‹ La famille française et son évolutionChapitre 4 sur 40 · LA FEMME RICHE, L'OUVRIÈRE, LINTELLECHRUELLE · texte numérisé non relu

LA FEMME RICHE, L'OUVRIÈRE, LINTELLECHRUELLE

Grands phénomènes du xixe siècle.

Révolution économique. — La richesse mobilière et l’in-

dustrie. — La grande richesse se révèle et s’affiche. — Influence sur la vie féminine. — [existence américaine. — Destruction de la famille. — La condition de l’ouvrière. — Le mal des grandes villes. — Alcoolisme et divorce. — La vaillance de la femme. — Matérialisme des lois qui la protègent:insuffisance morale. — Propagande néo-malthusienne.

L’individualisme. — Ses origines : l’essor que lui donnent les romantiques. — Son action sur la femme. — Le divorce. — L’émancipation : individualisme d’amour-propre. — Le féminisme et l’intérêt des femmes. — La classe nouvelle des travailleuses intellectuelles. — Dans le mariage, affirmation plus énergique d’un consentement tout individuel. — Disparition de l’autorité maritale. Egalité absolue des époux.

Les courants nouveaux qui ont passé sur la société française du x1x° siècle et les chocs qui l’ont ébranlée se sont fait sentir jusqu’à ces couches intermédiaires où la bourgeoisie moyenne reste à l’abri des bouleversements. À côté d’elle, hors

d’elle, des effets plus prompts et plus complets se sont produits sur des classes sociales moins protégées.

S'il a suffi à la jeune fille bourgeoise de respirer l’air des temps nouveaux pour apporter dans le mariage des dispositions qui vont jusqu’à modifier la famille elle-même, d’autres, plus directement exposées, ont dû subir davantage les influences du dehors. Voici des événements considérables : l’essor de la vie industrielle, le développement de la fortune mobilière, d’où résultent des formes jusqu'alors inconnues de la richesse, et des conditions d’existence que les siècles précédents n’avaient pas soupçonnées ; c’est par un contre-coup assez affaibli que la famille d’un propriétaire, d’un fonctionnaire, d’un commerçant en éprouve les conséquences ; c’est par une secousse directe qu’elles agissent, en haut et en bas de l’échelle sociale, sur la femme de la bourgeoisie industrielle ou financière et sur l’ouvrière. En regard de ces phénomènes économiques, voici un fait d’ordre moral: l’individualisme. Le sentiment énergique de la personne qu'il excite d’abord, l’exaltation où il aboutit assez vite, le droit au bonheur dont il crée enfin l’illusion, n’apparaissent qu’adoucis et atténués dans un milieu social qui a des traditions prudentes, timides et conservatrices. Affranchies ou privées de ces contraintes, des jeunes filles, des femmes, et par elles,

la famille ont subi dans toute sa force l'assaut de lPindividualisme. Du reste, ce n’est que par une série d’approches, par des progrès successifs et d’abord assez lents, que cette puissance, comme celle de l’argent, a pu se manifester tout entière, telle que nous la voyons aujourd’hui.

Dans un pays qui n’avait connu si longtemps d’autre richesse, d’autre forme habituelle de la richesse, que la terre et les maisons, les mœurs étaient fortement imprégnées par le sentiment de la propriété, d’où résulte le goût de l’épargne. Ce goût implique de l’ordre, de la mesure dans les dépenses. Il suppose une particulière régularité des mœurs. Ainsi, 1l avait sa place et son rôle naturels parmi tant d’autres habitudes méthodiques et mesurées, dans ces familles bourgeoises qui mettent à profit les formes nouvelles de l’enrichissement. L'industrie, les mines, la mobilisation des capitaux créent de grandes fortunes. Mais les habitudes anciennes demeurent et ne permettent pas que l’afflux de l’argent culbute les règles essentielles de l'existence, touche aux principes qui font la famille solide et unie. Le luxe d’une de ces maisons opulentes, vers 1835 ou 1840, nous paraîtrait d’une pauvreté pitoyable. Il y a quelques années, un vieillard racontait que chez

son père, personnage considérable de la monarchie de Juillet, des soirées hebdomadaires étaient tout juste éclairées par quelques bougies, deux pour les joueurs de whist, les autres pour la table autour de laquelle les femmes brodaïent en causant : vers neuf heures et demie, on passait des verres de sirop. Sans doute, la simplicité dont la famille de Louis-Philippe donnait l'exemple était partout imitée. Ce sont ces diverses raisons qui font que les nouveaux modes d’enrichissement, si rapides, si puissants, neformentni une nouvelle manière de vivre, ni même une nouvelle classe sociale. Il y a comme une absorption de l'influence de l'argent par l'influence des mœurs traditionnelles. La r1chesse élève une famille, lui acquiert de l’autorité et de la dignité, lui impose des devoirs charitables, mais ne change rien à sa constitution interne, n1 à sa vie normale, entre les époux, entre les parents et les enfants,

Cet état commence à se modifier sous le second Empire: du moins,la richesse, qui se répand davantage, se montre, s’affiche un peu plus. Les vieux Parisiens, qui se rappellent leur ville avant les travaux d’'Haussmann, en donnent un témoignage très frappant. Autrefois, la même maison réunissait des échantillons de toutes les classes sociales, depuis le riche propriétaire ou capitaliste du premier étage jusqu’à l’ouvrier des mansardes : Ce rapprochement peut encore s’observer

dans des quartiers comme le faubourg Saint- Germain et l’Ile Saint-Louis, et dans les villes de province ; on aperçoit que la richesse y était contenue par le contact de la médiocrité, même de la misère, et que l'assistance y trouvait à s'exercer constamment, sans effort. La transformation de Paris a séparé les classes, en créant des quartiers réservés à la richesse, en refoulant vers les rues lointaines et vers l’enceinte les fortunes médiocres, les ouvriers, les pauvres. Dans les quartiers neufs aménagés pour elle, la richesse devait s’étaler davantage, et, par l’émulation spéciale que provoque l’argent, le luxe allait susciter de proche en proche un luxe toujours plus éclatant. D’ailleurs, vers le même temps, les fortunes se multipliaient avec les entreprises industrielles, avec les sociétés financières, avec la spéculation immobilière que déchaînaïent les immenses travaux de voirie. Et, par réaction à la simplicité de Louis- Philippe, la Cour impériale donnait le modèle de la vie brillante et fastueuse. C’est alors que, pour maintenir ce train d’un bout à l’autre de l’année, la mode se répand des stations balnéaires — Dieppe, Biarritz — et des villes d’eau — Luchon, Vichy. Comme à Paris, comme dans les grandes villes, la richesse s’y manifeste avec plus de liberté, sous des formes plus voyantes. Toutefois, le prestige des fonctionnaires est encore intact: hors du cercle de la Cour impériale et des grands

personnages de l’État, ils sont peu fortunés ; leur existence est « honorable », comme on disait alors, mais modeste ; ils maintiennent ainsi, contre les tendances nouvelles du monde de la richesse, dont ils ne sont pas, les traditions bourgeoises.

C’est après 1880 que l’on aperçoit, ici comme pour la bourgeoisie moyenne, la secousse qui devait amener les changements décisifs. Les causes les plus diverses, les hommes les plus éloignés les uns des autres y travaillent dans un accord singulier. Les familles privées des fonctions publiques dirigent leurs enfants vers les «affaires ». Et, précisément, les affaires foisonnent : mines, métallurgie, transports, industries coloniales, etc. ; le commerce de banque s’étend prodigieusement ; la spéculation se développe sans mesure. En s’emparant du pouvoir, lui et son parti, Gambetta reprend le mot de Guizot : 1l veut créer une bourgeoisie républicaine et dit à ses amis : « Enrichissezvous. — c’est-à-dire, gagnez de l'argent, qui est la condition première d’une bourgeoisie stable. »

À ce moment, aussi, des hommes d’excellentes intentions, mais d’une bonne foi partrop ingrate, s’en prennent à la culture classique dont ils sont les plus parfaits représentants. Ils découvrent que les jeunes Français sont des êtres superficiels et inutiles ; ils regardent avec envie les Anglo-Saxons:; ils veulent à tout prix que notre pays renonce aux vieilles méthodes du latin et du grec, que notre

Universitése mette à former des hommes pratiques ; ils emploient enfin toutes les ressources de clarté, d’ingéniosité, d’éloquence qu’ils tiennent de l’éducation traditionnelle à démontrer que cette éducation doit être abandonnée. Ils sont écoutés, surtout dans le monde des familles anciennes, embarrassées de trouver pour leurs fils des carrières fructueuses.

Aïnsi, de toutes parts, l’élan est donné. Il faut faire fortune. Et le mot n’a plus la signification de jadis, où la fortune était représentée par quelques centaines de mille francs, où le titre de millionnaire figurait la richesse. Le loyer de l’argent a baïssé, les prix ont augmenté ; un millionnaire n’a que trente à quarante mille francs de rente : c’est l’aisance et rien de plus. De même qu’on recommande à notre admiration l’énergie positive des Anglo-Saxons et des Américains, c’est à la richesse américaine que l’on pense, — sinon aux milliardaires, du moins à ceux qui sont plusieurs fois millionnaires : il est nécessaire, désormais, d’avoir beaucoup d’argent pour se dire riche.

Depuis une dizaine d’années, les fortunes de cet ordre se sont édifiées ; un essor général de la prospérité publique les a favorisées : charbonnages ou phosphates, pétroles, automobiles, industries métallurgiques, valeurs étrangères, la hausse a été partout et dans la proportion du simple au triple, au quintuple ou davantage. « Les affaires », au

sens courant, c’est-à-dire les opérations des banquiers, des courtiers, des intermédiaires de toute sorte ont contribué à l’enrichissement, et la spéculation a fait le reste. À défaut de fortunes assises et durables, tout ce mouvement mettait d’ailleurs en une foule de mains de l’argent gagné très vite et sans beaucoup de peine, de cet argent qui se dépense aussi facilement qu’il est venu, et qui permettait donc de suivre le train nouveau de la richesse.

Il y a, en effet, un train nouveau : on l’a vu se mettre en marche, et tout ce qu’on peut en dire de plus exact, c’est qu’il est américain, lui aussi. On le dirait copié sur celui des milliardaires de New-York. Il consiste essentiellement à grouper les personnes riches et à leur imposer un genre de vie, dont l’objet est avant tout de montrer la richesse. Cette ostentation se manifeste d’abord dans la maison même : le nombre des loyers qui dépassent 10 000 francs s’est multiplié depuis dix ans. Les tapisseries, meubles anciens, objets d’art sont recherchés par tant d’amateurs que leur prix s’est élevé sans mesure. Le nombre des domestiques s’est augmenté pareillement. Et l’existence enfin, celle de la ville, celle des stations d'hiver ou d’été, celle du voyage, se compose de rites aussi nécessaires que follement coûteux : car ils ont toujours pour but d’attester la richesse. Mais c’est le luxe des femmes, c’est la vie qu’elles doivent

mener quisymbolisent le mieux ces habitudes nouvelles ; c’est par là aussi que la famille est directement atteinte.

Il est tout à fait américain de figurer, par la toilette d’une femme, par ses bijoux et ses fourrures, la réussite du mari. Ce n’est peut-être pas l’idée française. Le luxe des femmes semble s’être développé, répandu par contagion. À ce degré de recherche et d’éclat, c’est une occupation en même temps qu’un souci de tous les jours : 1l faut le préparer d’abord, le montrer ensuite, et l’existence y passe presque tout entière. On pense à une perpétuelle comédie qui prend aux comédiens toutes les heures de la vie, d’abord pour qu'ils la répètent, ensuite pour qu'ils la jouent. C’est en effet une représentation perpétuelle, où l’important est de bien tenir son rôle, le rôle qui consiste à montrer partout où la règle l’exige, les perles, les fourrures, les plumes, signes certains de la richesse. L'existence tout entière s’organise donc pour ce résultat, et il est bien vrai, comme on s’est amusé à le faire remarquer, que les femmes vouées à ce genre de vie se distinguent à peine des comédiennes de profession. Est-il besoin de chercher ce qui peut leur rester de loisirs pour leur famille, le mari et les enfants ? Elles subissent deux nécessités qui sont pareillement exclusives et du devoir et du sentiment familial : elles doivent vivre hors de chez elles, ou ne rester chez elles que pour

DELZONS. — Famille française, 6

recevoir ; elles doivent porter tous leurs soucis à ces rites nombreux et divers de la richesse qui ne souffrent pas de distraction. Quand même les forces physiques ne s’épuiseraient pas à des occupations si absorbantes, l'esprit ne saurait garder son attention dispose, ni le cœur sa sollicitude pour des intérêts étrangers et même opposés à ceux de cette existence. La famille se dissocie naturellement, faute d’un lien pour rester unie. Il y a un mari, une femme, des enfants juxtaposés : il n’y a pas de famille, parce que la femme ne peut absolument pas tenir à la fois et le rôle exclusif que le train nouveau lui impose, et le rôle d’épouse et de mère. C’est comme un état négatif qui comporte en soi une singulière sécheresse, qui est néfaste surtout par l'exemple. Encore est-ce mettre les choses au mieux que de parler du mari, des enfants à propos des femmes de ce monde trop riche, et riche exclusivement. Comme ces ménages du xvirre siècle, où 1l était convenu d’un accord tacite que chacun garderait sa pleine liberté, il arrive que ces sortes de mariages tournent à l’association de parade qui laisse chacun des époux libre de sa vie sentimentale et amoureuse. Quant aux enfants, ils peuvent être l’objet d’une affection singulière, à la fois distraite et passionnée. Maïs le plus souvent 11 n° a qu’un enfant ou 1l n’y en a pas. C’est dans cette classe que le mal de la dépopulation exerce tous ses ravages, alors que

la grande fortune devrait encourager le plus beau

) de tous les luxes, celui d’une nombreuse famille.

En cela, notre monde de la richesse imite trop exactement la mode américaine. On n’a pas oublié de quelle éloquence indignée M. Roosevelt, à la Sorbonne,s’emportait contre les peuples qui n’ont plus le courage de mettre au monde et d’élever des enfants ; ces reproches, qui retentissaient à Paris et devant un public français, il les adressait d’abord à ses compatriotes, au monde américain de l’extrême richesse : il pouvait aussi bien le diriger contre les femmes françaises de la même classe. La fortune, qui a permis naguère à la famille bourgeoise de s’épanouir et de se fortifier, est devenue aujourd’hui le mal dont la famille, dans la bourgeoisie très riche, languit et meurt.

Tout à l'opposé, à l’autre extrémité de l’échelle sociale, les mêmes phénomènes économiques — l’essor industriel, l’activité des mines, des usines, de la circulation — ont développé des conséquences non moins funestes à la femme et donc à la famille. La femme du peuple ne connaissait jadis, et depuis si longtemps, d’autre occupation que celles de son ménage ou celles d’un petit commerce qui la retenait dans sa maison. La nouveauté qui résulte tout de suite des grandes découvertes du x1x£ siècle,

c’est qu’elle est attirée hors de chez elle : elle travaille et elle vit au dehors, à l’atelier, à l’usine, car elle est assurée d’y gagner de l’argent. Le changement est considérable. Ce n’est pas le seul.

L'industrie a transformé les villes anciennes et créé des villes nouvelles. En un siècle, la population de Paris a quintuplé, de 500 000 habitants à deux millions et demi. Le même accroissement se constate dans les centres industriels du Nord, de l'Est, du Centre. Des villes comme Roubaix ou comme Saint-Étienne sont nées, exactement, de l’industrie. Une population si nombreuse, et surtout ouvrière, se fait son genre d'existence quine ressemble en rien à celui, ni des campagnes, ni des villes moyennes ou petites. On dirait que, dans cette cohue où il pullule, l’être humain perd, par l'effet du nombre, quelque chose de sa dignité et de sa responsabilité. Iln’est qu’une unité confondue dans la masse, et de là vient une particulière insouciance touchant sa destinée la plus prochaine, celle même du lendemain, et sa conduite, et sa moralité. La fatigue spéciale au travail de l’atelier, la promiscuité, les excitations de toute sorte achèvent de détourner ce qui pourrait rester de soucis immédiats ou lointains vers le besoin d’une distraction brusque et violente. L’alcoolsatisfait à ce besoin, et le plaisir du «comptoir » qui offre sa lumière, sa chaleur, sa gaîté, au sortir de l’usine. Les séductions sont plus nombreuses que partout ailleurs ; faut-il parler

même de séduction ? L’instinct joue librement : une fille se donne comme les autres se sont données avant elle, souvent dès qu’elle est nubile, et les enfants naturels se multiplient, de même que les unions libres. Il y a pis encore : il y a le vice et le crime. Les grandes villes ne leur sont que trop favorables. Et par une complaisance qui résulte encore de cette démission du sens moral, propre aux agglomérations excessives, il arrive que des ménages honnêtes subissent, sans gêne et sans résistance, le contact des êtres déchus ou tarés. Le mal, 1c1, se complique par la difficulté du logement. Dans ce qu’on appelle si justement le taudis, dans l’infecte bâtisse où grouillent, par centaines, les ménages ouvriers, ces contacts sont inévitables, et l'exemple le plus redoutable s’exerce sans contrainte sur ceux-là mêmes qui paraîtraient ne pas pouvoir le supporter.

On se demande ce que de telles Pre d’existence ont pu faire de la femme du peuple. Elle est devenue ouvrière par l'attrait irrésistible du. salaire à gagner, de la pièce d’argent. Jadis, elle travaillait pour conserver, pour économiser, et le mari seul gagnait. Maintenant, elle peut gagner, elle gagne aussi. Seulement, 1l faut qu’elle sorte de la maison,et tout le danger est là. C’est pour elle un sort privilégié que d’atteindre encore pure à l’âge du mariage : à l’atelier, à l’usine, elle a été courtisée ; elle en a vu tant d’autres succomber ; elle

les a imitées trop souvent. Bien heureuse, ensuite, si l'amant ne l’abandonne pas avec un ou plusieurs enfants, s’il l'épouse, ou même s’il accepte de vivre avec elle. La vie du ménage commence très tôt pour elle. Et c’est, mêlée à celle du travail, une existence extrêmement pénible. Il faut dire, à l’honneur de ces femmes, qu’elles y déploient un courage, une volonté admirables : qu’elles aient seulement la chance de rencontrer un travailleur sobre et régulier, elles viendront à bout de leur tâche : elles trouveront le temps et la force, malgré l'atelier, de tenir les enfants propres, la maison en bon état. On est émerveillé de voir, dans l'élite de ce monde ouvrier, les prodiges que réalise la femme active, ingénieuse, économe, appuyée sur l’homme qui travaille et ne boit pas.

Aussi bien est-ce là, comme dans un terroir patiemment cultivé, que se prépare, grâce à ces efforts incessants, à ces qualités d’ordre et d’énergie, la moisson de ceux qui s’élèveront au-dessus du peuple proprement dit et viendront accéder à la bourgeoisie. Mais c’est une élite et qui ne se constitue que par l’effet d’une volonté sans défaillance. Dans la masse, les défaillances, et de toute espèce, alternent avec la sagesse et la bonne conduite. Une ville industrielle en pleine activité voit ainsi les ménages d'ouvriers vivre tout un temps d’insouciance : on a de l’argent ; on ne se refuse rien. Vienne le chômage : c’est tout à coup la

L'OUVRIÈRE. HOME à à À

misère — et la plus affreuse. Un homme, qui n’est niméchant ni buveur, se laisse entraîner volontiers, les jours de paye, à boire avec des camarades ; quand 1l rentre, il est ivre, sa poche est à moitié vide, il bat sa femme et ses enfants. Alors, pour faire marcher le ménage, c’est son salaire, à elle, qui doit suffire. Il arrive pis encore. D’autres maris ne se contentent pas de dépenser leur propre gain : ils s'emparent aussi de celui de la femme ; il ne reste rien ; la femme a travaillé, s’est épuisée pour rien. À ce point d’égoïsme féroce, le mari n’a plus qu’une vilenie à consommer, c’est de quitter femme et enfants, et de s’en aller. Il en vient là trop souvent, après une certaine durée de ménage, quand la femme a vieilli par l’effet de l’âge et d’une vie trop dure. Il en préfère une plus jeune et plus fraîche : il s’en va. Elle, après quelque temps, demande le divorce. La quantité de divorces motivés par l’abandon du mari est vraiment effrayante. Parfois, la femme se remet en ménage avec un autre homme. Parfois aussi, c’est elle qui s’en va, excédée.

Ce sont les méfaits les plus frappants de la: vie industrielle et de la trop grande ville. On ne saurait nier que la liberté des cabarets et la loi du divorce y ont grandement ajouté. Le

pire ennemi des ménages ouvriers, c’est l’alcool qui absorbe le salaire, qui enrage le mari, quand il ne gâte pas à la fois le mari et la femme, qui prépare enfin des enfants dégénérés, rachitiques et tuberculeux. Et tandis que l'alcool fait son œuvre rongeuse sur la santé, sur la vaillance, le divorce est là, si facile, si tentant, une porte qu'on n’a qu'à pousser : devant un tribunal comme celui de la Seine, les divorces par défaut se présentent aux magistrats comme le grain au meunier; la justice est débordée; c’est à peine s’il lui reste le temps de moudre automatiquement ces affaires toujours pareilles : mari disparu, renseignements du commissaire qui le constatent, jugement qui rompt le mariage. Encore on en est à se plaindre que la machine soit lente ; on reproche à l’assistance judiciaire de ne pas accueillir plus de demandes.

À coup sûr, la loi du divorce n’était pas destinée à de tels abus, de même que la loi sur les débits de boissons n’avait pas pour objet de propager l'alcoolisme. Mais l’une et l’autre contenaient en germe les résultats qui se découvrent aujourd’hui. Le tort de ceux qui les votèrent lut de ne pas le comprendre. A cette heure, on sait combien il est difficile d’essayer quelques restrictions. Pour l’alcoolisme, qu’on veuille restreindre le nombre des débits, qu’on tente de surtaxer les boissons, aussitôt l’armée des débitants se

dresse, se mobilise, et le Parlement s'incline devant leur volonté. Quant au divorce, on risque l'accusation de cléricalisme dès qu’on parle de le rendre moins facile. Cependant il y va, sur l’une et l’autre de ces graves questions, du sort même de la classe ouvrière : l’alcool la décime, et le divorce y anéantit la famille au gré d’un caprice. Ce ne serait pas trop demander à une société démocratique où le pouvoir appartient au nombre, que de protéger la vie physique et morale de ceux qui sont précisément le nombre. Il est bien de veiller à l'hygiène des travailleurs dans l’usine, dans la forge, dans la mine : il serait meilleur de la préserver dans la mesure du possible, à l'heure où le travail cesse, et d'empêcher, du moins, qu à chacun de ses pas louvrier soit comme harcelé par la tentation du comptoir.

Il est bien de garantir la femme contre la fatigue et la misère, dans la période critique de la grossesse; il est excellent de la guider dans les soins à donner au nourrisson ; il serait meilleur de ne pas l’exposer, dès qu’elle a perdu sa fraîcheur et sa jeunesse, à se voir laisser seule, avec ses enfants, par un mari qui sai qu'il n’a qu’à partir pour devenir libre et pour se remarier. L'alcool peut être, par accident, un tonique : il ne doit pas devenir la boisson de tous les jours. Le divorce est une sanction exceptionnelle : il ne doit pas devenir l'aboutissement normal du mariage.

L'expérience est ici convaincante : elle manquait aux hommes de bonne foi qui, par amour des grands mots, par illusion optimiste sur la nature humaine, ont déchaiîné ces fléaux à travers la classe ouvrière ; elle se heurte aujourd’hui à des intérêts encore tout-puissants, ou à un esprit de système qui s'inquiète essentiellement d’abolir la famille. Du moins sur d’autres points, et de grande importance, elle a également persuadé les esprits les plus divers. Parmi les dangers qui semblent guetter la jeune fille ouvrière, il a paru que celui de l’abandon après la séduction serait diminué si les formalités du mariage étaient réduites à l'indispensable. M. l'abbé Lemire, qui connaît si bien la psychologie du monde ouvrier, a décidé le Parlement à simplifier ces conditions, trop complexes, trop difficiles. La majorité matrimoniale a donc été abaissée pour les hommes ; à vingt et un ans, ils pourront se marier sans consentement ; ou, du moins, ayant sollicité le consentement de leurs père et mère, ils pourront passer outre au refus. À défaut de parents, ils ne seront pas arrêtés comme autrefois par la difficulté de recourir aux aïeuls ou de fournir jusqu’à huit actes de décès. Cette réforme est excellente et paraît donner, par la plus grande fréquence des mariages, les résultats espérés.

Un autre péril menace la femme ouvrière, on l’a vu:c’est que le mari, brutal, ivrogne,

tyrannique, ne mette la main sur le salaire qu’elle a gagné. Un abus si révoltant a fini par émouvoir le Parlement, et, le 13 juillet 1907, une loi est venue donner à la femme ouvrière la libre administration de son salaire. Déjà elle pouvait, sans autorisation maritale, se faire délivrer un livret de caisse d'épargne à son nom, déposer et retirer des fonds ; mais le droit du mari restait intact, d'exercer son pouvoir d’administrateur et d'exiger la remise de l’argent déposé. La loi du 13 juillet 1907, par une heureuse transaction, respecte en principe le droit du mari qui seul peut disposer du patrimoine commun et donc des gains tombés dans ce patrimoine ; mais elle réserve à la femme la liberté d’administrer ce qui provient de son travail. Ainsi la femme ne risquera plus d’être dépouillée après une vie de labeur, comme üil lui arrivait jadis dans les mauvais ménages. C’est bien pour les mauvais ménages que cette loi rendra les plus grands services.

Dans les autres, elle favorisera seulement l'esprit d'épargne qui s’y développe si vite pour peu qu'il ne soit pas paralysé par le désordre de la conduite ou par le fâcheux hasard des maladies et du chômage. Les bonnes, les belles qualités ne manquent pas 1c1; et c’esb parce que ces femmes ouvrières en sont abondamment pourvues que, malgré l’atelier qui les attire hors de la maison, malgré la grande ville qui leur

inflige les pires exemples, malgré les faiblesses ou la grossièreté du mari, elles maintiennent le mariage et la famille où tendent et se satisfont tous leurs désirs.

Il est vrai, malheureusement, qu'en outre des obstacles ou des troubles qui viennent de la vie industrielle, de l’alcoolisme, du divorce, un danger tout nouveau se révèle. Des congrès récents ont dénoncé la propagande néo-malthusienne et montré, dans une ville comme Roubaix, l’abaissement rapide de la natalité. Des affaires récentes ont dévoilé que la clientèle des « faiseuses d’anges » s’étendait, même parmi des ouvrières et des mères d’une conduite d’ailleurs irréprochable. A cette heure, et si étrange que cela paraisse, la jurisprudence ne trouve pas dans la loi des armes contre la publicité qui est Ia cause première, et de la propagande, et de son succés : dès lors que l’annonce ne prend point une forme outrageante pour les bonnes mœurs, elle échappe, quels que soient son objet et sa substance, à toute répression. Une telle impunité est trop redoutable pour que le Parlement ne la fasse pas cesser. Il faut prendre garde ici que l’insouciance des pouvoirs publics deviendrait une faute d’autant plus grave que ses victimes sont des créatures plus dignes

d'intérêt. Une grande sollicitude s’est éveillée, depuis une douzaine d'années, touchant l'hygiène et la sécurité des travailleurs : elle n’a pu triompher encore, on l’a vu, de la coalition nouée entre les fabricants et les débitants d’alcool; du moins elle est excellente en soi: elle a rendu l'atelier plus sain ; elle réussira peut-être à résoudre le problème des habitations ouvrières. Mais n'est-il pas remarquable qu’elle limite l’effort aux questions qui ne touchent que le bien-être matériel ? Il semblerait que, dans ce monde ouvrier, tout souci moral, et aussi tout danger moral soient comme inexistants. C’est faire trop bon marché de l’âme populaire qui exige, autant que la santé physique, des ménagements et du respect.

On discerne ici des vues trop superficielles ou trop systématiques. La phrase célèbre : « Il faut de la religion pour le peuple ! » a été combattue avec une extrême violence, au nom de la liberté de pensée dont le peuple ne saurait être privé. La formule était assurément fâcheuse. Mais dans son énergie maladroïte, elle recélait une double vérité : la première, c’est que la morale traditionnelle trouvait dans un dogme indiscuté un fondement qu'il n’est pas facile de remplacer; la seconde, c’est qu’une religion, malgré les excès qui peuvent être commis en son nom, offre à la fois une consolation et une élévation ; suivant le mot admirable de Maurice Barrès, les églises demeurent, pour les

humbles, les sanctuaires de vie spirituelle où ils s’égalent aux penseurs les plus nobles. Un mouvement politique et philosophique s’est fait contre les idées religieuses ; 1l a éloigné des temples une foule qui, par habitude, si l’on veut, aurait sans doute continué d’y porter ses pas. Qu’a-t-on essayé cependant, pour donner à l’âme populaire et les raisons de la morale, et l’aliment spirituel ? On n’a rien tenté, et on ne pouvait rien tenter. C'est une perte sèche, même pour les plus indifférents que l’idée d’une vie suprasensible imprégnait bon gré, mal gré.

Du moins, s’il n’est pas possible de réparer cette perte, est-ce un devoir de réprimer les excitations pernicieuses ; la puissance publique est mal faite: pour enseigner la morale, cela n’est que trop certain ; mais elle peut et doit empêcher que la morale soit outragée. Il lui appartient de nettoyer la vue de toutes les images salissantes, et de veiller, comme pour une maladie contagieuse, à la prophylaxie des théories contraires à la conception. C’est son intérêt primordial de protéger la pureté des filles du peuple, et de défendre les femmes contre une propagande dont elle aurait elle-même à soufirir. Le sort de la famille ouvrière et l’avenir du pays en dépendent pareillement. Il y a là pour l'État un rôle nouveau, qui résulte de la vie industrielle et des agglomérations urbaines, C’est bien parce que cette vie entraîne les femmes au dehors,

les expose à des promiscuités de tous les jours, les soumet à ces entraînements du conseil et de l’exemple où triomphent les plus hardies, qu'autour d’elles il faut une plus grande vigilance.

Le monde de la grande richesse est assez nettement limité, celui du travail industriel ne l’est pas moins, et l’on suit donc facilement les effets qu'a produits dans l’un et dans l’autre, sur la femme et sur la famille, la métamorphose économique du xix® siècle. Quant à la révolution morale qui s’est faite par l’individualisme, il semble qu’elle ait agi autrement. Elle n’a pas abattu l'édifice ancien pour reconstruire un bâtiment neuf. Elle s’est insinuée partout comme une eau qui va s'infiltrant, dès qu'elle trouve la moindre fissure : on l’aperçoit très loin de sa source et de son lit, sans comprendre d’abord par quels passages souterrains elle a pu se glisser. On voit amsi l’individualisme rouler en liberté à travers une couche sociale où son chemin était ouvert d'avance ; mais on le reconnaît aussi, à des traces plus ou moins profondes, dans toute l'étendue, dans toutes les parties de notre société, Il est infiniment subtil et prompt. Une occasion lui suffit. Par le livre, par le journal, par la formule qui se répète de bouche en bouche, il pénètre

dans les maisons les plus sévères, dans les villages les plus reculés.

À vrai dire, il rencontrait en notre pays des natures admirablement disposées pour l’accueillir. L'influence extraordinaire de Rousseau est venue surtout de cet accord préalable. Il semble, en effet, que le caractère habituel des Français marque assez fortement cette tendance commune à tous les hommes, qui est de considérer les désirs et les besoins de leur personne avant de songer à ceux de la société. Tout être humain est essentiellement individu, accessoirement, et par nécessité, membre d’un groupe social. Cependant les Français ont montré, par le courage militaire, par la générosité, par le dévouement aux malheureux, un complet oubli de soi, et nul ne leur conteste, en même temps que ces vertus, les plus précieuses qualités qui donnent à la vie sociale de l’animation et du charme. Mais si longtemps dépourvus de l’individualisme raisonné, froid et résolu, tel qu’il existe chez les Anglo-Saxons, ils en ont: cultivé toujours un autre, et ils l’ont poussé à son paroxysme : celui de l’amour-propre. On aurait tort d’en médire : c’est un ressort d’une puissance incomparable, et 1l suffit, pour en convenir, de voir comment Napoléon Ier sut le faire jouer. Toutefois, capable de déterminer les plus grandes actions, il sert aussi bien à exalter le sentiment de soi le plus dangereux pour la société. Qu'est-il

de plus dangereux que la conviction individuelle d’une excellence, d’une supériorité, en vertu de quoi chacun s’accorde à soi-même une confiance absolue, et nul ne saurait accepter n1 discipline, ni hiérarchie ? La philosophie de Rousseau fournit à cette conviction la force d’une éloquence passionnée et les arguments de la logique la plus abstraite, la plus dédaigneuse des réalités. Son œuvre est comme un arsenal de guerre plein d’armes, de munitions, d’explosifs, où quiconque veut lutter contre la société peut se pourvoir abondamment. Son génie ne satisfait pas seulement l’'amour-propre individuel ; il ne se contente pas de révolter ainsi l'individu contre le lien social ; il flatte et caresse s1 bien la sensibilité qu'il crée dans les âmes les plus pures une équivoque :

puisque la nature est bonne, n'est-ce pas qu’on doit l’écouter, et n’est-on pas assuré de bien faire, dès lors qu’on l'écoute, fût-ce à l’encontre d’une convention, d’une règle établie ?

A peine Rousseau avait-il emporté ses premières victoires, — victoires brillantes et sérieuses à la fois, de mode et d'enthousiasme véritable, — qu’il triompha tout à coup sans mesure dans les lois et l'esprit de la Révolution. Pour ce qui est de la vie civile et de la famille, cette conquête amena très vite le divorce ; plus exactement, elle le déchaïna : presque tout de suite, le droit sacré de l'individu comprit aussi bien sa fantaisie, On divorçait sans

DELZONS. — Famille française, 1

raison, et simplement parce qu’on en avait envie ; le récit pittoresque du divorce de Talma, qu'a laissé Mile Fusil, semble raconter une partie de plaisir : les époux se quittaient sans rancune et sans hypocrisie, de même qu'ils s’unissaient Sans illusion sur la durée d’un mariage qu'il n’était plus possible de prendre au sérieux.

Mais les temps n’ébaient pas révolus, et cette invasion du droit individuel dans le mariage et la famille fut ensuite sévèrement refoulée. Elle reparut, moins brutale, infiniment séduisante sous la forme des fictions romantiques. Offrir à l’avidité des âmes jeunes la griserie du rêve sentimental qu'elles ne parviendront pas à épuiser, persuader les femmes, aux heures languissantes des aprèsmidi et des soirs d’été, qu’elles souffrent de n’être pas comprises, ce fut la merveilleuse invention du romantisme. Aux jeunes gens et aux femmes il apportait le breuvage enchanté qui fait des aspirations les plus folles un signe de noblesse, qui poétise le dégoût de l'effort et l'ennui de la contrainte, qui pare de beauté toutes les défaillances, qui transfigure le moi en divinité. Profondément humains, quoi qu’on en ait dit, les romantiques ont senti, mieux que nul ne l'avait fait avant'eux, les langueurs et les exaltations que subit trop souvent le cœur des femmes; mais, loin de proposer contre ces crises le remède pratique de l’activité ou

l'hygiène morale de l’altruisme, ils les ont aimées pour elles-mêmes et ils les ont fait aimer. Ainsi s’est insinué l’'individualisme sentimental. Ses effets les plus sûrs sont de rendre bien pesant le lien du mariage, en même temps que de fournir l’excuse la plus flatteuse à celles qui s’en veulent affranchir. Le roman de Flaubert est l’histoire véridique d’une femme qui symbolise l’exaltation du moi. Les procès de séparation en offrent des exemples pareils. La littérature avait touché, ici, un point vif de la sensibilité : désormais le droit de la personne s'oppose à la convenance sociale ; le droit de l’amour et de la passion s'oppose aux devoirs du mariage.

Plus tard, avec le rétablissement du divorce, ceb essor individuel devait prendre une force brusquement accrue. Certes, l'influence directe des romantiques avait un peu faibli ; mais elle revenait, plus active et plus étendue, par un détour. Les Russes ont proclamé qu'ils étaient redevables à George Sand de leurs idées sur le droit individuel et sur lindépendance des femmes.

On ne lisait déjà plus George Sand vers 1884, mais on lisait avidement les Russes qu’elle avait formés. Et c’est alors que l’individualisme a repris un élan nouveau pour se mamifester, cette fois, par des effets multiples.

Il représente encore, comme au temps des romantiques, le droit de l'amour. Mais le sentiment

et la rêverie ne servent plus à le déguiser.

Une femme ne se dit plus incomprise ; un homme n’invoque pas l’égarement d’une passion fatale. Ils se bornent à déclarer qu’il est inutile d’endurer la charge d’un mariage fâcheux et qu'il est plus expédient de reprendre chacun sa liberté : car chacun doit, avant tout, jouir de la vie. Si l’on s’en rapportait seulement à la littérature, et surtout à celle du théâtre, on pourrait croire que ce cynisme est coulé pour jamais dans les mœurs. Les statistiques du divorce prouvent le contraire. C’est un état d’esprit et c’est une conduite qui existent assurément, mais à Paris et dans un monde restreint encore où, d’ailleurs, l’afflux des étrangers interdit de chercher l’histoire intégrale de la famille française. Toutefois, que le droit de la personne — droit à l’amour, droit au bonheur — soit si hautement vanté, si furieusement revendiqué à la scène ou dans le livre, et qu'il cause de trop nombreux divorces, c’est un fait; c’est aussi une menace grave contre la famille. Il faut tenir compte ici de la loi d'imitation : l’action du théâtre est inouïe dans notre pays ; encore à Paris ne fait-on que s’en divertir; combien de provinciales, incertaines, vaguement tourmentées, peuvent prendre pour la vérité, la vérité de Paris, la pièce qu’elles voient jouer? Les divorces ont aussi comme un attrait de scandale. Il est assez connu que la contrainte la plus légère devient

presque odieuse quand on voit autour de soi d’autres s’en afiranchir.

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