QUATRIÈME PARTIE
Après 1864, onze années s'écoulent, et les élèves de Ste-Thérèse, tant anciens que nouveaux, saluent d'un commun enthousiasme l'année 1875, qui doit être le témoin des Noces d'Or de, leur Aima Mater.
Comme des flots pressés que les vents poussent au rivage, les enfants de la grande famille Térésienne s'acheminent en bandes joyeuses vers le collège dont les portes s'ouvrent devant eux dans toute leur largeur. A l'aspect de ces murs qui nous ont vus passer dans nos jeunes années le sourire aux lèvres et la candeur au front, et qui nous revoient maintenant après avoir effeuillé presque toutes les roses de notre printemps sur l'âpre sentier de la vie, le cœur éprouve un conflit de sensations indéfinissables : doit-il se réjouir, doit-il pleurer ? Il est tenté de faire l'un et l'autre à la fois ; mais la figure rayonnante d'un ancien condisciple qui vient de nous reconnaître, malgré la longueur de la séparation et les injures des années, ne nous laisse pas longtemps dans cette hésitation. On se donne partout des poignées de mains si franches et si cordiales qu'on se croit encore écolier, et toutes les bouches, parlant alors de l'abondance du cœur, font pleuvoir les demandes et les réponses, les bons mots et les francs éclats de rireiqui s'entrecroisent comme les fusées d'un feu d'artifice...
Mais bientôt les cloches de la vieille tour jettent leurs notes vibrantes dans l'espace.
A l'appel de ces voix bienaimées qui nous convièrent tant de fois aux solennités religieuses, nous nous acheminons deux à deux vers l'église,à la suite de la croix qui marche en tête du clergé.
Nous sommes frappés, en entrant, de l'air de jeunesse qui brille de toutes parts. Une voûte, toute rayonnante de blancheur et parsemée d'élégantes rosaces, a remplacé l'ancienne, que le temps avait chargée d'ombre, et les murs se sont élargis pour donner place aux fidèles, qui se sont multipliés depuis notre départ. L'orgue, qui résonnait si bien autrefois sous la main de M. Duquet, de Damis Paul et de Madame Lachaine, et qui n'a rien perdu de son harmonie sous l'habile doigté de M. Duval, a revêtu, lui aussi, sa toilette de fête pour célébrer dignement le grand jubilé de la réunion.
Trois pierres tumulaires, d'un beau marbre blanc, s'élèvent dans les deux chapelles latérales, la première, à la mémoire du Fondateur, la seconde, à celle de M.M. Duquet, Berthiaume et Dagenais, trois prêtres, trois enfants de M. Du charme, et la troisième, à celle du vénérable M. Jos. Aubry. Partout où l'on va, il faut rencontrer la mort : elle projette sa grande ombre sur tous les bonheurs et sur toutes les fêtes. Dans cinquante ans, elle nous aura à peu près tous moissonnés, et ceux de nos descendants qui viendront alors fêter le centenaire de Y Aima Mater, compteront à leur tour les années qui auront passé sur notre tombe, car " la figure de ce monde passe," et le flot du temps nous a bien vite déposés sur les rivages de l'éternité !
Seuls, les tableaux n'ont pas changé. Le prophète David, au regard inspiré, chante avec le même élan qu'autrefois ses Psaumes immortels sur la harpe à neuf cordes ; Ste Cécile, sur son instrument mélodieux, chante encore avec son ange gardien, sans
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paraître fatiguée, l'épithalame de ses noces avec l'Agneau Divin :
"Jadis, du Tout-Puissant tu célébrais la gloire ;
Et les cœurs t'écoutaient extasiés, tremblants,
Quand tes doigts voltigeaient, comme des oiseaux blancs,
Sur la harpe d'argent ou le clavier d'ivoire ;
la Sainte Famille s'enfuit en Egypte avec le même calme et la même sécurité ; Marie Egyptienne, enveloppée de ses longs cheveux comme d'un voile, regarde le ciel avec le même repentir et le même amour ; St François-Xavier regrette encore, en mourant, de laisser l'Asie dans les ombres de l'infidélité ; St Jérôme, pour vaincre les souvenirs de Rome, se livre, dans son désert, aux mêmes austérités ; et V Assomption de la Merge nous sourit toujours, à la voûte du temple, comme l'étoile du soir au voyageur attardé, et semble nous dire aujourd'hui : la fête du ciel est encore plus belle !
Le célébrant, Monseigneur Fabre, accompagné de ses acolytes, fait son entrée dans le chœur.
L'autel étincelle de mille lumières, et le parfum des fleurs se mêle aux flots d'harmonie que l'orgue et les élèves font entendre à l'envi.
Pendant que les dernières paroles de l'Evangile retentissent sous les voûtes de la vieille église, l'orateur sacré monte lentement les degrés de la chaire. C'est le Rev. James Lonergan, curé de Ste Brigitte de Montréal. Je n'analyserai pas son discours : j'aime mieux le relire pour le goûter encore. Cette parole entraînante m'a fait penser à M. Ducharme : c'est ainsi que l'homme de Dieu touchait les cœurs
et faisait verser ces larmes qu'un écrivain a si bien nommées " les douces larmes de l'attendrissement.'7
Après avoir présenté les prémices de notre joie au Dieu qui réjouit notre jeunesse, nous retournons au collège en procession.
u Voici maintenant arrivée l'heure solennelle de la présentation des adresses. Tous les élèves, anciens et nouveaux, sont réunis dans la grande salle, en face de cette toile d'où le regard de M. Ducharme semble s'arrêter, plein d'amour et de joie souriante, sur la nombreuse famille qui se presse autour de lui."
C'est d'abord l'adresse présentée au nom des anciens élèves par le Rev. Georges Thibeau, l'aîné de la famille Térésienne et curé de Longueuil. f Cette /adresse est grave comme la voix du passé, encourageante comme l'amitié, sympathique comme la tendresse d'un père ; sa noble simplicité me charme, et les souvenirs qu'elle évoque touchent mon cœur. C'est ensuite la réponse de M. le Supérieur, si remarquable par l'élégante pureté de style qui la distingue, et plus encore par les sentiments élevés qu'elle exprime. Les lignes suivantes, que je me plais à citer, m'ont fait une impression qui se renouvelle chaque fois que je les relis ; elles sont consacrées à la mémoire de ceux qui ne sont plus.
" Déjà, sans doute, dans ces murs témoins de vos labeurs silencieux ou de vos jeux bruyants d'écolier, sous ces frais ombrages, sous ces voûtes où dorment les échos de vos chants et de vos cris joyeux, au milieu de confrères retrouvés après une longue séparation, déjà vous avez commencé à jouir de ces