CHAPITRE IV
L’effort du x1x° siècle pour améliorer le sort de l’enfant. — Instruction plus facile ; vie de famille plus douce : hygiène, sports, divertissements. — Noblesse de cette tendance. — Ses excès. — Soucis exclusivement matériels. — Indifférence morale. — L’enfant, devenu centre de la famille, ne trouve plus de discipline qui le contraigne.— Ruine de l’autorité paternelle. — L’enfant victime des soins exagérés qu’on prend de lui.
Avec la naissance de l’enfant, l’objet du mariage est accompli; la famille s’est formée, Il faut faire vivre cet enfant, le nourrir, l’élever ; sa présence est une cause de préoccupations infinies, une source de joies constamment renouvelées. Les soins des parents et leur assistance se prolongeront jusqu’à ce qu'il devienne adulte, et souvent même bien après ; plus tard, dans la vieillesse ou dans la gêne, ils compteront à leur tour sur son assistance et sur ses soins ; ils attendront enfin de lui l’aide suprême et la piété dernière à l’heure de la mort,
Depuis que le mariage existe, cette histoire ne semble pas avoir changé ; elle déroule dans un ordre qui paraît immuable les faits qui tiennent le plus intimement à la nature physique et morale de l’homme.
Cependant, si l’on compare une famille du premier Empire à celles d’à présent, on sent bien que la condition de l’enfant n’est plus la même ; cette famille de 1812 n’était pas davantage celle des comédies du xvitie siècle, n1 celle de Molière. Depuis cent ans, les différences se sont d’ailleurs étendues plus vite et plus loin qu’elles n’avaient pu faire dans les siècles précédents ; car la nouveauté de ce xix® siècle est que le souci général, non pas seulement celui des parents, mais de l’opinion publique et de l’État lui-même, s’est porté d’une ardeur extraordinaire sur la personne et le sort de l’enfant.
On doit reconnaître encore ici l'influence de Rousseau, dont notre société moderne, après tant d’années, recueille pêle-mêle les idées généreuses ou pratiques en même temps que les utopies, et continue de subir l’éloquence passionnée.
Il avait dit que les parents n’exercent l’autorité paternelle que dans l'intérêt de l'enfant. Il avait commandé aux mères de nourrir leurs enfants ; il avait donné pour l’hygiène du premier âge les conseils les plus intelligents et les plus utiles ; il avait voulu que l’enfant apprit toujours et de
bonne heure un métier manuel ; et la mode avait accueilli d’un bel enthousiasme ces remontrances véhémentes. |
Après la Révolution, la mode était passée :
allaitement maternel, hygiène, métier manuel, rien ne restait. Et pour la condition de l’enfant dans la famille, pour la mesure et l’exercice de fa puissance paternelle, les excès des lois révolutionnaires faisaient souhaiter un retour aux anciennes habitudes françaises. Cette puissance paternelle est donc restaurée : de même que l’autorité maritale est l’armature du mariage, elle constitue l’armature de Ja famille. (Comme l'autorité maritale, elle est d’ordre publie, c’est-à-dire qu’aucune convention particulière, aucun abandon ne peut lui porter atteinte. Cependant les conseillers d'État de Bonaparte jugent préférable de ne pas lui fixer de règles; et, après l’avoir proclamée, ils reprennent une idée chère aux pays de la France coutumière : ils laissent aux mœurs le soin de régler comment elle s’exercera. C’est donc ici l'usage qui servira de guide et de régulateur. Ainsi le pouvoir du père comporte qu’il ait l’enfant sous sa garde, qu’il décide de l’éducation, qu’il autorise ou défende le mariage, pour les filles jusqu’à vingt et un ans, pour les garçons jusqu’à vingt-cinq ans. En récompense, on accorde au père, et, de même, à la mère survivante, un bénéfice que les pays coutumiers ne connaissaient pas,
mais auquel les pays de droit écrit tenaient extrêmement : l’usufruit des biens personnels de l'enfant, jusqu’à ce qu'il ait dix-huit ans ou qu’il soit émancipé.
Un pouvoir ne se conçoit pas sans une sanction qui, en définitive, le fasse respecter. L’ancienne France avait, non pas une sanction, mais deux. Les lettres de cachet permettaient, avec l’autorité du roi ou seulement du lieutenant de police, de saisir et d’emprisonner le fils ou la fille rebelles ; le Parlement avait tenté vainement de contrôler cet arbitraire : l’absolutisme des mœurs politiques encourageait le despotisme domestique. Ce n’était pas tout ; le père disposait d’une autre arme, non moins redoutée : 1l avait le droit de déshériter ses enfants. Ici, sans doute, sa liberté n’était pas complète, et les cas d’exhérédation avaient été limités ; mais la sanction, restreinte aux fautes les plus graves, n’y perdait rien de son efficacité. Dans la nouvelle France, issue de la Révolution, les lettres de cachet disparaissaient; l'arbitraire paternel était supprimé. Le père conservait, sous le nom de droit de correction, la faculté de solliciter l'arrestation et l’internement de son fils : sur sa requête, la justice prononce et délivre l’ordre; quand l'enfant a « moins de seize ans commencés », cet ordre doit être accordé ; mais si l'enfant a seize ans commencés s’il possède un état, s’il a des biens personnels,
si le père est remarié, dans chacun de ces cas, le juge peut rejeter la requête. La sanction d’autrefois est ainsi ramenée aux limites qu’imposent les idées de liberté. Quant à l’exhérédation, elle n’existe plus. À moins de se rendre indigne par une tentative de meurtre sur ses parents ou en portant « contre eux une accusation capitale jugée calomnieuse », l'enfant est assuré, quelles qu’'aient été ses fautes, de recueillir dans leur succession ce qu’on appelle la réserve, et qui peut atteindre jusqu’à la moitié.
Telle est la puissance paternelle de 1804, — très forte encore puisqu'elle est qualifiée d’ordre public, très adoucie cependant puisqu'elle n’a plus qu'une sanction atténuée, au surplus astreinte à s’assouplir suivant l’évolution des mœurs. Elle se présente enfin avec un caractère nouveau et qui domine tous les autres : elle ne doit connaître d’autres fins que la protection de l’enfant, elle est établie dans son intérêt. Ici reparaît l’idée révolutionnaire née de l’influence de Rousseau : c’est d’elle que le xix° siècle va tirer de si vastes conséquences. Et déjà, dès 1804, la mère doit à cette idée d’être investie, elle aussi, de la puissance paternelle; jadis, elle n’y participait point ; désormais, puisque l'intérêt de l’enfant en est la cause unique, elle la reçoit en même temps que le père ; elle ne l’exerce pas, il est vrai, tant qu’il peut l'exercer lui-même ; mais qu'il disparaisse, qu'il soit interdit ou absent, elle le
DELZONS. — Famille française, 8
remplacera. Avec le temps, avec les mœurs qui se modifient, avec les idées qui changent, d’autres effets plus graves surgissent peu à peu.
Le romantisme retrouvait dans Rousseau l’exaltation de la personne et les droits de la nature, c’est-à-dire de l’amour, qui offraient à ses poètes une richesse lyrique si abondante. Il retrouvait aussi l’enfant : et l’enfance, sa grâce, sa faiblesse, les malheurs dont elle pouvait être la victime sans défense, découvraient soudain des sources d'émotion et de poésie encore inconnues et comme inépuisables. Le romantisme s’en empara. [l célébrait ainsi tout à la fois le culte du moi et l’amour de l'enfant ; 1l excitait pareïllement le sentiment personnel de chaque individu pour soi-même, et le sentiment public en faveur de l’enfant. Toute une littérature se créa rapidement dont l'enfant fut le héros. La sensibilité générale et surtout peut-être la sensibilité populaire furent remuées, attendries, secouées par le roman, les vers, le théâtre. Puis vinrent les études psychologiques, morales, pédasogiques. Après la littérature, l’action commençait. On la voit en train aux environs de 1880 : elle donne ses premiers effets dans la fin du siècle ; puis elle redouble d’énergie, et nous assistons
à son épanouissement. Son objet est le souci passionné de l’enfance ; son but, c’est le développement méthodique du corps et de l’esprit ; ses moyens se mesurent constamment aux forces comme aux besoins de l'enfant.
Quelques faits suffisent à montrer la transformation qui s’est opérée 101 dans les mœurs. Voici un vieillard né aux environs de 1830 : comme il avait onze ans, son père, général commandant un département du plateau central, décida de l'envoyer à Paris, au lycée Saint-Louis, continuer ses études en vue de l’école de Saint-Cyr. L'enfant partit avec deux camarades de son âge ; ils prirent place tous les trois dans la diligence qui mettait près de quatre jours pour faire le trajet ; ils voyagèrent ainsi; ils arrivèrent pour entrer tout de suite comme internes au lycée, et il ne fut question pour eux de retourner dans leurs familles qu’au temps des grandes vacances, où ils repartirent tous les trois comme ils étaient venus. M. Lavisse raconte, dans ses Souvenirs, la vie des internes au collège de Laon : elle était d’une extrême rudesse, et les soins les plus élémentaires d'hygiène, de propreté même, y restaient négligés avec une insouciance qui paraît incroyable. Dix ans après la guerre, et même davantage, le régime de linternat était à peine changé. Quelques minutes devaient suffire pour la toilette : la claustration commençait aussitôt, à
l'étude et en classe; dans les récréations qui l’interrompaient, les cours trop étroites ne se prêtaient guère aux jeux, et, dès quinze ans, tous les internes y renonçaient, pour se promener indéfiniment le long des quatre murs, en fumant à la dérobée. Le dimanche et le jeudi, ils marchaïent un peu: une promenade de deux heures, monotone, guindée, sans plaisir. Le seul exercice était la leçon de gymnase, non pas un jeu, une leçon aux agrès, dans un bâtiment fermé.
Aujourd’hui, certes, il reste encore beaucoup à faire. Quelles différences cependant entre la vie de l’écolier d’à présent et celle du lycéen d'il y a trente ans ! Jadis d’abord, dans une classe, les externes ne formaient qu’une minorité. C’est le contraire, maintenant. Dans un grand lycée de Paris, une classe de philosophie compte, sur quarante élèves, trois pensionnaires, et c’est à peu près la proportion habituelle qui ne change que pour les classes préparatoires aux grandes écoles. À ces pensionnaires, qui ne sont plus que la minorité, que l’exception, on a fait des conditions physiques d'existence plus saines et confortables. Ils ont plus d’espace et plus de liberté. Les sports, dont le goût s’est si vite répandu, ne demeurent plus étrangers, comme autrefois, aux bons élèves. Et des jeunes gens de dix-sept ou dix-huit ans jouent aux barres, à la balle, à la paume, sans penser qu'ils vont déchoir. Sans
doute la culture physique, comme toutes les modes, est allée jusqu’à l’outrance : il ne faut pas nier qu’elle ait d’abord installé dans les manières et jusque dans l'esprit d’un trop grand nombre une fâcheuse brutalité Mais d’autres, qui sont la majorité, ont recueilli le profit véritable, qui consiste en ce que nulle éducation à cette heure, dans n’importe quel milieu, ne se fait plus suivant le régime ancien, sans air, sans exercice.
C’est au même souci de l’enfant, à cette science nouvelle dont 1l est l’objet qu'il faut attribuer aussi tant de réformes bonnes ou mauvaises de l’enseignement. Certaines paraissent détestables, comme celle qui limite à une heure la durée de chaque classe, et sous prétexte de ne pas fatiguer les jeunes cerveaux, leur impose une sorte de voltige intellectuelle où 1ls ont, chaque fois, à donner l'effort de la mise en train. Il est, en revanche, des progrès évidents, ceux qui rendent l’enseignement plus facile et plus attrayant, qui ont transformé le livre, rendu l’histoire et la géographie vivantes. Qu’elles aboutissent ou non à des résultats heureux, les intentions sont toujours dirigées vers le bien de l’enfant ; on cherche à lui faire la vie meilleure, la tâche aisée.
Naturellement, tous ceux qui ne connaissent que l’externat — et c’est la masse — trouvent chez eux d’autres avantages et plus de douceur encore. Dès qu’il arrive au monde, l’enfant con-
centre sur sa personne l’attention la plus minutieuse. Son hygiène et sa santé sont surveillées avec une sévérité implacable. Bains, vêtements, tétées régulièrement espacées, les règles sont absolues et scrupuleusement suivies. D'ailleurs, les médecins spécialistes de l'enfance se sont multipliés, et dans toute maison, non pas même riche, mais déjà aisée, l’enfant a son médecin qui commande souverainement et qui est toujours obéi. Dès qu’il atteint deux ans et demi ou trois ans, il passe aux mains de la bonne ou gouvernante étrangère. Ainsi 1l apprendra, comme elles doivent être apprises, c’est-à-dire en parlant, sans effort, sans livre, la langue allemande ou l'anglaise. Déjà on s'inquiète de l’amuser et d’occuper son esprit : les images, et bientôt les livres écrits pour lui le divertissent en effet. Il y a mieux : on lui fait son journal quand il n’a que six ou sept ans ; et, à mesure qu’il grandira, d’autres journaux le suivront d’âge en âge. Des écrivains se mettent en frais pour lui de contes, de romans, de récits de voyage, de science facile. Des milliers de gens travaillent ainsi à cause de lui et pour lui. Les jeux de plein air et les sports lui sont offerts de très bonne heure ; 1l aura son tennis, 1l fera de la bicyclette ; 1l patinera, 1l montera à cheval. En même temps, à Paris, le théâtre donne pour lui les représentations des matinées classiques ; et à quinze ans, quand il sait danser, 1l a, toutl’hiver,
les matinées de danse... Il semble qu’on cherche toujours, qu’on veuille toujours lui découvrir quelque distraction nouvelle, qu’on invente aussi quelque moyen de fortifier, en l’amusant, ses muscles et ses os, d’instruire, sans même qu’il s’en aperçoive, et de meubler son esprit. Rien n'est plus touchant, à coup sûr, que cette perpétuelle sollicitude ; et il n’est pas douteux que la vie de l’enfant, dans la bourgeoisie même qui n’est pas la plus riche, lui doive d’être devenue infiniment plus agréable et plus douce, parce
qu’elle est constamment adaptée à sa personne, exclusivement composée pour lui.
Il faut constater ce bénéfice : 1l faut même y insister, avant de regarder aux pertes qui peuvent le balancer ; et on ne peut enfin qu’admirer l’élan général qui l’augmente chaque jour. Tous les parents s’enorgueillissent à part soi de faire ainsi pour leurs enfants beaucoup plus que, naguère, on avait fait pour eux-mêmes : chez eux, un sentiment plus tendre, plus empressé, plus inquiet que l’amour d’autrefois se satisfait à cette préoccupation incessante d’appliquer les bonnes méthodes et d’aplanir à enfant toute difficulté. Est-il nécessaire de marquer les défauts de cette éducation quiest le modèle où la plupart des parents
tâchent de se conformer? Ces défauts tiennent tous en un seul, à savoir qu’elle néglige ou même qu’elle compromet la formation morale de enfant : assurément ni l’hygiène la plus intelligente et la plus attentive, ni le goût et la pratique des exercices sportifs ne sont exclusifs d’une éducation morale, non plus que les progrès de l’art pédagogique. Cependant, il est certain que l'exclusion s’est faite et continue de se faire. Il semble qu’en s’'inquiétant de développer les forces physiques de l’enfant et de lui offrir un enseignement plus accessible, on ait accompli envers lui les devoirs essentiels, les seuls devoirs. On a créé des classes de morale ; c’est une idée respectable et d’ailleurs naïve. Mais la véritable éducation morale ne se donne pas par des leçons ; elle résulte, elle ne peut résulter que de la vie elle-même. Or, si cette vie de l’écolier moderne est plus facile que celle de ses . devanciers, elle manque des deux éléments qui la rendraient profitable à sa formation morale : elle a diminué la discipline, elle a diminué l'effort. On est allé, tout de suite, de la rudesse ancienne à l'extrémité contraire. Les anciens lycées ressemblaient trop à des casernes: ceux d’aujourd’hui laissent trop, à des élèves qui ne sont après tout que des enfants, une liberté dont ils n’ont pas la raison d’user avec sagesse; parler de classes «facultatives » à des garçons qui n’ont pas encore dix-huit ans, n’est-ce pas leur offrir une tentation
à laquelle il est puéril de croire qu’ils ne céderont pas? Mais si la discipline se relâche ainsi, c’est qu’on craint de surmener ces jeunes cerveaux. On ne gagne rien à de telles précautions. Les natures vives, les intelligences promptes n’en avaient nul besoin, et les hommes les plus distingués d’à présent ont fourni jadis, dans leur temps d’études, sans en être incommodés, un travail triple de celuiqu’on réclame aujourd’hui. C’est à d’autres qu’on a pensé, aux plus médiocres, aux plus paresseux qui ont peine à suivre l’enseignement : leur peine sera toujours la même, et ils ne profiteront même pas d’un changement qui nuit à l'élite. La conséquence, du moins, est évidente; on a voulu diminuer l'effort: on l’a diminué, et en même temps, le goût, lhabitude de le donner. Sous l'impulsion d’un professeur énergique, une classe peut encore imposer à l’élève un entraînement vigoureux. Mais c’est là une action tout individuelle, et non plus un régime normal qui se soutienne d’un bout à l’autre des études.
La perte est évidente : la science de l'enfant s’est faite avant tout physiologique ; et elle l’a considéré trop exclusivement en lui-même, dans son état présent, au lieu de relier à l'enfance l'avenir de l’homme qu’elle prépare seulement, mais qu’elle doit préparer. De Ià sont venus tous ces faits qu’on voit déjà se manifester : l’enfant y perd le sentiment de la règle qui est la condition
première d’une société ; 1l reçoit une instruction seulement utilitaire, dont, homme, il ne pourra tirer aucune utilité, et 1l achève son temps d’écolier sans avoir reçu ce qui importerait le plus à toute son existence, une formation intellectuelle et morale, l'habitude de l'effort et l’art de le bien employer.
Ces graves erreurs de l’enseignement atteignent les enfants de la bourgeoisie où se recrute, pour une bonne part, l'élite de la nation. Elles réagissent tout de suite sur la famille elle-même. Dans le régime qui dura depuis le commencement du siècle jusqu’à la veille de sa fin, il faut bien voir que le Iycée, non seulement par l’instruction, mais par la formation morale, complétait l’œuvre de la famille ; encore une fois, formation morale doit s'entendre 1c1 des habitudes imposées par la vie journalière ; le lycée ne s’occupait pas d’éducation, en ce sens que la pensée et le cœur de l'enfant n’y étaient Pobjet d'aucun soin, et on a pu le lui reprocher avec raison ; mais la rudesse de sa discipline, l'effort constamment soutenu agissaient fortement sur les caractères, et, sauf les révoltés qui se rencontrent toujours, les trempaient pour toute la vie. La famille comptait, elle avait besoin de compter sur cette épreuve ; à coup sûr, elle seule pouvait accomplir la tâche plus délicate d’éveiller dans le premier âge et de fortifier ensuite des sentiments tels que le respect de soi et l’attachement aux traditions familiales. Mais elle était
aidée par la douceur même que, malgré tout eten contraste avec le régime du lycée, elle offrait à l'enfant. Cette aide lui manque aujourd’hui. Hors d'elle, enfant ne reçoit plus la forte empreinte de la règle. Sa tâche en devient donc plus malaisée ; et justement elle est moins faite pour la remplir. Elle est, en effet, toute concentrée sur cet objet : le souci de l’enfant, et c’est bien pourquoi elle se trouve trop souvent incapable d’en tirer des effets pratiques et salutaires.
En soi, ce souci a une grandeur, une beauté qu'il ne faut pas même discuter. L’amour paternel ou maternel ferait encore aujourd’hui des miracles, et plus même qu’autrefois : c’est comme un foyer intact dans le cœur de tant d'hommes et surtout de tant de femmes qui, d’ailleurs, montrent les traces des ravages les plus lamentables. Après les pires déchéances, il reste ardent et pur : toute la noblesse d’une créature humaine semble s’y réfugier, et si abaissée qu’on l’imagine, on peut croire qu’un sacrifice ne lui coûtera pas pour le bien de son enfant. Le bien de l’enfant, on l’entend couramment, dans la famille, au sens de la santé physique, de la vie agréable et de la réussite. On ne néglige rien pour l’assurer sous cette forme, n1 l'argent, ni la peine au besoin ; on l’assure en effet,
Toutefois, 1l y faut plus d'argent et plus de peine, parce que les exigences qu’on veut contenter s’accroissent avec la continuelle satisfaction. Et la valeur même de ces distractions, de cet agrément qui ne peut être que relative, diminue, parce que l'existence ne fournit pas la comparaison des sévérités d'autrefois. L'idéal de la plupart des parents, dans la bourgeoisie d’à présent, serait de n'avoir jamais à reprendre, à gronder, à punir un enfant: autant dire qu'ils rêvent de trouver la nature humaine tout à coup sans reproche. Ils abandonnent le devoir de la sévérité, même de la plus tendre, aux gouvernantes étrangères, et tout ce qu'ils peuvent faire de mieux est de ne pas les trop contrarier. Quant à eux-mêmes, qu’on ne leur demande pas de corriger d’abord chez l'enfant les mauvais instincts, et de lui enseigner jour par jour une discipline qui serait comme l’application d’un idéal moral. Ils risqueront des observations ; mais ils manquent du courage si pénible et si nécessaire qu’il faut pour punir. Ils l’avouent euxmêmes en disant qu’ils aiment trop leurs enfants pour les voir malheureux. Ils savent cependant, ils ont entendu dire et ils se rappellent pour soi que la contrainte qui empêche ou réprime une faute ne rend pas un enfant malheureux, et du reste lui épargne pour l’avenir de véritables malheurs. Ils n’ignorent pas non plus, ils ont appris jadis et ils gardent en eux-mêmes, la nécessité de quelques
principes d’existence supérieurs aux satisfactions d’un appétit. Mais rien de tout cela ne compte plus ; tout s’efface devant le plaisir de l’enfant, sa robustesse, son succès. Et les parents se savent assez de gré, ils ont la conscience assez tranquille en mesurant le sacrifice dont ils ont payé ces résultats : 11 n’est pas exagéré de dire qu’ils en éprouvent une Joie morale aussi profonde que s'ils avaient fait tout leur devoir.
Ils ne font pas tout leur devoir, et cela ne saurait surprendre après ce qu’on a vu du mariage moderne et des dispositions nouvelles qu’y apportent les époux. La famille, telle que les rédacteurs du Code en avaient fixé le type d’après les traditionsetlesusages,reposaitsurla puissance maritale et la puissance paternelle, d’ailleurs établies, lune dans l'intérêt de la femme, l’autre pour la protection de l’enfant. Ces deux principes ne pouvaient pasrester indépendants : ils tiennent l’un à l’autre. On conçoit très bien qu’un homme, de qui l’autorité de mari n’est pas contestée, exerce aussi sans discussion son autorité de père. On conçoit moins bien qu’entre des époux qui se considèrent et qui se conduisent comme des égaux, l’un prétende, à l'exclusion de l’autre, diriger l’éducation des enfants. Ils y auront en réalité même part, et du coup l'autorité paternelle, dont le Code avait réservé l'exercice au père seul, est singulièrement affaiblie, T1 est en effet très fréquent, et naturel au
surplus, qu’une tentative de sévérité, du côté du père, trouve chez la mère une résistance involontaire, mais spontanée : il en a été ainsi de tout temps ; seulement la volonté paternelle s’imposait, et si quelque adoucissement pouvait la rendre moins rigoureuse, elle s’exécutait cependant : elle n’était pas mise en doute Ce conflit éternel tourne autrement aujourd’hui : entre un père qui voudrait corriger ou punir, et une mère qui ne voudrait pas, l'enfant a toutes les chances de s’en tirer au meilleur compte. Il faudrait ainsi un accord entre les parents pour reconnaître que la contrainte est nécessaire et qu'élever un enfant ce n’est pas seulement pourvoir à son bien-être. Mais où prendre les raisons de cet accord et les motifs de se déterminer à des mesures, à une surveillance qui serait l’œuvre de longues années et de tous les instants?
C’est une œuvre très difficile : elle exige, non pas seulement cette abnégation qui consiste à se priver soi-même d’un plaisir pour le profit de l’enfant ; mais une abnégation qu’on pourrait dire supérieure, car c’est à un sentiment très vif et très vite douloureux qu'il faut imposer un sacrifice. Plus un père, une mère aiment leurs enfants, et plus il leur sera pénible de refuser une satisfaction, de réprimander une faute, d’infliger le chagrin le
mieux mérité. La tâche des parents a toujours été, par là, pleine d’ennuis et de souffrances ; 1l est bien vrai que toutes les punitions, c’est eux-mêmes qui les subissent d’abord et le plus cruellement. Du moins, le principe d'autorité, en assurant la discipline, en la faisant accepter, leur épargnait les occasions de sévir: quand l’obéissance est habituelle, la règle indiscutée n’est presque plus une contrainte, et ceux qui ont charge de la maintenir n’ont pas à s’y donner beaucoup de peine. Les familles d’autrefois, 1l y a seulement une quarantaine d'années, étaient ainsi plus aisément et mieux gouvernées par des parents qui, souvent, s’inquiétaient moins de leurs enfants. Au surplus, armés de cette autorité qui jouait si sûrement, ils avaient, pour la manier, une force admirable : c’est qu'ils y croyaient ; ils avaient foi en euxmêmes, en leur mission ; ils sentaient enfin, dans leurs mains, les destinées mêmes de la famille, Cette force est plus qu’affaiblie, si elle n’est pas complètement anéantie. [Il semble que toute la confiance que donnent aujourd’hui les parents au médecin, d’abord et par-dessus tout, à l’hygiène, aux méthodes pédagogiques, ils laient perdue envers eux-mêmes. Ils sont hésitants : ils n’osent plus se décider ; ils se demandent s'ils ne vont pas se tromper, et ils sont ainsi privés de la condition première de toute autorité, à savoir le sentiment qu’on est qualifié pour ordonner et se faire obéir,
Il arrive même qu’un respect, mal compris, excessif de la personne de l'enfant les gêne pour le contraindre : on entend certains d’entre eux déclarer avec l’accent le plus sincère qu’il n’est pas permis de contenir l'essor naturel d’un enfant ; l’individualisme les a pénétrés à ce point, qu'ils se reprocheraient de porter atteinte à l’indépendance d’un individu, en essayant d'imposer à leurs propres enfants une discipline. Pour d’autres, la raison de ne pas agir est plus simple : la tâche les ennuie, les : dépasse ; leur égoïsme ne s’en accommoderait pas, car il en pâtirait chaque jour. Pour tous enfin, ce qui manque, c’est le sentiment qu'ils devraient et pourraient agir au nom de cette personne sociale, supérieure à leurs propres personnes et à celle de l'enfant, la famille.
On saisit ici une conséquence inattendue des idées nouvelles et de ce changement qui a déplacé l'axe de la famille pour faire de l’enfant le centre de toutes les préoccupations. Sans doute, c’est du jour où l'enfant naît que la famille est complète, et il doit donc éveiller, lui, sa santé, son éducation, son avenir, les soucis les plus attentifs. Mais la famille ancienne, et celle du Code civil, et même celle d’il y a trente ou quarante ans tenait subordonnés à ses intérêts et à ses fins les individus qui la composaient : c’était pour y veiller que le mari, que le père recevait l'autorité maritale et l'autorité paternelle ; et le groupe devait en effet d’avoir son ex1s-
tence propre, indépendante de celle des individus, à ce qu'il reposait sur la force légale de cet homme, gardien de sa solidité. On a voulu, — et c’est même trop dire, — on a peu à peu admis que le groupe n’eût plus besoin d’être commandé, et qu’il cherchât à se former, que son union se scellät sur la tête de l'enfant. C’était une impossibilité : 1l n’y a plus de famille, plus de groupe social, plus de personne morale supérieure dont les individus subissent l'influence, du moment que l’idée même de cette supériorité est exclue ; et elle se trouve exclue par le fait que personne n’est plus chargé de la maintenir, qu’au contraire tous les intérêts sont désormais assujettis à un seul des membres du groupe. Le père pouvait mésuser de son autorité, c’est-à-dire s’en servir suivant son caprice ou à son profit ; mais la famille, trahie par lui, n’en subsistait pas moins. L’enfant le mieux doué et du caractère le plus facile ne fera jamais qu’en sa personne puisse surgir la force sociale de la famille. Il donnera des satisfactions, du bonheur même à ses parents ; leur union sera un fait heureux, mais fortuit, relatif à leurs goûts, à leurs tendances particulières et qui n’intéressera que de loin la société; car le lien qui fera cette union ne sera que celui des convenances particulières, non pas le sentiment et le respect d’une famille envers qui chacun a ses devoirs, à qui chacun est Tétroitement attaché.
DELZONS. — Famille française. 9
Il ne suffisait donc pas de dire, ou de penser, ou de sentir, que la famille, désormais, trouverait dans l’enfant sa signification véritable, sa joie, sa vie même. En lui assignant cette cause et cet objet, on empêchait du coup qu’elle existât. On la réduisait définitivement à une association de fait, où les individus restent chacun ce qu’ils sont, et n’abandonnent rien à l’être moral de la société qui, aussi bien, ne se crée pas. Et il se trouve que l'enfant, raison innocente de cette disparition de la famille, est le premier à en ressentir les effets. Il aurait besoin de connaître cette force morale, plus puissante que les individus ; il la connaissait jadis dans l’autorité qu’elle donnait au père. Comment la connaîtrait-il aujourd’hui que le père ne la connaît plus lui-même? Imagine-t-on des hommes de nos jours, des pères de trente à trente-cinq ans se disant : «C’est pour la famille dont je suis, que je renouvelle, que mon fils continuera, que je dois l’habituer à une discipline» ?..
Ceux qui pensent encore à se tenir ce langage nesont plus qu’une exception, même dans le monde de la bourgeoisie la plus régulière. Pour les autres, c’est-à-dire la très grande majorité, il reste que, faute de sentir qu’ils représentent la famille ellemême et que leur autorité vient d'elle, ils ne l’exerceront guère ; l’éducation qu'ils pourront donner résultera surtout de leur exemple : elle vaudra ce qu’ils valent eux-mêmes ; peut-être sera-
t-elle excellente ; en tout cas, leur tâche est évidemment plus ardue que celle qui consistait autrefois à établir et maintenir une discipline par le moyen d’une autorité reconnue.
Pour l’éducation de l'enfant, comme pour le mariage, il semble ainsi que les changements aboutissent à des résultats analogues ; le système ancien, dans son harmonieuse simplicité, donnait à chacun une tâche plus facile; les mœurs nouvelles imposent aux parents envers l'enfant, comme aux époux l’un envers l’autre, un rôle infiniment plus délicat. L’individu, de plus en plus affranchi, n’en a pas moins besoin d’une surveillance et d’une règle ; mais c’est de soi-même seulement qu'il les doit attendre. La belle idée du Code civil, qui maintenait la double autorité maritale et paternelle en les destinant au bien de la femme et de Penfant, s’est trouvée débordée par l’enfant comme par la femme. A cette heure, la famille bourgeoise la plus parfaite est une association tout affectueuse, qui ne doit sa paix, sa prospérité, sa durée même qu’à des soins intelligents, tendres et persuasifs. Elle représente un long, un admirable effort : elle mérite par là tous les respects, mais elle décourage aussi le plus grand nombre des imitateurs, même des mieux disposés. L'intérêt, à défaut de cette
sollicitude difficile, donne à des familles de plus en plus nombreuses une certaine cohésion, en se mêlant à l’affection naturelle : suivant l’expression courante, on «s’aime bien » ; et d’ailleurs les enfants ne dédaignent, dans la maison paternelle, ni l'existence gratuite, n1 les cadeaux, qui leur laissent toute leur indépendance et la font seulement plus agréable.
A ce degré, que subsiste-t-1l de la puissance paternelle? Évidemment presque rien, en ce sens qu’elle se confond de plus en plus non pas avec l’intérêt de l’enfant, mais avec ses convenances. Le droit de garde est plutôt le droit de l’enfant à une installation confortable ; le droit d'éducation ne comporte que le choix d’un établissement, lycée ou collège, et du genre de baccalauréat ; en revanche, il oblige impérieusement le père à procurer à l'enfant le même régime d’exercices et de divertissements dont jouissent ses camarades. Pour le mariage enfin, il ne peut plus être question que de conseils ; les mariages imposés par les parents, on avait cessé d’en voir dès le début du xrx® siècle ; on ne les reverra plus ; quant à ceux que les parents déconseillent, il ne manque pas sans doute d’enfants et surtout de filles qui ne se décideraient pas à passer outre. Mais les exemples du contraire abondent. C’est pour eux-mêmes que les jeunes gensentendent se marier, et si, dans la bourgeoisie, ils se servent peu de la loi de 1907 qui a abaissé l’âge de la majo-
rité pour les fils, du moins ils en ont tiré un sentiment plus fort de leur indépendance. Ic1 encore, et mieux que dans l’éducation, on constate que la vieille idée de la famille qui dominait, par l’autorité des parents, ces mariages bourgeois, a presque complètement disparu. Les parents font de leur mieux pour marier leurs enfants de la manière la plus heureuse ; mais ils réussissent ou ne réussissent pas : c’est affaire aux enfants de le dire ; quant à eux, leur volonté n’y est pour rien.
Le divorce devait encore réduire une puissance déjà si diminuée. Il faut régler le sort des enfants, et leur intérêt seul guide le magistrat : par conséquent, s’1l apparaît que la mère offre plus de garanties, c’est à elle qu’ils seront confiés. Voilà du coup la puissance paternelle en échec dans les mains du père ; il est dépouillé d’un de ses attributs, la garde. Ce n’est qu’un commencement. Ces enfants confiés à la mère, il faut pourvoir à leur éducation ; le père, toujours investi de la puissance, revendique le droit de décider, et il semble en effet que ce droit ne puisse lui être contesté : cette puissance n'est-elle pas d’ordre publie ? Ici, les magistrats interprètent la loi et leur propre jugement ; ils doivent statuer dans l'intérêt de l’enfant, et ils ont estimé que cet intérêt exigeait de confier la garde à la mère ; ils estiment maintenant, pour la même raison, que le droit d’éducation lui apportient, à elle seule. Et c’est encore un attribut de
sollicitude difficile, donne à des familles de plus en plus nombreuses une certaine cohésion, en se mêlant à l’affection naturelle : suivant l’expression courante, on «s’aime bien » ; et d’ailleurs les enfants ne dédaignent, dans la maison paternelle, ni l’existence gratuite, n1 les cadeaux, qui leur laissent toute leur indépendance et la ae LT ment plus agréable.
À ce degré, que subsiste-t-1l de la puissance paternelle? Évidemment presque rien, en ce sens qu’elle se confond de plus en plus non pas avec l’intérêt de l’enfant, mais avec ses convenances. Le droit de garde est plutôt le droit de l'enfant à une installation confortable ; le droit d'éducation ne comporte que le choix d’un établissement, lycée ou collège, et du genre de baccalauréat ; en revanche, il oblige impérieusement le père à procurer à l’enfant le même régime d’exercices et de divertissements dont jouissent ses camarades. Pour le mariage enfin, il ne peut plus être question que de conseils ; les mariages imposés par les parents, on avait cessé d’en voir dès le début du xix® siècle ; on ne les reverra plus ; quant à ceux que les parents déconseillent, 1l ne manque pas sans doute d’enfants et surtout de filles qui ne se décideraient pas à passer outre. Mais les exemples du contraire abondent. C’est poureux-mêmes que les jeunes gensentendent se marier, et si, dans la bourgeoisie, ils se servent peu de la loi de 1907 qui a abaissé l’âge de la majo-
rité pour les fils, du moins ils en ont tiré un sentiment plus fort de leur indépendance. Ici encore, et mieux que dans l’éducation, on constate que la vieille idée de la famille qui dominait, par l’autorité des parents, ces mariages bourgeois, a presque complètement disparu. Les parents font de leur mieux pour marier leurs enfants de la manière la plus heureuse ; mais ils réussissent ou ne réussissent pas : c’est affaire aux enfants de le dire ; quant à eux, leur volonté n’y est pour rien.
Le divorce devait encore réduire une puissance déjà si diminuée. Il faut régler le sort des enfants, et leur intérêt seul guide le magistrat : par conséquent, s’il apparaît que la mère offre plus de garanties, c’est à elle qu’ils seront confiés. Voilà du coup la puissance paternelle en échec dans les mains du père ; il est dépouillé d’un de ses attributs, la garde. Ce n’est qu’un commencement. Ces enfants confiés à la mère, il faut pourvoir à leur éducation; le père, toujours investi de la puissance, revendique le droit de décider, et il semble en effet que ce droit ne puisse lui être contesté : cette puissance n'est-elle pas d’ordre public ? Ici, les magistrats interprètent la loi et leur propre jugement ; ils doivent statuer dans l'intérêt de l’enfant, et ils ont estimé que cet intérêt exigeait de confier la garde à la mère ; ils estiment maintenant, pour la même raison, que le droit d’éducation lui apportient, à elle seule. Et c’est encore un attribut de
la puisance paternelle retiré au père. Reste le droit de consentir au mariage. D’après le Code civil, quel que fût l’avis de la mère, la volonté du père pouvait, à elle seule, autoriser ou défendre ce mariage. La loi de 1896 décide au contraire qu’en cas de divorce, si la mère a reçu la garde de l’enfant, elle a reçu en même temps le droit d’autoriser, à elle seule, ou d’interdire le mariage. Cette fois la puissance paternelle, entre les mains du père, n’est qu’un titre sous lequel toutes les pages ont été enlevées. C’est l'intérêt de l’enfant et c’est aussi l'incapacité du père à remplir ses devoirs qui ont tout fait. La loi de 1907 est même allée plus loin. Elle a supposé que celui des parents qui avait la garde et qui, donc, pouvait consentir ou s'opposer au mariage, s’y Opposait, tandis que l’autre y donnait son approbation. Il a paru que ce partage d'opinions pouvait être défavorable à l’intérêt de l’enfant ; et on a transféré aux tribunaux le droit de prononcer souverainement. Ni le père, ni la mère ne comptent plus : les juges les remplacent ; car la raison la plus impérieuse commande que le droit d’autorisation ou d’opposition leur soit retiré, et c’est toujours l'intérêt de l’enfant. Ces conséquences extrêmes découlent naturellement du principe. Même aux mains du père le plus soucieux de son rôle, la puissance paternelle s’est affaiblie, non parce que le Code l’avait destinée à l’intérêt de l’enfant, mais parce que les
mœurs ont exagéré, faussé la notion de cet intérêt. Il était inévitable que, dans le conflit des parents qui se résout par le divorce, le même intérêt devint prédominant, et fit d’abord céder la puissance, et finit par régner seul, comme si elle n’existait plus. Elle a beau retenir son caractère d’ordre public ; ce n’est qu’une parure dérisoire. En fait, elle ne vit * que par l'intérêt de l’enfant ; dès qu’elle prétend s’en passer ou le contrarier, elle meurt.
: À fl È
La révolution économique et la vie industrielle néfastes à l’enfant pauvre. — Lutte entreprise pour le protéger. — Placement en nourrice. — Limitation du travail. — Instruction obligatoire. — Intervention de la puissance publique, contre des parents indignes ou incapables, dans l'intérêt de l’enfant. — Atteintes successives à l’autorité paternelle. — Destruction complète par la déchéance que prononcent les tribunaux. — L'intérêt de l’enfant plus fort que la puissance paternelle.
Dans la famille bourgeoise, c’est seulement le divorce qui, en la détruisant et en compromettant le sort de l'enfant, atteint du même coup, et diminue, et supprime la puissance paternelle aux mains du père. Sauf ce cas extrême, la puissance reste en droit telle que le Code l’a établie ; et, en fait, avec toutes les atténuations que les mœurs ont imposées, 11 dépend encore du père de l’exercer, c’està-dire de trouver en soi la douceur, la fermeté, la vigilance qu’elle réclame de lui désormais.
Dans la famille ouvrière, il en va tout autrement. Le père n’est plus libre ; sa puissance, à lui, n’est qu’un nom. Les attributs en ont été tour à tour affaiblis. L'intérêt de l’enfant a paru commander, et, de plus en plus, commande cet affaiblissement.
Dangereuse pour la femme, la vie industrielle est trop souvent néfaste pour l’enfant. Dès l’heure de sa naïssance, les méfaits commencent, et ils se suivent jusqu’à ce qu’il aït atteint l’âge d’adulte.
Avant tout et par-dessus tout, ce sont les négligences et la mauvaise nourriture dont il est victime durant le premier âge. Comment pourrait-il en être autrement ? La mère a dû interrompre son travail pour le temps des couches. A peine relevée, elle retournera à l’atelier : elle quittera la maison. Un nourrisson à garder, à allaiter, à soigner, c’est une charge, une fatigue, un souci qui s’ajoutent à tant d’autres : souvent, 1l n’est même pas possible matériellement que la mère emporte l'enfant, qu'elle trouve où le déposer pendant le travail, qu'elle ait le loisir de lui donner le sein. A la maison, s’il est malade, il faut compter sur la bonne volonté d’une voisine pour s'occuper de lui et le soigner : d’ailleurs pas d’air, une hygiène presque toujours imprudente ; la maladie d’un enfant du premier âge, dans la famille ouvrière, c’est presque toujours
la mort ; la statistique de ces décès est effrayante : elle est scandaleuse.
Cest donc une tentation très forte de placer l'enfant en nourrice. On évitera ainsi les périls du mauvais air et de l'abandon ; du même coup, on supprimera les ennuis et les peines de ces premiers temps. Il n’y a certes, dans la pensée des parents, rien de barbare, ni de méchant, au contraire. C’estleur vieet son train mécanique qui les poussent à la solution la plus simple. De même, ils tâcheront de découvrir la nourrice la moins coûteuse. En somme, pour un peu d’argent, le moins possible, ils lui transmettront leurs devoirs et leur responsabilité. Et 1l est évident que l'enfant peut en profiter ou en pâtir. Il aura plus de chances ou de s’élever ou de succomber. Le placement, par le fait seul de remettre l’enfant à une personne étrangère, hors de la maison, comporte par lui-même une part énorme de hasard.
Cependant, hasard ou soins attentifs, qu’il ait été nourri par sa mère, ou qu’il ait trouvé une nourrice diligente et saine, en un mot qu'il ait réussi, par quelque moyen, à franchir les périls de la première année, voilà l’enfant qui vit, qui grandit. Quelle sera son existence ? Et quelle éducation physique ou morale recevra-t-1l dans sa famille, de ses parents ? On n’est malheureusement pas embarrassé pour répondre. [ei encore, le plus souvent, ce n’est pas la bonne volonté, ce ne sont pas
les sentiments affectueux, ce n’est pas le sacrifice de soi qui font défaut chez ces parents, et surtout chez la mère.Mais, avec ces dispositions excellentes, comment s’y prendre pour veiller sur l’enfant ? Ce qu’il lui faut, c’est un foyer ; c’est la douceur de la maison ; un père et une mère qu’il voit vivre, qu’il sent forts et tendres auprès de lui, qui lui diront qu’il ne doit pas tout se permettre ni envers soi, ni envers les autres, qui lui montreront enfin, par leur seul exemple, eux, les tout-puissants de la maïson, qu’il y a des règles de conduite auxquelles tout le monde est soumis. De cette vie de famille, que connaît cet enfant ? Presque tout ou presque rien, suivant ce que sont ses parents, suivant qu'ils forment un de ces ménages unis qu’on rappelait à propos de la femme ouvrière, ou qu'ils écoutent chacun leur fantaisie ; suivant même que le père résiste, une fois sur deux, à la tentation du cabaret et que la mère trouve le temps de rester chez elle, ou que l’un et l’autre sont trop bien retenus au dehors pour ne pas laisser, et l’enfant, et la maison à l’abandon.
Voici, dans la banlieue de Paris, deux logements qui se touchent, deux familles qui vivent côte à côte. Toutes les deux ont éprouvé le malheur de la maladie et du chômage, et elles ont fait appel à l'assistance privée. On vient les voir, et dès l’entrée, on est fixé : ici l’incurie, le désordre ; là l'effort le plus patient et le plus méritoire pour tenir bon
contre l’infortune, et garder le logis propre, les enfants décemment habillés. On cause, on se renseigne ; et les deux histoires montrent en effet, d’une part un mari qui n’est pas mauvais homme, mais qui a toujours bu, une femme qui n’est qu’insouciance et bavardage ; d’autre part, auprès d’un mari sobre, et qui s’acharne à travailler, et qui recule, pour ne pas perdre ses journées, une opération nécessaire, une femme active, industrieuse, quin’éprouve aucun embarras à vaquer au ménage, à surveiller ses enfants, en même temps qu’à faire son ouvrage de confectionneuse. Et les conséquences se découvrent aussitôt : dans la première famille, les filles sont coquettes et légères, les garçons paresseux ; dans la seconde, chacun est en classe, en apprentissage, déjà placé. Aïnsi, dans les deux cas, le présent peut avoir ses duretés : mais d’un côté l’avenir n’est que menaces de misère et de chute morale ; de l’autre, il offre la perspective la plus certaine de bonne conduite et de prospérité.
Ce sont des exemples qui se reproduisent indéfiniment : leur rapprochement et leur contraste rendent plus frappante la conclusion qu’ils imposent, à savoir que le sort des enfants, au sens le plus plein du mot, dépend, dans la famille ouvrière, de la conduite et de la valeur morale des parents : que ceux-ci, à leur tour, on l’a déjà vu, sont trop souvent entourés des périls que comporte la vie
industrielle : alcoolisme, promiscuité, taudis; qu’enfin c’est la résistance de ces père et mère à de si dangereux assauts qui décide de l’avenir de leurs enfants. Autrement dit, le hasard, le hasard seul, ici encore, est maître de cet avenir.
Il faut pousser plus loin l’examen de ces existences enfantines. Encore une fois, les parents, dans la grande majorité, aiment leurs enfants et se dévoueraient sans hésiter pour leur épargner quelque mal. Mais la vie leur apparaît gouvernée par des règles, commandée par des besoins. La première règle, c’est qu’il faut travailler dès qu’on le peut ; il n’est que juste d'attendre de l’enfant qu’on a péniblement élevé et qui représente une dépense, quelque travail pour payer sa nourriture, son logement, son entretien,une contribution aux charges de la maison. Donc, sitôt qu'il en a la force, vers treize ou quatorze ans, on lui cherchera de l’ouvrage. Justement l’industrie, l’atelier offrent cet ouvrage : ils prendront l'enfant qu’on leur amène. Et sans doute, à la campagne, un fermier prendra de même le petit garçon ou la petite fille que les parents n’entendent pas nourrir à ne rien faire. Mais ce ne sera que pour leur commander une tâche qu'ils peuvent accomplir sans péril pour leur santé présente, pour leur développement physique : garder les bêtes, apprendre à les soigner. La vie sera souvent rude, en plein air, avec quelques taloches, parfois : elle ne sera pas plus rude que dans la maison
paternelle ; et elle restera toujours saine. A l’atelier, à la fabrique, à la mine, une foule de besognes peuvent être dangereuses ou nuisibles ; la seule durée du travail, dans une atmosphère confinée et pleine de miasmes, risque d’altérer gravement les forces insuffisantes du garçon ou de la fille de quatorze à dix-huit ans. Cependant, l’'appât du gain exerce son attrait. L'usine offre du travail et de l’argent :1l faudra donc que les parents résistent à cette offre, ou du moins, que d’euxmêmes ils décident que leur enfant ne travaillera pas à toutes les besognes, ne dépassera pas, dans sa journée, un certain nombre d'heures. Mais si quelques-uns ont cette énergie, d’autres, à côté d’eux, ne l’auront pas; et c’est alors une autre crainte, de voir leur enfant écarté, parce qu’ils auront voulu pour lui des conditions exceptionnelles dont ne s’accommode pas la marche rapide, uniforme d’une grande entreprise industrielle. La bonne volonté de ces parents aura beaucoup de peine, même si elle exigecesconditions, à lesobtenir: et c’est pourquoi, le plus souvent, elle ne les exigera pas.
L'enfant est ainsi exposé par le jeu naturel de la vie industrielle à s’user prématurément, sans que, d’ailleurs, personne y mette la moindre cruauté : les choses sont ainsi; cette immense machine a besoin, avant tout, de rouler ; dans sa course, qui est une merveille d’ingéniosité scienti-
fique, l'être humain ne figure plus qu’une valeur diminuée ; l'enfant y est emporté : il suit le sort commun. Seulement il n’est pas en état de subir les fatigues même normales, et cette vie fait de lui, très vite, une victime.
Cependant, il peut arriver que des parents soient coupables envers lui d’un pire méfait que cette acceptation trop indifférente des nécessités de la vie industrielle. Il y a des parents véritablement barbares. Ce n’est pas une question de classe ni de métier, et cette déformation ou cette atrophie du sentiment paternel tient évidemment à la personne même. Seulement, suivant les milieux, elles se réalisent en actes différents : dans la bourgeoisie ce sera, — les exemples se rencontrent —une persécution morale dont la férocité peut flétrir et dévier une âme à jamais ; dans le milieu populaire, ce seront les mauvais traitements, les coups, les sévices physiques les plus atroces. Il est bien connu que ces abominables brutalités dérivent directement de l’alcoolisme. L'homme qui boit chaque jour plusieurs verres d’absinthe est en perpétuel état de fureur, et il se déchaîne sur les êtres qui sont, sans défense, à sa portée, la femme, l’enfant. Quand la femme boit, elle aussi, alors c’est l’enfant tout seul qui supporte les horreurs de cette double démence. Les voisins entendent des bruits de batterie, des cris. Maïs quoi ! Chacun est maître chez soi : ils craignent de s’attirer, s'ils interviennent,
quelque mauvaise affaire. Ils ne se décident qu’au cas de ces excès qui révoltent, qui forcent toute prudence.
Voilà des faits déplorables que nuln’avait prévus
à l’aube du xrx® siècle : 11 n’était pas possible de les prévoir, puisqu'ils sont nés des phénomènes nouveaux que ce siècle a produits. Le Code civil avait cru donner à l’enfant des garanties suffisantes, en disant, en laissant entendre que la puissance paternelle s’exercerait dans son intérêt et pour sa protection, en remettant son éducation physique et morale, sa santé et son âme aux soins de la famille. Mais que représente donc cette puissance paternelle qui, dès la naissance, dispose de l'enfant et l’abandonne à une nourrice de hasard, qui, plus tard, le livre au vagabondage de la rue ou le force à des travaux pénibles, qui, enfin, n’use envers lui que de brutalité ? Que représente aussi cette famille, ce père ou cette mère, et parfois les deux, qui ne lui offrent les leçons que de l’inconduite et du vice ? Les mots mêmes de puissance paternelle, de famille, deviennent une dérision. Toutefois la loi demeure, les articles du Code sont précis : jusqu’à la majorité, l'enfant reste soumis à l'autorité des parents. L'idée n’est même pas venue qu'ils puissent en abuser, ni abuser de leur force
DELZONS, — Famille française, 10
pour faire souffrir un être qui est la chair de leur chair : ainsi le Code pénal a édicté des peines aggravées contre l'enfant qui maltraite ses parents ; mais il ne dit rien des parents qui maltraïtent leur enfant, et qui sont donc simplement exposés aux sanctions ordinaires des coups et blessures.
Toute cette législation, habile, mesurée et faite d'équilibre ne convenait plus aux circonstances nouvelles ; du moins, ceux qui prenaient conscience des dangers courus par l'enfant n’y trouvaient aucun moyen de le préserver.
Des hommes attentifs observaient ces dangers. Il en est un surtout, dont le nom doit rester populaire, pour les beaux sentiments de sympathie et le grand effort de générosité qu’il représente : c’est Théophile Roussel. À cette heure où les œuvres charitables, les œuvres d’assistance, et notamment celles qui s'occupent de l’enfant, se sont multipliées, on oublie trop la noblesse et la perspicacité de cet homme qui fut un initiateur et un excitateur. Il avait eu le mérite de regarder, et après avoir vu, de ne pas détourner les yeux. Il avait regardé la condition de l’enfant dans les milieux ouvriers de la ville industrielle, de la cité moderne :1l avait été effrayé de tant de misères qui s’abattent sur lui, et il commença dès lors une croisade pour le protéger et le sauver.
La difficulté venaït tout entière de la famille qui aurait dû être la sauvegarde, et qui devenait l’ins-
trument de souffrance, de mort. Était-il donc possible de s’en prendre à elle, de toucher à ce principe d'ordre public, la puissance paternelle ? Il y avait des précédents, et Théophile Roussel s’en inspira.
La puissance paternelle, si conforme qu’elle puisse être à l’ordre de la nature, n’en est pas moins une création de la loi, et ce que la loi a ainsi édifié, elle peut le changer. La famille est une cellule essentielle du corps social: mais le corps social représenté par l’État peut intervenir et la suppléer si elle ne s’acquitte pas de sa fonction. Telles étaient les idées qui avaient eu cours durant la Révolution. On en reconnaît l'esprit et les tendances. Une fois encore, on retrouve la philosophie pédagogique et sociale de Rousseau.
C’est bien lui qui avait voulu que l’enfant fût d’abord nourri par sa mère, mais, ensuite, fût soustrait à l'influence de sa famille pour appartenir à l'État. Et il est inutile de rappeler de nouveau le succès extraordinaire de l'Émile, où se présentaient, avec une éloquence aussi persuasive qu'irritante, ces idées originales sur l’éducation. Trente ans plus tard, le 9 août 1795, en présentant à la Convention le rapport sur son projet de Code civil, Cambacérès s’exprimait ainsi :
« La voix impérieuse de la raison s’est fait entendre : ü n'y a plus de puissance paternelle ; c’est tromper la nature que d’établir ses droits par la contrainte,
«Surveillance et protection, voilà les droits des parents ; nourrir et élever leurs enfants, voilà leurs devoirs.
« Quant à l’éducation, la Convention en décidera le mode et les principes.
« La nourriture ne se prescrit pas ; mais rien n’est indifférent dans l’art de former les hommes.
« Les enfants seront dotés en apprenant, dès leur tendre enfance, un métier d’agriculture ou d’art mécanique. »
Voilà des formules péremptoires : « Plus de puissance paternelle, — la Convention décrétera le mode et les principes de l’éducation.. » C’est la théorie absolue du droit de l’État sur l’enfant, à l’exclusion des parents dont le rôle se réduit à le surveiller et le protéger, à le nourrir et l’élever. Si persuadée que fût la Convention de son pouvoir et si disposée qu’elle pût être à régler par décrets impérieux la-formation de l’âme et de l’esprit de l'enfant, elle ne se décida pas cependant à consacrer cette intervention souveraine de la puissance publique. Un an plus tard, en présentant son deuxième projet, le 9 septembre 1794, Cambacérès renonçait à décréter «le mode et les principes de l’éducation ». Déjà, le décret des 29 frimaire, 5 nivôse an [TI (19-25 décembre 1793), sur l’organisation de l'instruction publique, avait dit :
« Les instituteurs ou institutrices sont sous la surveillance immédiate de la municipalité ou sec-
tion, des pères, mères, tuteurs ou curateurs,et sous la surveillance de tous les citoyens. » (Art. 1, section IT.)
Ce pouvoir de surveillance, reconnu aux parents et à ceux qui les remplacent, exclut l’omnipotence de l'État. Et il apparaît done que, pénétrée d'idées pédagogiques qui l’auraient conduite logiquement à confisquer l'enfant, — suivant la formule de Cambacérès, — l'assemblée révolutionnaire hésita et céda devant la force des habitudes et des sentiments.
Ce qui frappe d’abord, dans l’histoire des lois du x1x° siècle relatives à la protection de l'enfance, c’est que l'intervention de la puissance publique, longtemps après la Révolution, a été réclamée pour la première fois par Théophile Roussel dans un esprit exactement opposé à celui des conventionnels. Ils étaient des théoriciens ; 1l était homme pratique. Partisans de la mainmise de l’État sur l'enfant, ils ne voulurent pas la décréter ; libéral et défenseur des initiatives privées, 1l recourut à l'État et il obtint son concours, parce qu'il le jugeait indispensable à l’intérêt de l’enfant.
% * %* A la veille de la guerre, la mortalité des enfants
du premier âge était, à Paris, de 51,6 pour 100, plus de la moitié; dans un département comme la
Creuse, elle s’abaissait à 13 p. 100. Roussel dénonça, parmi les causes les plus certaines de cette mortalité, « l’industrie nourricière », et 1l réclama contre ce fléau des mesures énergiques, à savoir la surveillance la plus stricte, qui suppléerait celle que les parents auraient dû exercer, mais qu'ils n’exerçalent pas. Donc, que les nourrices qui prennent des nourrissons fassent une déclaration ; que des médecins soient chargés de les visiter, elles et les enfants ; que les parents eux-mêmes aient à déclarer qu'ils ont placé leurs enfants en nourrice. Ce sont les règles principales de la loi du 23 décembre 1874, connue sous le nom de loi Roussel, et c’est la première manifestation légale d’une tendance et d’une volonté qui devaient trouver dans la suite tant d'occasions de s’exprimer. L'intérêt de l’enfant domine toutes autres considérations ; dès lors qu'il l'exige, on n’hésitera pas à gêner la liberté des parents, à restreindre l'exercice de leur puissance paternelle, en les forçant à cette déclaration qui est évidemment, en soi, une atteinte à leur pouvoir.
Roussel s’autorisait ici d’un précédent : à la fin de l’ancien régime, une ordonnance avait demandé aux parents une déclaration pareille quand ils plaçaient un enfant en nourrice. Il faut dire que l'ordonnance est de 1762, l’année même de l’Émile, et qu’elle semble avoir été directement inspirée par le livre de Rousseau. Elle n’était plus
appliquée, si elle l'avait jamais été ; et le mal qu’elle avait voulu conjurer n’était plus le même. Ce n’était plus cet égoïsme d’une classe riche et soucieuse de son bien-être, contre quoi Rousseaus’était emporté : c'était, maintenant, le mal des grandes villes, — la mère travaillant au dehors, le logis étouffé, souvent l’hôtel meublé, — et toute la population ouvrière s’y trouvait exposée. Faute de pouvoir contraindre ces mères, qui n’en ont parfois ni la force ni le temps, à nourrir elles-mêmes leurs enfants, faute de pouvoir espérer que pères et mères choisiraient judicieusement la nourrice et la surveilleraient si peu que ce fût, l'État devait intervenir et remplacer la famille insuffisante, même au risque de toucher à l'intégrité de la puissance paternelle. À coup sûr et quoi qu’on puisse penser des droits de la famille, l’intervention de l’État fut ici mieux qu’utile, bienfaisante et nécessaire.
Avec la démocratie qui devenait le régime politique et, en partie, le régime social de la France, ces interventions vont se répéter, mais empreintes d’un autre caractère. La théorie, dont Roussel ne s'était pas soucié, va réapparaître telle que la professaient les révolutionnaires, et même plus systématique. C’est encore l'intérêt de
l'enfant du peuple qui sera habituellement invoqué; mais, dans la pensée des réformateurs, 1l rejoindra, pour la fortifier, l’idée qu’on. appelle étatiste : ainsi, on soutient à la fois que l'enfant n'appartient qu’à lui-même et que, cependant, l'État a le droit et le devoir de s'emparer de lui.
L'enseignement public a fourni le champ le plus vaste à cette thèseet, par suite, à la lutte qu’elle provoquait en se heurtant à la thèse contraire. Qu'on le remarque, toutefois ; en 1882, quand parut la loi qui établissait l’enseignement gratuit et obligatoire, le but hautement et sincèrement poursuivi était d'assurer aux enfants du peuple les avantages de l’instruction ; il ne semblait pas que le suffrage universel pût rester dépourvu de ce bénéfice : le citoyen qui vote, sachant écrire ou lire le nom de son mandataire. Au surplus, les souvenirs de la guerre hantaient tous les cerveaux, et cette phrase était répétée partout : « C’est l’instituteur allemand qui à fait la victoire allemande ». Un intérêt national se confondait avec l'intérêt de l'enfant et justifiait done la pression de l’État sur la famille pour lui imposer l'obligation scolaire, en Iui assurant, par contre, la gratuité.
Ce qui est fâcheux, c’est qu’à l’usage, cette belle idée n’ait pas donné tous ses effets, et que même on ait voulu lui en faire produire qui la contredisaient absolument.
Elle n’a pas donné tous ses effets, en ce que
l'obligation scolaire, qu’on avait considérée comme facilement acceptable par tous les parents, a rencontré d'assez vives résistances : la résistance, 101, c’est l’abstention ; elle est toute passive et donc plus difficile à vaincre. A la ville comme à la campagne, les parents préfèrent garder leurs enfants, parce qu'ils en ont besoin pour quelques travaux; ou, plus simplement, ils ne pensent pas à les envoyer à l’école : ils se désintéressent. Les sanctions de cette attitude ne sont pas appliquées : elles seraient inutiles. Et, chaque année, l’arrivée des recrues au régiment fait constater par le nombre des illettrés combien l'instruction obligatoire trouve d’insoumis. Certes, la loi de 1882 n’y perd rien de son grand caractère ; mais, en fait, l’empressement des familles ouvrières et paysannes n’a pas répondu à l'attente des législateurs de 1882. Trente ans après qu'ils fondèrent leur édifice, il faut reconnaître que, pareil à telles de ces écoles qui furent bâties partout, hâtivement et d'autorité, l’édifice présente déjà des lézardes : 1l n’est pas assez solide, il a besoin d’être consolidé.
Or, au moment où ces insuffisances de la loi de 1882 se révèlent si nettement, alors que trop d’enfants, par la faute des parents, restent encore sans instruction, ce n’est pas l’idée bienfaisante d'il y a trente ans que certains cherchent à fortifier ; c’est l'esprit de système qu’ils veulent faire triompher. L'idée et le système s'opposent l’une à l’autre :
l’idée, c’est de donner à l’enfant du peuple, et pour rien, le bienfait de l'instruction qu’il ne peut payer ; le système, c’est de s'emparer de l'enfant et, par lui, de l'avenir, en faveur d’une thèse philosophique et d’un régime politique et social. Les points de vue sont directement contraires. Quant à l’utilité immédiate, le second paraît des plus dangereux. Ceux qui veulent s'emparer de l’enfant proposent le monopole de l’enseignement : l'État seul aura le droit d’enseigner. C’est la logique de leur système ; mais ce n’est pas le moyen de remédier au mal que tout le monde constate. Ils suppriment les écoles libres, en effet, et par suite ils atteignent les enfants qui reçoivent dans ces écoles l'instruction. L’étatisme l'emporte évidemment, dans ces projets, sur l’intérêt de l’enfant. Il n’est pas besoin de montrer qu’en même temps il porte, aux droits de la famille, une atteinte grave: On a fait à la loi de 1882 une critique que les intentions certaines de ses auteurs auraient dû lui épargner ; on lui a reproché de violer, par la laïcité, la liberté des consciences, alors que tous les hommes qui présidèrent à sa naïssance et à ses premières applications, Jules Ferry entre tous, entendaient que l’instituteur respectât scrupuleusement les croyances de ses élèves. Du moins, à côté de l’école communale, l’école libre restait ouverte pour les familles qui voulaient qu’une certaine instruction et qu’une éducation reli-
gieuse fussent données à leurs enfants. Si cette école disparaissait, la liberté serait certainement diminuée, et, plus que la liberté, le droit des parents qui est de choisir, pour leurs enfants, le genre d'enseignement qu'ils estiment le meilleur.
Ces projets, dits de défense scolaire, visent à ce que l’obligation scolaire soit mieux respectée, et par suite, à ce que les parents ne puissent plus, par indifférence ou mauvais vouloir, y soustraire leurs enfants. L’empiétement de la puissance publique sur la liberté de la famille et sur le pouvoir paternel est incontestable ; mais il se justifie suffisamment par l'intérêt de l’enfant. Or c’est là le critère quipeut montrer jusqu'où cette intervention sera légitime, et où elle commencera d’être abusive. Tout ce que commande l'intérêt de l’enfant, la loi pourra l’imposer aux parents : done obligation rigoureuse de l'envoyer à l’école, et sanctions efficaces, si cette obligation n’est pas exécutée. En revanche, tout ce qui excédera cet intérêt devra être laissé de côté : par conséquent le monopole, qui ne tend pas seulement à pourvoir l’enfant d'instruction, mais à lui imposer une certaine instruction et à fortifier l'État au détriment de la puissance familiale.
La puissance familiale allait se heurter, par
ailleurs, à la puissance publique. Dès lors que l'intervention de l'État et de la loi semblait nécessaire, pour protéger l’enfant contre l’insouciance ou l'impuissance de la famille, le danger du travail excessif ou malsain devait fixer l'attention. La loi du 2 novembre 1892 ouvre une série d’actes législatifs ou réglementaires qui se continue, qui n’est pas close.
Ses prescriptions sont des plus simples, et elles témoignent, par leur modération même, combien elles étaient nécessaires.
Elle interdit le travail des enfants qui n’ont pas treize ans révolus : c'était donc que des parents n’attendaient pas cet âge. Elle décide que, audessous de seize ans, les enfants ne pourront pas travailler plus de dix heures par jour : c’est donc qu’on les faisait travailler davantage. Elle défend enfin le travail de nuit : c’est donc qu'il était en usage. Rien ne peut mieux montrer que cette énumération de quels excès l’enfant était victime, et comment son intérêt exigeait qu'ici l’État le protégeât contre sa famille même. La loi de 1892 est allée plus loin. Elle s'applique à tous les établissements : elle fait exception seulement pour ceux où ne sont employés « que les membres de la famille sous l'autorité du père, de la mère, du tuteur ». Cette réserve est inspirée par la pensée que ni père, ni mère, ni tuteur n’abuseront des forces de l’enfant. Toutefois, même dans
ces établissements familiaux, il se peut que la santé de l’enfant soit exposée ; et le même article de loi, qui les exempte de la surveillance, la leur impose, quand ils emploient une chaudière à vapeur ou un moteur mécanique, quand ils sont insalubres ou dangereux : 1l importe alors, en effet, de prendre des mesures de précaution particulières ; il importe, par suite, que des inspecteurs veillent à ce que ces mesures soient observées. Sans doute, c’est une atteinte grave non seulement à la puissance paternelle, mais encore à linviolabilité du domicile et à la liberté familiale, que cette intrusion des inspecteurs dans un établissement qui est celui de la famille, et d’elle seule. Mais ces atteintes, cette intervention de l’État sont justifiées par le même principe supérieur et nouveau auquel on est convenu de subordonner les règles anciennes : l'intérêt de l'enfant.
On trouvera la même justification, aussi certaine, aussi éclatante, pour les lois et décrets qui ont suivi la loi de 1892. |
Voici le décret du 3 mai 1893 qui s’occupe des mines, minières et carrières, pour leur étendre les mêmes procédés d'intervention, de règlement et de surveillance. N’était-ce pas une nécessité ? Il suffit de voir ce que le décret défend, pour reconnaître à quels dangers l’enfant était soumis : défense de le faire travailler plus de huit heures, quand il n’a pas seize ans, plus de dix heures quand
il n’a pas dix-huit ans, sans, d’ailleurs, dépasser cinquante-quatre heures par semaine ; défense de lui donner un autre travail que le tri et le chargement des minerais, la manœuvre et Le roulement des wagonnets ; défense enfin de le faire travailler à l'extraction, quand 1l n’a pas seize ans, et même, quand 1l n’a pas dix-huit ans, de l’employer autrement que comme aide... On juge, par ces interdictions, à quels excès on en était venu, et combien l'intervention de l’État fut ici salutaire.
Le décret du 13 mai 1893 énumère de la même manière, par tous les travaux qu’il défend, les méfaits de la vie industrielle envers l’enfant. Ce décret vise toutes les industries. Il interdit à l'enfant le graissage et le nettoyage des machines, la manœuvre des scies circulaires et à ruban, le service des robinets à vapeur, le soufilage par la bouche dans les verreries, etc. ; il interdit aussi de faire porter aux enfants, dans l'atelier, des fardeaux qui excéderaient 10 kilos pour ceux de quatorze ans, 15 kilos pour ceux de dix-huit ans. Le règlement devient ainsi de plus en plus minutieux.
La loi du 30 mars 1900 a dépassé la sévérité de ces prescriptions en fixant d’un coup à dix heures la durée de la journée de travail pour les enfants de seize à dix-huit ans.
Encore une fois, rien n’est plus justifié, rien n’est plus légitime que cette action de l’État, dût-elle
se traduire par une gêne tracassière dans les habitudesindustrielles. Toutefois ces lois d'intervention, et surtout la dernière, devaient avoir sur le sort de l'enfant des répercussions qui montrent assez combien la vie moderne est devenue complexe, combien 1l est difficile d’y toucher sur quelque point sans amener, par ailleurs, des réactions fâcheuses.
L'ensemble de ces mesures, destinées à établir une protection nécessaire, faisaient à l'enfant dans toutes les industries une condition spéciale, conforme à son âge et à ses forces. Mais la marche des grandes industries est elle-même trop délicate pour s’accommoder de distinctions qui entraînent des lenteurs et des frais. Plutôt que de s’y astreindre, les chefs de ces industries ont pris le parti le plus simple : ils ont supprimé le travail des enfants. Et, du coup, s’est ouverte cette crise de l’apprentissage dont on commence à mesurer les terribles effets. Les enfants ne sont plus à l’usine ; la maison paternelle ne leur offre que le vivre et le couvert ; il leur reste la rue. C’est là qu’ils se réfugient, qu'ils vivent, et qu’ils prennent les habitudes de ne rien faire, sinon de mal faire, dont toute leur existence peut être gâtée. Il a été révélé par un fonctionnaire de la préfecture de police, à une séance de la Société des prisons, que plus de 20 000 enfants erraient ainsi, sans occupation, sans surveillance sur le pavé de Paris.
Alors, on se demande : que faire ? Les esprits
systématiques ne se rendent pas à ces leçons de l'expérience et ils voudraient pousser plus loin l'intervention, en attendant que l’État socialiste, monopolisant toutes les industries, y fasse prévaloir le règlement à outrance. Il paraît plus opportun, plus pratique, et donc plus sage de chercher d’un autre côté. L'intervention de l’État a sans doute protégé l’enfant, et elle a eu raison de le protéger ; mais, en conflit avec les nécessités industrielles, elle produit ce résultat imprévu et contraire aux intérêts qu’elle voulait servir : lenfant est sans emploi, il n’y a plus d'apprentissage. Pour corriger cet excès, ce sont d’autres forces que celles de la loi et de la puissance publique qui doivent se mettre en œuvre: associations, chambres de commerce, chambres syndicales. Intermédiaires entre l’État et l'individu, ces organismes semblent pouvoir jouer, à l’avenir, un rôle considérable et des plus utiles. L'État est comme une machine trop lourde, trop lente, et qui ne peut s’assouplir aux multiples exigences de la vie. Plus proches de la vie, et d’ailleurs puissamment organisées, souvent riches, ces associations sont en mesure de compléter l’œuvre de la puissance publique. Pour l'apprentissage, notamment, alors que l’État ferait des lois, ouvrirait des écoles, elles peuvent agir d’une manière immédiate, effective : 1l est reconnu qu'il n’y a pas d'apprentissage hors de l'atelier ; c’est ainsi, justement, et par l’organisa-
tion de tels ateliers, qu’une association comme celle des classes moyennes, qu’une chambre de commerce comme celle de Limoges entreprennent de remédier à la crise et de venir au secours de l'enfant. Cet effort est commencé : il se poursuivra, soutenu par des hommes qui voient dans la réussite, à la fois l'intérêt de l’enfant et celui de l’industrie, c’est-à-dire le leur même; on a le droit de croire qu'il aboutira. Il en est de ce mouvement, comme de la plupart des grands courants d’action sociale que nous avons vus se former, par exemple sur la question des logements ouvriers. Le difficile est qu'ils naissent ; mais une fois en train, rien ne les arrête plus.
On aperçoit ici, dans toute leur étendue, les réactions de la vie moderne, de tout ce que cette vie comporte d'intérêts, de sentiments, et de théories sur le régime de la famille. Rien n’était plus simple que la conception ancienne de cette cellule, même au temps du Code civil : la puissance du père s’exerçant dans l’intérêt et pour la protection de l’enfant. Mais on s’est avisé que, par l'effet de l’existence industrielle, le pouvoir paternel agissait au rebours des fins qu’on avait prévues. L’avènement de la démocratie, et l’infiltration du socialisme d’État offraient le moyen de corriger ces abus par l’action énergique de la loi et de la surveillance administrative ; on a aussitôt employé ce moyen. Seulement un autre mal s’est révélé :
l'enfant n’a plus trouvé de travail. Il fallait une autre action encore pour accommoder sa condition à celle de l’industrie ; ce sont les associations qui se chargent de l’entreprendre. A travers cette évolution, le rôle de la famille, et celui du père surtout, ont été constamment diminués : à vrai dire, ils l’étaient déjà, et c’est pourquoi l’intervention de l’État devenait indispensable. Mais il est remarquable que les efforts de l’association, s’ils aboutissent, comme on est en droit d'y compter, à la restauration de l’apprentissage, pourront aussi bien rapprocher l'enfant de la famille ; du moins, le pouvoir paternel n’aura plus l’occasion de ces excès où le menait le jeu mécanique de la vie industrielle, et que l'intervention de l'État a supprimés. Il pourra s'exercer dans la famille même, et redevenir ce qu’il doit être.
Cest l’avenir, dans lhypothèse la plus favorable. Quant au présent, on ne peut nier que la puissance des parents, dans la classe ouvrière, aït été singulièrement restreinte. On a fait plus encore : on a osé supprimer, en certains cas, cette puissance même.
Cette hardiesse est due à Théophile Roussel. Et il faut en dire, comme de celle qui l’avait conduit à surveiller l’industrie nourricière, à corriger l’insou-
clance des parents, qu’elle fut aussi juste dans son inspiration que bienfaisante dans ses résultats.
Le problème était celui-ci. Voici des parents que le Code civil investit de droits sur la personne de l'enfant, et de devoirs envers lui. Les devoirs, ils n’en remplissent aucun ; les droits, ils en abusent. On voudrait agir en faveur de cet enfant, le transplanter dans un milieu sain, lui donner de bons exemples, le sauver enfin. Mais cela n’est possible que du consentement des parents, et s'ils refusent, aucune puissance ne les fera céder. Car ils détiennent, eux, cette puissance paternelle qui est d’ordre public, et que tous, autorité de l’État comme païticuliers, doivent respecter : pratiquement, le père le plus indigne pourrait requérir le commissaire de police d’enlever son enfant aux personnes charitables qui l’auraient recueilli,
À ce point, l'alternative se posait de la façon la plus énergique et la plus nette : la puissance paternelle et l'intérêt de l’enfant se heurtaient directement ; il fallait choisir l’une ou l’autre.
On ne s'étonne pas que Théophile Roussel ait choisi l'intérêt de l'enfant. C’est l’aboutissement naturel de toute l’évolution du xixe siècle, — et dans une âme généreuse, dans un esprit pénétré des habitudes nouvelles de la pensée, qui se porte vers l’avenir plutôt qu’en arrière, qui s'inquiète de l’individu, qui est possédée enfin par le souci d’un devoir social.
La loi de 1889, élaborée par Roussel, organise la déchéance de la puissance paternelle. Elle est très simple : elle décide que, suivant les cas, la déchéance doit ou peut être prononcée. Les tribunaux devront la prononcer après certains crimes et délits commis par les parents. Ils pourront la prononcer contre «les pères et mères qui, par leur ivrognerie habituelle, leur inconduite notoire et scandaleuse, par de mauvais traitements, compromettent soit la santé, soit la sécurité, soit la moralité de leurs enfants ». Voilà tombée la puissance qui, de protectrice, était devenue malfaisante, et paralysait tous les efforts qui pouvaient être tentés au profit de l’enfant. Les tribunaux ont à dire et ils peuvent dire librement sous quelle autre autorité 1l sera placé ; ce sera la puissance de la mère, ou la tutelle de droit commun, ou enfin celle de l’Assistance publique, d’un particulier, d’une institution charitable. On va ainsi à l’extrémité la plus audacieuse ; c’est une véritable mort civile dont ces parents indignes sont frappés en tant que parents ; d’une part, ils sont dépouillés de tous leurs droits, garde, éducation, correction, consentement au mariage, usufruit légal ; d’autre part, ces enfants, civilement orphelins, sont traités comme tels ; et le tuteur, l’Assistance publique, la société de patronage, sont investis sur eux des pouvoirs qui servent précisément à protéger les véritables orphelins.
Il semblait que la loi de 1889, en détruisant la puissance paternelle toutes les fois qu’elle devenait redoutable à l'intérêt de l’enfant, eût à la fois atteint les limites de la hardiesse, et sauvegardé cet intérêt. Cependant, la pratique ne tarda pas à révéler qu'elle était insuffisante, trop absolue et toutefois inefficace. Il se présentait, en effet, des cas très nombreux où les tribunaux et les sociétés de patronage se trouvaient pareillement embarrassés : des enfants étaient exposés, par la négligence, par la faiblesse de leurs parents, à cet abandon moral d’où ils commençaient de glisser sur la pente de la paresse, du vagabondage et des plus mauvaises actions ; des sociétés, averties, les auraient aussitôt recueillis ; mais les parents, soit résistance aveugle, soit scrupule sentimental, refusaient leur consentement. Comment les contraindre ? Ils n'étaient pas de ceux que la loi de 1889 a visés ; ils ne méritaient pas la déchéance ; et d’ailleurs, ce qu'il suffisait de leur retirer, ce n’était pas la puissance paternelle, mais seulement un attribut de cette puissance, c’est-à-dire la garde. Or la loi de 1889 ne permettait pas une telle distinction ; elle ne comporte que la déchéance complète, avec la flétrissure qui en résulte. Elle devait donc être reprise et corrigée.
L'occasion s’en présenta en 1897, lorsque le crime des époux Grégoire souleva dans toute la France la révolte et l’indignation publiques. Une
loi avait été votée, dès 1898, pour punir de peines plus sévères le crime des parents envers leurs propres enfants : désormais la faiblesse de la victime, la qualité paternelle ou maternelle chez les auteurs des coups et blessures devinrent des circonstances aggravantes qui purent entraîner la peine des travaux forcés. Mais la loi de 1898 fit davantage : et, par un détour, elle vint combler les lacunes que l'expérience avait fait découvrir dans la loi de 1889 sur la déchéance.
Ce n’était pas tout que de punir sévèrement les parents des enfants martyrs ; il fallait ensuite régler, pour l’avenir, le sort de ces enfants : on proposa que le juge d’instruction püût statuer provisoirement sur la garde, et confier les enfants soit à l’Assistance publique, soit à une personne ou à une société charitable. Et ce fut ici que l’ingéniosité de M. Bérenger sut profiter de l’occasion pour faire insérer dans la loi nouvelle la disposition générale dont on avaït besoin. Puisque le juge d’instruction allait statuer sur la garde, pourquoi ne pas étendre son pouvoir, et, en même temps, celui des tribunaux, à d’autres cas où c’est justement la garde qui fait difficulté, aux cas où les parents ne savent pas, ne peuvent pas l'exercer, sans, toutefois, avoir mérité la déchéance? Sans doute, la loi qu’on était en train de voter était essentiellement dirigée contre les parents barbares, poursuivis pour avoir commis des crimes et délits sur
la personne de leurs enfants ; les dispositions relatives à la garde de ces enfants n’y étaient qu’accessoires, et 1l pouvait paraître étrange d’y mêler d’autres dispositions qui atteindraient les parents, non pas coupables de sévices, mais seulement incapables de surveillance, qui régleraient la garde des enfants, non pas martyrs, mails moralement abandonnés. Cette étrangeté n’effraya pas M. Bérenger ; il proposa de viser «tous les cas de délits ou de crimes commis par des enfants, ou sur des enfants ». Délits ou crimes commis sur des enfants, c’est l’objet même de la loi, la répression d’un forfait comme celui des époux Grégoire. Délits et crimes commis par des enfants, c’est ce qu’on ajoute à la loi; c’est le cas de ces enfants moralement abandonnés qui, faute d’une autorité paternelle assez vigilante, arrivent à mal faire. On réunit ces cas s1 différents, parce qu’ils posent le même problème, celui de la garde, et on décide que le juge d’instruction provisoirement, le tribunal définitivement, statueront sur cette garde.
L'idée, assurément hardie, mais si ingénieuse de M. Bérenger, a donc fourni la solution cherchée. Les parents indignes seront déchus de leur puissance dans les termes de la loi de 1889. Mais les parents seulement incapables, et dont l’incapacitése révélera par cette preuve trop significative, le crime ou le délit de leurs enfants, pourront être
privés de la garde ; c’est-à-dire que leur qualité de père ou de mère, leur puissance paternelle ne feront plus obstacle aux mesures qui doivent assurer le relèvement et le salut de leurs enfants.
On suit la courbe du mouvement qui, depuis une quarantaine d’années, n’a subi ni fléchissement, ni arrêt. Partie d’une pensée généreuse, d’un souci à la fois sentimental et social qu’éveillait la condition pénible de l’enfant dans l’existence industrielle du xrx° siècle, elle s’élève rapidement. De la loi de 1874 sur le placement des enfants en nourrice jusqu’à celle de 1889 qui supprime la puissance paternelle, jusqu’à celle de 1898 qui enlève aux parents le droit de garde, ce sont des atteintes de plus en plus profondes à l’autorité des parents, à la famille elle-même. Il fallait bien en venir à détruire cette autorité, à retrancher cette famille, dès lors qu’on entendait faire prévaloir l'intérêt de l’enfant. On en est venu jusque-là. Toutes les fois que cet intérêt l’exige, l'enfant est enlevé à ses père et mère et la tâche de l’élever est confiée, comme on l’a vu, soit à l’Assistance publique, soit à une société de patronage, soit à une personne charitable.
Assurément, c’est le moyen d’écarter le plus grand mal, celui qui vient de l’abandon moral.
Est-ce le moyen de donner à l'enfant le plus grand bien ?
Après cet effort de trente ou quarante années, qui ne tendait qu’à arracher l’enfant d’un milieu malsain, voici qu’un autre effort commence pour lui rendre, dans des conditions nouvelles, la douceur, l'agrément, l'appui, tous les bienfaits de la famille.