KT
L’individualisme de la fin du xix° siècle a revêtu des formes moins redoutables, et riches en promesses pour l'avenir. Les hommes n’y ont guère contribué et en ont peu profité : aussi bien avaient-ils déjà, célibataires, une complète liberté ; mariés, l’activité indépendante qu'impose la tâche de nourrir la maison, — sans compter la tolérance traditionnelle qui excusait les écarts de leur conduite, quand la dignité de la femme et la prospérité de la famille ne risquaient pas d’en souffrir. Ils n'avaient ainsi presque rien à conquérir. Les femmes, au contraire, avaient presque tout à gagner, et c’est pourquoi l’individualisme le plus récent s’est appelé justement féminisme.
Il faut prendre le mot au sens le plus compréhensif. Il définit d’abord cette tendance générale qui cherche à donner aux femmes une conscience plus forte de leur personne, qui, par suite, dans le mariage, veut supprimer le devoir d’obéissance et leur attribuer un rôle égal à celui du mari pour la direction de la vie conjugale ; c’est avant tout lPindividualisme d’amour-propre, le plus naturel, le plus. vigoureux, et, comme tel, il a pénétré partout. On ne saurait y voir un élément de concilia-
tion et d’entente : 1l a pu suffire, plus d’une fois, à pousser à l’extrême des différends qui auraient dû s’apaiser aussitôt. Mais il est vrai que les maris s’en sont assez bien accommodés, tantôt par le respect le plus sincère, et souvent par une certaine crainte des responsabilités et des embarras, qui fait accorder à la liberté des autres des égards dont on profite pour sa propre tranquillité.
Si c’est là le féminisme le plus actif, celui qui s’est fait le mieux connaître sous ce nom est un système — non pas seulement une tendance — qui revendique les droits de la femme pareils aux droits de l’homme. Par 1là, il faut entendre une condition juridique dans le mariage et une condition civile et politique dans la société, égales à celles des hommes. Ces revendications n'intéressent pas au même degré toutes les femmes et le succès que certaines ont obtenu n’est que d’une utilité très restreinte. Quand le féminisme s'occupe de l’épouse et de la mère, il agit évidemment pour toutes les Françaises ; ainsi la loi de 1891, qui assure à chaque époux l’usufruit de la moitié des biens de l’époux prédécédé, est d'intérêt général pour les femmes : de même, la loi de 1896 qui confie après le divorce, à l'époux qui l’a obtenu, la garde des enfants, le droit de consentir à leur mariage ; de même encore, la loi qui a permis aux femmes de se faire remettre un livret de caisse d'épargne. Toutes peuvent bénéficier de ces lois. Par contre, que l’accès du
Barreau leur soit ouvert, qu’elles puissent concourir au Prix de Rome, quelques-unes seulement en profiteront. Il n’est pas sûr que les féministes les plus ardentes distinguent ainsi, dans leurs efforts, ceux qui procureront une utilité profonde et générale, ceux qui serviront des intérêts particuliers et limités. On aperçoit par là qu’aussi bien le féminisme sert une double cause, celle des femmes, celle des féministes proprement dites. Tout ce qu’il a fait pour la première est marqué jusqu’à présent au coin de cet esprit pratique où se reconnaissent l'immense majorité des Françaises. Ces lois sur l’usufruit, sur le droit de la mère, sur les caisses d'épargne, — de même qu’on l’a vu précédemment pour la loi de 1907 sur le salaire des femmes mariées, — entament sans doute le droit ancien du mari ou de ses parents proches, mais dans une pensée de justice et pour des fins très sages qu’elles ont su atteindre. Elles sont donc excellentes, et on ne voit pas que ni le mariage, n1 la famille en éprouvent le moindre dommage. Le féminisme ne serait pas moins heureux dans ses résultats, s’il réussissait à persuader les jeunes filles et les femmes qu’elles doivent justifier, par des mérites nouveaux, l’égalité qu’elles tendent à établir. Cette égalité est mieux que certaine dans la littérature et les arts ; dans le monde du petit commerce, la femme égale presque toujours le mari ou le dépasse, par
l’activité, la prévoyance, l’adresse ; à la campagne enfin, la paysanne, toujours soumise à l’époux, lui donne à là maison ou même dans les champs l'aide d’un travail aussi acharné que le sien. Mais dans la bourgeoisie aisée ou riche, sinon très riche, les bénéfices de l'indépendance et de l'égalité semblent avoir été tout de suite recueillis, sans grande compensation. À coup sûr, la culture intellectuelle est meilleure ; elle n’est pas suffisante : après les études qui cessent vers dix-sept ans, c’est brusquement le repos et le repos définitif, alors que les hommes commencent à cet âge l'effort le plus sérieux et qui durera toute leur vie. On ne demande pas de faire, de ces jeunes filles, des pédantes ; mais le travail de leur jeunesse pourrait se poursuivre, se müûrir, porter tous ses fruits : celles qui se sont plu à le continuer ainsi en ont tiré de merveilleux profits. Du moins 1l s’est formé, depuis que le féminisme a vraiment organisé son action, un monde nouveau, celui des travailleuses intellectuelles. Le mariage est plus difficile, et beaucoup de jeunes filles, d’ailleurs, ne pensent pas, comme leurs devancières, qu’elles doivent se marier. Cependant, il faut vivre, donc gagner sa vie et travailler.
Cet élan mérite le respect et même l’admiration. Il aurait seulement besoin de s’ordonner : parmi les professions où les femmes se sont précipitées, un choix est nécessaire, ou plutôt une sélection se fera : les doctoresses ont un avenir, les avocates
semblent n’en pas avoir. [ne faudrait pas, au surplus, que cette belle activité où les femmes trouvent d’abord un gagne-pain, cessât tout à coup dès qu’elles trouvent un mari. Le fait n'est pas rare, et il est arrivé souvent que la même jeune fille qui a su lutter avec vaillance pour elle-même, abandonnât soudain à l’homme, au mari, — suivant la vieille conception — la charge de les faire vivre tous les deux. Et c’est peut-être une très bonne résolution. C’est peut-être aussi un acte de fâcheuse faiblesse. À défaut de dot, le mari a pu considérer que le travail de sa femme contribuerait à supporter les charges du ménage. Il y a là comme un engagement tacite et qui doit être tenu. C’est bien ainsi que le comprennent tant de femmes qu’on voit donner au mariage cette forme moderne et féministe dans le sens le plus noble du mot : une association, une collaboration, où, à l’égalité nouvelle des conditions, répond une égalité nouvelle des efforts. Ge sont là, dira-t-on, des cas isolés ? Ils le sont de moins en moins. Ils se multiplient dans le monde universitaire ; ils sont chaque jour plus nombreux parmi les employés de commerce.
Est-ce à dire que ce souci nouveau de la personne — quil excite seulement l’amour-propre des femmes, ou qu’il les entraîne à revendiquer des droits, ou qu’il fasse d’elles les associées du mari, égales à lui dans l'effort journalier — laisse intacte l’idée du mariage et de la famille ? Ce serait invrai-
hi: GR 71 LR A É f é NA SR RES 7 ROMA RONNEETS ‘ L n/
on
AREA: