LA FEMME RICHE, L'OUVRIÈRE, L’'INTELLECTUELLE
Grands phénomènes du xixe siècle.
Révolution économique. — La richesse mobilière et lindustrie. — La grande richesse se révèle et s’affiche. — Influence sur la vie féminine. — L'existence américaine. —
Destruction de la famille. — La condition de l’ouvrière. — Le mal des grandes villes, — Alcoolisme et divorce. — La vaillance de la femme. — Matérialisme des lois qui la protègent:insuffisance morale. — Propagande néo-malthusienne.
L’individualisme. — Ses origines : l’essor que lui donnent les romantiques. — Son action sur la femme. — Le divorce. — L’émancipation : individualisme d’amour-propre. — Le féminisme et l’intérêt des femmes. — La classe nouvelle des travailleuses intellectuelles. — Dans le mariage, affirmation plus énergique d’un consentement tout individuel. — Disparition de l’autorité maritale. Égalité absolue des époux.
Les courants nouveaux qui ont passé sur la société française du x1x° siècle et les chocs qui l’ont ébranlée se sont fait sentir jusqu’à ces couches intermédiaires où la bourgeoisie moyenne reste à l’abri des bouleversements. A côté d’elle, hors
d’elle, des effets plus prompts et plus complets se sont produits sur des classes sociales moins protégées.
S'il a suffi à la jeune fille bourgeoise de respirer l'air des temps nouveaux pour apporter dans le mariage des dispositions qui vont jusqu’à modifier la famille elle-même, d’autres, plus directement exposées, ont dû subir davantage les influences du dehors. Voici des événements considérables * l’essor de la vie industrielle, le Céveloppement de la fortune mobilière, d’où
résultent des formes jusqu'alors inconnues de la richesse, etes conditions d'existence que les siècles précédents n’avaient pas soupçonnées ; c’est par un contre-coup assez affaibli que la famille d’un propriétaire, d’un fonctionnaire, d’un commerçant en éprouve les conséquences ; c’est par une secousse directe qu’elles agissent, en haut et en bas de l’échelle sociale, sur la femme de la bourgeoisie industrielle ou financière et sur l’ouvrière. En regard de ces phénomènes économiques, voici un fait d’ordre moral: l’individualisme. Le sen- Dr ARE timent énergique de la personne qu’il exeite d’abord, l’exaltation où il aboutit assez vite, le droit au bonheur dont il crée enfin l'illusion, n’apparaissent qu’adoucis et atténués dans un milieu social qui a des traditions prudentes, timides et conservatrices. Affranchies ou privées de ces contraintes, des jeunes filles, des femmes, et par elles,
la famille ont subi dans toute sa force l'assaut de lindividualisme. Du reste, ce n’est que par une série d’approches, par des progrès successifs et d’abord assez lents, que cette puissance, comme celle de l’argent, a pu se manifester tout entière, telle que-nous la voyons aujourd’hui.
Dans un pays qui n’avait connu si longtemps d’autre richesse, d’autre forme habituelle de la richesse, que la terre et les maisons, les mœurs étaient fortement imprégnées par le sentiment de la propriété, d’où résulte le goût de l’épargne. Ce goût implique de l’ordre, de la mesure dans les dépenses. Il suppose une particulière régularité des mœurs. Ainsi, il avait sa place et son rôle naturels parmi tant d’autres habitudes méthodiques et mesurées, dans ces familles bourgeoises qui mettent à profit les formes nouvelles de l’enrichissement. L'industrie, les mines, la mobilisation des capitaux créent de grandes fortunes. Mais les habitudes anciennes demeurent et ne permettent pas que l’afflux de l’argent culbute les règles essentielles de l’existence, touche aux principes qui font la famille solide et unie. Le luxe d’une de ces maisons opulentes, vers 1835 ou 1840, nous paraîtrait d’une pauvreté pitoyable. Il y a quelques années, un vieillard racontait que chez
son père, personnage considérable de la monarchie de Juillet, des soirées hebdomadaires étaient tout juste éclairées par quelques bougies, deux pour les joueurs de whist, les autres pour la table autour de laquelle les femmes brodaïent en causant : vers neuf heures et demie, on passait des verres de sirop. Sans doute, la simplicité dont la famille © de Louis-Philippe donnait l'exemple était partout imitée. Ce sont ces diverses raisons qui font que les nouveaux modes d’enrichissement, si rapides, si puissants, neformentni une nouvelle manière de vivre, ni même une nouvelle classe sociale. Il y a comme une absorption de l'influence de l'argent par l’influence des mœurs traditionnelles. La richesse élève une famille, lui acquiert de l’autorité et de la dignité, lui impose des devoirs charitables, mais ne change rien à sa constitution interne, ni à sa vie normale, entre les époux, entre les parents et les enfants.
Cet état commence à se modifier sous le second Empire: du moins,la richesse, qui se répand davantage, se montre, s’affiche un peu plus. Les vieux Parisiens, qui se rappellent leur ville avant les travaux d’Haussmann, en donnent un témoignage très frappant. Autrefois, la même maison à réunissait des échantillons de toutes les classes
sociales, depuis le riche propriétaire ou capitaliste du premier étage jusqu’à l’ouvrier des mansardes : ce rapprochement peut encore s’observer
dans des quartiers comme le faubourg Saint- Germain et l’Ile Saint-Louis, et dans les villes de province ; on aperçoit que la richesse y était contenue par le contact de la médiocrité, même de la misère, et que l’assistance y trouvait à s'exercer constamment, sans effort. La transformation de Paris a séparé les classes, en créant des quartiers réservés à la richesse, en refoulant vers les rues lointaines et vers l'enceinte les fortunes médiocres, les ouvriers, les pauvres. Dans les quartiers neufs aménagés pour elle, la richesse devait s’étaler davantage, et, par l’émulation spéciale que provoque l’argent, le luxe allait susciter de proche en proche un luxe toujours plus éclatant. D’ailleurs, vers le même temps, les fortunes se multipliaient avec les entreprises industrielles, avec les sociétés financières, avec la spéculation immobilière que déchaînaient les immenses travaux de voirie. Et, par réaction à la simplicité de Louis- Philippe, la Cour impériale donnait le modèle de la vie brillante et fastueuse. C’est alors que, pour maintenir ce train d’un bout à l’autre de l’année, la mode se répand des stations balnéaires — Dieppe, Biarritz — et des villes d’eau — Luchon, Vichy. Comme à Paris, comme dans les grandes villes, la richesse s’y manifeste avec plus de liberté, sous des formes plus voyantes. Toutefois, le prestige des fonctionnaires est encore intact: hors du cercle de la Cour impériale et des grands
personnages de l’État, ils sont peu fortunés ; leur existence est « honorable », comme on disait alors, mais modeste ; ils maintiennent ainsi, contre les tendances nouvelles du monde de la richesse, dont ils ne sont pas, les traditions bourgeoises.
C’est après 1880 que l’on aperçoit, ici comme pour la bourgeoisie moyenne, la secousse qui devait amener les changements décisifs. Les causes les plus diverses, les hommes les plus éloignés les uns des autres y travaillent dans un accord singulier. Les familles privées des fonctions publiques dirigent leurs enfants vers les «affaires ». Et, précisément, les affaires foisonnent : mines, métallurgie,. transports, industries coloniales, etc. le commerce de banque s’étend prodigieusement la spéculation se développe sans mesure. En s’emparant du pouvoir, lui et son parti, Gambetta reprend le mot de Guizot : il veut créer une bourgeoisie républicaine et dit à ses amis : « Enrichissezvous... — c'est-à-dire, gagnez de l’argent, qui est la condition première d’une bourgeoisie stable. »
À ce moment, aussi, des hommes d’excellentes intentions, mais d’une bonne foi partrop ingrate, s’en prennent à la culture classique dont ils sont les plus parfaits représentants. Ils découvrent que les jeunes Français sont des êtres superficiels et inutiles ; ils regardent avec envie les Anglo-Saxons ; ils veulent à tout prix que notre pays renonce aux vieilles méthodes du latin et du grec, que notre