CHAPITRE IV
L’effort du x1x® siècle pour améliorer le sort de l’enfant. — Instruction plus facile ; vie de famille plus douce : hygiène, sports, divertissements. — Noblesse de cette tendance. — Ses excès. — Soucis exclusivement matériels. — Indifférence morale. — L'enfant, devenu centre de la famille, ne trouve plus de discipline qui le contraigne.— Ruine de l’autorité paternelle. — L'enfant victime des soins exagérés qu’on prend de lui.
Avec la naissance de l'enfant, l’objet du mariage est accompli; la famille s’est formée. Il faut faire vivre cet enfant, le nourrir, l’élever ; sa présence est une cause de préoccupations infinies, une source de joies constamment renouvelées. Les soins des parents et leur assistance se prolongeront jusqu’à ce qu’il devienne adulte, et souvent même bien après ; plus tard, dans la vieillesse ou dans la gêne, ils compteront à leur tour sur son assistance et sur ses soins ; ils attendront enfin de lui l’aide suprême et la piété dernière à l’heure de la mort.
Depuis que le mariage existe, cette histoire ne semble pas avoir changé ; elle déroule dans un ordre qui paraît immuable les faits qui tiennent le plus intimement à la nature physique et morale de l’homme.
Cependant, si l’on compare une famille du premier Empire à celles d’à présent, on sent bien que la condition de l’enfant n’est plus la même ; cette famille de 1812 n’était pas davantage celle des comédies du xvirre siècle, ni celle de Molière. Depuis cent ans, les différences se sont d’ailleurs étendues plus vite et plus loin qu’elles n'avaient pu faire dans les siècles précédents ; car la nouveauté de ce xix® siècle est que le souci général, non pas seulement celui des parents, mais de l’opinion publique et de l’État lui-même, s’est porté d’une ardeur extraordinaire sur la personne et le sort de l'enfant.
On doit reconnaître encore ici l'influence de Rousseau, dont notre société moderne, après tant d’années, recueille pêle-mêle les idées généreuses ou pratiques en même temps que les utopies, et continue de subir l’éloquence passionnée.
Il avait dit que les parents n’exercent l’autorité paternelle que dans l’intérêt de l'enfant. Il avait commandé aux mères de nourrir leurs enfants ; il avait donné pour l'hygiène du premier âge les conseils les plus intelligents et les plus utiles :
il avait voulu que l'enfant apprit toujours et de
bonne heure un métier manuel ; et la mode avait accueilli d’un bel enthousiasme ces remontrances véhémentes.
Après la Révolution, la mode était passée:
allaitement maternel, hygiène, métier manuel, rien ne restait. Et pour la condition de l’enfant dans la famille, pour la mesure et l'exercice de la puissance paternelle, les excès des lois révolutionnaires faisaient souhaiter un retour aux anciennes habitudes françaises. Cette puissance paternelle est donc restaurée : de même que l’autorité maritale est l’armature du mariage, elle constitue l’armature de Ja famille (Comme l'autorité maritale, elle est d’ordre public, c’est-à-dire qu’aucune convention particulière, aucun abandon ne peut lui porter atteinte. Cependant les conseillers d'État de Bonaparte jugent préférable de ne pas lui fixer de règles; et, après l’avoir proclamée, ils reprennent une idée chère aux pays de la France coutumière : ils laissent aux mœurs le soin de régler comment elle s’exercera. C’est donc ici lusage qui servira de guide et de régulateur. Ainsi le pouvoir du père comporte qu’il ait l’enfant sous sa garde, qu’il décide de l'éducation, qu’il autorise ou défende le mariage, pour les filles jusqu’à vingt et un ans, pour les garçons jusqu'à vingt-cinq ans. En récompense, on accorde au père, et, de même, à la mère survivante, un bénéfice que les pays coutumiers ne connaissaient pas,
mais auquel les pays de droit écrit tenaient extrêmement : l’usufruit des biens personnels de l'enfant, jusqu’à ce qu’il ait dix-huit ans ou qu'il soit émancipé.
Un pouvoir ne se conçoit pas sans une sanction qui, en définitive, le fasse respecter. L’ancienne France avait, non pas une sanction, mais deux. Les lettres de cachet permettaient, avec l’autorité du roi ou seulement du lieutenant de police, de saisir et d’emprisonner le fils ou la fille rebelles ; le Parlement avait tenté vainement de contrôler cet arbitraire : l’absolutisme des mœurs politiques encourageait le despotisme domestique. Ce n’était pas tout ; le père disposait d’une autre arme, non moins redoutée : il avait le droit de déshériter ses enfants. Ici, sans doute, sa liberté n’était pas complète, et les cas d’exhérédation avaient été limités ; mais la sanction, restreinte aux fautes les plus graves, n’y perdait rien de son efficacité. Dans la nouvelle France, issue de la Révolution, les lettres de cachet disparaissaient; l'arbitraire paternel était supprimé. Le père conservait, sous le nom de droit de correction, la faculté de solliciter l'arrestation et l’internement de son fils: sur sa requête, la justice prononce et délivre l’ordre; quand lenfant a « moins de seize ans commencés », cet ordre doit être accordé ; mais si l’enfant a seize ans commencés, s’il possède un état, sil a des biens personnels,
si le père est remarié, dans chacun de ces cas, le juge peut rejeter la requête. La sanction d’autrefois est ainsi ramenée aux limites qu’imposent les idées de liberté. Quant à l’exhérédation, elle n'existe plus. À moins de se rendre indigne par une tentative de meurtre sur ses parents ou en portant « contre eux une accusation capitale jugée calomnieuse », l’enfant est assuré, quelles qu’aient été ses fautes, de recueillir dans leur succession ce qu’on appelle la réserve, et qui peut atteindre jusqu’à la moitié.
Telle est la puissance paternelle de 1804, — très forte encore puisqu'elle est qualifiée d’ordre publie, très adoucie cependant puisqu'elle n’a plus qu’une sanction atténuée, au surplus astreinte à s’assouplir suivant l’évolution des mœurs. Elle se présente enfin avec un caractère nouveau et qui domine tous les autres : elle ne doit connaître d’autres fins que la protection de l’enfant, elle est établie dans son intérêt. Ici reparaît l’idée révolutionnaire née de l'influence de Rousseau : c’est d’elle que le xix° siècle va tirer de si vastes conséquences. Et déjà, dès 1804, la mère doit à cette idée d’être investie, elle aussi, de la puissance paternelle; jadis, elle n’y participait point ; désormais, puisque l’intérêt de l’enfant en est la cause unique, elle la reçoit en même temps que le père ; elle ne l’exerce pas, il est vrai, tant qu’il peut l'exercer lui-même ; mais qu’il disparaisse, qu'il soit interdit ou absent, elle le
DELZONS. — Famille française, 8
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remplacera. Avec le temps, avec les mœurs qui se modifient, avec les idées qui changent, d’autres effets plus graves surgissent peu à peu.
Le romantisme retrouvait dans Rousseau l’'exaltation de la personne et les droits de la nature, c’est-à-dire de l'amour, qui offraient à ses poètes une richesse lyrique si abondante. Il retrouvait aussi l'enfant ; et l’enfance, sa grâce, sa faiblesse, les malheurs dont elle pouvait être la victime sans défense, découvraient soudain des sources d'émotion et de poésie encore inconnues et comme inépuisables. Le romantisme s’en empara. Il célébrait ainsi tout à la fois le culte du moi et l’amour de l'enfant ; il excitait pareillement le sentiment personnel de chaque individu pour soi-même, et le sentiment public en faveur de l'enfant. Toute une littérature se créa rapidement dont l'enfant fut le héros. La sensibilité générale et surtout peut-être la sensi-