III. RÉTABLISSEMENT DES LIVRES DE RAISON
Avant les événements de 1870, un conférencier, — M. Evariste Thèvenin, — parlant à un auditoire d'ouvriers, leur disait : a N'avons-nous pas une famille ? Où est son histoire ? Interrogez le premier d'entre nous : c'est à peine s'il a conservé dans la mémoire quelque vague souvenir de son grand père. Ne le questionnez pas sur son bisaïeul ; il n'a jamais pensé que son aïeul ait eu un père, et votre demande l'étonnerait fort. "
Or, ce conférencier, après avoir signalé le mal, proposait aux ouvriers qui l'écoutaient un moyen pratique d'y remédier. Il leur recommandait l'usage d'une sorte de journal, ou Livre de famille, qui deviendrait le livre du foyer, et où chacun
d'eux inscrirait son nom, la date de sa naissance son entrée en apprentissage, son mariage, etc., les événements relatifs à chacun de ses enfants, en joignant à chaque notice une photographie. " Pensez-vous, ajoutait-il, que ce journal du foyer serait chose superflue ? Je ne veux qu'indiquer un des nombreux avantages que procurerait sa tenue... Livre saint de la famille, il serait le guide,* le tuteur, le soutien de chaque nouvelle génération qui puiserait dans le respect de ses devancières la force morale de la solidarité, du devoir et de la tradition. "
Autrefois, la coutume étant établie, les enfants continuaient sans peine ce qu'avaient fait leurs pères ; aujourd'hui, sauf quelques rares exceptions, les classes dirigeantes ont perdu la notion pratiquede ce qui leur serait cependant si facile. Un plan, une méthode, un programme sont donc nécessaires.
Mais un plan est-il possible à tracer en pareille matière? Au fond, quoi de plus essentiellement personnel que la composition d'une œuvre toute intime ? Et, dès lors, quoi de moins aisé à délimiter ?
Ces difficultés peuvent être résolues, si l'on se rend un compte exact du but à atteindre.
Et d'abord, un Livre de raison ne doit pas se confondre avec des Mémoires proprement dits. La vie publique peut y être indiquée ; on n'oubliera pas néanmoins que son objet principal est la vie privée. Il ne saurait davantage être une œuvre exclusivement individuelle. On a publié de nos jours
des manuscrits dans lesquels des femmes éminentes et d'éloquentes jeunes filles, aspirant à un idéal de perfection, avaient l'habitude de consigner jour par jour l'état de leur âme ; et nous y admirons toute une fleur de sentiments qui ravit et enchante, et des observations souvent profondes sur le monde de la grâce. Tels sont entre autres, les écrits de Mme Augustus Graven et de MUe Eugénie de Guérin.
Les Livres de raison appartiennent à un ordre, non très-différent, mais très-distinct, puisqu'ils sont destinés à devenir les annales du foyer.
Le Livre de raison devant être le u Livre de la famille," il résumera donc simplement la substance des choses selon la coutume ; et il se divisera naturellement en trois parties, répondant aux trois phases de l'existence de cette famille : Le Passé, le Présent et V Avenir.
Le Passé, c'est la généalogie, ou, si l'on veut, la souche domestique et son histoire ;
Le Présent, c'est le ménage actuel dont on est le chef ;
L'Avenir, ce sont les enseignements laissés par les parents à leurs enfants.
Quel grand et noble sujet ! " Cest un véritable cours d'expérience, comme dit si bien M. de Ribbe. Avec quel amour il doit se faire ! Avec quelle religieuse application il faut écrire ces pages qui devront renfermer les souvenirs de la famille et perpétuer les traditions qui en sont la force et la gloire ! "
Il ne faut donc rien marquer sans l'avoir minuté au préalable avec soin. On évitera les retouches7
les ratures, et Ton se gardera de ces détails excessifs qui finiraient par dénaturer le caractère du u Mémorial domestique," et lui enlèveraient même sa valeur."
Un tel exercice, fait avec amour et persévérance, aurait infailliblement pour résultat de maintenir intact au foyer de la famille canadienne l'héritage de la belle langue française, que nos pères n'ont jamais séparé de celui de la religion, comme l'attestent ces mots qui rayonnent en lettres d'or sur notre drapeau national :
" Notre Religion, notre Langue et nos Lois.
Je connais telle plume élégante et facile qui charme aujourd'hui le public, qui doit son renom dans les lettres à l'exercice dont je parle. Ne l'oublions pas, c'est en pratiquant qu'on devient maître.
Que celui, cependant, qui ne peut s'élever aussi haut ne se décourage pas ; qu'il prenne la plume, et qu'il écrive. Ses progrès pourront être lents, sans doute, surtout dans les commencements, mais la persévérance finira bientôt par couronner ses efforts ; et il aura la satisfaction d'avoir donné le bon exemple à ses enfants et d'avoir apporté sa part, si humble soit-elle, à l'édifice social, qui veut le concours de toutes les intelligences et de tous les cœurs. v