CHAPITRE I
La société conjugale.
Voyez, d'abord, la société conjugale. Le mariage, qui la constitue, est, sans contredit le lien le plus profond, le plus complet qui puisse unir ici-bas deux êtres humains, puisqu'il implique: un don définitif, irrévocable: un don de toute la personne, un don mutuel de deux vies pour n’en faire plus qu'une qui se prolongera indissolublement dans un lien extérieur : l'enfant.
L'exhortation que l'Eglise adresse aux jeunes gens qui vont contracter mariage, commence par ces graves paroles : “Te mariage que vous allez contracter ensemble, est la “plus ancienne, la plus sainte, et la plus étroite de toutes “les alliances de la terre, Dieu lui-même l’a établie et lui ‘a donné sa bénédiction, dès le commencement du monde. “Mais Jésus-Christ, pour rendre cette alliance encore plus ‘’auguste et plus inviolable, l’a honorée du premier de ses ‘miracles et l'a élevée à la dignité de sacrement de la Nou- “velle Loi”... et plus loin ‘‘Sacrement que saint Paul ‘appelle grand sacrement, sacramentum hoc magnum est “(ŒÆphes., V, 32) parce que l'union qu'il établit entre l’hom- ‘me et la femme, représente l'union mystérieuse que ce ‘‘divin Sauveur a contractée avec son Eglise.”
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Nous reviendrons plus loin sur ces graves enseignements. Pour le moment, retenons-en seulement cette affirmation, que le mariage est la plus ctroite de toutes les alliances de la terre.
Or, quelle puissance mystérieuse peut porter ainsi deux êtres humains à un don mutuel total et irrévocable? Car, tout don implique un dépouillement, un renoncement, un sacrifice : on se dépouille de ce que l'on donne : on sacrifie ce dont on se dépouille. Renoncer à un objet que l'on aime pourtant, en faire don à quelqu'un, cela veut dire que dans son cœur, dans son amour, cet objet tiert moins de place que la personne à qui on le donne, où 4u moins que le motif pour lequel on fait ce don.
Se donner soi-même à un autre cela veut dire que l'on aime cet autre et qne l'on s'aime soi-même dans un idéal auquel on est prêt à tout sacrifier, La force intime et puissante qui porte deux êtres humains à ce don mutuel d'euxmêmes, qui s'appelle le mariage, c’est donc, en premier lieu: l'amour. Et tout d'abord l'amour-attrait résultant d’une sympathie invincible qui puise sa sève à la source même où s'alimentent les passions les plus profondes. Cet amour-là est le grand ressort de la vie, De quoi en effet, n'est pas capable le cœur qui aime vraiment, totalement, passionnément, surtout lorsqu'il se sent payé de retour ?
L'amour vrai, profond ne redoute pas les épreuves, il aplanit les difficultés, facilite les plus pénibles sacrifices. Il chasse l'ennui, le découragement, le dégoût, les. tristesses, parce qu'il dilate le cœur, et que le cœur dilaté est ouvert à tous les élans de l'optimisme, et de l'espérance.
Les cœurs qui s'aiment, se comprennent et se compénètrent mutuellement : ils s’entr'aident, se soutiennent, mettent en commun les épreuves, les douleurs, les sacrifices, comme lés joies et les triomphes,.
Savoir que l'on n’est pas seul à supporter une peine, que, au moment de l'épreuve, on peut compter sur un cœur aimant dont on est compris, c'est posséder un trésor inappréciable, une réserve d'invincible énergie.
D'autre part, sentir que l'on souffre pour ceux que l'on aime, c'est trouver une saveur bienfaisante dans la souffrance même, parce que c’est, en même temps, éprouver pour soi-même, et démontrer aux autres, la mesure de son attachemeut. Te sentiment de la responsabilité qui écrase les âmes faibles, est au contraire, pour les âmes fortes, un puissant stimulant parce qu'il agrandit la conscience de leur propre personnalité.
Et cela conduit à l’un des plus beaux effets de l'amour. vrai, sincère : le dévouement. Aimer sincèrement, c'est ne plus penser à soi, mais penser à ceux que l'on aime pour leur éviter les peines, leur épargner les soucis, et leur faire plaisir. 11 n’y a pas de place pour l’égoïsme, dans un cœur qui aime véritablement.
“La où est votre trésor, là aussi sera votre cœur’’ avait déjà dit la Sagesse incarnée (S. Matthieu, VI, 21). Cela veut dire que, chez celui qui aime, la pensée et la vie sont toujours à l'unisson de son amour. Celui qui aime ne songe pas à se concentrer sur lui-même, mais il fait de ce qu’il aime, l'objectif de sa vie. Un grand amour, lorsqu'il est au service d'une grand: cause ou d’un noble idéal, élève toujours la vie au niveau de cette grande cause et de ce noble idéal.
Supposez deux époux sincèrement, profondément chrétiens, et qui s'aiment ainsi. Chacun, voulant faire plaisir à l’autre, s'efforce d'atteindre, par sa propre conduite, au niveau de l'idéal qu'il voit briller en lui; chacun devient pour l'autre une force d’aimantation qui l’attire vers la vertu. Cette noble émulation de deux époux chrétiens,
n'est-elle pas, de toute évidence une école très efficace de sainteté?
Par le sacrement de mariage, l'amour qui n'était d'abord qu'un attrait, est devenu un devoir sacré. Le devoir élève l'amour conjugal à la hauteur d'un idéal moral, presque religieux. Sans idéal qui l'élève au-dessus de lui-même, l'amour humain reste fatalement dans les limites de la sensibilité dont il subit les caprices, allant alternativement de l’exaltation violente à l'insurmontable dégoût, incapable de se maintenir dans cette atmosphère calme et sereine où s’équilibrent les choses qui doivent durer.
Au charme, à la poésie souvent fragile de l'amour, le devoir joint sa note austère et s’il ne peut donner à l'attrait mutuel, la durée du lien conjugal, du moins il lui survit pour durer autant que le lien conjugal lui-même. Et c'est bien un spectacle digne d’admiration, que celui de deux âmes qui se sont données l’une à l’autre dans un élan d'exaltation passionnée et qui demeurent héroïquement unies, vivant de la même vie, partageant les mêmes angoisses, se soumettant aux mêmes devoirs, alors pourtant que l'exaltation a disparu.
Le devoir apprend aux époux à porter leurs regards, plus haut que leurs caprices, que les spontanéités de leurs cœurs, que leur propre bien-être, que leur bonheur même: à se supporter mutuellement, à s’entr'aider franchement, même lorsque leurs sentiments, loin de vibrer à l’unisson, semblent plutôt se repousser.
Lorsque le regard est capable de s'élever aussi haut, c'est qu'il a rencontré Dieu; et une vie qui s'inspire d'un tel regard, repose sur un point d'appui qui n'a plus rien de terrestre. C'est là, sans doute, quelque chose de grand, rmais qui ne dépasse pas l'idéal de tout vrai foyer chrétien.
Prenez, au contraire, une société conjugale, d'où l'amour a disparu, sans laisser après lui, le sentiment du devoir. Alors la famille qui devrait être un sanctuaire de paix et de douce affection, devient un foyer de discorde et de dégradation morale.
L'amour conjugal qui, en raison même de sa nature plonge ses racines dans les sources passionnelles de la sen-
sibilité, lorsqu'il a dévié, allume au fond des cœurs, les :
plus violentes passions ; l'homme fait place à la brute humaine, haineuse, cruelle, orgueilleuse et sensuelle, Le foyer domestique est devenu un enfer parce que l'amour et le devoir en sont absents.
De ces considérations, il est facile de déduire l'influence du foyer familial sur la vie morale et religieuse de l'individu et de la société.
Pour l'individu, la chose saute aux yeux, tellement la vie privée de l'individu et sa vie conjugale se confondent presque jusqu’à l'identification.
Mais cette influence n’est pas moins certaine à l'égard de la vie sociale.
Sans entrer ici dans des considérations psychologiques sur les analogies profondes qui existent entre les vertus de l'homme au sein de la famille, et les vertus du citoyen, qu’il suffise de noter cette simple remarque: Celui qui, dans le sanctuaire intime de la famille, a su, dans sa pensée, dans son cœur, dans sa vie, maintenir l'idéal, le devoir, audessus de ses caprices, de ses attraits personnels, de son bien-être individuel ; celui-là possède à son actif une réserve d'énergie, d’élévation morale, sur laquelle on pourra tou-
jours compter dans la vie publique : ce sera le citoyen intègre, prêt à tous les dévouements. Les causes sacrées de son pays, des traditions et des grandeurs nationales trouveront en lui un incorruptible champion.
En —
Au contraire, celui qui, au foyer familial, est devenu l'esclave de ses passions; celui-là deviendra vite l'esclave des haines et des passions politiques. Dans sa vie publique, comme dans sa vie privée, l'idéal, le dévouement et toutes les vertus qu'ils inspirent, disparaîtront bien vite pour faire place au vulgaire égoïsme. Or, lorsque l’égoïsme domine sur ur point, il finit promptement par conquérir tous les autres. Et lorsque l'égoïsme est maître dans une âme, il comprime en elle tout élan vers l'idéal, la rend étroite et terre à terre. Car pour s'élever au-dessus de soi, pour se donner, pour se dévouer, se sacrifier, il faut être désintéressé : et le désintéressement est radicalement opposé à l'égoïsme.
Sans doute, dans la vie publique, il faut compter avec l'intervention d'un ncaveau et puissant mobile : le respect humain, la préoccupation de sauvegarder sa réputation aux yeux du monde; et cela peut inspirer parfois des actes difficiles. Mais qui ne sait que le respect humain ou le simple sentiment de sa réputation, de sa renommée, lorsqu'il n'est pas basé sur la vraie dignité, se réduit, en somme à une forme de l'amour propre, ou n’est qu'un vulgaire déguisement de l’égoïsme?
Dans la vie publique, politique surtout, cet amour de soi se traduit par l'esprit de parti. L'esprit de parti par-dessus tout, est, pour les greupes de citoyens, ce que l'égoïsme est pour l'individu : la source de toutes les lâchetés et de tous les compromis : c'est de l’égoïsme collectif.
si0— CHAPITRE IT.
La société paternelle.
Cette merveilleuse solidarité de la vie individuelle, de la
vie familiale et de la vie sociale, apparaît encore davantage, si l'on arrête ses regards sur la société paternelle. ‘Les liens qui unissent l'enfant à ses parents, sont profonds comme la nature elle-même. Avant d'avoir pris conscience de lui-même, avant d'être quelqu'un, avant de posséder sa vie à lui, l'enfant fait, pour ainsi dire, partie de la personnalité de ses parents, il vit de leur propre vie. Et cela apparait d'autant plus clairement que l'on remonte plus avant aux origines de son existence. En toute vérité, l'enfant est le prolongement des parents.
Ce principe est d'autant plus *icontestaLle qu'il est basé sur les lois de la naissance, . que, comme la naissance elle-même, il repose sur les lois fondamentales de la chair et du sang. Pur leurs enfants, les parents existent ainsi comme en-dehors d'eux-mêmes; leur vie morale avec ses éléments divers: pensées, vouloirs, affections, conscience, se prolongent et se déversent dans l'âme de leurs enfants. La personnalité morale de l'enfant fait en quelque sorte partie de la personnalité morale des parents, comme un fruit fait partie de l'arbre qui le porte, jusqu'au jour, où sa maturité lui permettra de s'en détacher pour vivre de sa propre vie. Mème devenue autonome, la personnalité de l'enfant reste indissolublement unie à celle de ses parents, par les liens infrangibles de ses origines.
Ainsi, par une mystérieuse disposition de la Providence divine, les parents portent en eux-mêmes, la charge et la
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responsabilité de la vie morale de leurs enfants. Et cette charge ainsi que cette responsabilité est le prolongement haturel, normal, de la charge et de la responsabilité de leur propre vie. Un père de famille ajoute ainsi à sa conscience individuelle, les consciences des personnalités futures qui grandissent dans ses enfants.
Mais, en devenant paternelle, la con’cience individuelle, non seulement conserve 808 prérogativ ;, sa responsabilité, son inviolabilité ; mais elle les possède à un titre nouveau qui leur imprime un caractère plus auguste et plus sacré. Ja paternité contient comme une sorte d'investiture nouvelle, plus large et plus haute de la dignité et des droits comme des devoirs de la conscience humaine.
D'où il suit que, si l'individu ne peut, sans déchoir, transiger avec ses devoirs de conscience, lorsqu'il s’agit de luimême, à plus forte raison ne peut-il pas le faire lorsqu'il s’agit de sa famille, de ses enfants.
Et si l'on doit affirmer l'inviolabilité de la conscience humaine individuelle, en face des pouvoirs humains, à plus forte raison, doit-on affirmer l'inviolabilité de la conscience paternelle en face des mêmes pouvoirs. Au père de famille, échoit donc imprescriptiblement le droit strict et le devoir strict de pourvoir et de veiller à la formation de la conscience de ses enfants.
Entre la conscience des parents et leurs enfants, il ne peut y avoir d'autre intermédiaire que les droits sacrés du Bien, de la Religion, de la Vérité ; en un mot, li ne peut y avoir que Dieu parce qu'Il est la source souveraine de tous ces droits.
L'Etat ou le gouvernement qui veut monopoliser l’éducation à son profit, commet donc cet acte monstrueux qui s'appelle la tyrannie des consciences. De plus, il commet une sorte de sacrilège ; car, en se posant comme supérieur
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aux consciences, il s'affirme comme la source première des droits et des devoirs, alors qu'il n'en doit être que e gardien et comme le serviteur officiel. Or, la tyrannie sociale est un peu comme l'égoisme individuel : insatinble ; iorsqu'elle domine sur un point, elle chercie à dominer sur tous les autres. Après l'éducation, on s'attaqr'” à la liberté religieuse, puis vient le tour de la propriété individuelle : l'Etat veut un monopoliser, et l'asservissement des consciences devient complet.
Et notez qu'on aboutit là, au nom mème de l'autonomie, de l'indépendance de la volonté libre. En effet, si, au-dessus de la volonté humaine, il n'y a pas ?e source vivante et personnelle du Droit, lorsque, dans un p, vs la majorité aura constitué la volonté générale, celle-ci devia, par le fait méme, se considérer pour ce pays, comme la source première de tous les droits et de tous les devoirs, jusqu'au jour où elle sera remplacte pur une autre majorité aussi éphémère qu'elle-même, mais ayant les mêmes prétentions.
Et voyez quelle anomalie, au point de vue qui nous occupe présentement ! Dans nos sociétés modernes qui se vantent d'être démocratiques, qui se prétendent basées sur la plus large liberté de conscience : un groupe de père de familles à qui il ne manque que le nombre pour faire ou renverser à leur guise, la majorité au pouvoir, ce groupe de pères de familles n'aura pas le droit d'avoir leurs écoles, de faire élever leurs enfants, d'eprès.leurs convictions religieuses, et cela uniquement parce qu'ils ne sont pas la force numérique ; et c'est ce même gouvernement, qu'avec quelques unités de plus, ils pourraient renverser, c'est ce gouvernement qui viendra s'emparer de l'âme de leurs enfants! C'est ridicule autant que monstreux !
Est-ce que, pour la conscience d'un père de famille, l'âme de ses enfants aurait moins de prix, an. veux de
et
l'Etat qu'un simple bulletin de vote ou que lex fluctuations des partis politiques”?
Et si un homme peut disposer librement de son bulletin de vote, pourquoi n'aureit-il pas le droit de choisir l'école et les maitres pour faire donner à ses enfants une édueution conforme à ses convictions religieuses? Au-dessus des partis, il vu lu Constitution : au-dessus de la Constitution elle-même, il y a le Droit des gens, qui se rattache imimédiatement à la loi naturelle dérivant elle-même de la Loi
éternelle sur laquelle sont basées ces choses sac
a Liberté, la Justice, Au-
es qui
s'appellent le Droit, lu Vérité, dessus de tout cela il y a Dieu, qui a voulu couronner l'ordre naturel par une religion divine, révélée, Telle est la chaine raine qui lie la conscience humaine. Bri-
immense et souve sez un seul anneau de cette chaîne, et vous sapez par ses bases les plus profondes, l'ordre moral et l'ordre social. Tout cela explique l'attitude inébranlable de l'Eglise envers toutes les tyrannies : que ce soit en matière religieuse,
en matière scolaire, où même en matière de justice sociale.
En agissant ainsi, l'Eglise a conscience non seulement de défendre ses droits, mais encore d'être le plus ferme sou tien de la société elle-même.
Ces considérations, quelle que soit leur importiite pri tique, ne nous retiendront pas plus lor Cteinp., parce qu'elles n'entrent pas directement dans le cendre de notre sujet.
Le principe posé plus haut de la dépendance profonde de la vie physique et morale des enfants vis-à-vis de celle de leurs parents, explique cette survivance de l'amour paternel et imaternel à tous les autres sentiments. Tous les sentiments nobles et élevés peuvent disparaître d'un cœur
humain : mais à moins d'être devenu un abîme de dégradation morale, le cœur d'un pè
core indélébile l'amour paternel et maternel, Cet amour, en,
e et d'une mère conserve en-
effet, tenant, pour ainsi dire, aux fibres les plus profondes de la chair elle-même, est comme le prolongement et le complément de l'amour de soi. Il est aussi un tremplin d'où l’âme peut s'élever vers l'idéal moral. Car l'amour paternel et maternel est toujours une source féconde de dévouement et de sacrifice. Et une âme capable de se dévouer et se sacrifier est toujours susceptible de s'élever audessus d'elle-même et d'atteindre un idéal, Mais l'amour paternel et maternel est encore, et d'une manière beaucoup plus directe, une source de vie morale et religieuse.
Durant la persécution d’Antiochus Epiphane, une femme héroïque, connue sous le nom de mère des Macchabées, adressait à l’un de ses enfants qu'elle exhortait au martyre, ces admirables paroles: ‘‘Je ne sais comment vous avez ‘apparu dans mon sein. Ce n’est pas moi qui ai assemblé “les éléments dont se compose votre corps. C’est pourquoi “le Créateur du monde qui a formé l'homme à sa naissance, ‘et qui préside à l’origine de toutes choses, vous rendra, “dans sa miséricorde, et l’esprit et la vie, parce que, main- ‘tenant, vous vous méprisez vous-même pour l'amour de ‘sa loi” (TT, Macch., v. 22 et 23).
À l'origine de chzque chose, Dieu renouvelle sur un théâtre plus restreint, cette scène grandiose que nous lisons au livre de la Genèse, et dans laquelle l'Esprit Saint est représenté comme soufflant sur les eaux du chaos primitif, pour les féconder. ‘“Spiritus Dei ferebatur super aquas.
Un père et une mère sentent bien, et jusqu'à l'évidence que ce petit être qui provient d'eux, avec cette merveille architecturale qui s'appelle un organisme humain : avec cette merveille plus grande encore, reflétant l'Esprit Infini et qui s'appelle une âme humaine, avec cet ensemble de principes de vie intellectuelle et morale ; les parents se rendent bien compte que tout cela ne peut-être le fruit d’une union
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passagère, d'une passion exaltée ; que ce qu'il y a de grand, de beau, de véritablement humain dans l'enfant, doit provenir d'une cause qui les dépasse infiniment.
Par là, les parents ont, comme instinctivement, conscience que dans là grande œuvre de la procréation, ils ne sont
que les ministres où instruments de Celui qui préside aux
origines des choses, lu Maître souverain de la vie des êtres et de leur destinée, Le sentiment paternel est indissolublement lié au sentiment religieux.
Lorsque l'âme de l'enfant, s'éveillant des mystéricuses ténèbres de l'inconscience, jettera son premier appel à sa destinée, l'âme et le eur des parents seront là pour répondre à cet appel et semer dans cette âme qui s'éveille, les premiers rayons de la vie morale. Le premier acte humain de la raison naissante, étant, au dire de saint Thomas un appel à la Règle souveraine du bien et du mal, de qui l'enfant pourra-t-il apprendre la solution de ce problème grave
tntre tous, sinon de ceux qui, pour le moment, sont tout pour lui? Qui le mettra sur la voie de sa fin dernière, sinon ceux qui portent devant Dieu, la responsabilité de son âme?
A l'égard du tout jeune enfant surtout, ce devoir appartient principalement à la rère. Or, de quoi une mère, peutelle songer à parler tout d'abord à son enfant, sinon de Dieu? Car il y a dans tout cœur maternel, placé là par la divine Providence, une sorte d'instinct divin, qui en fait comme le sanctuaire intime où doit s'opérer la rencontre entre Dieu et l'âme de l'enfant. our ces premières assises de la vie morale et religieuse. rien ne peut remplacer le cœur maternel.
Néanmoins ce n'est là qu'un point de départ. Ce prenrier travail doit se continuer jusqu'au jour où l'enfant sera à même de pourvoir à sa propre vie morale.
Les parents restent parents toute la vie, et on l'admet volontiers, mais ce que l’on sait beaucoup moins, c’est que les parents n'ont fini d'engendrer un enfant, que le jour où celui-ci a atteint un degré de maturité morale qui fait qu'il n’est plus un enfant, mais un homme, c'est-à-dire quelqu'un sachant ce que c'est que la vie, et capable de l'affronter sans péril. C'est là une loi universelle que la nature fait éclater à tous les yeux : l'arbre ne se sépare de son fruit que lorsque le fruit est mûr ; l'animal n’abandonne ses petits que lorsqu'ils peuvent se suffire.
La faculté de pourvoir à la formation, à l'éducation de l'enfant n’est donc pas seulement un privilège dont les parents peuvent se départir, ou dont on peut les dépouiller ; c'est pour eux, non seulement un droit, mais encore un devoir strict ; c’est comme il a été dit plus haut, un complément essentiel de la paternité, à l'instar de ce que les philosophes appellent une propriété c’est-à-dire une qualité qui dérive immédiatement de la nature, qui la couronne et la complète, au point qu’on ne saurait l'en séparer sans mutiler la nature elle-même. Rien ne peut y suppléer, rien ne peut le remplacer.
Tout ce qui s'oppose à l'exercice de ce droit, à l’accomplissement de ce devoir, est donc une atteinte sacrilège à la paternité elle-même. Et tout ce qui cherche à affaiblir ou à faire dévier chez les parents la conscience de ce devoir, constitue une grave atteinte à l'esprit de famille et à tout ce qui en dépend.
À ce titre, la gratuité scolaire, par exemple, est dangereuse. Car, d’abord, il est naturel et fatal que les droits suivent les charges : l'Etat prenant à son compte les charges et l'administration du budget scolaire, en arrivera facilement et sans tarder à imposer ses programmes, ses maîtres, ses livres, en un mot à s'arroger le monopole de l'éducation.
Or, l'Etat, fût-il idéal, au pont de vue moral et religieux, ne saurait jamais exercer une fonction qui relève de la paternité elle-même. Une fonction familiale par nature, ne peut devenir une fonction de la société sans entraîner de graves désordres. A plus forte raison, l'Etat moderne qui semble reposer sur la neutralité religieuse, ne saurait-il s'arroger le droit, surtout exclusif de l'éducation, alors que celle-ci a pour première et fondamentale condition, d'être confessionnelle, religieuse.
De plus, avec le monopole de l'Etat, et même avec la seule gratuité scokure, les parents se désintéressent facilement de l'éducation de l'âme de leurs enfants, perdent le sentiment de leurs responsabilités, de leurs devoirs, de leur dignité, de leur autorité. De leur côté, les enfants, voyant que pour l'instruction, pour l'éducation, en un mot, pour tout ce qui donne de la valeur ou du relief à l'existence, ils ne relèvent pas des parents, mais de cet être mystérieux, vague, impersonnel qu'on appelle l'Etat, finissent vite par croire que la famille est une tutelle bonne pour les tout petits, mais asservissante pour ceux qui vont à l’école ; que, franchissant le seuil du foyer paternel pour se rendre aux écoles de l'Etat, ils sortent des limites de l'autorité paternelle, et ils deviennent dans toute la force m terne du mot : des émancipés.
A leur tour, et par une conséquence fatale, les parents, pour sauvegarder au moins les apparences de cette grande et sublime chose qui se nomme la famille, et conserve: auprès d'eux leurs enfants, pour s'attacher leurs cœurs, transigent avec l'autorité, écoutent et même flattent les caprices de ces enfants dont ils deviennent bientôt les esclaves. La famille ne subsiste plus que par des compromis. L'esprit de famille disparaît, entraînant dans sa chute, ces sentiments de respect, d'obéissance, de tradition, de solidarité,
et
qui sont à la base, non seulement de lu vie de famille, mais encore de toute vie sociale, Par le fait même l'esprit chrétien disparaît lui aussi, parce que le christianisme est avant tout une religion d'autorité et une école de respect.
Toutes ces considérations, et d'autres semblables qu'il serait facile de développer ici, tout en montrant jusqu'à quel point, la famille, l'esprit de famille concourt à assurer les vertus qui constituent comme le fondement de la vie sociale, prouvent abondamment que, pour répondre à sa vocation, pour accomplir sa mission providentielle, la famille a besoin d'une certaine autonomie. Et lorsque l'Etat veut empiéter sur cette autonomie, la vie de famille perd son cachet, et l'ordre social est menacé jusque dans ses assises.
Mais il ne faudrait pas conclure de là, que la famille est un tout indéperdant ; que les parents, n'ont d'autre règle que leur bon vouloir ; que l'Etat doit se désintéresser totalement de l'éducation, sauf peut-être le cas très rare où des
parents: dénaturés, manqueraient envers leurs enfants, aux
plus élémentaires comme aux plus graves devoirs de la justice et de l'humanité, sans égard pour la personnalité morale qui se développe en eux.
En réalité, la société civile doit se conduire à l'égard de la famille, un peu comme à l'égard de la société religieuse, c'est-à-dire, la soutenir, la défendre, lui prêter l'appui de son bras et de ses deniers, mais ne s'ingérer en rien dans son administration intérieure. Ce respect est l1 plus sûre garantie de l'ordre.
Comme il n’entre pas dans notre plan, de déterminer par le menu les droits et devoirs respectifs de la famille et de l'Etat, en matière d'éducation, nous passons immédiatement à un autre ordre de considérations.
2 mx
Valeur éducative de la famille par rapport à l’enfant.
Jusqu'ici, nous avons vu la portée éducative de la famille surtout par rapport aux parents. Il nous reste à la considérer d'une manière plus spéciale, par rapport à l'enfant. Et c'est là, sans contredit, le point le plus important. Car si l'enfant n'est pas tout, dans la famille, il en est du moins, la première et la principale raison d'être.
Rappelons, dans ce but, quelques-uns des grands principes, établissant que l'éducation première, l'éducation familiale, est la seule vraie base de la vie morale.
Le plus fondamental de ces principes est le suivant : chaque être porte, pour ainsi dire, dans les plis de sa nature, la loi de sa destinée. Et cette loi le saisit dès le seuil de l'existence. A cette loi, l'homme ne fait pas exception, pas même en raison de son élévation à l’ordre surnaturel. Car si Dieu, dans sa miséricordieuse bonté a-voulu donner à l'homme une destinée divine, c'est par l'élévation de la nature et de toutes ses lois, à l'ordre divin, à l’ordre de la grâce, que l’homme est mis à même d'atteindre cette destinée. La grâce est une force divine, très puissante et très profonde, d’une adaptation merveilleuse, qui s'empare de la nature, de toutes ses facultés, des lois fondamentales de la vie morale, pour les élever jusqu'à la participation de la vie même de Dieu. La grâce nous rend déiformes, il est vrai, mais en supposant la nature qu’elle imbibe et compénètre d'énergie divine.
La destinée d'un être contient sa première raison d'être : chaque être existe pour accomplir sa destinée. D'où il suit qu'un être ne peut pas plus changer sa destinée qu'il ne peut changer les lois fondamentales de sa nature. A toutes les étapes de son existence, depuis l'aurore de sa vie, jusqu'au seuil de son éter ité, l'homme se trouve en présence
de là même destinée. Et comme la loi fondamentale de la vie se résume dans l'adaptation à la destinée, à sa fin, il s'ensuit que, depuis l'éveil de sa raison jusqu'à son dernier instant, l'homme relève de la même loi morale.” Le développement de ses tendances, de ses aspirations, de ses énergies dépend normalement de l'orientation foncière qui a dû leur être imprimée dès le début. Et cela, non seulement au point de vue objectif, en raison de la loi morale, mais encore à un point de vue subjectif, en raison de la nature psychologique de l'homme, Les considérations suivantes sont destinées à mettre en relicf ce principe fondamental,
En somme, la personnalité humaine est soumise à des lois analogues, au double point de vue de la vie physique et de la vie morale, Sous les étapes sucessives de l'enfance, de l’adolescence, de la maturité, de la vieillesse et de la décrépitude, c’est foncièrement le même indvidu que l'on retrouve toujours.
C'est le même organisme, qui, en fo:imation chez l'enfant qui vient de naître, s'épanouit ensuite dans l'adolescent, jusqu'à la pleine maturité de l’homme fait.
Si loin qu'il reporte ses souvenirs vers le passé, le vieillaïd se rend parfaitement compte que le pronom ‘je’ ou ‘‘moi’” si souvent prononcé dans sa vie, a toujours désigné la même personnalité, depuis l'époque incertaine où il a commencé à prendre conscience de lui-même,
Or cette double loi de l'identité foncière et de la continuité profonde sous les développements successifs, garde toute sa vérité lorsqu'il s’agit de la formation d'une personnalité morale, ou mieux, d'une conscience morale. Dès l’âge le plus tendre, l'enfant doit donc apprendre à aimer, à respecter, à vénérer ou à détester, ce qu'il devra aimer, respecter, vénérer ou détester toute sa vie. L'orientation première de sa conscience, doit donc contenir en germe,
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toutes les convietions qui seront plus tard la lumière et la force de sa vie d'honnète homme et de chrétien.
La douce figure de son père et de sa mère doivent rayonner au-dessus de sa vie tout entière, comme un double foyer lumineux qui reflète la seule vérité à laquelle il lui faudra toujours revenir.
Ce principe reçoit un nouveau et puissant relicf d'une autre vérité fondamentale en la matière, à savoir : le but principal que doit viser toute éducation vraie, c'est de créer des habitudes humaines au sens le plus élevé du mot, c'està-dire des habitudes intellectuelles, morales, religieuses foncièrement chrétiennes, puisque le christianisme résume et concentre en lui seul tout véritable idéal moral.
Or qu'est-ce qu'une habitude humaine, sinon une pensée, une conviction, un sentiment qui s'est tracé un cherain jusqu'aux profondeurs mystérieuses où résident nos instincts, auxquels elle emprunte quelque chose de leur spontanéité et de leur stabilité ?
Au point de vue de leur genèse chez l'enfant, les habitudes morales, commencent par une éducation, une orientation de la sensibilité ; cette première orientation pose les premières assises sur lesquelles doivent germer plus tard les convictions et les sentiments qui constitueront les richesses de la vie morale.‘
Ainsi, dès son premier éveil, la sensualité joue un rôle fondamental dans la formation de la vie humaine. Voulezvous en savoir la vraie raison? C'est que l'union de l'âme et du corps pour ne former qu'un seul tout dans l'ordre de l'être, se prolonge et se répercute dans toutes les sphères de l’activité humaine, sans en excepter les plus hautes. Pas de pensée qui n'ait son fondement dans l'ordre sensible. Après avoir fourni à nos facultés supérieures, les premières données sur lesquelles elles travaillent, l'univers sensible
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reste leur unique et plus ferme point d'appui, jusque dans les sphères les plus hautes de la pensée. Sans doute, par la double force de l'abstraction et du raisonnement, l'esprit humain peut s'élever infiniment au-dessus du monde matériel ; néanmoins, semblable à un aéroplane, il ne peut prendre son élan qu'en s'appuyant sur lui, et, à moins de construire en l'air, il ne doit jamais perdre contact avec les données de l'expérience.
A un point de vue plus subjectif, cette même vérité peut se traduire ainsi : l'activité sensible chez l'homme précède ou accompagne toujours l'activité des facultés supérieures. Cette loi, vraie toujours, devient manifeste, et, pour ainsi dire, tangible lorsqu'il s'agit de la vie morule où les puisgances affectives ont un rôle à jouer. Ainsi la vie morale plonge ses racines et s'alimente dans le terrain de la sensibilité, des tendances, inclinations, affections, sentiments, passions de l'ordre sensible. De sorte que, s’il est vrai, sañs doute, de dire qu'il y a deux voies pour atteindre les facultés supérieures : la voie directe, qui s'adresse immédiatement à l'intelligence, à la volonté ou à la conscience ; et la voie indirecte, qui passe par la sensibilité, pour arriver aux sommets de l'âme; néanmoins, du point de vue pratique, ces deux voies présentent de profondes différences ; la voie directe, suppose une conscience morale déjà formée, ou du moins ayant atteint un certain degré de parachèvement, et par conséquent, est absolument prématurée avant un certain âge; de plus elle implique toujours le rôle de la sensibilité ; la voie indirecte, au contraire, outre qu'elle est toujours efficace, reste la voie exclusive pour la première formation de l'enfant et pour un grand nombre de personnes dont la vie supérieure n'entre en activité que sous la poussée de la sensibilité à laquelle elle semble répondre comme un écho agrandi.
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