DEUXIÈME PARTIE
Or, ce territoire, c'est la patrie. L'amour de ce sol où l'homme a vu le jour, qui a porté son berceau et ses premiers pas dans la vie, où reposent les cendres de ses ancêtres, c'est le patriotisme ! Cet attachement à la terre de ses pères et à tous les objets qui ont, les premiers, frappé nos regards, est un des sentiments le plus profondément gravés dans le cœur de l'homme. Le courageux colon qui s'enfonce dans les profondeurs de la forêt, non plus comme nos pères pour y repousser un ennemi envahisseur, ou y combattre le farouche Iroquois, mais bien pour y lutter pendant des années contre les privations de tout genre, dans l'isolement et l'ennui, se soumettant chaque jour au dur labeur du défrichement ; voilà, dans notre opinion, l'exemple du patriotisme le plus pur et le plus admirable. Aussi la grandeur des sacrifices que la patrie a demandés et demande encore sur ce champ de labeurs a-t-elle fait reculer un nombre malheureusement trop grand de nos compatriotes, qui ont préféré s'expatrier pour aller servir des maîtres aussi orgueilleux qu'avides, et même verser leur sang pour les aider à opprimer leurs frères. Honneur donc à nos courageux colons qui ont déjà transformé en belles et prospères paroisses une si grande étendue de nos forêts ! Là, ils transmettent à leurs descendants, qui les en béniront, notre sainte religion, la belle langue française, nos mœurs si pures, nos usages et nos coutumes si polis et si bienveillants. — Juste récompense de leur noble patriotisme !
Quant au sort qui attend les émigrants et leurs
descendants aux Etats-Unis, ce n'est rien moins que les humiliations de la mort nationale, et pour un grand' nombre, hélas ! la perte de leur religion, et tous les malheurs qui s'en suivent : — triste conséquence de leur manque de patriotisme..."
En dehors de ces deux grandes catégories d'émigrants, il en existe encore trois autres dont je veux dire un mot : Ce sont ceux qui laissent le pays pour l'amour de la religion, l'amour des beaux-arts, ou pour un amour-propre blessé.
Les premiers, apprenant un jour que le flot de la révolution était monté jusqu'au pied du Vatican, et menaçait le saint Vieillard qui tient la place du Christ sur la terre, se levèrent comme un seul homme, s'arrachèrent à leurs familles, et partirent pour la Ville Eternelle, cette patrie des âmes catholiques.
Ce sont nos intrépides Zouaves pontificaux.
Forts de leur fière devise : " Aime Dieu et va ton chemin," ces modernes croisés se mirent en route avec un grand amour et une sainte confiance.
Tous les cœurs les suivirent.
Ils traversèrent la France, la vieille patrie de leurs ancêtres, et la France fut émue en les voyant s'acheminer, si jeunes et si braves, vers la Ville des Martyrs. La poésie et l'éloquence saluèrent à l'envi leur glorieux drapeau, et Dieu bénit leur voyage septante fois sept fois puisqu'il leur a été donné de voir Pie IX, d'entendre sa parole affectueuse et de combattre pour sa personne sacrée !
Et de cette guerre sainte, et de ce pèlerinage aux tombeaux des saints Apôtres ils ont rapporté, avec
leurs blessures et des souvenirs qui ne le cèdent en douceur qu'à ceux qu'on rapporte du ciel, je ne sais quoi de merveilleux et de divin qui nous charme et nous attire : c'est sans doute une émanation de ce " Parfum de Rome " dont Ls. Veuillofc a si bien écrit.
Ces courageux défenseurs du Saint-Siège forment le plus beau fleuron de la couronne du Canada. Ils méritent l'éloge que les habitants de Béthulie décernèrent à Judith : u Vous êtes l'honneur de votre peuple ! "
Les archives de " l'Union Allet " sont ouvertes pour recevoir les souvenirs et les traditions de ces braves : c'est dire que ces archives seront du plus haut intérêt.
Les seconds, aspirant à se faire un nom à la suite des Raphaël ou des Mozart, et ne trouvant pas dans un pays jeune encore les guides dont ils ont besoin pour les diriger dans leur ascension vers l'idéal, disent adieu à la patrie pour revenir, quelques années plus tard, lui consacrer leur talent mûri par l'étude et formé par les maîtres. Ce sont des enfants bien nés que l'amour filial ramène dans les bras maternels, et qui n'ont pas de plus grand bonheur que de déposer aux pieds de leur mère chérie la brillante couronne dont la gloire a ceint leur front. Aussi la patrie déploie-t-elle tout ce qu'elle a d'amour au cœur pour fêter le retour de ces glorieux enfants, qui ne l'ont oubliée ni dans les merveilles de Paris, ni dans les magnificences de Londres, ni dans les splendeurs de l'Italie.
Quelles belles pages devront renfermer les Ar-
chives de ces nobles enfants des Muses ! quels souvenirs elles devront nous raconter, quels tableaux dérouler à nos regards, de quelle poésie nous enchanter, et quelles harmonies nous faire entendre
0 Albani î fille du Canada, qui as eu le triste courage de venir jusque sur les confins du pays qui t'a vue naître, sans daigner lui faire entendre une seule parole du cœur, une seule note de sympathie, toi qui possèdes une si belle voix pourtant, nous-dit-on, ne viendras-tu pas, un jour, mêler aux brises du Saint-Laurent au moins ton " dernier chant du cygne " ?
Les troisièmes, incompris et méconnus de leurs concitoyens, malgré leur talent ou leur génie, s'abandonnent à la colère comme Achille, en murmurant le mot de Scipion : " Ingrate patrie, tu n'auras pas mes os." Et, trop ardents pour attendre, et trop blessés pour pardonner, ils s'en vont éparpillant sur la terre étrangère les fruits hâtifs d'un talent que le soleil de la patrie aurait dû seul mûrir ; et quand ils parlent du lieu de leur berceau, ce n'est que pour faire entendre hélas ! la note stridente et pleine d'amertume d'un ressentiment qu'ils auraient dû refouler au fond de leur cœur. Assurément, ils n'ont pas lu les beaux vers que le marquis de Foudras adresse à son fils, car ils auraient travaillé et souffert sans murmure, en attendant des jours meilleurs. Je les transcris ici pour eux :