DEUXIÈME PARTIE
mais qu'il n'en soit pas de même de celle que vous m'avez donnée dans vôtre mort. Je veux bien que la mienne soit subite comme la votre, — si Dieu le veut, — pourvu qu'il me fasse la grâce, quand viendra ma dernière heure, d'être aussi bien préparé que vous...
On ne négligeait pas non plus, autrefois, de consacrer quelques lignes du Livre de raison aux ser-~ viteurs, quand ceux-ci s'étaient montrés dévoués et fidèles. On mentionnait le nombre d'années qu'ils avaient passées au service ; on leur laissait souvent une petite pension, et on les recommandait à ses successeurs. Lorsqu'ils mouraient dans la maison, cet événement était également noté.
" Mon fidèle serviteur Antoine Daumas, qui comptait vingt ans de loyaux services dans la maison, vient d'être frappé à la fleur de l'âge d'une fluxion de poitrine, qui Ta mis en trois jours au tombeau. Il a reçu nos soins empressés, et il a rendu son âme à Dieu dans notre maison même Ses dernières paroles ont été des paroles obligeantes pour nous, le dernier témoignage d'une probité exemplaire. Nous avons prié pour lui. Son souvenir demeurera consigné dans ce Livre de raison, où doivent trouver place tous ceux qui ont servi avec exactitude et vigilance les intérêts de notre famille..."
Les serviteurs ne peuvent se dévouer à la famille que lorsqu'ils sont assurés d'y trouver protection et affection, en retour de leur fidélité. Il en a été ainsi partout et toujours. Les païens eux-mêmes
nous ont laissé là-dessus des maximes, dont l'application est aussi actuelle que possible. Mais il faut lire sur ce sujet les Livres Saints :— u Si Dieu t'a donné un serviteur fidèle, qu'il te soit cher comme ton âme ; traite-le comme ton frère, pense que tu l'as introduit dans le sang de ton âme." (1)
Telles étaient les vieilles mœurs ; elles semblent perdues pour nous ; et, cependant, si nous savions rechercher les modèles, nous en rencontrerions encore qui rappellent les plus beaux temps des siècles chrétiens. Oui, malgré l'état de rupture qui remplace, entre maîtres et domestiques, les rapports affectueux d'autrefois, il y a des foyers où s'écrivent des pages exquises, telles que celles-ci :
u Partie à dix-sept ans de son village, Nanette arriva à Paris pour entrer bientôt sous le toit de ma mère, alors âgée elle-même de dix-sept ans.
" C'était la bénédiction de Dieu qui tombait sur la famille, l'étoile bienfaisante qui se levait pour nous.
u Pendant cinquante-deux ans, elle a rempli ses devoirs avec une fidélité et un dévouement tels que je ne sais pas si devant Dieu elle a eu à rendre compte de la plus petite défaillance dans leur accomplissement.
" La fidélité et l'exactitude dans les devoirs sont sans doute tout ce que Dieu demande rigoureusement au serviteur ; mais lorsque le serviteur vient à aimer ses maîtres plus que lui-même, lorsque les enfants de ses maîtres deviennent ses propres enfants, alors il atteint l'héroïsme du dévouement,
(l)Ecclé. XXXIII, 31.