PRIT
bilité populaire furent remuées, attendries, se-
couées par le roman, les vers, le théâtre. Puis vinrent les études psychologiques, morales, pédagogiques. Après la littérature, l’action commençait. On la voit en train aux environs de 1880 : elle donne ses premiers effets dans la fin du siècle ; puis elle redouble d'énergie, et nous assistons
à son épanouissement. Son objet est le souci passionné de l’enfance ; son but, c’est le A. pement méthodique da corps et de l'esprit ; moyens se mesurent constamment aux Fo comme aux besoins de l'enfant. à Quelques faits suffisent à montrer la transformation qui s’est opérée 1c1 dans les mœurs. Voici un vieillard né aux environs de 1830 : comme il avait onze ans, son père, général commandant un département du plateau central, décida de l’envoyer à Paris, au lycée Saint-Louis, continuer ses études en vue de l’école de Saint-Cyr. L'enfant partit avec deux camarades de son âge ; ils prirent place tous les trois dans la diligence qui mettait près de quatre jours pour faire le trajet ; ils voyagèrent ainsi; ils arrivèrent pour entrer tout de suite comme internes au lycée, et il ne fut question pour eux de retourner dans leurs familles qu’au temps des grandes vacances, où ils repartirent tous les trois comme ils étaient venus. M. Lavisse raconte, dans ses Souvenirs, la vie des internes au collège de Laon : elle était d’une extrême rudesse, et les soins les plus élémentaires d'hygiène, de propreté même, y restaient négligés avec une insouciance qui paraît incroyable. Dix ans après la guerre, et même davantage, le régime de l’internat était à peine changé. Quelques minutes devaient suflire pour la toilette: la claustration commençait aussitôt, à
l'étude et en classe; dans les récréations qui l’interrompaient, les cours trop étroites ne se prêtaient guère aux jeux, et, dès quinze ans, tous les internes y renonçaient, pour se promener indéfiniment le long des quatre murs, en fumant à la dérobée. Le dimanche et le jeudi, ils marchaïent un peu: une promenade de deux heures, monotone, guindée, sans plaisir. Le seul exercice était la leçon de gymnase, non pas un jeu, une leçon aux agrès, dans un bâtiment fermé.
Aujourd’hui, certes, il reste encore beaucoup à faire. Quelles différences cependant entre la vie de l’écolier d’à présent et celle du lycéen d'il y a trente ans ! Jadis d’abord, dans une classe, les externes ne formaient qu’une minorité. C’est le contraire, maintenant. Dans un grand lycée de Paris, une classe de philosophie compte, sur quarante élèves, trois pensionnaires, et c’est à peu près la proportion habituelle qui ne change que pour des classes préparatoires aux grandes écoles. À ces pensionnaires, qui ne sont plus que la minorité, que l’exception, on a fait des conditions physiques d’existence plus saines e& confortables. Ils ont plus d'espace et plus de liberté. Les sports, dont le goût s’est si vite répandu, ne demeurent plus étrangers, comme autrefois, aux bons élèves. Et des jeunes gens de dix-sept ou dix-huit ans jouent aux barres, à la balle, à la paume, sans penser qu'ils vont déchoir. Sans
doute la culture physique, comme toutes les modes, est allée jusqu’à l’outrance : il ne faut pas nier qu’elle ait d’abord installé dans les manières et jusque dans l'esprit d’un trop grand nombre une fâcheuse brutalité. Mais d’autres, qui sont la majorité, ont recueilli le profit véritable, qui consiste en ce que nulle éducation à cette heure, dans n’importe quel milieu, ne se fait plus suivant le régime ancien, sans air, sans exercice.
C’est au même souci de l’enfant, à cette science nouvelle dont il est l’objet qu'il faut attribuer aussi tant de réformes bonnes ou mauvaises de l’enseignement. Certaines paraissent détestables, comme celle qui limite à une heure la durée de chaque classe, et sous prétexte de ne pas fatiguer les jeunes cerveaux, leur impose une sorte de voltige intellectuelle où ils ont, chaque fois, à donner l'effort de la mise en train. Il est, en revanche, des progrès évidents, ceux qui rendent l’enseignement plus facile et plus attrayant, qui ont transformé le livre, rendu l’histoire et la géographie vivantes. Qu’elles aboutissent ou non à des résultats heureux, les intentions sont toujours dirigées vers le bien de l’enfant; on cherche à lui faire la vie meilleure, la tâche aisée.
Naturellement, tous ceux qui ne connaissent que l’externat — et c’est la masse — trouvent chez eux d’autres avantages et plus de douceur encore. Dès qu’il arrive au monde, l'enfant con-
centre sur sa personne l'attention la plus mimutieuse. Son hygiène et sa santé sont surveillées avec une sévérité implacable. Baïns, vêtements, tétées régulièrement espacées, les règles sont absolues et scrupuleusement suivies. D'ailleurs, les médecins spécialistes de l'enfance se sont multipliés, et dans toute maison, non pas même riche, mais déjà aisée, l’enfant a son médecin qui commande souverainement et qui est toujours obéi. Dès qu’il atteint deux ans et demi ou trois ans, il passe aux mains de la bonne ou gouvernante étrangère. Ainsi il apprendra, comme elles doivent être apprises, c’est-à-dire en parlant, sans effort, sans livre, la langue allemande ou langlaise. Déjà on s'inquiète de l’amuser et d'occuper son esprit : les images, et bientôt les livres écrits pour lui le divertissent en effet. Il y a mieux : on lui fait son journal quand il n’a que six ou sept ans ; et, à mesure qu'il grandira, d’autres journaux le suivront d’âge en âge. Des écrivains se mettent en frais pour lui de contes, de romans, de récits de voyage, de science facile. Des milliers de gens travaillent ainsi à cause de lui et pour lui. Les jeux de plein air et les sports lui sont offerts de très bonne heure ; il aura son tennis, il fera de la bicyclette ; 1l patinera, 1l montera à cheval. En même temps, à Paris, le théâtre donne pour lui les représentations des matinées classiques ; et à quinze ans, quand il sait danser, il a, toutl’hiver,
les matinées de danse. Il semble qu’on cherche toujours, qu’on veuille toujours lui découvrir quelque distraction nouvelle, qu’on invente aussi quelque moyen de fortifier, en l’amusant, ses muscles et ses os, d’instruire, sans même qu'il s’en aperçoive, et de meubler son esprit. Rien n’est plus touchant, à coup sûr, que cette perpétuelle sollicitude ; et il n’est pas douteux que la vie de l'enfant, dans la bourgeoisie même qui n’est pas la plus riche, lui doive d’être devenue infiniment plus agréable et plus douce, parce qu'elle est constamment adaptée à sa personne, exclusivement composée pour lui.
Il faut constater ce bénéfice : il faut même y insister, avant de regarder aux pertes qui peuvent le balancer ; et on ne peut enfin qu’admirer l’élan général qui l’augmente chaque jour. Tous les parents s’enorgueillissent à part soi de faire ainsi pour leurs enfants beaucoup plus que, naguère, on avait fait pour eux-mêmes : chez eux, un sentiment plus tendre, plus empressé, plus inquiet que l’amour d’autrefois se satisfait à cette préoccupation incessante d'appliquer les bonnes méthodes et d’aplanir à l’enfant toute difficulté.
Est-il nécessaire de marquer les défauts de cette éducation quiest le modèle où la plupart des parents
tâchent de se conformer? Ces défauts tiennent tous en un seul, à savoir qu’elle néglige ou même qu’elle compromet la formation morale de l'enfant : assurément ni l'hygiène la plus intelligente et la plus attentive, ni le goût et la pratique des exercices sportifs ne sont exclusifs d’une éducation morale, non plus que les progrès de l’art pédagogique. Cependant, il est certain que l’exclusion s’est faite et continue de se faire. Il semble qu’en s’inquiétant de développer les forces physiques de l'enfant et de lui offrir un enseignement plus accessible, on ait accompli envers lui les devoirs essentiels, les seuls devoirs. On a créé des classes de morale ; c’est une idée respectable et d’ailleurs naïve. Mais la véritable éducation morale ne se donne pas par des leçons ; elle résulte, elle ne peut résulter que de la vie elle-même. Or, si cette vie de l’écolier moderne est plus facile que celle de ses devanciers, elle manque des deux éléments qui la rendraient profitable à sa formation morale : elle a diminué la discipline, elle a diminué l'effort. On est allé, tout de suite, de la rudesse ancienne à l'extrémité contraire. Les anciens lycées ressemblaient trop à des casernes : ceux d’aujourd’hui laissent trop, à des élèves qui ne sont après tout que des enfants, une liberté dont ils n’ont pas la raison d’user avec sagesse; parler de classes «facultatives » à des garçons qui n’ont pas encore dix-huit ans, n’est-ce pas leur offrir une tentation
à laquelle il est puéril de croire qu’ils ne céderont pas? Mais si la discipline se relâche ainsi, c’est qu’on craint de surmener ces jeunes cerveaux. On ne gagne rien à de telles précautions. Les natures vives, les intelligences promptes n’en avaient nul besoin, et les hommes les plus distingués d’à présent ont fourni jadis, dans leur temps d’études, sans en être incommodés, un travail triple de celuiqu’on réclame aujourd’hui. C’est à d’autres qu’on a pensé, aux plus médiocres, aux plus paresseux qui ont peine à suivre l’enseignement : leur peine sera toujours la même, et ils ne profiteront même pas d’un changement qui nuit à l’élite. La conséquence, du moins, est évidente; on a voulu diminuer l'effort: on l’a diminué, et en même temps, le goût, l’habitude de le donner. Sous l’impulsion d’un professeur énergique, une classe peut encore imposer à l’élève un entraînement vigoureux. Mais c’est là une action tout individuelle, et non plus un régime normal qui se soutienne d’un bout à l’autre des études.
La perte est évidente : la science de l'enfant s’est faite avant tout physiologique ; et elle la considéré trop exclusivement en lui-même, dans son état présent, au lieu de relier à lenfance Pavenir de l’homme qu'elle prépare seulement, mais qu’elle doit préparer. De Ià sont venus tous ces faits qu’on voit déjà se manifester : l’enfant y perd le sentiment de la règle qui est la condition
première d’une société ; il reçoit une instruction seulement utilitaire, dont, homme, il ne pourra tirer aucune utilité, et il achève son temps d’écolier sans avoir reçu ce qui importerait le plus à toute son existence, une formation intellectuelle et morale, l’habitude de l'effort et l’art de le bien employer.
Ces graves erreurs de l’enseignement atteignent les enfants de la bourgeoisie où se recrute, pour une bonne part, l'élite de la nation. Elles réagissent tout de suite sur la famille elle-même. Dans le régime qui dura depuis le commencement du siècle jusqu’à la veille de sa fin, il faut bien voir que le lycée, non seulement par l’instruction, mais par la formation morale, complétait l’œuvre de la famille ; encore une fois, formation morale doit s'entendre ici des habitudes imposées par la vie journalière ; le lycée ne s’occupait pas d’éducation, en ce sens que la pensée et le cœur de l’enfant n’y étaient l’objet d’aucun soin, et on a pu le lui reprocher avec raison ; mais la rudesse de sa discipline, l'effort constamment soutenu agissaient fortement sur les caractères, et, sauf les révoltés qui se rencontrent toujours, les trempaient pour toute la vie. La famille comptait, elle avait besoin de compter sur cette épreuve ; à coup sûr, elle seule pouvait accomplir la tâche plus délicate d’éveiller dans le premier âge et de fortifier ensuite des sentiments tels que le respect de soi et l’attachement aux traditions familiales. Mais elle était
aidée par la douceur même que, malgré touteten contraste avec le régime du lycée, elle offrait à l'enfant. Cette aide lui manque aujourd’hui. Hors d'elle, l'enfant ne reçoit plus la forte empreinte de la règle. Sa tâche en devient donc plus malaisée ; et justement elle est moins faite pour la remplir. Elle est, en effet, toute concentrée sur cet objet : le souci de l’enfant, et c’est bien pourquoi elle se trouve trop souvent incapable d’en tirer des effets pratiques et salutaires.
En soi, ce souci a une grandeur, une beauté qu’il ne faut pas même discuter. L’amour paternel ou maternel ferait encore aujourd’hui des miracles, et plus même qu’autrefois : c’est comme un foyer intact dans le cœur de tant d'hommes et surtout de tant de femmes qui, d’ailleurs, montrent les traces des ravages les plus lamentables. Après les pires déchéances, il reste ardent et pur : toute la noblesse d’une créature humaine semble s’y réfugier, et si abaissée qu’on l’imagine, on peut croire qu’un sacrifice ne lui coûtera pas pour le bien de son enfant. Le bien de l’enfant, on l’entend couramment, dans la famille, au sens de la santé physique, de la vie agréable et de la réussite. On ne néglige rien pour l’assurer sous cette forme, ni l’argent, ni la peine au besoin ; on l’assure en effet,
Toutefois, il y faut plus d'argent et plus de peine, parce que les exigences qu’on veut contenter s’accroissent avec la continuelle satisfaction. Et la valeur même de ces distractions, de cet agrément qui ne peut être que relative, diminue, parce que l'existence ne fournit pas la comparaison des sévérités d'autrefois. L'idéal de la plupart des parents, dans la bourgeoisie d’à présent, serait de n’avoir jamais à reprendre, à gronder, à punir un enfant: autant dire qu'ils rêvent de trouver la nature humaine tout à coup sans reproche. Ils abandonnent le devoir de la sévérité, même de la plus tendre, aux gouvernantes étrangères, et tout ce qu'ils peuvent faire de mieux est de ne pas les trop contrarier. Quant à eux-mêmes, qu’on ne leur demande pas de corriger d’abord chez l’enfant les mauvais instincts, et de lui enseigner jour par jour une discipline qui serait comme l’application d’un idéal moral. Ils risqueront des observations ; mais ils manquent du courage si pénible et si nécessaire qu’il faut pour punir. Ils l’avouent euxmêmes en disant qu’ils aiment trop leurs enfants pour les voir malheureux. Ils savent cependant, ils ont entendu dire et ils se rappellent pour soi que la contrainte qui empêche ou réprime une faute ne rend pas un enfant malheureux, et du reste lui épargne pour l’avenir de véritables malheurs. Ils n’ignorent pas non plus, ils ont appris jadis et ils gardent en eux-mêmes, la nécessité de quelques
principes d’existence supérieurs aux satisfactions d’un appétit. Mais rien de tout cela ne compte plus ; tout s’efface devant le plaisir de l'enfant, sa robustesse, son succès. Et les parents se savent assez de gré, ils ont la conscience assez tranquille en mesurant le sacrifice dont ils ont payé ces résultats : il n’est pas exagéré de dire qu’ils en éprouvent une joie morale aussi profonde que s'ils avaient fait tout leur devoir.
Ils ne font pas tout leur devoir, et cela ne saurait surprendre après ce qu’on a vu du mariage moderne et des dispositions nouvelles qu’y apportent les époux. La famille, telle que les rédacteurs du Code en avaient fixé le type d’après les traditionsetlesusages,reposaitsurla puissance maritale et la puissance paternelle, d’ailleurs établies, l’une dans l'intérêt de la femme, l’autre pour la protection de l’enfant. Ces deux principes ne pouvaient pasresterindépendants : ils tiennent l’un à l’autre. On conçoit très bien qu’un homme, de qui l’autorité de mari n’est pas contestée, exerce aussi sans discussion son autorité de père. On conçoit moins bien qu’entre des époux qui se considèrent et qui se conduisent comme des égaux, l’un prétende, à l'exclusion de l’autre, diriger l’éducation des enfants. [ls y auront en réalité même part, et du coup l'autorité paternelle, dont le Code avait réservé l'exercice au père seul, est singulièrement affaiblie. 11 est en effet très fréquent, et naturel au
surplus, qu'une tentative de sévérité, du côté du père, trouve chez la mère une résistance involontaire, mais spontanée : il en a été ainsi de tout temps ; seulement la volonté paternelle s’imposait, et si quelque adoucissement pouvait la rendre moins rigoureuse, elle s’exécutait cependant : elle n’était pas mise en doute Ce conflit éternel tourne autrement aujourd’hui : entre un père qui voudrait corriger ou punir, et une mère qui ne voudrait pas, l'enfant a toutes les chances de s’en tirer au meilleur compte. Il faudrait ainsi un accord entre les parents pour reconnaître que la contrainte est nécessaire et qu’élever un enfant ce n’est pas seulement pourvoir à son bien-être. Mais où prendre les raisons de cet accord et les motifs de se déterminer à des mesures, à une surveillance qui serait l’œuvre de longues années et de tous les instants ?
C’est une œuvre très difficile : elle exige, non pas seulement cette abnégation qui consiste à se priver soi-même d’un plaisir pour le profit de l’enfant ; mais une abnégation qu’on pourrait dire supérieure, car c’est à un sentiment très vif et très vite douloureux qu’il faut imposer un sacrifice. Plus un père, une mère aiment leurs enfants, et plus il leur sera pénible de refuser une satisfaction, de réprimander une faute, d’infliger le chagrin le
mieux mérité. La tâche des parents a toujours été, par là, pleine d’ennuis et de souffrances ; il est bien vrai que toutes les punitions, c’est eux-mêmes qui les subissent d’abord et le plus cruellement. Du moins, le principe d'autorité, en assurant la discipline, en la faisant accepter, leur épargnait les occasions de sévir : quand l’obéissance est habituelle, la règle indiscutée n’est presque plus une contrainte, et ceux qui ont charge de la maintenir n’ont pas à s’y donner beaucoup de peine. Les familles d'autrefois, il y a seulement une quarantaine d'années, étaient ainsi plus aisément et mieux gouvernées par des parents qui, souvent, : s’inquiétaient moins de leurs enfants. Au surplus, armés de cette autorité qui jouait si sûrement, ils avaient, pour la manier, une force admirable : c’est qu'ils y croyaient ; ils avaient foi en euxmêmes, en leur mission ; ils sentaient enfin, dans leurs mains, les destinées mêmes de la famille. Cette force est plus qu’affaiblie, si elle n’est pas complètement anéantie. Il semble que toute la confiance que donnent aujourd’hui les parents au médecin, d’abord et par-dessus tout, à l'hygiène, aux méthodes pédagogiques, ils l’aient perdue envers eux-mêmes. Ils sont hésitants : ils n’osent plus se décider ; ils se demandent s'ils ne vont pas se tromper, et ils sont ainsi privés de la condition première de toute autorité, à savoir le sentiment qu’on est qualifié pour ordonner et se faire obéir.
Il arrive même qu’un respect, mal compris, excessif de la personne de l'enfant les gène pour le contraindre : on entend certains d’entre eux déclarer avec l’accent le plus sincère qu’il n’est pas permis de contenir l’essor naturel d’un enfant ; l’individualisme les a pénétrés à ce point, qu’ils se reprocheraient de porter atteinte à l'indépendance d’un individu, en essayant d'imposer à leurs propres enfants une discipline. Pour d’autres, la raison de ne pas agir est plus simple : la tâche les ennuie, les dépasse ; leur égoïsme ne s’en accommoderait pas, car il en pâtirait chaque jour. Pour tous enfin, ce qui manque, c’est le sentiment qu'ils devraient et pourraient agir au nom de cette personne sociale, supérieure à leurs propres personnes et à celle de l'enfant, la famille.
On saisit ici une conséquence inattendue des idées nouvelles et de ce changement qui a déplacé l’axe de la famille pour faire de l’enfant le centre de toutes les préoccupations. Sans doute, c’est du jour où l'enfant naît que la famille est complète, et il doit donc éveiller, lui, sa santé, son éducation, son avenir, les soucis les plus attentifs. Mais la famille ancienne, et celle du Code civil, et même celle d'il y a trente ou quarante ans tenait subordonnés à ses intérêts et à ses fins les individus qui la composaient : c'était pour y veiller que le mari, que le père recevait l’autorité maritale et l’autorité paternelle ; et le groupe devait en effet d’avoir son exis-
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tence propre, indépendante de celle des individus, à ce qu'il reposait sur la force légale de cet homme, gardien de sa solidité. On a voulu, — et c’est même trop dire, — on a peu à peu admis que le groupe n’eût plus besoin d’être commandé, et qu’il cherchât à se former, que son union se scellât sur la tête de l'enfant. C'était une impossibilité : il n’y a plus de famille, plus de groupe social, plus de personne morale supérieure dont les individus subissent l’influence, du moment que l’idée même de cette supériorité est exclue; et elle se trouve exclue par le fait que personne n’est plus chargé de la maintenir, qu’au contraire tous les intérêts sont désormais assujettis à un seul des membres au groupe. Le père pouvait mésuser de son autorité, c’est-à-dire s’en servir suivant son caprice ou à son profit ; mais la famille, trahie par lui, n’en subsistait pas moins. L'enfant le mieux doué et du caractère le plus facile ne fera jamais qu’en sa personne puisse surgir la force sociale de la famille. Il donnera des satisfactions, du bonheur même à ses parents ; leur union sera un fait heureux, mais fortuit, relatif à leurs goûts, à leurs tendances particulières et qui n’intéressera que de loin la société; car le lien qui fera cette union ne sera que celui des convenances particulières, non pas le sentiment et le respect d’une famille envers qui chacun a ses devoirs, à qui chacun est étroitement
attaché.
DELZONS. — Famille française. 9
Il ne suffisait donc pas de dire, ou de penser, ou desentir, que la famille, désormais, trouverait dans l’enfant sa signification véritable, sa joie, sa vie même. En lui assignant cette cause et cet objet, on empêchait du coup qu’elle existât. On la réduisait définitivement à une association de fait, où les individus restent chacun ce qu’ils sont, et n’abandonnent rien à l’être moral de la société qui, aussi bien, ne se crée pas. Et il se trouve que l'enfant, raison innocente de cette disparition de la famille, est le premier à en ressentir les effets. Il aurait besoin de connaître cette force morale, plus puissante que les individus ; il la connaissait jadis dans Pautorité qu’elle donnait au père. Comment la connaîtrait-il aujourd’hui que le père ne la connaît plus lui-même? [Imagine-t-on des hommes de nos jours, des pères de trente à trente-cinq ans se disant : «C’est pour la famille dont je suis, que je renouvelle, que mon fils continuera, que je dois l’habituer à une discipline» ?.…..
Ceux qui pensent encore à se tenir ce langage ne sont plus qu’une exception, même dans le monde de la bourgeoisie la plus régulière. Pour les autres, c’est-à-dire la très grande majorité, il reste que, faute de sentir qu’ils représentent la famille ellemême et que leur autorité vient d'elle, ils ne lexerceront guère; l’éducation qu’ils pourront donner résultera surtout de leur exemple : elle vaudra ce qu’ils valent eux-mêmes ; peut-être sera-
t-elle excellente ; en tout cas, leur tâche est évidemment plus ardue que celle qui consistait autrefois à établir et maintenir une discipline par le moyen d’une autorité reconnue. |
Pour l’éducation de l'enfant, comme pour le mariage, 1l semble ainsi que les changements aboutissent à des résultats analogues ; le système ancien, dans son harmonieuse simplicité, donnait à chacun une tâche plus facile; les mœurs nouvelles imposent aux parents envers l’enfant, comme aux époux l’un envers l’autre, un rôle infiniment plus délicat. L’individu, de plus en plus affranchi, n’en a pas moins besoin d’une surveillance et d’une règle ; mais c’est de soi-même seulement qu'il les doit attendre. La belle idée du Code civil, qui maintenait la double autorité maritale et paternelle en les destinant au bien de la femme et de l'enfant, s’est trouvée débordée par l'enfant comme par la femme. A cette heure, la famille bourgeoise la plus parfaite est une association tout affectueuse, qui ne doit sa paix, sa prospérité, sa durée même qu’à des soins intelligents, tendres et persuasifs. Elle représente un long, un admirable effort : elle mérite par là tous les respects, mais elle décourage aussi le plus grand nombre des imitateurs, même des mieux disposés. L'intérêt, à défaut de cette
sollicitude difficile, donne à des familles de plus en plus nombreuses une certaine cohésion, en se mêlant à l’affection naturelle : suivant l’expression courante, on «s'aime bien » ; et d’ailleurs les enfants ne dédaignent, dans la maison paternelle, ni l'existence gratuite, ni les cadeaux, qui leur laissent toute leur indépendance et la font seulement plus agréable.
A ce degré, que subsiste-t-1l de la puissance paternelle? Évidemment presque rien, en ce sens qu’elle se confond de plus en plus non pas avec l’intérêt de l’enfant, mais avec ses convenances. Le droit de garde est plutôt le droit de l’enfant à une installation confortable ; le droit d'éducation ne comporte que le choix d’un établissement, lycée ou collège, et du genre de baccalauréat ; en revanche, il oblige impérieusement le père à procurer à l'enfant le même régime d’exerciees et de divertissements dont jouissent ses camarades. Pour le mariage enfin, il ne peut plus être question que de conseils ; les mariages imposés par les parents, on avait cessé d’en voir dès le début du xrx® siècle ; on ne les reverra plus ; quant à ceux que les parents déconseillent, 1l ne manque pas sans doute d’enfants et surtout de filles qui ne se décideraient pas à passer outre. Mais les exemples du contraire abondent. C’est pour eux-mêmes que les jeunes gensentendent se marier, et si, dans la bourgeoisie, ils se servent peu de la loi de 1907 qui a abaïssé l’âge de la majo-
rité pour les fils, du moins ils en ont tiré un sentiment plus fort de leur indépendance. Ici encore, et mieux que dans l’éducation, on constate que la viéille idée de la famille qui dominait, par l’autorité des parents, ces mariages bourgeois, a presque complètement disparu. Les parents font de leur mieux pour marier leurs enfants de la manière la plus heureuse ; mais ils réussissent ou ne réussissent pas : c’est affaire aux enfants de le dire ; quant à eux, leur volonté n’y est pour rien.
Le divorce devait encore réduire une puissance déjà si diminuée. Il faut régler le sort des enfants, et leur intérêt seul guide le magistrat : par conséquent, s’il apparaît que la mère offre plus de garanties, c’est à elle qu'ils seront confiés. Voilà du coup la puissance paternelle en échec dans les mains du père ; il est dépouillé d’un de ses attributs, la garde. Ce n’est qu’un commencement. Ces enfants confiés à la mère, il faut pourvoir à leuréducation; le père, toujours investi de la puissance, revendique le droit de décider, et il semble en effet que ce droit ne puisse lui être contesté : cette puissance n'est-elle pas d’ordre public ? Ici, les magistrats interprètent la loi et leur propre jugement ; ils doivent statuer dans l'intérêt de l’enfant, et ils ont estimé que cet intérêt exigeait de confier la garde à la mère ; ils estiment maintenant, pour la même raison, que le droit d’éducation lui apportient, à elle seule. Et c’est encore un attribut de
la puisance paternelle retiré au père. Reste le droit de consentir au mariage. D’après le Code civil, quel que fût l’avis de la mère, la volonté du père pouvait, à elle seule, autoriser ou défendre ce mariage. La loi de 1896 décide au contraire qu’en cas de divorce, si la mère a reçu la garde de l’enfant, elle a reçu en même temps le droit d’autoriser, à elle seule, ou d'interdire le mariage. Cette fois la puissance paternelle, entre les mains du père, n’est qu’un titre sous lequel toutes les pages ont été enlevées. C’est l'intérêt de l’enfant et c’est aussi l'incapacité du père à remplir ses devoirs qui ont tout fait. La loi de 1907 est même allée plus loin. Elle a supposé que celui des parents qui avait la garde et qui, donc, pouvait consentir ou s'opposer au mariage, s’y Opposait, tandis que autre y donnait son approbation. Il a paru que ce partage d’opinions pouvait être défavorable à l’intérêt de l’enfant ; et on a transféré aux tribunaux le droit de prononcer souverainement. Ni le père, ni la mère ne comptent plus : les juges les remplacent ; car la raison la plus impérieuse commande que le droit d’autorisation ou d’opposition leur soit retiré, et c’est toujours l'intérêt de l’enfant. Ces conséquences extrêmes découlent naturellement du principe. Même aux mains du père le plus soucieux de son rôle, la puissance paternelle s’est affaiblie, non parce que le Code l'avait destinée à l'intérêt de l’enfant, mais parce que les
mœurs ont exagéré, faussé la notion de cet intérêt. Il était inévitable que, dans le conflit des parents qui se résout par le divorce, le même intérêt devint prédominant, et fit d’abord céder la puissance, et finit par régner seul, comme si elle n’existait plus. Elle a beau retenir son caractère d’ordre public ; ce n’est qu’une parure dérisoire. En fait, elle ne vit que par l'intérêt de l’enfant ; dès qu’elle prétend s’en passer ou le contrarier, elle meurt.
La révolution économique et la vie industrielle néfastes à l’enfant pauvre. — Lutte entreprise pour le protéger. — Placement en nourrice. — Limitation du travail. — Instruction obligatoire. — Intervention de la puissance publique, contre des parents indignes ou incapables, dans l’intérêt de l’enfant. — Atteintes successives à l’autorité paternelle. — Destruction complète par la déchéance que prononcent les tribunaux. — T’intérêt de l’enfant plus fort que la puissance paternelle.
Dans la famille bourgeoise, c’est seulement le divorce qui, en la détruisant et en compromettant le sort de l’enfant, atteint du même coup, et diminue, et supprime la puissance paternelle aux mains, du père. Sauf ce cas extrême, la puissance reste en droit telle que le Code l’a établie ; et, en fait, avec toutes les atténuations que les mœurs ont imposées, il dépend encore du père de l’exercer, c’està-dire de trouver en s01 la douceur, la fermeté, la vigilance qu’elle réclame de lui désormais.
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Dans la famille ouvrière, il en va tout autrement. Le père n’est plus libre ; sa puissance, à lui, n’est qu’un nom. Les attributs en ont été tour à tour affaiblis. L'intérêt de l’enfant a paru commander, et, de plus en plus, commande cet affaiblissement.
Dangereuse pour la femme, la vie industrielle est trop souvent néfaste pour l’enfant. Dès l’heure de sa naissance, les méfaits commencent, et ils se suivent jusqu’à ce qu’il ait atteint l’âge d’adulte.
Avant tout et par-dessus tout, ce sont les négligences et la mauvaise nourriture dont il est victime durant le premier âge. Comment pourrait-il en être autrement ? La mère a dû interrompre son travail pour le temps des couches. A peine relevée, elle retournera à l’atelier : elle quittera la maison. Un nourrisson à garder, à allaiter, à soigner, c’est une charge, une fatigue, un souci qui s’ajoutent à tant d’autres : souvent, il n’est même pas possible matériellement que la mère emporte l'enfant, qu’elle trouve où le déposer pendant le travail, qu’elle ait le loisir de lui donner le sein. A la maison, s’il est malade, il faut compter sur la bonne volonté d’une voisine pour s’occuper de lui et le soigner : d’ailleurs pas d’air, une hygiène presque toujours imprudente ; la maladie d’un enfant du premier âge, dans la famille ouvrière, c’est presque toujours
la mort ; la statistique de ces décès est effrayante : elle est scandaleuse.
C’est donc une tentation très forte de placer l'enfant en nourrice. On évitera ainsi les périls du mauvais air et de l'abandon ; du même coup, on supprimera les ennuis et les peines de ces premiers temps. Il n’y a certes, dans la pensée des parents, rien de barbare, ni de méchant, au contraire. C’estleur vieet son train mécanique qui les poussent à la solution la plus simple. De même, ils tâcheront de découvrir la nourrice la moins coûteuse. En somme, pour un peu d’argent, le moins possible, ils lui transmettront leurs devoirs et leur responsabilité. Et il est évident que l'enfant peut en profiter ou en pâtir. Il aura plus de chances ou de s’élever ou de succomber. Le placement, par le fait seul de remettre l’enfant à une personne étrangère, hors de la maison, comporte par lui-même une part énorme de hasard.
Cependant, hasard ou soins attentifs, qu’il ait été nourri par sa mère, ou qu'il ait trouvé une nourrice diligente et saine, en un mot qu’il ait réussi, par quelque moyen, à franchir les périls de la première année, voilà l’enfant qui vit, qui grandit. Quelle sera son existence ? Et quelle éducation physique ou morale recevra-t-1l dans sa famille, de ses parents ? On n’est malheureusement pas embarrassé pour répondre. Ici encore, le plus souvent, ce n’est pas la bonne volonté, ce ne sont pas
les sentiments affectueux, ce n’est pas le sacrifice de soi qui font défaut chez ces parents, et surtout chez la mère. Mais, avec ces dispositions excellentes, comment s’y prendre pour veiller sur l’enfant ? Ce qu'il lui faut, c’est un foyer; c’est la douceur de la maison ; un père et une mère qu’il voit vivre, qu’il sent forts et tendres auprès de lui, qui lui diront qu’il ne doit pas tout se permettre ni envers soi, ni envers les autres, qui lui montreront enfin, par leür seul exemple, eux, les tout-puissants de la maison, qu’il y a des règles de conduite auxquelles tout le monde est soumis. De cette vie de famille, que connaît cet enfant ? Presque tout ou presque rien, suivant ce que sont ses parents, suivant qu'ils forment un de ces ménages unis qu’on rappelait à propos de la femme ouvrière, ou qu’ils écoutent chacun leur fantaisie ; suivant même que le père résiste, une fois sur deux, à la tentation du cabaret et que la mère trouve le temps de rester chez elle, ou que l’un et l’autre sont trop bien retenus au dehors pour ne pas laïsser, et l'enfant, et la maison à l’abandon.
Voici, dans la banlieue de Paris, deux logements qui se touchent, deux familles qui vivent côte à côte. Toutes les deux ont éprouvé le malheur de la maladie et du chômage, et elles ont fait appel à l’assistance privée. On vient les voir, et dès l’entrée, on est fixé : ici l’incurie, le AN ; là on le plus patient et le plus méritoire pour tenir bon
contre l’infortune, et garder le logis propre, les enfants décemment habillés. On cause, on se renseigne ; et les deux histoires montrent en effet, d’une part un mari qui n’est pas mauvais homme, mais qui a toujours bu, une femme qui n’est qu’insouciance et bavardage ; d’autre part, auprès d’un mari sobre, et qui s’acharne à travailler, et qui recule, pour ne pas perdre ses journées, une opération nécessaire, une femme active, industrieuse, quin’éprouve aucun embarras à vaquer au ménage, à surveiller ses enfants, en même temps qu’à faire son ouvrage de confectionneuse. Et les conséquences se découvrent aussitôt : dans la première famille, les filles sont coquettes et légères, les garçons paresseux ; dans la seconde, chacun est en classe, en apprentissage, déjà placé. Aïnsi, dans les deux cas, le présent peut avoir ses duretés ; mais d’un côté l’avenir n’est que menaces de misère et de chute morale ; de l’autre, 1l offre la perspective la plus certaine de bonne conduite et de prospérité.
Ce sont des exemples qui se reproduisent indéfiniment : leur rapprochement et leur contraste rendent plus frappante la conclusion qu’ils imposent, à savoir que le sort des enfants, au sens le plus plein du mot, dépend, dans la famille ouvrière, de la conduite et de la valeur morale des parents ; que ceux-ci, à leur tour, on l’a déjà vu, sont trop souvent entourés des périls que comporte la vie
industrielle : alcoolisme, promiscuité, taudis; qu’enfin c’est la résistance de ces père et mère à de si dangereux assauts qui décide de l’avenir de leurs enfants. Autrement dit, le hasard, le hasard seul, ici encore, est maître de cet avenir. :
Il faut pousser plus loin l’examen de ces existences enfantines. Encore une fois, les parents, dans la grande majorité, aiment leurs enfants et se dévoueraient sans hésiter pour leur épargner quelque mal. Mais la vie leur apparaît gouvernée par des règles, commandée par des besoins. La première règle, c’est qu’il faut travailler dès qu’on le peut ; il n’est que juste d’attendre de l’enfant qu’on a péniblement élevé et qui représente une dépense, quelque travail pour payer sa nourriture, son logement,son entretien,une contribution aux charges de la maison. Donc, sitôt qu’il en a la force, vers treize ou quatorze ans, on lui cherchera de l’ouvrage. Justement l’industrie, atelier offrent cet ouvrage : ils prendront l’enfant qu’on leur amène. Et sans doute, à la campagne, un fermier prendra de même le petit garçon ou la petite fille que les parents n’entendent pas nourrir à ne rien faire. Mais ce ne sera que pour leur commander une tâche qu'ils peuvent accomplir sans péril pour leur santé présente, pour leur développement physique : garder les bêtes, apprendre à les soigner. La vie sera souvent rude, en plein air, avec quelques taloches, parfois : elle ne sera pas plus rude que dans la maison
paternelle ; et elle restera toujours saine. A l’atelier, à la fabrique, à la mine, une foule de besognes peuvent être dangereuses ou nuisibles ; la seule durée du travail, dans une atmosphère confinée et pleine de miasmes, risque d’altérer gravement les forces insuffisantes du garçon ou de la fille de quatorze à dix-huit ans. Cependant, l’appât du gain exerce son attrait. L’usine offre du travail et de l'argent : il faudra donc que les parents résistent à cette offre, ou du moins, que d’euxmêmes ils décident que leur enfant ne travaillera pas à toutes les besognes, ne dépassera pas, dans sa journée, un certain nombre d’heures. Mais si quelques-uns ont cette énergie, d’autres, à côté d’eux, ne l’auront pas; et c’est alors une autre crainte, de voir leur enfant écarté, parce qu’ils auront voulu pour lui des conditions exceptionnelles dont ne s’accommode pas la marche rapide, uniforme d’une grande entreprise industrielle. La bonne volonté de ces parents aura beaucoup de peine, même si elle exigeces conditions, à lesobtenir: et c’est pourquoi, le plus souvent, elle ne les exigera pas.
L'enfant est ainsi exposé par le jeu naturel de la vie industrielle à s’user prématurément, sans que, d’ailleurs, personne y mette la moindre cruauté : les choses sont ainsi; cette immense machine a besoin, avant tout, de rouler ; dans sa course, qui est une merveille d’ingéniosité scienti-
fique, l’être humain ne figure plus qu’une valeur diminuée ; l’enfant y est emporté : il suit le sort commun. Seulement il n’est pas en état de subir les fatigues même normales,et cette vie fait de lui, très vite, une victime.
Cependant, il peut arriver que des parents soient coupables envers lui d’un pire méfait que cette acceptation trop indifférente des nécessités de la vie industrielle. Il y à des parents véritablement barbares. Ce n’est pas une question de classe ni de métier, et cette déformation ou cette atrophie du sentiment paternel tient évidemment à la personne même. Seulement, suivant les milieux, elles se réalisent en actes différents : dans la bourgeoisie, ce sera, — les exemples se rencontrent —une persécution morale dont la férocité peut flétrir et dévier “une âme à jamais ; dans le milieu populaire, ce seront les mauvais traitements, les coups, les sévices physiques les plus atroces. Il est bien connu que ces abominables brutalités dérivent directement de lPalcoolisme. L'homme qui boit chaque jour plusieurs verres d’absinthe est en perpétuel état de fureur, et il se déchaîne sur les êtres qui sont, sans défense, à sa portée, la femme, l'enfant. Quand la femme boit, elle aussi, alors c’est l’enfant tout seul qui supporte les horreurs de cette double démence. Les voisins entendent des bruits de batterie, des cris. Mais quoi ! Chacun est maître chez soi : ils craignent de s’attirer, s'ils interviennent,
quelque mauvaise affaire. Ils ne se décident qu’au cas de ces excès qui révoltent, qui forcent toute prudence.
Voilà des faits déplorables que nul n’avait prévus à l’aube du xix® siècle : il n’était pas possible de les prévoir, puisqu'ils sont nés des phénomènes nouveaux que ce siècle a produits. Le Code civil avait cru donner à l’enfant des garanties suffisantes, en disant, en laissant entendre que la puissance paternelle s’exercerait dans son intérêt et pour sa protection, en remettant son éducation physique et morale, sa santé et son âme aux soins de la famille. Mais que représente donc cette puissance paternelle qui, dès la naissance, dispose de l'enfant et l’abandonne à une nourrice de hasard, qui, plus tard, le livre au vagabondage de la rue ou le force à des travaux pénibles, qui, enfin, n’use envers lui que de brutalité ? Que représente aussi cette famille, ce père ou cette mère, et parfois les deux, qui ne lui offrent les leçons que de l’inconduite et du vice ? Les mots mêmes de puissance paternelle, de famille, deviennent une dérision. Toutefois la loi demeure, les articles du Code sont précis : jusqu’à la majorité, l'enfant reste soumis à l’autorité des parents. L'idée n’est même pas venue qu’ils puissent en abuser, ni abuser de leur force
DELZONS, — Famille française, 10
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pour faire souffrir un être qui est la chair de leur chair : ainsi le Code pénal a édicté des peines aggravées contre l’enfant qui maltraïte ses parents ; mais 1l ne dit rien des parents qui maltraïtent leur enfant, et qui sont donc simplement exposés aux sanctions ordinaires des coups et blessures.
Toute cette législation, habile, mesurée et faite d’équilibre ne convenait plus aux circonstances nouvelles ; du moins, ceux qui prenaient conscience des dangers courus par l’enfant n’y trouvaient aucun moyen de le préserver.
Des hommes attentifs observaient ces dangers. Il en est un surtout, dont le nom doit rester populaire, pour les beaux sentiments de sympathie et le grand effort de générosité qu’il représente : c’est Théophile Roussel. À cette heure où les œuvres charitables, les œuvres d’assistance, et notamment celles qui s'occupent de l'enfant, se sont multipliées, on oublie trop la noblesse et la perspicacité de cet homme qui fut un initiateur et un excitateur. Il avait eu le mérite de regarder, et après avoir vu, de ne pas détourner les yeux. Il avait regardé la condition de l’enfant dans les milieux ouvriers de la ville industrielle, de la cité moderne : il avait été effrayé de tant de misères qui s’abattent sur lui, et il commença dès lors une croisade pour le protéger et le sauver.
La difficulté venait tout entière de la famille qui aurait dû être la sauvegarde, et qui devenait l’ins-
trument de souffrance, de mort. Était-il donc possible de s’en prendre à elle, de toucher à ce principe d’ordre public, la puissance paternelle ? Il y avait des précédents, et Théophile Roussel s’en inspira.
La puissance paternelle, si conforme qu’elle puisse être à l’ordre de la nature, n’en est pas moins une création de la loi, et ce que la loi a ainsi édifié, elle peut le changer. La famille est une cellule essentielle du corps social: mais le corps social représenté par l’État peut intervenir et la suppléer si elle ne s’acquitte pas de sa fonction. Telles étaient les idées qui avaient eu cours durant la Révolution. On en reconnaît l'esprit et les ten-. dances. Une fois encore, on retrouve la philosophie pédagogique et sociale de Rousseau.
C’est bien lui qui avait voulu que l’enfant fût d’abord nourri par sa mère, mais, ensuite, fût soustrait à l’influence de sa famille pour appartenir à l’État. Et il est inutile de rappeler de nouveau le succès extraordinaire de l’Émile, oùse présentaient, avec une éloquence aussi persuasive qu'irritante, ces idées originales sur l’éducation. Trente ans plus tard, le 9 août 1793, en présentant à la Convention le rapport sur son projet de Code civil, Cambacérès s’exprimait ainsi :
« La voix impérieuse de la raison s’est fait entendre : ti n'y a plus de puissance paternelle ; c’est tromper la nature que d’établir ses droits par la contrainte,
«Surveillance et protection, voilà les droits des parents ; nourrir et élever leurs enfants, voilà leurs devoirs.
« Quant à l'éducation, la Convention en décidera le mode et les principes.
« La nourriture ne se prescrit pas ; mais rien n’est indifférent dans l’art de former les hommes...
« Les enfants seront dotés en apprenant, dès leur tendre enfance, un métier d’agriculture ou d’art mécanique. »
Voilà des formules péremptoires : « Plus de puissance paternelle, — la Convention décrétera le mode et les principes de l’éducation… » C’est la théorie absolue du droit de l’État sur l'enfant, à l'exclusion des parents dont le rôle se réduit à le surveiller et le protéger, à le nourrir et l’élever. Si persuadée que fût la Convention de son pouvoir et si disposée qu’elle pût être à régler par décrets impérieux la formation de l’âme et de l'esprit de l'enfant, elle ne se décida pas cependant à consacrer cette intervention souveraine de la puissance publique. Ün an plus tard, en présentant son deuxième projet, le 9 septembre 1794, Cambacérès renonçait à décréter «le mode et les principes de l'éducation ». Déjà, le décret des 29 frimaire, 5 nivôse an [I (19-25 décembre 1793), sur l’organisation de l'instruction publique, avait dit :
« Les instituteurs ou institutrices sont sous la surveillance immédiate de la municipalité ou sec-
tion, des pères, mères, tuteurs ou curateurs, et sous la surveillance de tous les citoyens. » (Art. 1, section IT.)
Ce pouvoir de surveillance, reconnu aux parents et à ceux qui les remplacent, exclut l’omnipotence de l'État. Et il apparaît done que, pénétrée d'idées pédagogiques qui l’auraient conduite logiquement à confisquer l'enfant, — suivant la formule de Cambacérès, — l’assemblée révolutionnaire hésita et céda devant la force des habitudes et des sentiments.
Ce qui frappe d’abord, dans l’histoire des lois du x1x® siècle relatives à la protection de l'enfance, c’est que l’intervention de la puissance publique, longtemps après la Révolution, a été réclamée pour la première fois par Théophile Roussel dans un esprit exactement opposé à celui des conventionnels. Ils étaient des théoriciens ; il était homme pratique. Partisans de la mainmise de l’État sur l'enfant, ils ne voulurent pas la décréter ; libéral et défenseur des initiatives privées, il recourut à l'État et il obtint son concours, parce qu'il le jugeait indispensable à l'intérêt de l’enfant.
* * * À la veille de la guerre, la mortalité des enfants
du premier âge était, à Paris, de 51,6 pour 100, plus de la moitié; dans un département comme la:
Creuse, elle s’abaissait à 13 p. 100. Roussel dénonça, parmi les causes les plus certaines de cette mortalité, « l’industrie nourricière », et il réclama contre ce fléau des mesures énergiques, à savoir la surveillance la plus stricte, qui suppléerait celle que les parents auraient dû exercer, mais qu’ils n'exerçaient pas. Donc, que les nourrices qui prennent des nourrissons fassent une déclaration ; que des médecins soient chargés de les visiter, elles et les enfants ; que les parents eux-mêmes aient à déclarer qu’ils ont placé leurs enfants en nourrice. Ce sont les règles principales de la loi du 23 décembre 1874, connue sous le nom de loi Roussel, et c’est la première manifestation légale d’une tendance et d’une volonté qui devaient trouver dans la suite tant d’occasions de s’exprimer. L'intérêt de l'enfant domine toutes autres considérations ; dès lors qu’il l'exige, on n’hésitera pas à gêner la liberté des parents, à restreindre l'exercice de leur puissance paternelle, en les forçant à cette déclaration qui est évidemment, en soi, une atteinte à leur pouvoir.
Roussel s’autorisait ici d’un précédent : à la fin de l’ancien régime, une ordonnance avait demandé aux parents une déclaration pareille quand ils plaçaient un enfant en nourrice. Il faut dire que l’ordonnance est de 1762, l’année même de lÉmile, et qu’elle semble avoir été directement inspirée par le livre de Rousseau. Elle n’était plus