‹ La famille française et son évolutionChapitre 3 sur 40 · LA FAMILLE ET LA FEMME BOURGEOISES · texte numérisé non relu

LA FAMILLE ET LA FEMME BOURGEOISES

La femme de bourgeoisie moyenne. — La société du xIxe siècle, où domine la classe des fonctionnaires ; la correction de sa tenue ; sa forte discipline. — Influence sur

la femme, par les idées religieuses et le souci de l’opinion. — Honnêteté de la femme mariée ; dévouement ; acceptation de l’autorité du mari. — La crise de 1880. Changements politiques et sociaux. Transformation de la société ; le divorce. — Condition nouvelle de la femme : plus de barrières et plus d’appuis. — Les devoirs du mariage ne sont plus imposés, mais consentis. — Liberté de l'individu. — Affaiblissement de l'autorité maritale. — L'enfant devient le centre de la famille : par contraste, le mari reste maître incontesté des intérêts pécuniaires.

On connaîtrait bien mal la famille de bourgeoisie française, si l’on ne connaissait d’abord la femme bourgeoise : on ne peut parler de l’une sans parler de l’autre: les deux histoires sont intimement liées. La femme, en effet, a profondément marqué la famille de son caractère ; elle lui donnait en même temps quelque chose de son attrait, cet

attrait si puissant qui fait qu’un Français, à l’étranger, aux colonies, souffre toujours comme d’un exil, parce qu'il n’a plus la société des femmes de son pays. On cherche donc naturellement ce qu’elles ont été, ces femmes françaises, au cours du xiIx£ siècle, pour voir et pour comprendre ce que la famille a pu être, à cause d'elles et par elles. Mais où chercher? Où trouver la jeune fille, épouse, la mère, qui, par les tendances de la sensibilité, par les habitudes intellectuelles et morales, ont représenté le type ordinaire et moyen?

A travers ce x1x° siècle, on voit surgir des figures d’un éclat ou d’un charme qui peuvent soutenir toutes les comparaisons. Peut-être, si masculine sous son turban, d’un génie si robuste et d’une nature si véhémente, Mme de Staël rappelle-t-elle plutôt ses origines étrangères. Mais nulle ne fut animée d’une sève plus féminine et de source plus française que Mme Récamier : ses portraits montrent une grâce malicieuse dans l’expression des yeux et le dessin de la bouche, une fantaisie naturelle dans la pose et jusque dans les plis de la robe, où se révèle on ne sait quoi qui n’est ni anglais, ni allemand, n1 espagnol, ni italien ; et son histoire fut celle d’un esprit très délicat, d’un cœur très tendre. Mme de Beaumont, vers le même temps, fut une autre amie de ce grand homme si terriblement ennuyé qu'était Chateaubriand : sa douceur, sa mélancolie, la noblesse qui a paré

toutes ses affections lui assurent à jamais notre hommage. Un peu plus tard, voici qu'apparaît George Sand; c’est l’époque où Mme Charles Nodier attire à l’Arsenal l’élite des poètes du romantisme, où Mme Victor Hugo, éblouissante de jeunesse, enchante les hôtes de la Place Royale. Mme de Girardin, dont les premiers vers ravissaient Lamartine, à Rome, épanouit un des talents les plus spirituels du journalisme qui comptait alors tant d'hommes d'esprit. Elle a son salon ; on ne compte pas les salons ; jusqu’à la Révolution de 1848, ils donnent à la vie sociale un agrément incomparable. Plus tard encore, une femme comme la princesse Mathilde, avec sa merveilleuse vivacité, son sourire ironique et ses mots piquants, ses caprices et sa rare bonté, laisse dans l’histoire du second Empire un sillage brillant. Aujourd’hui enfin, et depuis vingt ou trente ans, il serait facile de citer des noms qui signifient le don le plus magnifique en art ou en littérature, les qualités les plus éminentes de la femme du monde, les vertus les plus belles du dévouement et de la charité. Si l’on ne regarde qu’à la richesse du siècle écoulé, elle suffit à former une galerie de femmes illustres qui continuent d’assurer à la France une place privilégiée.

Mais 1l faut se détourner deces visages séduisants, précisément parce qu’ils le sont un peu trop. Ces femmes, et beaucoup d’autres que l’on pourrait

nommer, ont porté sans doute à la perfection telle ou telle des qualités que toutes les Françaises retrouveraient en elles-mêmes ; elles ont poussé parfois à l’excès certains défauts qui se rencontreraient chez les plus humbles. Mais leur séduction et leur gloire leur interdisent de représenter le type général: aucune d’elles ne fut et ne sera jamais la jeune fille, l'épouse, la mère, telle qu'on la voit en province ou à Paris, dans toutes les régions et dans toutes les campagnes. Elles émeuvent; elles ne renseignent pas.

Pour des raisons analogues, la littérature, dans la plupart de ses œuvres et de ses chefs-d’œuvre, ne nous instruit pas davantage. Ce n’est pas qu'elle ait pris ses modèles, comme celle du xviri® siècle, dans une société restreinte et spéciale : c’est qu’elle s’est adonnée délibérément, presque tout entière, à des fictions romanesques où elle n’a créé, de parti pris, que des types d'exception. On peut lire Chateaubriand, Hugo, Lamartine, Musset, George Sand, et même Vigny, sans rien apprendre sur les Français et les Françaises de leur temps. On n'ira pas demander au drame bourgeois des documents, non plus qu’à Scribe, n1 à Dumas. Il reste heureusement Stendhal, Balzac et Flaubert, et chacun d’eux fournit des indications précises, qui, confrontées aux souvenirs des contemporains, paraissent d’une exactitude irréprochable.

Ce qu’il faut prendre dans leurs œuvres, toute-

fois, ce n’est pas tel ou tel caractère, tel ou tel type de femme, si vivant qu'il soit resté. Ici le génie de l’auteur s’interpose entre la réalité et nous-mêmes ; 1l a interprété, transposé, et devant les figures que nous sommes le plus tentés de proclamer véritables, nous avons à nous souvenir que cette vérité est seulement celle de l’œuvre d'art, — faconnée sans doute avec des éléments que le romancier a puisés dans la vie, mais qu'il a groupés à sa fantaisie, qu’il a animés du souffle de son imagination. Mme de Rênal, par exemple, dans le Rouge et le Noir, est admirable de naturel, frémissante de vérité. Il serait aventureux cependant de l’interroger comme une personne réelle, et de prétendre recueillir d’elle un témoignage authentique sur la femme moyenne au temps de la Restauration : elle est fictive et reste, elle aussi, une exception. De même, Me Bovary pour les femmes du second Empire ; de même encore les nombreuses héroïnes de la Comédie humaine.

Il est une manière plus sûre de mettre à profit la récolte de traits exacts, amassée par ces grands observateurs, c’est de regarder dans leur œuvre, non pas aux figures de premier plan qu'ils ont nécessairement poussées et stylisées, mais au milieu, fait de personnages secondaires, et de sentiments généraux, et d’opinions communes. Là, le souci de la créatiogn’a pu les troubler ; ils ont examiné, ils ont vu | œil pénétrant ; ils ont ra-

conté, avec un certain choix sans doute, mais avec la volonté de transcrire fidèlement la réalité. Ils ont ainsi peint, à des périodes différentes, cette société bourgeoise où la femme moyenne tient une place si considérable. Et leur peinture est d'autant plus intéressante, d'autant plus instructive, que c’est la société bourgeoise qui, d’abord etlongtemps, a modelé, par l'influence souveraine de ses idées et de ses mœurs, la jeune fille, l’épouse, la mère, comme si elle eût senti que sur elles reposait tout son édifice.

Qu’était donc cette société? Outre les études minutieuses et profondes des romanciers réalistes, nous avons les souvenirs de ceux qui l'ont connue à peu près intacte, et en la voyant évoluer, nous pouvons juger de ce qu’elle fut par ce qui en reste.

Durant plus de quatre-vingts ans, elle s’est maintenue d’un bout à l’autre de la France avec les mêmes éléments disposés dans le même ordre.

Napoléon I avait élevé si haut les fonctions publiques, que les fonctionnaires gardent longtemps le premier rang dans cette société ; ils le gardent, tant qu'aux fonctions demeure attaché l’honneur dont l'Empereur les avait investies et qui satisfait si fortement l’amour-propre comme l’idéalisme national : c’est à peine si, en 1830, la retraite des légitimistes ébranle un sd cette solide position ; la bourgeoisie se remet vite et conserve aux

LA FEMME BOURGEOISE. y

fonctionnaires ses égards, son respect. En ce sens, il nous faut quelque effort pour nous représenter ce qu'était un préfet, 1l y a cinquante ans et plus ; c'était un très grand personnage. Dans les fonctions publiques, la magistrature est alors entourée d’un prestige mieux qu'imposant et presque majestueux ; les romans de Balzac montrent fidèlement cette considération extraordinaire qui est accordée partout et jusqu'aux plus modestes substituts ; dans un chef-lieu de Cour, le premier président a le pas sur le préfet, sur le général de division, sur l’évêque : le décret de Messidor a réglé soigneusement cette hiérarchie. La magistrature est ainsi placée au sommet, groupant autour d’elle — à distance — le monde nombreux des auxiliaires de la justice, avocats, notaires, avoués. Les autres fonctionnaires forment avec elle comme une aristocratie bourgeoise ; voici les administrations de l'État, contributions directes et indirectes, enregistrement ; voici les eaux et forêts ; voici les ingénieurs des ponts et chaussées, ceux des mines ; voici les représentants de l’Université; voici le clergé. Dans une ville, ils constituent un groupe important par le nombre et, plus encore, par la qualité, qui exerce très longtemps une action vigoureuse sur les mœurs de la bourgeoisie.

Cette action se justifie de plusieurs manières. Le monde des fonctionnaires présente d’abord une cohésion remarquable ; l’un de ses membres, magis-

trat, ingénieur, contrôleur, peut changer dix, vingt fois de résidence, et courir d’un bout à l’autre du pays ; il trouvera partout la même organisation, régulière et méthodique comme celle de l’armée, — car c’est une véritable armée civile que Napoléon a constituée, — et il y prendra sa place. Les autres éléments de la bourgeoisie, propriétaires, rentiers, industriels, commerçants, peuvent être réunis par l'intérêt, la convenance, la sympathie ; ils n’ont pas entre eux ce lien si fort d’une organisation générale et d’une hiérarchie.

Cela ne suffirait pas, on le voit bien aujourd’hui — encore qu'aujourd'hui organisation et hiérarchie ne soient plus que des apparences, — si le monde des fonctionnaires, avec sa ferme cohésion, ne figurait pas en outre, aux yeux de la bourgeoisie; une élite privilégiée où elle aspire soit à se maintenir, soit à pénétrer. Mais précisément, c’est un tel honneur de servir l’État, une telle satisfaction de détenir une part de sa puissance, un tel avantage de s’enrôler dans un monde qui se distingue partout où 1l est, que les familles ont toutes, pour leurs enfants, l'ambition de les voir fonctionnaires. Dès lors le recrutement est une sélection ; les fonctions publiques recueillent les sujets les plus brillants. Elles ne risquent pas de constituer une caste, puisque le renouvellement s’y fait sans cesse. Mais, en prélevant dans chaque génération ce qu’elle a produit de meilleur, elles conservent au

monde des fonctionnaires une prééminence sociale qui répond à l’autorité effective dont il est revêtu. Une classe fortement organisée, recrutée avec choix, et où tendent toutes les ambitions, agit autour d’elle, sans même le vouloir. L’action du monde des fonctionnaires sur les mœurs françaises est ainsi résultée, non pas d’un parti pris, mais du seul fait qu’il existait avec ses caractères particuliers. La classe des fonctionnaires a montré des exemples et, par là même, les a imposés. Elle se devait, à elle et au souci de sa situation privilégiée, une conduite irréprochable. Elle a toujours veillé à ce qu’en effet, aucun de ses membres ne donnât prise, par sa moralité, ni à des accusations, ni même à des soupçons ; à défaut de la conduite véritable, qui pouvait échapper à son contrôle, elle exigeait du moins la tenue extérieure qui en offre les apparences. Le scandale lui était donc en horreur, et même cette liberté assez discrète, dont d’autres mondes pouvaient s’accommoder. Elle ne tolérait d’aucune manière l’irrégularité. En cela, elle ne faisait que pratiquer avec exactitude un très vieil idéal bourgeois. De même, elle tenait essentiellement à la vie familiale, paisible et ordonnée, où le mari, le père, qui fait l'honneur et la fortune de la maison, est entouré de respect par la femme et les enfants ; dans le ménage du fonctionnaire, la qualité administrative de l’homme prédomine, et tous les siens, qui profitent de son rang dans la

hiérarchie, dépendent de lui d'autant plus : une femme est la femme, non d’un individu, mais d’un directeur, d’un président ; de ce mari lui vient une part de prestige qui la rehausse davantage et la place, elle, un peu au-dessous de lui. Ce sont là, semble-t-il, les deux tendances principales de ce monde si naturellement influent, dans l’ordre des idées morales et sociales : il veut des mœurs strictement régulières et une famille soumise à son chef ; il veut une discipline, et d’ailleurs, la voulant, il limpose sans peine, d’abord à ses propres membres, puis autour de soi : il réalise ainsi l'idéal des mœurs bourgeoises, demême qu’il satisfait l'idéal des ambitions bourgeoises.

Ses moyens d’action lui donnent prise sur les sentiments qui apparaissent comme les ressorts essentiels des individus : ces moyens, c’est en effet l’idée religieuse et c’est l’opinion ; il n’en est pas de plus énergiques. A vrai dire, l’idée religieuse peut bien n’être qu’une habitude superficielle qui se traduit seulement par des pratiques extérieures et des paroles respectueuses. Du moins cette habitude existe : il n’a pas été possible à des fonctionnaires, pendant de longues années, surtout en province et dans les petites villes, de ne pas assister à la messe du dimanche, de ne pas accomplir, eux, leurs femmes, leurs enfants, les devoirs religieux. Et dès lors que cette obligation était acceptée, il arrivait naturellement que l’idée elle-même, de

surface chez les uns, pénétrait chez d’autres jusqu’au fond de l’âme : les femmes, à coup sûr, en étaient profondément imprégnées. Ainsi l’usage entretient une force morale qui est toujours active, même chez les indifférents, et qui devient toute-puissante chez ceux dont la foi est sincère. L'opinion, elle aussi, représente une force singulière : qu’on le veuille ou non, il n’est pas permis d'aller contre ce qu’elle commande. Dans le monde des fonctionnaires, et dans la bourgeoisie en général, un souci domine, celui de la situation ; par conséquent, 1l faut se garder de la compromettre en suscitant des critiques ; il faut s’efforcer de l’étendre, de l’élever, en se conformant d’abord à toutes les règles. Plus d’une fois, la question qui se pose dans une conscience n’est pas formulée : « Quel est mon devoir? » — mais bien : « Que pensera-t-on, que dira-t-on de moi » Quand lopinion atteint ce degré de puissance, qu’elle est au service d’un idéal très précis, à la fois moral et social, qu’enfin elle s’exerce dans une société ordonnée et hiérarchisée, il est évident que la discipline a quelque chance d’être strictement observée.

Cette discipline s’est appliquée de la manière la plus efficace à définir le rôle de la femme, à l’y préparer, à l’y maintenir.

L'éducation des filles se faisait au couvent. A Paris et dans les très grandes villes, il arrivait que des jeunes filles eussent leur institutrice chez elles

ou qu'on les conduisit à des cours. Mais ce n était pas là l’usage courant et général, où nous pouvons trouver la formation habituelle de la jeune fille française. Cet usage imposait le couvent. Il en résultait une séparation qui supprimait la douceur de la vie de famille, et maintenait, lointaine et donc plus ferme, l'autorité des parents. La tendance essentielle de cette éducation apparaît avant tout morale. La jeune fille reçoit une instruction qu’on dirait volontairement limitée au nécessaire : grammaire, histoire, géographie du bon abbé Drioux, peu de calcul, — il est vulgaire de goûter l’arithmétique, — et d’ailleurs moins de littérature encore ; les arts d'agrément, les travaux de broderie et de tapisserie sont, au contraire, poussés jusqu’au degré du talent, car ils rendent la vie plus aimable, non pas seulement à celle qui les possède, mais surtout à ceux avec qui elle doit vivre. On aperçoit 1c1 le rôle prochain de la jeune fille, de la femme : elle y est constamment préparée ; en même temps et avec un soin plus vigilant, elle est formée à ses futurs devoirs. L’enseignement et les exercices religieux lui apprennent à se soumettre et à se dévouer. Dans l’avenir, ce sont en effet les deux fins morales où elle doit toujours tendre. On lui montre que sa destinée l’appelle, ou à devenir épouse et mère, ou à prendre le voile : qu'elle fonde une famille ou qu’elle soit religieuse, la soumission et le dévouement, c’est-à-dire le sa-

crifice de soi, seront ses vertus nécessaires ; dans le mariage qui l’attire le plus souvent, elle aperçoit, suivant ce qu’on lui annonce, un mari à aimer avec une sorte de déférence, qu’elle peut bien nuancer dans ses rêves d’avenir au gré de son humeur, mais dont elle ne songe pas à contester le principe.

Elle a toujours entendu dire qu’une jeune fille devait se marier ; c’est l’opinion absolue autour d'elle. Elle attend le mariage. Elle sait que ses parents et ses amis lui chercheront un mari. Ce sont eux qui forment les projets ; la dot de la jeune fille, ses « espérances », comme dit le langage courant, la situation de sa famille, en sont les premiers éléments ; une enquête minutieuse explore, d'autre part, la famille du jeune homme, sa fortune, son passé. De cette période préliminaire, il n’est pas rare que la plus intéressée ignore tout : à quoi bon l’avertir, si le projet n’aboutit pas? Si les renseignements ont de quoi satisfaire ses parents, elle est admise à se prononcer. Trois ou quatre entrevues doivent lui suffire et lui suffisent en effet. Le jour de la demande officielle arrive : les yeux baissés, elle tend la main à celui qui va être le fiancé, qui sera bientôt l’époux, et qu’elle n’aura peut-être pas connu plus de deux mois avant de lui appartenir pour toujours. Qu’on ne s’y trompe pas, cependant! Cet homme qu’on l’autorise à aimer, elle l’aime aussitôt, pour peu

qu'il lui plaise de tout l’élan de son cœur, et il se fait ainsi une foule de mariages, qui, sous les apparences les plus raisonnables et paisibles, sont, en réalité, pour les jeunes filles, des mariages d'amour. Il dépend alors du mari, souvent, que cet amour s’épanouisse et, peu à peu, se transforme dans la douceur et la tendresse de la vie conjugale. II se peut, en revanche, que la monotonie en ait vite raison, que, chez le mari, les soucis et la fatigue de la carrière ne lui laissent pas toute sa place. Même alors, si le mariage n’est pas délicieux, il demeure l'union la plus parfaite que permettent les défauts respectifs des hommes et des femmes ; et surtout, même alors, il conserve sa valeursociale: il établit dans la société la cellule essentielle qui va se développer en une famille ordonnée et conforme à la loi générale. Comment 1l y réussit? C’est presque toujours grâce à la femme ; sans elle, 1l est certain d’y échouer.

Le maire, avant d’unir les époux, leur a dit qu’ils se devaient mutuellement assistance et fidélité, que le mari devait protection à sa femme, et la femme obéissance à son mari. Il n’est pas certain que ni l’un ni l’autre aient pénétré la gravité de ces paroles ; du moins, 1ls sont disposés à pratiquer ces devoirs qui répondent assez bien à leurs

désirs respectifs, et la jeune femme y est particulièrement préparée par son éducation.

L'assistance? Elle ne discerne peut-être pas comment, si Jeune, sortie depuis peu du couvent, il lui est possible de la donner à un homme qu’elle voit plus avancé dans la vie, sûr de son expérience et de sa vigueur. Elle la lui donne cependant, d’elle-même et très vite. Et ce n’est pas seulement l’assistance matérielle, la tenue du ménage, les soins de maladie; son aide n’est pas moins efficace pour assurer à la maison, dans les relations mondaines, une bonne renommée et quelque sympathie. Elle l’est bien plus encore pour fournir au mari des conseils avisés, et pour le soutenir enfin, le consoler, l’encourager dans les épreuves de sa carrière.

La fidélité? Ce n’est pas au début du mariage que la jeune femme pourrait être tentée d'y manquer ; c’est plus tard, après cinq ou dix ans de vie conjugale. Qu'elle ait ou non connu l’amour, durant les premières années, il est fréquent, alors, qu’elle ne le connaisse plus et qu’elle ne trouve plus, dans la régularité de cette existence, dans sa familiarité, l’exaltation du sentiment et des sens. Alors, aussi, il est possible qu’elle soit sollicitée de les connaître de nouveau, tandis que durent encore sa jeunesse, sa vie de femme qu'elle sait limitée. Tous les romanciers ont montré les périls de cet âge critique, que ceux du xrx® siècle fixaient

aux alentours de la trentième année. Les tentations assiègent dangereusement une femme qui est un peu délaissée, ou qui sent peser sur elle l’habitude et l’ennui. Mais c’est ici que les forces sociales du monde dont elle est partie intégrante, la protègent et, au besoin, la contraignent. La foi religieuse, la foi sincère et profonde est une puissante sauvegarde. La crainte, la terreur de l’opinion en est une autre. Toutes les deux, même au degré le plus faible, lui font comparer le bonheur défendu et le dommage dont il faudrait le payer : elle recule devant un tel risque, et quand ce n’est pas par pureté véritable, c’est par prudence ; car elle tient extrêmement, par l’hérédité, par l’éducation, par l'ambiance, qui, dans ces minutes décisives, décuplent leur influence, à sa situation personnelle, à celle de son mari qu’elle pourrait tromper comme femme, mais qu’elle ne voudrait pas trahir comme associée. Elle résiste donc. Elle écarte le premier, le plus grand et même le seul danger, qui est d’accepter la douceur d’une prière amoureuse, si voilée qu’elle paraisse, si respectueuse et désintéressée qu’elle s'affirme. L'opinion vient encore un peu plus à son aide par la malignité qui poursuit toute intimité, fût-elle parfaitement innocente, entre une femme mariée et un homme qui n’est pas son mari.

Il semble que, devant un si redoutable péril, le devoir se multiplie, pour se montrer sous toutes les formes. Aux âmes droites, saines et pures, il lui

suffit d’être un : il commande souveraimement. Mais c’est une élite. Auprès des autres qui sont moins belles ou seulement plus faibles, il a besoin, pour être écouté, de prendre toutes les voix qui ont chance d’être entendues. On constate ici comment le principal effort de cette société bourgeoise s’est donné pour objet la chasteté des femmes ; depuis l'enfance, on leur a enseigné la pudeur ; au couvent, on les a entretenues dans l’idée qu’elles étaient destinées au bonheur d’un mari ; dans leur famille et autour d’elles, les exemples des autres femmes ont été sous leurs yeux ; la religion les a pénétrées de dégoût pour le péché ; et, enveloppant tout, l'opinion, qu’elles sentent comme elles respirent, les menace d’un châtiment immédiat et terrible, le déshonneur public, le scandale, la mise au ban. Par là, toutes les consciences, des plus nobles aux plus vulgaires, peuvent être touchées. En fait, pour l’immense majorité, elles le sont. Le monde des fonctionnaires, et le monde bourgeois qui se gouverne d’après lui, ont obtenu ce qu’ils voulaient : le type de la femme fidèle ; 1ls l’honorent en conséquence. Par contraste, celles qui succombent, même avec toutes les excuses du malheur et de la passion, ont un sort assez misérable ; qu’elles cachent leur faute, cela ne suffit pas ; le seul soupçon leur ferme bien des portes ; le mari, ignorant, peut les maintenir quelque temps par son autorité ; mais on s'entend, de toutes parts,

pour le forcer à savoir la vérité, et, dès lors, 1l doit exécuter la coupable sous peine de mériter luimême l’infamie. L’exécution, c’est une séparation de corps qui achève la ruine de la femme mfidèle, sans d’ailleurs lui rendre sa liberté. La société n’a pas d’égard pour cette infortune qui mériterait parfois quelque pitié ; elle ne s'inquiète du mariage que pour elle-même ; elle voit dans la femme mariée, non pas une créature humaine indépendante dont les exigences pourraient rivaliser avec les siennes, mais une personne investie du rôle qui importe le plus à sa propre existence. Elle la récompense de le bien tenir en l’entourant d’estime et de respect ; elle la punit d’y manquer en la rejetant comme indigne.

L’obéissance est le troisième devoir que la loi impose à la femme mariée ; elle Le lui impose même comme son devoir particulier, celui qui est spécialement féminin. Le mot et l’idée, dans le Code civil, viennent de Bonaparte. Le mot reste inscrit dans la loi. Quant à l’idée, 1l semble que le Premier Consul n’y ait aperçu qu’une sorte de soutien pour le devoir de fidélité ; il parlait au Conseil d’État de ces femmes qui répètent à leur mari: « Vous m’empêchez de voir qui je veux ! » Et il entendait les forcer à se soumettre quand le mari leur interdit telle amitié qui lui paraît dangereuse. À vrai dire, dans de pareils ménages, qui ne sont pas évidemment des modèles, il est douteux que l’ordre du

mari soit scrupuleusement obéi, et surtout que, même obéi une fois, plusieurs fois, il suffise à maintenir une discipline supportée avec trop d’impatience. Le commandement et l’obéissance sont des extrémités ; au delà, c’est la catastrophe ; elles peuvent parfois la prévenir ; le plus souvent, elles ne font que la retarder, et le mieux est donc de n’y pas recourir, sauf en présence d’un péril infiniment grave et certain. Le devoir d’obéissance se comprend mieux en un autre sens, c’est-à-dire appliqué à la direction du ménage. On conçoit que pour les affaires courantes, par exemple le choix d’un appartement, — pour des questions d’ordre moral, l'éducation des enfants, — pour des décisions qui engagent l’avenir, changement de résidence, installation à l'étranger ou aux colonies, — s’il y a désaccord entre les époux, il faut que la volonté de l’un l'emporte, et il semble naturel que ce soit celle du mari. Mais, ici encore, quelle fâcheuse solution que l’ordre et l’obéissance ! S1 la société conjugale y trouvait son régime habituel, elle n’y résisterait pas. Aussi bien la loi, 101, ne vaut que par l’acceptation libre qui lui est donnée. Elle n’a pu dire aux femmes d’obéir que parce qu’elle était sûre qu’elles le voudraient : il était sûr que l’éducation, l'habitude, exemple, la règle religieuse les faisaient dociles par avance. Et il est arrivé que l’autorité maritale, comme toute espèce d’autorité, s’est d’autant moins exercée

DELZONS. — Famille française, 4

qu’elle était moins discutée. Une part considérable de l’existence conjugale lui a été tout de suite soustraite, par une entente tacite, c’est l'administration ménagère : la femme gouverne seule la maison. Dans l’éducation des enfants, le rôle de la mère est prépondérant : c’est elle notamment qui fait que leur âme est religieuse ou ne l’est pas. Dans les décisions importantes, il est infiniment rare qu’elle ne soit pas consultée ; et c’est, au contraire, sa finesse, son bon sens, sa patience, son obstination même qui l’emportent d'ordinaire. Le régime des bons ménages lui réserve ainsi une tâche considérable, celle de conseillère et même d’mitiatrice, qui respecte dans la forme l’amour-propre masculin et lui donne, à elle, la réalité du pouvoir. C’est affaire de tact et même de doigté. Il est convenu, et la loi le dit, la société le réclame, que le titre de mari comporte la puissance, et jamais une femme avisée ne laissera mettre en doute que ce soit en effet son époux qui, seul, décide et commande ; elle reporte ainsi sur lui toutes les responsabilités. Mais en fait, rien n1 personne ne l'empêche de guider cette volonté, même une volonté qui veut se croire souveraine ; et c’est bien ce que la femme française, la femme moyenne, a pratiqué, durant le dernier siècle, avec cette tendance positive, cette souplesse et cette persévérance qui sont des traits marquants de son caractère. C'est ainsi qu'ont vécu, quelques-uns dans le

bonheur, presque tous dans l’ordre et la paix, ces ménages bourgeois qui constituent la classe moyenne et où l’on a le droit de reconnaître l’idéal des mœurs françaises, les tendances les plus fortes de la race. On dirait d’une maison bien défendue contre tous les orages du dehors : à l’abri de la morale traditionnelle et des idées religieuses, qui font comme de solides murailles, protégée par une active surveillance et par une discipline exacte, la vie peut s’écouler sans trouble. Elle est assez occupée par les besognes journalières, le travail du mari, l’œuvre domestique de la femme, le soin des enfants. Le désir d'avancer, le goût héréditaire de l’économie, le souci de l'honneur lui donnent une vigoureuse activité. Elle a ses joies sentimentales et amoureuses qui lui ont imprimé ses premiers élans, et l’entretiennent, et la raniment : la venue des enfants et la passion qu'ils imspirent la transforment et la ravivent. Enfin elle se complète, pour une bonne part, en se consacrant aux relations de société ; l’instinct sociable, si développé dans notre pays, y cherche ses satisfactions ; visites, réunions, dîners, bals, ceux et celles qui n’y fournissent ou n’y trouvent qu’un médiocre agrément concourent du moins à former et maintenir un ensemble. En définitive, tous les traits de mœurs, tous les usages, toutes les règles, dans ce monde bourgeois, révèlent la puissance d’une société : la famille en est l’organe premier et néces-

saire et, dans la famille, la femme est comme la prêtresse du foyer. C’est pourquoi la société bourgeoise lui donne tout son appui, lui impose, au besoin, toutes ses rigueurs, et par la femme obtient cette famille unie, régulière, disciplinée, d’où elle tire le meilleur de sa force.

Nul doute que tout cela n’ait changé beaucoup et même assez brusquement. Les récits et les souvenirs des personnes qui étaient nées dans le premier quart du xix° siècle montraient clairement que, de 1830 jusque vers 1880, ces mœurs bourgeoises avalent à peine évolué; nous voyons nous-mêmes, aussi clairement, qu’elles sont aujourd’hui différentes.

Il est assez difficile de fixer la date approximative d’un changement de mœurs qui doit se préparer peu à peu avant que d’apparaître dans tous ses effets. Cependant, ici, les événements se groupent, à une époque donnée, avec une rigueur significative. Ce ne sont pas ceux de 1870 et de 1871. Les désastres de la guerre franco-allemande, la chute de l’Empire, les horreurs de la guerre civile ont pu agir sur le pays tout entier à la façon d’un ouragan ; 1ls l’ont secoué, terrassé, meurtri, mais sans rien modifier à sa vie intérieure, c’est-à-dire

à ses mœurs ; après 1870, la société bourgeoise est

sensiblement pareille à ce qu’elle était avant. Mais, dix ans plus tard, une autre secousse ébranle le pays. Qu'est-ce, en apparence? Le parti républicain, victorieux aux élections qui suivent le 16 mai, prend le pouvoir. Simple événement politique, dira-t-on. Aussi bien, n'est-ce pas le fait lui-même qui a produit de si grandes conséquences. Seulement 1l a été l’occasion de phénomènes divers dans l’ordre social et moral, qui, eux, ont accompli une révolution.

En général, la société bourgeoise avait mal accueilli lavènement des républicains : car ils l’inquiétaient doublement, par leurs personnes mêmes et par les souvenirs de 1793, de 1848, de 1871, dont certains se glorifiaient. Il résulta de sa défiance et de sa mauvaise humeur que le changement politique se fit tout de suite contre elle, contre ceux de ses membres qu’il pouvait attemdre. Elle était en possession des fonctions publiques ; elle en fut soudain évincée : elle les vit distribuer, au hasard, trop souvent, des amitiés personnelles ou des clientèles politiques ; elle se vengea en rompant avec les nouveaux fonctionnaires toute relation sociale. Ceux-c1, privés de tradition, mvestis trop vite, n’avaient plus cette haute idée, ni cette sorte de respect de l’emploi qui étaient comme coulés dans l’âme du fonctionnaire ancien ; telles traditions, les maîtres du pouvoir, loin de les raffermir, aidaient à les supprimer : ils avaient trop

bien cultivé pour eux-mêmes, dans l'opposition à l’Empire, la haine et le mépris des fonctions publiques. Ainsi, par une entente singulière, tout le monde travaille au même moment à avilr ces fonctions : les bourgeois dépossédés décrient leurs remplaçants ; ceux-c1 justifient maintes fois les attaques ; et les nominations ne sont plus inspirées par le souci de la bonne administration, mais par l'esprit de parti ou plus simplement encore par le désir de contenter un électeur.

Quelque chose périt alors. La vigoureuse classe des fonctionnaires, élite de la bourgeoisie ancienne, disparaît ; elle n’est pas remplacée ; les nouveaux, isolés par son dédain, ne retrouvent ni sa cohésion, ni sa discipline ; la fonction, entre leurs mains, est déchue de son prestige ; et 1ls n’ont plus nien elle, n1 en eux-mêmes de quoi continuer l’extraordimaire influence du monde ancien. Ils peuvent avoir leurs mérites individuels : ils ne forment plus un monde, une classe. La bourgeoisie tout entière est profondément troublée. Que faire de ses enfants? Quand on appartient à une famille qui servit, même avec un éclat modéré, sous les régimes antérieurs, 1l faut renoncer aux chances d’avancement, aux plus modestes emplois ; du reste, on n’en veut pas. Que devenir? On se précipite dans l'armée. Faute de porter l’épée qui, seule, assure encore l’honneur d’autrefois, on veut du moins s'enrichir : on tâche de gagner de l’argent. Les pro-

fessions libérales, les grandes sociétés de crédit, d'assurance, les compagnies de chemins de fer recueillent tous ceux qui, sans la révolution de 1880, auraient été fonctionnaires. La richesse est la seule compensation possible à la perte d’honneurs et de dignités : elle est recherchée avec une avidité inconnue jusque-là. Et l’influence de l’argent grandit en même temps. Il avait tenu toujours, dans les préoccupations de la bourgeoisie, un rôle important, mais non pas le premier. Désormais, 1l y tend. On voit encore, dans une ville de province, un homme, une famille, de fortune médiocre, élevés dans l’opinion à cause d’une belle tenue morale. Mais c’est déjà que la ville est petite. Si elle ne l’est pas, la richesse seule commence à dominer. Or, ni le désir de gagner de l’argent, n1 la richesse acquise ne créent autre chose qu’une communauté d'intérêts ; il n’en peut résulter une diseipline des mœurs : il en résulte, au contraire, une certaine complaisance qui ne regarde ni aux moyens par lesquels la fortune est gagnée, n1 à la manière dont elle est dépensée ; l’important est de l’avoir et d’en jouir.

Durant les années qui suivent les événements de 1879 et de 1880, on perçoit, dans le monde bourgeois et dans ses éléments les meilleurs, le travail de ces idées nouvelles. Ce n’est pas assez qu'il ait perdu les fonctions publiques : magistrature, grands emplois de finance, préfectures : 1l

se modifie lui-même en portant vers la richesse ses aspirations. La classe directrice cesse de diriger, et, quant à soi, se cherche des tendances presque opposées à celles d'autrefois.

Le clergé n’est pas moins maltraité que la bourgeoisie traditionnelle, pour les mêmes raisons d’une conduite violente et maladroite, et pour d’autres raisons plus profondes. Il est convenu que, non seulement les prêtres, les «curés » sont les ennemis nécessaires des républicains, mais que toute idée religieuse est exclusive de l’idée républicaine. C’est là un phénomène de psychologie nationale qui déconcertera les historiens futurs. Comment la monarchie, celle de Louis XV, qui fut matérialiste, licencieuse, presque athée, celle de Louis-Philippe, qui fut voltairienne, paraît-elle l’alliée naturelle de l’Église, le soutien de l’idée religieuse ; et comment, par contre, la république, dont le principe est de l’idéalisme le plus exalté, doit-elle traiter en adversaire la religion la-plus idéale, celle du Christ? Rien ne semble plus absurde. Rien n’est plus simple, si l’on considère que les idées sont représentées par des hommes dont les passions les défigurent. Au temps du 16 mai, la guerre anticléricale fut prêchée par Gambetta. Et, ce qui était plus grave, la cohorte brillante et nombreuse de ses amis, qui fondaient le régime nouveau, s’inspiraient d’une philosophie résolument négative, d’une sorte de matérialisme scien-

tifique. Chez un homme tel que Paul Bert, chez tant d’autres, c’était, par le sérieux et la sincérité, comme une religion capable de créer des apôtres et des saimts laïques. Mais ces hommes ne s’adressaient plus à la bourgeoisie cultivée ; ils s’appuyalent sur le peuple, masse immense et mal définie, où ils confondaient sans doute la petite bourgeoisie, par exemple celle des commis voyageurs, harangués par Gambetta, celle des contremaîtres, avec les ouvriers et les paysans. Leur philosophie, pour accéder à cette clientèle, dut prendre des formes singulières : elle a produit la loi de 1881 sur les débits de boisson : la France se couvrit de cabarets et de « comptoirs »; le peuple eut la liberté complète de l'alcoolisme. Si haut et si épuré dans une élite intellectuelle dont il satisfait précisément l'intelligence, ce système donne un résultat brutal : 1l éloigne le peuple de l’église et l’attire vers le zinc. Comme c’est une philosophie d’État, au sens où l’on dit religion d’État, elle se manifeste et se répand par les mille canaux dont dispose la puissance publique : elle crée une atmosphère nouvelle. Chacun peut y trouver soit du plaisir, soit de la répugnance, parce qu’en effet, bon gré mal gré, chacun la respire et s’en imprègne. Ce n’est pas tout : la troisième République prétendait reprendre l’œuvre de la Révolution interrompue depuis le début du siècle. Elle allait à l'opposé en détruisant, par la théorie, par les lois,

par l’administration, non seulement le sentiment religieux, mais même le spiritualisme. Du moins, elle exaltait, comme l’avaient fait les constitutionnels et surtout les jacobins, le droit de l'individu. Il ne faudrait pas se méprendre à la loi des syndicats, votée en 1884, qui permet l’écrasement de l’individu par le nombre. C’est aujourd’hui que nous voyons ses conséquences: elles se firent attendre, et la loi fut comme ignorée plus de dix ans ; d’ailleurs, ce droit social ne considère que les intérêts et les biens. Dans l’ordre moral et pour tout ce qui touche à «l’état » de la personne — mariage, filiation, puissance maritale et paternelle, — c’est l’individualisme qui triomphe. Dès 1884, 1l s’affirme avec éclat par le rétablissement du divorce. Les raisons qu’on en donne se rapportent exclusivement à l'individu qui ne saurait être muré dans la prison d’un mariage malheureux et indissoluble. Les effets qui sont alors prévus et qui ne tardent pas à paraître, c’est la liberté des aspirations individuelles vers une vie plus agréable, et c’est aussi le caprice : la lor a cru pouvoir passer outre des considérations telles que l’idée familiale et le sort des enfants : désormais, quiconque aura l'envie d’en faire autant pourra se contenter.

En quelques années, toutes les barrières sociales et morales que la société bourgeoise avait si longtemps maintenues immuables autour de individu, s’abaissent, s’ébranlent et tombent. C’étaient des

barrières, mais en même temps des appuis. L’individu s’y trouvait peut-être un peu strictement enfermé, parfois ; mais elles le défendaient aussi et, avec elles, ce sentiment qu’il n’était pas seul, qu'il appartenait à une classe, qu'il avait des devoirs envers elle comme envers soi. Ce qui est nouveau, Ce qui fait le grand changement desmœurs à la fin du xr1x° siècle, ce sont les événements politiques qui suppriment la discipline ; ce sont les idées qui persuadent à chacun de jouir d’une vie trop rapide et bornée ; ce sont les lois qui frappent partout où se révèle une contrainte sociale. L’individu est libéré de ses lisières, c’est-à-dire livré à lui-même, invité à marcher seul. Faut-il rappeler qu’au même moment des progrès, vigoureusement encouragés, multipliaient les communications, attiraient les gens de la campagne à la ville, les provinciaux à Paris? que la mode se répandait ? que le luxe à bon marché pénétrait partout?

Toutes les occasions et, pour un peu, toutes les satisfactions étaient offertes au désir de vie libre, insouciante, agréable qui semblait courir à travers

ce monde bourgeois.

C’est ce souffle, inconnu de leurs aïeules et de leurs mères, que les jeunes filles bourgeoises ont respiré après 1880. Qu’a-t-1l fait d’elles, et elles-

mêmes qu'’ont-elles fait de la famille française qui reposait sur elles ?

Le mariage reste leur but nécessaire : 1l est toujours vrai qu’on dit dans la classe moyenne et qu’elles disent elles-mêmes : « Une jeune fille doit se marier ». Seulement il n’est plus vrai qu’elles soient formées dès l’enfance, avec des soins incessants, pour tenir dans le mariage un rôle de soumission, de dévouement et même de sacrifice. Une tradition subsiste ; des conseils leur sont donnés, mais ce n’est plus la pression continue d’autrefois qui, seule, pouvait fléchir l’égoïsme ; on entend respecter leur liberté, et la liberté humaine ne signifie pas, par elle-même, privation. Leur éducation est encore religieuse, mais non plus essentiellement religieuse, et leur laisse une croyance que l’individualisme façonne volontiers aux convenances de chacune. D’une manière générale, le type ancien, le type assez uniforme de la jeune fille à marier disparaît, par la raison que disparaissent les influences uniformes qui servaient à le former. Chacune considère le mariage suivant ses idées particulières et les tendances propres de sa personne ; communion de goûts, association. affectueuse, indépendance complète, vie joyeuse, existence familiale et retirée, chacune y veut trouver ce qui lui plaît ; la floraison infinie et quelque peu désordonnée des aspirations individuelles remplace l’unité d'autrefois ; on y découvre le bon sens,

la fantaisie, la sottise, la méchanceté, la noblesse, la pureté ; mais ce qu’on est à peu près assuré de n'y pas rencontrer, c’est la vieille idée de la déférence envers le mari et du renoncement volontaire : cela, 11 n’y faut plus penser. Cependant, le souci de $soi-même, qui glisse de l’individualisme à l’égoisme absolu, ne s’est pas développé que chez les jeunes filles : les jeunes hommes n’en ont pas moins éprouvé la vigueur. En même temps qu’elles paraissaient exiger plus du mariage, ils entendaient y donner moins d'effort, y trouver plus d’aise et de tranquillité ; pour les décider à accepter toutes ses charges, il a fallu que le chiffre des dots s’élevât ; à défaut d’une belle dot, un jeune bourgeois qui, jadis, confiant dans l’éducation d’une jeune fille, soucieux de s’allier à une famille honorable, n’aurait pas reculé, maintenant préfère le célibat. Les mariages sont devenus plus difficiles, et l’argent y joue un rôle beaucoup plus marquant, sinon décisif. Tel est le résultat, inattendu sans doute, et certainement déplorable, d’un mouvement qui voulait donner aux jeunes filles une plus sûre consience d’elles-mêmes, et leur rendre le mariage meilleur.

Pour celles qui se marient, du moins, la vie conjugale est-elle meilleure? De même que, dans leur éducation de jeunes filles, elles n’ont pas subi la puissante influence de la règle unique, absolue, elles ne trouvent pas, comme épouses, le soutien

d’une loi religieuse indiscutée, d’une opinion inflexible. Pour que l’idée religieuse reste une force agissante, — suprême ressource dans les heures de trouble et de défaillance, — il ne faut pas qu’elle ait été atteinte, rongée, minée par l’action du choix individuel. Pour que l’opinion s'impose, 1l ne faut pas qu’elle soit incertaine entre des idées contradictoires, ni qu’elle se réduise, en l’absence d’une classe disciplinée, à n’exprimer que le sentiment d’un groupe ou d’un autre. La femme mariée est ainsi, à la fois, libre et désarmée en face des devoirs du mariage. 51 sa condition est à ce point changée, les devoirs eux-mêmes ne se sont-ils pas modifiés ?

Celui d’assistance n’a plus pour mesure que la bonne volonté, et c’est donc, une fois encore, l’infinie diversité des individus qui en varie l’exercice. On aperçoit que, dans la bourgeoisie modeste et dans la plupart des professions libérales, il est couramment pratiqué; la femme s'intéresse et s’associe à l'effort du mari. A l’opposé, dans le monde du haut commerce, de l’industrie, de la finance, l’habitude américaine se répand, qui commande au mari de «faire » de l’argent et à la femme de le dépenser, sans s’inquiéter de la peine qu'il peut coûter. Chacune se comporte ici, sans doute, comme 1l lui convient, suivant ce qu’elle est, intelligence, sensibilité, volonté, et suivant ce qu'est le mari. C’est affaire à elle et à lui:

personne, en tous cas, ne s’étonnera de son indifférence.

Le devoir de fidélité, impérieux, absolu, ne se discute pas et n’est que le plus cher plaisir entre des époux qui s’aiment. Faute d’amour, faute surtout de cette sollicitude assez tendre qui se refuse à causer une souffrance, quelles peuvent bien être ses .prises sur le cœur d’une femme, encouragée à poursuivre ses satisfactions, retenue seulement par des liens religieux et sociaux assez lâches, et tentée, si dangereusement tentée, par le mirage le plus séduisant que subisse jamais une créature humaine? L'ancienne société avait estimé que la femme ne pouvait être trop bien défendue contre la tentation : il semble désormais que la femme soit seule et n’ait à compter que sur elle-même. Or, en ellemême, trouve-t-elle des forces suffisantes ? Tantôt oui, tantôt non. Le sentiment du devoir suffit aux consciences saines : mais n’est-1l pas constamment raillé, critiqué, attaqué au nom des droits sacrés de la personne? La pudeur et le respect de soi seraient en définitive comme une protection dernière qui résisterait après que tous les autres scrupules se seraient effondrés ; mais le divorce a porté aux sentiments de pudeur une atteinte profonde, et c’est même par là qu’il a exercé sur le monde bourgeois, sur les femmes de ce monde, l'influence la plus active. On y divorce peu, du moins parmi les fonctionnaires, dans les professions

libérales et en province : les statistiques ne donnent des chiffres importants que pour les grandes villes et les industriels ou commerçants. Mais le divorce montre à tous, même à ceux qui sont le plus résolus à n’y pas recourir, un fait très frappant : une femme divorce et se remarie ; dès lors, suivant le mot de M. Paul Hervieu, elle n’a rien de secret pour deux hommes vivants. On dira qu'avant le divorce il y en avait d’autres, entre le mari et l’amant ou les amants, semblables à cette divorcée. Mais c’étaient des coupables, tolérées parfois, condamnées le plus souvent, et toujours forcées de dissimuler ce qui était une faute. Avec le divorce, il n’y a plus de faute : c’est le droit de toutes les femmes de n’avoir rien de secret pour deux hommes vivants, et pour toutes, même pour celles qui n’useraient jamais de ce droit, c’est donc la notion de pudeur brusquement et gravement affaiblie. Une femme mariée que sollicite un amour plein d’attraits, quand elle n’a plus pour se défendre que le respect d’elle-même, n’y peut espérer une longue résistance ; car elle en viendra à se dire: « Après tout, il y a le divorce ! Et si je cède dès à présent, j'aurai la ressource de divorcer pour épouser celui que j'aime !... » En dernière analyse, une femme n’a pour loi que ses convenances et son bon plaisir. Cela est surtout vrai si elle est riche. Sans fortune, elle pourrait s’effrayer des risques d’un divorce. Riche, elle n’a pas à compter avec ces craintes :

elle reprendra sa dot ; elle ne changera rien à sa vie.

À ce régime de liberté individuelle, on peut se demander comment résiste la vertu des femmes. Cependant, si le nombre croissant des divorces révèle un nombre toujours plus grand de mauvais ménages, cette progression se limite, on l’a vu, au monde de la bourgeoisie riche et jouisseuse ou à celui des ouvriers. Dans l’ensemble et pour la moyenne, il apparaît que le devoir de fidélité est encore le mieux respecté. C’est sans doute que toutes les règles d’autrefois, si elles ont péri, ont laissé des traditions qui, dans notre atmosphèred’aujourd’hui,se mêlent aux idées nouvelles. Il n’y a plus guère de jeunes filles, de jeunes femmes chrétiennes, au sens où on l’entendait voici trente ans et davantage ; maïs ces jeunes filles et jeunes femmes ont eu des mères, des erand’mères et toute une suite d’aïeules dont l'existence entière était gouvernée par l’idée religieuse : si la croyance au dogme n’est plus intacte, la morale s’est transmise comme une habitude maintes fois séculaire. De même, l'autorité de l’opinion est réduite, dispersée ; mais elle a courbé trop de générations de femmes, pour qu’aujourd'hui l’affranchissement soit absolu ; elle ne sera pas infrangible ; elle tiendra du moins contre un premier assaut ; dans une ville moyenne, surtout, une femme hésitera à encourir certains blâmes,

DELZONS. — Famille française, fs)

et, comme on dit, «à faire parler d’elle ». Ce sont là des obstacles trop insuffisants ? IL est vrai. Mais on doit considérer que le danger n’est pas toujours ni tout de suite extrême. Il dépend, aussi bien, d’un mari attentif d’y veiller et de l’écarter avec prudence. Icise marque le caractère nouveau des devoirs du mariage, tels que les femmes paraissent les comprendre : devoirs consentis et non plus imposés. La fidélité ne sera à l’abri de tout accident que si la femme choisit d’être fidèle : au lieu de compter sur sa soumission, le mari aura à déterminer son choix. Aïnsi la tâche de chacun est beaucoup plus difficile : peut-être cette difficulté sert-elle comme de stimulant aux âmes vaillantes, aux esprits droits et ennemis du mensonge.

Qu'est-ce qu’une parole dans l’ordre des contraintes ? Et cependant la parole donnée est, pour une personne d’honneur, la contrainte la plus forte. Dans le mariage moderne, le respect de cette parole est un lien que toutes les femmes ne sentent pas, mais qui peut être tout-puissant, pour celles qui sont capables de le sentir. En fin de compte, la liberté, dangereuse pour un grand nombre, est pour certaines la condition la plus favorable qui les met en face d’elles-mêmes et leur interdit de manquer à la foi jurée. Les éléments nouveaux se mêlent donc aux anciens : c’est ce mélange qui maintient la vertu des femmes et l'intégrité de la plupart des ménages moyens.

Pour le devoir d’obéissance, l’art féminin avait été de l’esquiver en lui donnant une adhésion apparente. Le seul mot d’obéissance n’est plus supporté désormais, et le devoir lui-même, dans la vie conjugale, n’a plus l’occasion de s’exercer. Il arrive encore à des femmes de déclarer que leurs maris sont très autoritaires. Si l’on regarde aux manifestations de cette autorité, on découvre que c’est le refus d’une invitation, la volonté de passer les vacances à la mer plutôt qu’à la montagne ou inversement, et quelque menu fait de ce genre. D'ailleurs, à celles qui se plaignent d’une telle tyrannie, il se trouve toujours une majorité d’autres pour déclarer qu'elles ne la toléreraient pas. Ce qui les dispense toutes d’obéir à leurs maris, c’est qu’en fait les maris ne commandent plus. Il n’est pas un ménage moderne, même de ceux qui vivent avec quelque peine, où les décisions qui intéressent la vie commune ne soient prises d’un accord commun. C’est cela, ou bien la rupture.

À ce point d'évolution, on doit constater que la conception du Code civil est, pour une part, transformée. L'autorité maritale ne devait s’exercer que dans l'intérêt de là femme et du mariage : elle ne s’exerce pour ainsi dire plus, parce que ni la femme ni le mariage ne paraissent plus intéressés. Cependant, il en est resté un effet considérable : l'incapacité de la femme mariée. On a vu que, dans le domaine de f’administration ména-

gère, cette incapacité était supprimée, en fait, et que la femme accomplissait seule tous les actes nécessaires : 1l a suffi que la jurisprudence la considérât comme mandataire de son mari. La femme bourgeoise n’en a pas réclamé davantage. C’est donc le mari, sous le régime usuel de la communauté d’acquêts, qui, seul, gère à sa guise le patrimoine commun et celui de sa femme. Il y a plus. Le Code civil a institué des garanties très fortes pour la protection des biens personnels et des droits de la femme : une hypothèque légale pèse sur les immeubles du mari, et assure ainsi cette protection. Or, la pratique notariale s’est avisée que la femme pouvait subrogér les tiers dans cette hypothèque : que le mari veuille emprunter, la femme cédera sa place, son rang au créancier qui n’hésitera plus, dès lors, à prêter son argent. Il est évident qu’une telle subrogation est un acte dangereux pour la femme, un abandon de droits qui l’expose à la ruine. Il semble donc qu’elle devrait ne la consentir qu’à bon escient, et, quand elle est sollicitée de la donner, qu’elle devrait se renseigner avec soin sur l'utilité de l’emprunt. Il est malheureusement certain que sur dix, vingt femmes mariées et même davantage, il n’en est pas une qui ait cette prudence élémentaire. Elles signent sans savoir, sans demander ce qu’elles font. Elles poussent plus loin l'insouciance : pour la vente des immeubles communs) l'acheteur court

un risque si, plus tard, la communauté est mauvaise ; mais il est un moyen de le mettre à l’abri, -c’est que la femme figure dans l’acte de vente avec son mari. Là encore, c’est un abandon de droits, c’est un danger; mais C’est aussi une simple signature à donner, et la femme la donne sans hésiter. |

S1 indépendante, si ombrageuse même quant à sa personne, On la voit donc, quant aux biens, aussi soumise que ses devancières ; à proprement parler, elle est comme étrangère. Sans doute, c’est que le plus souvent, elle ne trouve pas plus tard à le regretter. Et 1l faut reconnaître, dans cette confiance qui paraît excessive, une preuve que les maris de cette classe, l'immense majorité des maris sont des administrateurs habiles et sages.

En réalité, sauf cette habitude de s’en rapporter aveuglément au mari pour tout ce qui peut s’appeler la question d’argent, l’existence de la femme est autre que jadis. L'administration ménagère qui lui appartient complètement a beaucoup changé. Une femme ne trouve plus à s’occuper chez elle aux mêmes soins : plus de linge à ranger dans les armoires ; on ne fait plus de provision pour toute une existence ; on raccommode à peine ; le bon marché permet de renouveler et 1l en est de même pour les vêtements. Le sucre, ménagé naguère avec tant de précaution, coûte si peu qu'on ne craint pas de le gaspiller. Une cuisinière, une

femme de chambre exécutent des ordres sans que la maîtresse de la maïson s’avise de les surveiller sans cesse : les domestiques, qui ont changé, elles aussi, ne le supporteraient pas, et elle-même n’en a nulle envie. Maîtresse et souveraine dans la maison, elle a tôt fait d’épuiser cette souveraineté, et 1l lui reste des loisirs. Elle vit davantage hors de chez elle. Elle aurait trop de loisirs si les enfants ne l’occupaient. Mais ils l’occupent beaucoup plus qu’il n’arrivait autrefois. Du temps de sa mère ou de ses aïeules, ils s’éloignaient dès la neuvième ou dixième année vers la pension et le couvent. Maintenant, ils restent à la maison, suivant seulement un cours, un externat. Elle les a donc continuellement près d'elle ; les exercices de la première communion l’absorbent tout un temps, puis les exercices scolaires auxquels 1l faut bien qu’elle s’associe, quand elle ne peut pas prendre une instltutrice ou -une répétitrice. Elle vit davantage avec eux : elle vit davantage pour eux.

Et le mari? dira-t-on. Il semble précisément que ce soit là le changement essentiel de la famille. Personnage exclusif, jadis, le mari est relégué au second plan, dès lors que les enfants sont venus. C’est en lui que se scellait l’union de la famille ancienne, dans son autorité, dans sa prédominance effective. C’est en eux que se scelle l’union de la famille moderne. C’est eux qui unissent fortement les parents, et alors même que des germes de

LA FEMME BOURGEOISE. à

division se seraient développés entre les époux, la présence des enfants suffit à maintenir le groupe. Il est à noter que la famille moyenne échappe à ce mal, trop certain dans d’autres classes : la diminution volontaire des naissances. On y voit couramment deux enfants, le plus souvent trois, parfois davantage. En ce sens, ce monde bourgeois continue ses traditions : 1l conserve également celle de l’économie, qui paraît, ailleurs, si compromise.

Telle apparaît,ensomme,cettefamille bourgeoise, à la fin du x1x®, au commencement du xxe siècle. Elle présente, au regard de celle des quatre-vingts années précédentes, une modification profonde : elle est une association fondée, entre égaux, sur le consentement et qui n’a pour véritable garantie de sa durée que la libre volonté des contractants ; elle trouve sa raison d’être, son appui, sa force, dans les enfants ; enfin, si elle demeure une cellule vivante et agissante de l’organisme social, elle vit et agit pour elle-même, sans presque s'inquiéter de lui, comme si elle se sentait à peine rattachée à lui. Sous ces réserves, elle garde des caractères permanents, dont les plus marqués sont le dévouement du chef à tous les siens, la vertu de la femme, l'amour des parents pour les enfants, l'effort de

tous vers un meilleur sort, — un ensemble de sentiments et d’habitudes qui, s’ils ne tendent plus à observer une discipline et à fortifier une classe, servent tout de même comme d’activité régulatrice

au pays.

Page 1