‹ La famille française et son évolution (volume 2)Chapitre 6 sur 25 · EM · texte numérisé non relu

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Université se mette à former des hommes pratiques ; ils emploient enfin toutes les ressources de clarté, d’ingéniosité, d’éloquence qu’ils tiennent de l’éducation traditionnelle à démontrer que cette édu- © cation doit être abandonnée. Ils sont écoutés, surtout dans le monde des familles anciennes, embarrassées de trouver pour leurs fils des carrières fructueuses.

Ainsi, de toutes parts, l’élan est donné. Il faut “faire fortune. Et le mot n’a plus la signification de jadis, où la fortune était représentée par quelques centaines de mille francs, où le titre de millionnaire figurait la richesse. Le loyer de l’argent a baissé, les prix ont augmenté ; un millionnaire n’a que trente à quarante mille francs de rente : c’est l’aisance et rien de plus. De même qu’on recommande à notre admiration l’énergie positive des Anglo-Saxons et des Américains, c’est à la richesse américaine que l’on pense, — sinon aux milliardaires, du moins à ceux qui sont plusieurs fois millionnaires : il est nécessaire, désormais, d’avoir beaucoup d’argent pour se dire riche. Depuis une dizaine d’années, les fortunes de cet ordre se sont édifiées ; un essor général de la prospérité publique les a favorisées : charbonnages ou phosphates, pétroles, automobiles, industries métallurgiques, valeurs étrangères, la hausse a été partout et dans la proportion du simple au triple, au quintuple ou davantage. « Les affaires », au

sens courant, c’est-à-dire les opérations des banquiers, des courtiers, des intermédiaires de toute sorte ont contribué à l’enrichissement, et la spéculation a fait le reste. À défaut de fortunes assises et durables, tout ce mouvement mettait d’ailleurs en une foule de mains de l’argent gagné très vite et sans beaucoup de peine, de cet argent qui se dépense aussi facilement qu’il est venu, et qui permettait donc de suivre le train nouveau de la richesse.

Il y a, en effet, un train nouveau : on l’a vu se mettre en marche, et tout ce qu’on peut en dire de plus exact, c’est qu’il est américain, lui aussi. On le dirait copié sur celui des milliardaires de New-York. Il consiste essentiellement à grouper les personnes riches et à leur imposer un genre de vie, dont l’objet est avant tout de montrer la richesse. Cette ostentation se manifeste d’abord dans la maison même : le nombre des loyers qui dépassent 10 000 francs s’est multiplié depuis dix ans. Les tapisseries, meubles anciens, objets d’art sont recherchés par tant d’amateurs que leur prix s’est élevé sans mesure. Le nombre des domestiques s’est augmenté pareillement. Et l’existence enfin, celle de la ville, celle des stations d’hiver ou d’été, celle du voyage, se compose de rites aussi nécessaires que follement coûteux : car ils ont.toujours pour but d’attester la richesse. Mais c’est le luxe des femmes, c’est la vie qu’elles doivent

mener qui symbolisent le mieux ces habitudes nouvelles ; c’est par là aussi que la famille est directement atteinte.

2) Ilest tout à fait américain de figurer, par la toilette d’une femme, par ses bijoux et ses fourrures, la réussite du mari. Ce n’est peut-être pas l’idée française. Le luxe des femmes semble s'être développé, répandu par contagion. À ce degré de recherche et d’éclat, c’est une occupation en même temps qu’un souci de tous les jours : il faut le préparer d’abord, le montrer ensuite, et l’existence y passe presque tout entière. On pense à une perpétuelle comédie qui prend aux comédiens toutes les heures de la vie, d’abord pour qu'ils la répètent, ensuite pour qu'ils la jouent. C’est en effet une représentation perpétuelle, où l’important est de bien tenir son rôle, le rôle qui consiste à montrer partout où la règle l’exige, les perles, les fourrures, les plumes, signes certains de la richesse. L’existence tout entière s'organise donc pour ce résultat, et il est bien vrai, comme on s’est amusé à le faire remarquer, que les femmes vouées à ce genre de vie se distinguent à peine des comédiennes de profession. Est-il besoin de chercher ce qui peut leur rester de loisirs pour leur famille, le mari et les enfants ? Elles subissent deux nécessités qui sont pareillement exclusives et du devoir et du sentiment familial * elles doivent vi OTS de chez elles, ou ne rester chez elles que pour

DELZONS. — Famille française. 6

recevoir ; elles doivent porter tous leurs soucis à ces rites or et divers de la richesse quine souffrent pas de distraction. Quand même les forces physiques ne s’épuiseraient pas à des occupations si absorbantes, l'esprit ne saurait garder son attention dispose, ni le cœur sa sollicitude pour des intérêts étrangers et même opposés à ceux de cette existence. La famille se dissocie naturellement, faute d’un lien pour rester unie. Il y a un mari, une femme, des enfants juxtaposés : il n’y a pas de famille, parce que la femme ne peut absolument pas tenir à la fois et le rôle exclusif que le train nouveau lui impose, et le rôle d’épouse et de mère. C’est comme un état négatif qui comporte en soi une singulière sécheresse, qui est néfaste surtout par l'exemple. Encore est-ce mettre les choses au mieux que de parler du mari, des enfants à propos des femmes de ce monde trop riche, et riche exclusivement. Comme ces ménages du xvie siècle, où il était convenu d’un accord tacite que chacun garderaït sa pleine liberté, il arrive que ces sortes de mariages tournent à l’association de parade qui laisse chacun des époux libre de sa vie sentimentale et amoureuse. Quant aux enfants, ils peuvent être l’objet d’une affection singulière, à la fois distraite et passionnée. Mais le plus souvent il n’y a qu’un enfant ou il n’y en a pas. C’est dans cette classe que le mal de la dépopulation exerce tous ses ravages, alors que

la grande fortune devrait encourager le plus beau de tous les luxes, celui d’une nombreuse famille. En cela, notre noi de la richesse imite trop exactement la mode américaine. On n’a pas oublié de quelle éloquence indignée M. Roosevelt, à la Sorbonne,s’emportait contre les peuples qui n’ont plus le courage de mettre au monde et d’élever des enfants ; ces reproches, qui retentissaient à Paris et devant un public français, il les adressait d’abord à ses compatriotes, au monde américain de l’extrême richesse : il pouvait aussi bien le diriger contre les femmes françaises de la même classe. La fortune, qui a permis naguère à la famille bourgeoise de s’épanouir et de se fortifier, est devenue aujourd’hui le mal dont la famille, dans la bourgeoisie très riche, languit et meurt.

Tout à l'opposé, à l’autre extrémité de l’échelle sociale, les mêmes phénomènes économiques — l'essor industriel, l’activité des mines, des usines, de la circulation — ont développé des conséquences non moins funestes à la femme et donc à la famille. La femme du peuple ne connaissait jadis, et depuis si longtemps, d’autre occupation que celles de son ménage ou celles d’un petit commerce qui la retenait dans sa maison. La nouveauté qui résulte tout de suite des grandes découvertes du x1x® siècle,

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c’est qu’elle est attirée hors de chez elle : elle travaille et elle vit au dehors, à l’atelier, à l’usine, car elle est assurée d’y gagner de l’argent. Le changement est considérable. Ce n’est pas le seul.

L'industrie a transformé les villes anciennes et créé des villes nouvelles. En un siècle, la population de Paris a quintuplé, de 500 000 habitants à deux millions et demi. Le même accroissement se constate dans les centres industriels du Nord, de l'Est, du Centre. Des villes comme Roubaix ou comme Saint-Étienne sont nées, exactement, de l’industrie. Une population si nombreuse, et surtout ouvrière, se fait son genre d'existence quine ressemble en rien

à celui, ni des campagnes, ni des villes moyennes

ou petites. On dirait que, dans cette cohue où il pullule, l’être humain perd, par l'effet du nombre, quelque chose de sa dignité et de sa responsabilité. [n’est qu’une unité confondue dans la masse, et de là vient une particulière insouciance tou-

ä)chant sa destinée la plus prochaine, celle même

du lendemain, et sa conduite, et sa moralité. La fatigue spéciale au travail de l'atelier, la promiscuité, les excitations de toute sorte achèvent de détourner ce qui pourrait rester de soucis immédiats ou lointains vers le besoin d’une distraction brusque et violente. L’alcoolsatisfait à ce besoin, et le plaisir du «comptoir » qui offre sa lumière, sa chaleur, sa gaité, au sortir de l’usine. Les séductions sont plus nombreuses que partout ailleurs ; faut-il parler

même de séduction ? L'instinct joue librement : une fille se donne comme les autres se sont données avant elle, souvent dès qu’elle est nubile, et les enfants naturels se multiplient, de même que les unions libres. Il y a pis encore : il y a le vice et le crime. Les grandes villes ne leur sont que trop favorables. Et par une complaisance qui résulte encore de cette démission du sens moral, propre aux agglomérations ‘excessives, il arrive ‘que des ménages honnêtes eco gêne et sans résistance, le contact des êtres déchus ou tarés. Le mal, ici, se complique par la difficulté du logement. Dans ce qu’on appelle si justement le taudis, dans l’infecte bâtisse où grouillent, par centaines, les ménages ouvriers, ces contacts sont inévitables, et l'exemple le plus redoutable s’exerce sans contrainte sur ceux-là mêmes qui paraîtraient ne pas pouvoir le supporter.

On se demande ce que de telles conditions d’existence ont pu faire de la femme du peuple. Elle est devenue ouvrière par l'attrait irrésistible du salaire à gagner, de la pièce d’argent. Jadis, elle travaillait pour conserver, pour économiser, et le mari seul gagnait. Maintenant, elle peut gagner, elle gagne aussi. Seulement, il faut qu’elle sorte de la maison, et tout le danger est là. là. C’est pour elle un sort privilégié que d’ atteindre encore pure à l’âge du mariage : à l'atelier, à l’usine, elle a été courtisée ; elle en a vu tant d’autres succomber ; elle

les a imitées trop souvent. Bien heureuse, ensuite, si l'amant ne l’abandonne pas avec un ou plusieurs enfants, s’il l'épouse, ou même s’il accepte de vivre avec elle. La vie du ménage commence très tôt pour elle. Et c’est, mêlée à celle du travail, une existence extrêmement pénible. Il faut dire, à l’honneur de ces femmes, qu’elles y déploient un courage, une volonté admirables : qu’elles aïent seulement la chance de rencontrer un travailleur sobre et régulier, elles viendront à bout de leur tâche : elles trouveront le temps et la force, malgré l'atelier, de tenir les enfants propres, la maison en bon état. On est émerveillé de voir, dans l'élite de ce monde ouvrier, les prodiges que réalise la femme active, ingénicuse, économe, appuyée sur l’homme qui travaille et ne boit pas.

Aussi bien est-ce là, comme dans un terroir patiemment cultivé, que se prépare, grâce à ces efforts incessants, à ces qualités d’ordre et d’énergie, la moisson de ceux qui s’élèveront au-dessus du peuple proprement dit et viendront accéder à la bourgeoisie. Mais c’est une élite et qui ne se constitue que par l'effet d’une volonté sans défaillance. Dans la masse, les défaillances, et de toute espèce, alternent avec la sagesse et la bonne con-

uite. Une ville industrielle en pleine activité voit ainsi les ménages d’ouvriers vivre tout un temps d’insouciance : on a de l’argent ; on ne se refuse rien. Vienne le chômage : c’est tout à coup la

misère — et la plus affreuse. Un homme, qui n’est ni méchant ni buveur, se laisse entraîner volontiers, les jours de paye, à boire avec des camarades ; quand il rentre, il est ivre, sa poche est à moitié vide, il bat sa femme et ses enfants. Alors, pour faire marcher le ménage, c’est son salaire, à elle, qui doit suffire. Il arrive pis encore. D’autres maris ne se contentent pas de dépenser leur propre gain : ils s'emparent aussi de celui de la femme ; il ne reste rien ; la femme a travaillé, s’est épuisée pour rien. À ce point d’égoïsme féroce, le mari n’a plus qu’une vilenie à consommer, c’est de quitter femme et enfants, et de s’en aller. Il en vient là trop souvent, après une certaine durée de ménage, quand la femme a vieilli par l’effet de l’âge et d’une vie trop dure. Il en préfère une plus jeune et plus fraîche : il s’en va. Elle, après quelque temps, demande le divorce. La quantité de divorces motivés par l’abandon du mari est vraiment effrayante. Parfois, la femme se remet en ménage avec un autre homme. Parfois aussi, c’est elle qui s’en va, excédée.

‘Ce sont les méfaits les plus frappants de la vie industrielle et de la trop grande ville. On ne saurait nier que la liberté des cabarets et la loi du divorce y ont grandement ajouté. Le

pire ennemi des ménages ouvriers, c’est l’alcool qui absorbe le salaire, qui enrage le mari, quand il ne gâte pas à la fois le mari et la femme, qui prépare enfin des enfants dégénérés, rachitiques et tuberculeux. Et tandis que l'alcool fait son —

œuvre rongeuse sur la santé, sur la vaillance,

2 le divorce est là, si facile, si tentant, une porte qu'on n’a qu'à pousser : devant un tribunal comme celui de la Seine, les divorces par défaut se présentent aux magistrats comme le grain au meunier ; la justice est débordée; c’est à peine s’il lui reste le temps de moudre automatiquement ces affaires toujours pareilles : mari disparu, renseignements du commissaire qui le constatent, jugement qui rompt le mariage. Encore on en est à se plaindre que la machine soit lente ; on reproche à l’assistance judiciaire de ne pas accueillir plus de demandes.

A coup sûr, la loi du divorce n’était pas destinée à de tels abus, de même que la loi sur les débits de boissons n’avait pas pour objet de propager l’alcoolisme. Mais l’une et l’autre contenaient en germe les résultats qui se découvrent aujourd’hui. Le tort de ceux qui les votèrent fut de ne pas le comprendre. A cette heure, on sait combien il est difficile d’essayer quelques restrictions. Pour l'alcoolisme, qu’on veuille restreindre le nombre des débits, qu’on tente de surtaxer les boissons, aussitôt l’armée des débitants se

dresse, se mobilise, et le Parlement s'incline devant leur volonté. Quant au divorce, on risque Paccusation de cléricalisme dès qu’on parle de le rendre moins facile. Cependant il y va, sur l’une et l’autre de ces graves questions, du sort même de la classe ouvrière : l'alcool la décime, et le divorce y anéantit la famille au gré d’un caprice. Ce ne serait pas trop demander à une société démocratique où le pouvoir appartient au nombre, que de protéger la vie physique et morale de ceux qui sont précisément le nombre. Il est bien de veiller à l'hygiène des travailleurs dans l’usine, dans la forge, dans la mine : il serait meilleur de la préserver dans la mesure du possible, à l'heure où le travail cesse, et d'empêcher, du moins, qu'à chacun de ses pas l’ouvrier soit comme harcelé par la tentation du comptoir.

Il est bien de garantir la femme contre la fatigue et la misère, dans la période critique de la grossesse; il est excellent de la guider dans les soins à donner au nourrisson ; il serait meilleur de ne pas l’exposer, dès qu’elle a perdu sa fraîcheur et sa jeunesse, à se voir laisser seule, avec ses enfants, par un mari qui sait qu'il n’a qu’à partir pour devenir libre et pour se remarier. L'alcool peut être, par accident, un tonique : il ne doit pas devenir la boisson de tous les jours. Le divorce est une sanction exceptionnelle : il ne doit pas devenir l'aboutissement normal du mariage.

L'expérience est ici convaincante : elle manquait aux hommes de bonne foi qui, par amour des grands mots, par illusion optimiste sur la nature humaine, ont déchaïîné ces fléaux à travers la classe ouvrière ; elle se heurte aujourd’hui à des intérêts encore tout-puissants, ou à un esprit de système qui s'inquiète essentiellement d’abolir la famille. Du moins sur d’autres points, et de grande importance, elle a également persuadé les esprits les plus divers. Parmi les dangers qui semblent guetter la jeune fille ouvrière, il a paru que celui de l’abandon après la séduction serait diminué si les formalités du mariage étaient réduites à l'indispensable. M. l'abbé Lemire, qui connaît si bien la psychologie du monde ouvrier, a décidé le Parlement à simplifier ces conditions, trop complexes, trop difficiles. La majorité matrimoniale a donc été abaïssée pour les hommes ; à vingt et un ans, ils pourront se marier sans consentement ; ou, du moins, ayant sollicité le consentement de leurs père et mère, ils pourront passer outre au refus. À défaut de parents, ils ne seront pas arrêtés comme autrefois par la difficulté de recourir aux aïeuls ou de fournir jusqu’à huit actes de décès. Cette réforme est excellente et paraît donner, par la plus grande fréquence des mariages, les résultats espérés.

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