Un autre péril menace la femme ouvrière
on l’a vu:c’est que le mari, brutal, ivrogne,
Fr
tyrannique, ne mette la main sur le salaire qu’elle a gagné. Un abus si révoltant a fini par émouvoir le Parlement, et, le 13 juillet 1907, une loi est venue donner à la femme ouvrière la libre administration de son salaire. Déjà elle pouvait, sans autorisation maritale, se faire délivrer un livret de caisse d'épargne à son nom, déposer et retirer des fonds ; maïs le droit du mari restait intact, d'exercer son pouvoir d'administrateur et d'exiger la remise de l’argent déposé. La loi du 13 juillet 1907, par une heureuse transaction, respecte en principe le droit du mari qui seul : peut disposer du patrimoine commun et donc des gains tombés dans ce patrimoine ; mais elle réserve à la femme la liberté d’administrer ce qui provient de son travail. Ainsi la femme ne risquera plus d’être dépouillée après une vie de labeur, comme il lui arrivait jadis dans les mauvais ménages. C’est bien pour les mauvais ménages que cette loi rendra les plus grands services.
Dans les autres, elle favorisera seulement l'esprit d'épargne qui s’y développe si vite pour peu qu’il ne soit pas paralysé par le désordre de la conduite ou par le fâcheux hasard des maladies et du chômage. Les bonnes, les belles qualités ne manquent pas ici; et c’est parce que ces femmes ouvrières en sont abondamment pourvues que, malgré l'atelier qui les attire hors de la maison, malgré la grande ville qui leur
inflige les pires exemples, malgré les faiblesses ou la grossièreté du mari, elles maintiennent le mariage et la famille où tendent et se satisfont tous leurs désirs.
Il est vrai, malheureusement, qu’en outre des obstacles ou des troubles qui viennent ‘de la vie industrielle, ‘de l’alcoolisme, du divorce, “an danger tout nouveau se révèle. Des congrès récents ont dénoncé la propagande néo-malthusienne et montré, dans une ville comme Roubaix, l’abaissement rapide de la natalité. Des affaires récentes ont dévoilé que la clientèle des « faiseuses d’anges » s’étendait, même parmi des ouvrières et des mères d’une conduite d’ailleurs irréprochable. A cette heure, et si étrange que cela paraisse, la jurisprudence ne trouve pas dans la loi des armes contre la publicité qui est la cause première, et de la propagande, et de son succés : dès lors que l’annonce ne prend point une forme outrageante pour les bonnes mœurs, elle échappe, quels que soient son objet et sa substance, à toute répression. Une telle impunité est trop redoutable pour que le Parlement ne la fasse pas cesser. Il faut prendre garde ici que l’insouciance des pouvoirs publics deviendrait une faute d'autant plus grave que ses victimes sont des créatures plus dignes
d'intérêt. Une grande sollicitude s’est éveillée, depuis une douzaine d’années, touchant l'hygiène et la sécurité des travailleurs : elle n’a pu triompher encore, on l’a vu, de la coalition nouée entre les fabricants et les débitants d’alcool; du moins elle est excellente en soi: elle a rendu l'atelier plus sain ; elle réussira peut-être à résoudre le problème des habitations ouvrières. Mais n’est-il pas remafquable qu’elle limite l'effort aux questions qui ne touchent que le bien-être rhatériel ? IL semblerait que, dans ce monde ouvrier, tout souci moral, et aussi tout danger moral soient comme inexistants. C’est faire trop bon marché de l’âme populaire qui exige, autant que la santé physique, des ménagements et du respect. On discerne ici des vues trop superficielles ou trop systématiques. La phrase célèbre : « Il faut wie la religion pour le peuple ! » a été combattue avec une extrême violence, au nom de la liberté de pensée dont le peuple ne saurait être privé. La formule était assurément fâcheuse. Mais dans son énergie maladroïite, elle recélait une double vérité : la première,) c’est que la morale traditionnelle trouvait dans un dogme indiscuté un fondement wil n’est pas facile de remplacer; la seconde, ee qu’une religion, malgré les excès qui peuvent être commis en son nom, offre à la fois une consolation et une élévation ; suivant le mot admirable de Maurice Barrès, les églises demeurent, pour les
humbles, les sanctuaires de vie spirituelle où ils s’égalent aux penseurs les plus nobles. Un mouvement politique et philosophique s’est fait contre les idées religieuses ; il a éloigné des temples une foule qui, par habitude, si l’on veut, aurait sans doute continué € d'y porter ses pas. Qu’a-t-on essayé cependant, pour donner à l’âme populaire et les raisons de la morale, et l’aliment spirituel ? On n’a rien tenté, et on ne pouvait rien tenter. C’est une perte sèche, même pour les plus indifférents que l’idée d’une vie suprasensible imprégnait bon gré, mal gré.
Du moins, s’il n’est pas possible de réparer cette perte, est-ce un devoir de réprimer les excitations pernicieuses ; la puissance publique est mal faite pour enseigner la morale, cela n’est que trop certain ; mais elle peut et doit empêcher que la morale soit outragée. Il lui appartient de nettoyer la vue de toutes les images salissantes, et de veiller, comme pour une maladie contagieuse, à la prophylaxie des théories contraires à la conception. C’est son intérêt primordial de protéger la pureté des filles du peuple, et de défendre les femmes contre une propagande dont elle aurait elle-même à souffrir. Le sort de la famille ouvrière et l'avenir du pays en dépendent pareillement. Il y a là pour l'État un rôle nouveau, qui résulte de la vie industrielle et des agglomérations urbaines. C’est bien parce que cette vie entraîne les femmes au dehors,
les expose à des promiscuités de tous les jours, les soumet à ces entraînements du conseil et de l'exemple où triomphent les plus hardies,
qu’autour d’elles il faut une plus grande vigilance.
Le monde de la grande richesse est assez nettement limité, celui du travail industriel ne l’est pas moins, et l’on suit donc facilement les effets qu'a produits dans l’un et dans l’autre, sur la femme et sur la famille, la métamorphose économique du xixe siècle. Quant à la révolution morale qui s’est faite par l’individualisme, il semble qu’elle ait agi autrement. Elle n’a pas abattu l'édifice ancien pour reconstruire un bâtiment neuf. Elle s’est insinuée partout comme une eau qui va s'infiltrant, dès qu’elle trouve la moindre fissure : on l’aperçoit très loin de sa source et de son lit, sans comprendre d’abord par quels passages souterrains elle a pu se glisser. On voit ainsi l’individualisme rouler en liberté à travers une couche sociale où son chemin était ouvert d'avance; mais on le reconnaît aussi, à des traces plus ou moins profondes, dans toute l'étendue, dans toutes les parties de notre société. Il est infiniment subtil et prompt. Une occasion lui suffit. Par le livre, par le journal, par la formule qui se répète de bouche en bouche, il pénètre
dans les maisons les plus sévères, dans les villages les plus reculés.
A vrai dire, il rencontrait en notre pays des natures admirablement disposées pour l’accueillir. L'influence extraordinaire de Rousseau est venue surtout de cet accord préalable. Il semble, en effet, que le caractère habituel des Français marque assez fortement cette tendance commune à tous les hommes, qui est de considérer les désirs et les besoins de leur personne avant de songer à ceux de la société. Tout être humain est essentiellement individu, accessoirement, et par nécessité, membre d’un groupe social. Cependant les Français ont montré, par le courage militaire, par la générosité, par le dévouement aux malheureux, un complet oubli de soi, et nul ne leur conteste, en même temps que ces vertus, les plus précieuses qualités qui donnent à la vie sociale de l’animation et du charme. Mais si longtemps dépourvus de l’individualisme raisonné, froid et résolu, tel qu’il existe chez les Anglo-Saxons, ils en ont cultivé toujours un autre, et ils l’ont poussé à son paroxysme : celui de l’amour-propre. On aurait tort d’en médire : c’est un ressort d’une puissance incomparable, et il suffit, pour en convenir, de voir comment Napoléon Ier sut le faire jouer. Toutefois, capable de déterminer les plus grandes actions, il sert aussi bien à exalter le sentiment de soi le plus dangereux pour la société. Qu'est-il
de plus dangereux que la conviction individuelle d’une excellence, d’une supériorité, en vertu de quoi chacun s’accorde à soi-même une confiance absolue, et nul ne saurait accepter ni discipline, ni hiérarchie ? La philosophie de Rousseau fournit à cette conviction la force d’une éloquence passionnée et les arguments de la logique la plus abstraite, la plus dédaigneuse des réalités. Son œuvre est comme un arsenal de guerre plein d'armes, de munitions, d’explosifs, où quiconque veut lutter contre la société peut se pourvoir abondamment. Son génie ne satisfait pas seulement l’amour-propre individuel ; il ne se contente pas de révolter ainsi l'individu contre le lien social ; il flatte et caresse si bien la sensibilité qu'il crée dans les âmes les plus pures une équivoque :
puisque la nature est bonne, n'est-ce pas qu’on doit l’écouter, et n’est-on pas assuré de bien faire, dès lors qu’on l’écoute, fût-ce à l’encontre d’une convention, d’une règle établie ?
A peine Rousseau avait-il emporté ses premières victoires, — victoires brillantes et sérieuses à la
fois, de mode et d’enthousiasme véritable, — qu’il | triompha tout à coup sans mesure dans les lois et
l'esprit de la Révolution. Pour ce qui est de la vie
‘ civile et de la famille, cette conquête amena très
vite le divorce ; plus exactement, elle le déchaîna : presque tout de suite, le droit sacré de l'individu comprit aussi bien sa fantaisie. On divorçait sans
Le
DELZONS. — Famille française, 1
raison, et simplement parce qu’on en avaït envie ; le récit pittoresque du divorce de Talma, qu'a laissé Mie Fusil, semble raconter une partie de plaisir : les époux se quittaient sans rancune et sans hypocrisie, de même qu'ils s’unissaient sans illusion sur la durée d’un mariage qu'il n’était plus possible de prendre au sérieux.
Mais les temps n'étaient pas révolus, et cette invasion du droit individuel dans le mariage et la famille fut ensuite sévèrement refoulée.! Elle reparut, moins brutale, infiniment séduisante sous 2 la forme des fictions romantiques.\Offrir à l’avidité des âmes jeunes la griserie du rêve sentimental qu’elles ne parviendront pas à épuiser, persuader les femmes, aux heures languissantes des aprèsmidi et des soirs d'été, qu’elles souffrent de n’être pas comprises, ce fut la merveilleuse invention du romantisme. Aux jeunes gens et aux femmes il apportait le breuvage enchanté qui fait des aspirations les plus folles un signe de noblesse, qui poétise le dégoût de l'effort et l’ennui de la contrainte, qui pare de beauté toutes les défaillances, qui transfigure le moi en divinité. Profondément humains, quoi qu’on en ait dit, les romantiques ont senti, mieux que nul ne l’avait fait avant eux, les langueurs et les exaltations que subit trop souvent le cœur des femmes; mais, loin de proposer contre ces crises le remède pratique de l’activité ou
lhygiène morale de l’altruisme, ils les ont aimées pour elles-mêmes et ils les ont fait aimer. Ainsi s’est insinué l’individualisme sentimental. Ses effets les plus sûrs sont de rendre bien pesant le lien du mariage, en même temps que de fournir l’excuse la plus flatteuse à celles qui s’en veulent affranchir.
Ale roman de Flaubert est l’histoire véridique d’une femme qui symbolise l’exaltation du moi. Les procès de séparation en offrent des exemples pareils. La littérature avait touché, ici, un point vif de la sensibilité : désormais le droit de la personne s'oppose à la convenance sociale ; le droit de l’amour et de la passion s'oppose aux devoirs du mariage.
Plus tard, avec le rétablissement du divorce, cet essor individuel devait prendre une force brusquement accrue. Certes, l’influence directe des romantiques avait un peu faibli ; mais elle revenait, plus active et plus étendue, par un détour. Les Russes ont proclamé qu’ils étaient redevables à George Sand de leurs idées sur le droit individuel et sur l'indépendance des femmes.
On ne lisait déjà plus George Sand vers 1884, mais on disait avidement les Russes qu’elle avait formés. Et c’est alors que l’individualisme a repris un élan nouveau pour se manifester, cette fois, par des effets multiples.
Il représente encore, comme au temps des romantiques, le droit de l’amour. Mais le sentiment
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et la rêverie ne servent plus à le déguiser.
Une femme ne se dit plus incomprise ; un homme n’invoque pas l’égarement d’une passion fatale. Ils se bornent à déclarer qu’il est inutile d’endurer la charge d’un mariage fâcheux et qu’il est plus expédient de reprendre chacun sa liberté : car chacun doit, avant tout, jouir de la vie. Si l’on s’en rapportait seulement à la littérature, et surtout à celle du théâtre, on pourrait croire que ce cynisme est coulé pour jamais dans les mœurs. Les statistiques du divorce prouvent le contraire. C’est un état d’esprit et c’est une conduite qui existent assurémrent, mais à Paris et dans un monde restreint encore où, d’ailleurs, l’afflux des étrangers interdit de chercher l’histoire intégrale de la famille fran-
çaise. Toutefois, que le droit de la personne —
droit à l’amour, droit au bonheur — soit si hautement vanté, si furieusement revendiqué à la scène ou dans le livre, et qu’il cause de trop nombreux divorces, c’est un fait ; c’est aussi une menace grave contre la famille. Il faut tenir compte ici de la loi d'imitation : l’action du théâtre est inouïe dans notre pays ; encore à Paris ne fait-on que s’en divertir; combien de provinciales, incertaines, vaguement tourmentées, peuvent prendre pour la vérité, la vérité de Paris, la pièce qu’elles voient jouer ? Les divorces ont aussi comme un attrait de scandale. / Il est assez connu que ja contrainte la plus légère devient
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o INTELLES PEELLE. 101 pete odieuse +. on voit autour 4e soi d’autres s’en affranchir. ES
L’individualisme de la fin du xixe siècle a revêtu des formes moins redoutables, et riches en promesses pour l'avenir. Les hommes n’y ont guère contribué et en ont peu profité : aussi bien avaient-ils déjà, célibataires, une complète liberté ; mariés, l’activité indépendante qu’impose la tâche de nourrir la maison, — sans compter la tolérance traditionnelle qui excusait les écarts de leur conduite, quand la dignité de la femme et la prospérité de la famille ne risquaient pas d’en souffrir. Ils n'avaient ainsi presque rien à conquérir. Les femmes, au contraire, avaient presque tout à gagner, et c’est pourquoi l’individualisme le plus récent s’est appelé justement féminisme.
Il faut prendre le mot au sens le plus compréhensif, Il définit d’abord cette tendance générale qui cherche à donner aux femmes une conscience plus forte de leur personne, qui, par suite, dans le mariage, veut supprimer le devoir d’obéissance et leur attribuer un rôle égal à celui du mari pour la direction de la vie conjugale ; c’est avant tout l’individualisme d’amour-propre, le plus naturel, le plus vigoureux, et, comme tel, il a pénétré partout. On ne saurait y voir un élément de concilia-
eo
tion et d’enter te: si a pu suffire, plus d’une fois, à pousser à l'extrême des différends qui auraient
.dû-s'apaiser aussitôt. Mais il est vrai que les -:inäris s’en sont assez bien accommodés, tantôt
par le respect le plus sincère, et souvent par une certaine crainte des responsabilités et des embarras, qui fait accorder à la liberté des autres des égards dont on profite pour sa propre tranquillité.
Si c’est là le féminisme le plus actif, celui qui s’est fait le mieux connaître sous ce nom est un système — non pas seulement une tendance — qui revendique les droits de la femme pareils aux droits de l’homme. Par là, il faut entendre une condition juridique dans le mariage et une condition civile et politique dans la société, égales à celles des hommes. Ces revendications n’intéressent pas au même degré toutes les femmes et le succès que certaines ont obtenu n’est que d’une utilité très restreinte. Quand le féminisme s’occupe de l’épouse et de la mère, il agit évidemment pour toutes les Françaises ; ainsi la loi de 1891, qui assure à chaque époux l’usufruit de la moitié des biens de l’époux prédécédé, est d'intérêt général pour les femmes ; de même, la loi de 1896 qui confie après le divorce, à l’époux qui l’a obtenu, la garde des enfants, le droit de consentir à leur mariage ; de même encore, la loi qui a permis aux femmes de se faire remettre un livret de caisse d'épargne. Toutes peuvent bénéficier de ces lois. Par contre, que l’accès du
Barreau leur soit ouvert, qu’elles puissent concourir au Prix de Rome, quelques-unes seulement en profiteront. Il n’est pas sûr que les féministes les plus ardentes distinguent ainsi, dans leurs efforts, ceux qui procureront une utilité profonde et générale, ceux qui serviront des intérêts particuliers et limités. On aperçoit par là qu’aussi bien le féminisme sert une double cause, celle des femmes, celle des féministes proprement dites. Tout ce qu’il a fait pour la première est marqué jusqu’à présent au coin de cet esprit pratique où se reconnaissent l'immense majorité des Françaises. Ces lois sur l’usufruit, sur le droit de la mère, sur les caisses d'épargne, — de même qu’on l’a vu précédemment pour la loi de 1907 sur le salaire des femmes mariées, — entament sans doute le droit ancien du mari ou de ses parents proches, mais dans une pensée de justice et pour des fins très sages qu'elles ont su attemdre. Elles sont donc excellentes, et on ne voit pas que ni le mariage, ni la famille en éprouvent le moindre dommage. Le féminisme ne serait pas moins heureux dans ses résultats, s’il réussissait à persuader les jeunes filles et les femmes qu’elles doivent justifier, par des mérites nouveaux, l’égalité qu’elles tendent à établir. Cette égalité est mieux que certaine dans la littérature et les arts; dans le monde du petit commerce, la femme égale presque toujours le mari ou le dépasse, par
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l’activité, la prévoyance, l’adresse ; à la campagne enfin, la paysanne, toujours soumise à l'époux, lui donne à la maison ou même dans les champs l’aide d’un travail aussi acharné que le sien. Mais dans la bourgeoisie aisée ou riche, sinon très riche, les bénéfices de l’indépendance et de l'égalité semblent avoir été tout de suite recueillis, sans grande compensation. À coup sûr, la culture intellectuelle est meilleure ; elle n’est pas suffisante : après les études qui cessent vers dix-sept ans, c’est brusquement le repos et le repos définitif, alors que les hommes commencent à cet âge l'effort le plus sérieux et qui durera toute leur vie. On ne demande pas de faire, de ces jeunes filles, des pédantes ; mais le travail de leur jeunesse pourrait se poursuivre, se müûrir, porter tous ses fruits : celles qui se sont plu à le continuer ainsi en ont tiré de merveilleux profits. Du moins il s’est formé, depuis que le féminisme a vraiment organisé son action, un monde nouveau, celui des travailleuses intellectuelles. Le mariage est plus difficile, et beaucoup de jeunes filles, d’ailleurs, ne pensent pas, comme leurs ane qu’elles détrent se marier. Cependant, il faut vivre, donc gagner sa vie et travailler,
Cet élan mérite le respect et même l’admiration. Il aurait seulement besoin de s’ordonner : parmi les professions où les femmes se sont précipitées, un choix est nécessaire, ou plutôt une sélection se fera : les doctoresses ont un avenir, les avocates
semblent n’en pas avoir. Ilne faudrait pas, au surplus, que cette belle activité où les femmes trouvent d’abord un gagne-pain, cessât tout à coup dès qu’elles trouvent un mari. Le fait n'est pas rare, et il est arrivé souvent que la même jeune fille qui a su lutter avec vaillance pour elle-même, abandonnât soudain à l’homme, au mari, — suivant la vieille conception — la charge de les faire vivre tous les deux. Et c’est peut-être une très bonne résolution. C’est peut-être aussi un acte de fâcheuse faiblesse. À défaut de dot, le mari a pu considérer que le travail de sa femme contribuerait à supporter les charges du ménage. II y a là comme un engagement tacite et qui doit être tenu. C’est bien ainsi que le comprennent tant de femmes qu’on voit donner au mariage cette forme moderne et féministe dans le sens le plus noble du mot : une association, une collaboration, où, à l'égalité nouvelle des conditions, répond une égalité nouvelle des efforts. Ce sont là, dira-t-on, des cas isolés ? Ils le sont de moins en moins. Ils se multiplient dans le monde universitaire ; ils sont chaque jour plus nombreux parmi les employés de commerce.
Est-ce à dire que ce souci nouveau de la personne — quil excite seulement l’amour-propre des femmes, ou qu’il les entraîne à revendiquer des droits, ou qu’il fasse d’elles les associées du mari, égales à lui dans l'effort journalier — laisse intacte idée du mariage et de la famille ? Ce serait invrai-
es
semblable. et cela n’est pas. Suivant l’idée ancienne, le mariage absorbait, en quelque manière, les personnes des époux pour fonder le groupe social, la famille, qui était comme une autre personne, à la fois formée par leur union et supérieure à chacun d’eux. Suivant la notion nouvelle, les époux entendent rester, dans le mariage même, des individus ; ils n’y font aucun sacrifice de soi; et si leur association réussit, c’est simplement que tel est leur goût, à chacun. Assurément, elle peut réussir ; mais on aperçoit qu’elle ne saurait se transformer en une famille, au sens traditionnel du mot, puisqu'elle résiste, loin d’y consentir, à cette absorption du moi, de l'individu qui est la condition première pour qu’apparaisse la personne supérieure, le groupe social : il y a deux êtres qui peuvent s’aimer, qui ont donc plaisir à vivre ensemble, qui goûteront ce plaisir toute leur vie, mais qui n’auront été déterminés que par cette satisfaction individuelle, et qui ne fonderont pas une famille, parce qu’ils ne l’auront jamais voulu.
Avec des variétés infinies, c’est bien la tendance la plus frappante des mariages d’à présent ; c’est le résultat des dispositions nouvelles que les femmes y montrent le plus souvent, ou des conditions que leur impose la vie moderne de la grande industrie; c’est le contre-coup de l'indifférence qui vient aux maris touchant un devoir de protection et de dévouement dont ils se sentent exemptés. En
ds
regardant à la campagne, où le mariage a mieux conservé son caractère et son objet ancien, — la confusion des individus dans le groupe social, — on doit constater que la femme y conserve aussi son rôle d’autrefois : elle gouverne la maison, elle est l’auxiliaire indispensable qui garantit l’ordre, l’économie, la prospérité du ménage, qui maintient les traditions morales ; elle n’est pas l’égale du mari. En définitive, lui seul commande et a droit de commander, parce que tel est l'intérêt suprême du mariage. D'ailleurs, tous ses soucis vont à la maison. Il a le sentiment très profond de la dignité dont il est revêtu comme chef de famille. Et ce sentiment, qui ne lui permettrait pas de souffrir une atteinte à ses prérogatives, ne lui permet pas non plus de négliger aucun de ses devoirs. D'une telle union, il est toujours vrai de dire qu’elle forme une famille ; car, en fixant à chacun des époux son rôle et ses devoirs, elle lui inspire constamment d’agir non pour lui-même, mais pour cet être nouveau, la famille.