CINQUIÈME PARTIE
nécessaires à sa subsistance. Ses champs lui donnent fidèlement chaque année le pain qui lui est nécessaire, et même plus qu'il ne lui en faut ; ses troupeaux lui fournissent des vêtements, il trouve dans sa basse-cour les meilleurs mets de sa table ; l'homme de la ville et celui du. village viennent lui demander son blé, la laine de ses agneaux et le lin qu'il cultive dans son champ. L'ouvrier, l'artisan, l'homme de profession, pour conserver une pratique, se faire une clientèle, sont obligés de ménager celui-ci, de plaire à celui-là, de faire, comme l'on dit souvent fortune contre son cœur ; ils sont vraiment les serviteurs, je dirais même les esclaves des autres. Objets de la jalousie des hommes sans mérite, ayant à lutter souvent contre le charlatanisme et l'ignorance, victimes des préjugés de la multitude, les membres instruits et honorables des professions sont évidemment malheureux. L'agriculteur seul, au milieu d'eux tous, est vraiment indépendant, il peut impunément donner ou refuser sa confiance, se moquer de ceux qui veulent le surprendre, sans craindre le moins du monde pour la fécondité de son champ, l'accroissement de ses troupeaux, ou l'augmentation de sa fortune.
Le cultivateur est encore heureux par la facilité qu'il a d'être homme de bien. Ce qui fait le supplice, le tourment de bien des gens, nés avec des dispositions honnêtes, ce sont assurément, messieurs, les combats continuels de l'intérêt contre la conscience. Or, à chaque instant, pour l'artisan et pour l'homme de profession, il y a tentation et
tentation violente de sacrifier le devoir à l'intérêt Il est dans les professions libérales, nous ne pouvons le dissimuler, il est beaucoup de gens incapables qui s'y sont glissés quasi-furtivement. Ils n'ont ni la science suffisante, ni les talents qui peuvent la leur procurer. Tel qui n'était bon qtfà manier la truelle et à tenir la charrue, est Venu à bout de se procurer un diplôme de notaire, de médecin ou d'avocat. Mais hélas ! ce parchemin n'est pas du pain. Pour vivre il faut faire d'une profession honorable un métier de charlatan ; susciter les chicanes, créer les procès, distribuer à tâtons force médecines. Voilà comment pour s'éviter la misère, on met de côté tout sentiment d'honneur et de dignité. Aussi, dévorés de remords, justement méprisés et haïs des gens sensés, ils sentent le poids de la réprobation générale qui pèse sur eux, ils sont à charge et à eux-mêmes et à la société entière.
Le cultivateur n'a aucune de ces tentations ; il lui est on ne peut plus facile d'être probe et honorable ; ses richesses, il les tire de la terre ; il peut à son gré la tourmenter, la déchirer, et mieux ses travaux seront rétribués, et plus les fruits en seront abondants, et plus vite enfin il arrivera à l'aisance, et même à la fortune.
Que du matin au soir, qu'une partie même des nuits, il travaille à augmenter son bien, qu'il sue et se fatigue, jamais le remords ne viendra troubler son sommeil ; plus il aura travaillé pendant le jour, plus il aura réalisé de profits, plus il rentrera gaiement le soir dans sa famille. Enfin,