‹ La famille et ses traditionsChapitre 136 sur 235 · quatrième partie · texte numérisé non relu

quatrième partie

Discours d'adieu prononcé par un élève a la distribution SOLENNELLE DES PRIX LE 30 JUIN 1875.

Mesdames et Messieurs.

A Saint-Malo, ce port de mer que Cartier et Chateaubriand ont rendu célèbre par toute la terre, un navire français, " l'Espérance, " se préparait, un jour, à partir pour l'Amérique. Un équipage d'élite, d'immenses richesses et des vœux amis chargeaient ce superbe trois-mâts.

Qu'il faisait plaisir à voir, cet enfant de la mer, avec sa mâture haute et inclinée en arrière, comme un corsaire paré pour la course, avec sa ceinture blanche coupée de sabords noirs, avec sa carène doublée en cuivre et sa désinvolture élégante annonçant une marche supérieure !

Le pavillon de départ, arboré depuis deux jours en tête du mât de misaine, semblait rivaliser d'impatience avec la brise marine, prête à souffler dans les voiles endormies du beau navire.

Bientôt Tordre de mettre à la voile est transmis aux marins par les vibrations du sifflet du capitaine. Alors le bâtiment délivré de ses amarres, cingle majestueusement vers la haute mer, aux acclamations des habitants de la petite ville de Saint Malo.

C'était le 27 Mai 1834, sur les dix heures du matin ; le temps calme et serein, d'accord avec la brise, présageait une heureuse navigation.

Sur le chemin de l'Océan, u le long duquel on

n'aperçoit ni arbres, ni villages, ni villes, ni tours, ni clochers, ni tombeaux ; sur cette route qui n'a pour bornes que les vagues, pour relais que les vents, pour flambeaux que les astres, la plus belle des aventures, quand on n'est pas en quête de terres et de mers inconnues, est la rencontre de deux vaisseaux. " (1)

Notre beau navire n'eut pas le bonheur de rencontrer sur son passage, un confrère auquel il pût adresser le salut d'usage : " Adieu ï va ton chemin, que les vents te soient favorables ! " Mais, en passant devant les Açores, ces îles qui semblent se détacher du rivage d'Afrique pour saluer les marins qui passent devant elles, les passagers de " l'Espérance " aperçoivent dans le lointain, à travers les lueurs indécises du crépuscule, une flamme rougeâtre, sanglante, tourbillonnant au-dessus des flots. M Un navire en feu ! " s'écrie-t-on de toutes parts ; " si nous pouvions sauver au moins les passagers. " A ce cri d'alarme et de sympathie, plus léger et plus rapide, comme s'il eût compris le devoir imposé à son nom, cC l'Espérance " vole sur les ondes. Il est bientôt au lieu du sinistre. Les flammes achevaient de dévorer un beau et puissant navire. Au milieu des débris, flottant ça et là à la surface des eaux, plusieurs centaines de figures, pâles d'effroi, luttaient contre l'abîme avec cette énergie désespérée qu'inspire toujours la vue d'une mort imminente. Quelques minutes plus tard, et toutes ces vies, palpitantes encore de regrets, de terreur, d'espérance et d'avenir, eussent disparu sans retour sous les*

(1). Chateaubriand.

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vagues de la mer, " ce cercueil mouvant" où tant de morts dorment leur dernier sommeil. Mais, à cette heure de détresse et d'angoisse, le navire de Saint-Malo ne porta pas en vain son beau, et noble nom, présage de salut : il eut le bonheur de recevoir à son bord et de conservera la vie ces pauvres naufragés, qui s'attachèrent à ses flancs avec tous les embrassements de l'amour et de la reconnaissance.

Et pendant que les derniers vestiges du navire incendié s'effaçaient dans le lointain, "l'Espérance," les voiles déployées auvent, comme les ailes du cygne à la brise, voguait légèrement vers la terre d'Amérique.

Bientôt on entre dans le port.

Alors les matelots et les passagers, et ceux que " l'Espérance" a sauvés de la mort, se serrent la main dans une étreinte amicale, se disent un dernier mot sur les péripéties du voyage, et saluent le vieil Océan qui vient de les porter sur ses flots redoutables, en attendant une nouvelle traversée, de nouveaux dangers et un autre port.

Mesdames et Messieurs, vous venez d'entendre une fiction ; mais, à travers les voiles transparents de l'allégorie, vous avez sans doute deviné la réalité. Laissez-moi vous en dire un mot, le plus court possible, afin de ne pas abuser trop longtemps de votre bienveillante attention.

Le beau navire dont je viens d'essayer la description et de raconter la glorieuse traversée, n'est pas autre que notre chère Académie du Plateau

qui a su choisir, pour composer ses armes, le plus noble et le plus poétique emblème du commerce : un navire aux voiles déployées sillonnant la vaste mer, sans crainte comme sans orgueil, la proue tournée vers la seule étoile polaire qui ne varie point : la religion ! avec ces mots de la Ste Ecriture pour divise : Fortiter et Suaviter: ce qui veut dire, dans une traduction libérale : " tenir ferme aux règlements de la maison, mais dans la manière de les appliquer, user de douceur et de modération." Le 1er Septembre 1874, sur les dix heures du matin, l'Académie Commerciale Catholique de Montréal, dont le drapeau se déroulait gracieusement au soufle de la brise, comme pour souhaiter la bienvenue aux élèves anciens et nouveaux, ouvrait ses portes à plus de trois cents tètes, douce espérance de la religion et de la patrie !

Sous la double direction de notre bien aime principal Monsieur Archambault, et du venere Monsieur Sorin, notre bien-aimé directeur spirituel, sans oublier le concours dévoué de nos bons maîtres, notre chère Académie marcha à grands pas sur la voie du progrès. Elle vit avec une douce satisfaction et un légitime orgueil toutes les classes, depuis l'humble cours primaire jusqu'au cours industriel et scientifique, rivaliser d'émulation pour se surpasser les unes les autres dans l'accomplissement de leurs devoirs. Aussi quand l'année l87o nous annonça l'heure, toujours nouvelle et toujours agréable des vacances, notre chère Académie s'empressa-t-elle, pour récompenser notre travail, de nous accorder, par la bouche de notre bien-aime

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