est pas un intérieur, c'est un enfer.’
L'agrément, l'affection, les consolations, les satisfactions qu'il ne peut pas trouver chez lui, il les cherchera, et les trouvera au-dehors, dans la débauche, le crime et l'infidélité.
Et voilà, comment périssent les familles, et se désorganisent les sociétés : par des séries de négligences qui s'aggravent sans cesse, alors qu'avec un peu de dévouement, d'esprit de sacrifice, d'amour du devoir, et par-dessus tout, de véritable esprit chrétien, il serait si facile d'être heureux !
c) L'usine ou la fabrique et la famille ouvrière.
Dans les centres industriels, l'un des plus terribles ennemis de la famille, c'est l'usine où le père, la mère et les enfants doivent aller gagner un sälaire qui leur permettra de vivre, ou simplement de ne pas souffrir de la faim.
L'usine, ou la fabrique, nuit à la famille de plus d'une manière, dont la considération relève de points de vue différents. Cependant pour plus d'ensemble et d'unité, nous jugeons préférables de les présenter dans un seul tableau, mettant en regard les faits et leurs conséquences logiques.
1° Premier fait. "Très généralement, dans la plupart des centres industriels, la famille ouvrière ne possède ni habitation, ni propriété, pas même un petit jardin, ou un coin de terre quelconque ; elle est à loyer, d'ailleurs dans des réduits étroits où il faut s'entasser dans une promiscuité antihygiénique, au double point de vue physique et moral ; fréquemment elle change de logis, au gré des occasions, des circonstances, des emplois, ou parfois de la misère, dans l'impossibilité où elle se trouve de payer les termes du loyer à leur échéance. En somme, elle n'est fixée nulle part, d'une manière stable. Au foyer, où elle devrait donc être le plus ‘‘chez elle'’ la famille ouvrière se trouve ainsi chez un étranger, et souvent à sa merci.
Tout ce qui lui appartient en propre, se réduit à quelques vieilles hardes mal rapiécées, à quelques meubles vieux et usés dont ne voudrait même pas un brocanteur. Fréquemment du reste, le mobilier lui-même, en tout ou en partie, sert de gage de solvabilité.
En somme donc, rien qui ressemble à un patrimoine familial, qui soit, en quelque sorte un lieu matériel entre les générations successives, et entre les membres actuels qui composent une même famille.
2 Deuxième fait.
Après tout, 'ce n’est pas le logis qui constitue la famille : tant qu'on peut vivre ensemble, en commun, la vie de famille est souvent garc‘e. Or, les membres de la famille ouvière ne se rencontrent presque jamais ensemble. Dès le matin, le père quitte la maison, avant que les jeunes enfants ne soient levés ; le soir, lorsqu'il rentre un peu tard, ils sont déjà au lit; la mère, forcée d’aller à l'usine pour suppléer à l'insuffisance du salaire de son mari, est obligée de mettre pour la journée, ses jeunes enfants, à une crèche, à un asile, ou chez quelque voisine complaisante ; elle ne les reprendra,
que le soir, à son-retour, pour les faire souper à la hâte et s'en débarrasser en les mettant au lit. De leur côté, les enfants, en âge de travailler, se rendent à l’usine pour ne paraitre à la maison, bien souvent, rien que le soir.
Voilà la famille dispersée pour toute la journée, sans que personne ne soit à la maison, comme un centre moral qu relie entre eux les absents. Et cela se renouvelle, au moins six jours par semaine.
Le logis familial est devenu une simple maison de pension où l’on vient prendre ses repas, et" passer la nuit.
Reste le dimanche, il est vrai; mais, de fait, ce jour-là, très souvent ressemble aux autres, sous le rapport de la vie de famille. Chacun va de son côté, le père avec ses camarades ou ses amis de l'usine ; fréquemment même, l'on prend ses repas au dehors. :
En résumé, pas de vie en commun chez les familles ouvrières des usines, ou des fabriques.
3 Du moins, il reste l'harmonie des sentiments, l’union des esprits et des cœurs. Malgré la séparation, ou la distance, la vie familiale n’est pas éteinte, tant que cette âme mystérieuse et profonde de la famille maintient respectivement dans tous ses membres des sentiments conformes au rôle qu'ils ont à remplir: à savoir, tant que le père reste vraiment père, avec le sceptre de l'autorité, tempéré d'amour paternel; tant que la mère, reste véritablement la mère, c’est-à-dire, le cœur, le centre et le charme du foyer ; tant que les enfants restent véritablement les enfants, c'est-à-dire aimants, reconnaissants- Soumis, respectueux et dévoués.
De cet ensemble de sentiments, résulte, à proprement parler, l'atmosphère familiale. Cette union des esprits et des cœurs, cette harmonie des pensées et des affections, constitue la vie de famille dans son fonds essentiel,
A cela, l’usine oppose un double obstacle, presque insurmontable en pratique.
a) Tout ce qui est à la maison, provient du salaire gagné à l'usine. Or tous les membres de la famille, qui travaillent à l'usine, apportent leur part de salaire ; il peut même arriver que le salaire des enfants, soit plus élevé que celui. du père ou de la mère, Et comme le salaire est, à peu près tout sous le rapport économique, pour la famille, les 5 enfants sont tentés de se considérer : les garçons à l’égal du Î père, ct les filles, à l'égal de la mère. C’est la première base du printipe égalitaire dans la famille, et par le fait même, une menace permanente pour le principe de la hiérarchie, c’est-à-dire de l’ordre, de l'autorité, et de l’obéissance, qui est le fondement moral le plus essentiel de la famille.