‹ La famille FremontChapitre 21 sur 27 · CHARLES- JACQUES FRÉ MONT · texte numérisé non relu

CHARLES- JACQUES FRÉ MONT

mesquine, et conséquemment il commanda toujours le respect et l'estime de ses confrères.

" Il y a quelques vingt ans. le docteur Frémont, associé à quelques confrères, aida à la formation de l'Ecole de Médecine de Québec, dans laquelle il occupa la chaire de chirurgie qu'il continua à occuper jusqu'à l'affiliation de l'Ecole à l'Université. Ici, le même poste lui fut assigné ; à la mort du docteur Elanchet il fut nommé doyen de la faculté, et il remplit ce poste honorable à la satisfaction de tous les intéressés. A sa mort, il était co-propriétaire de l'Asile des Aliénés à Beauport, et comme tel il montra beaucoup de talent et d'activité. Il était aussi médecin de la prison de cette ville, et médecin visiteur de l'Hôpital de l'Hôtel-Dieu, où sa bonté et son attention furent pleinement appréciées, et où elles seront longtemps en mémoire. En 1860, il visita Eome, comme porteur d'une adresse des catholiques de cette ville, et en cette occasion il plut à Sa Sainteté le Pape de le décorer de la croix de l'ordre de Saint-Grégoire. Mais il est mort. Au moment même où il arrivait au comble de ses espérances, et de son ambition, au moment même où il espérait retirer les fruits de ses rudes labeurs, il plut à Dieu de l'enlever non-seulement à sa sphère d'utilité, mais du sein d'une famille attachée et aimante. Au commencement de mai dernier, il se transporta à la campagne, dans l'intention d'abandonner graduellement les pi us ardus devoirs de sa profession. Il n'y fut pas longtemps cependant, avant que les symptômes de cetle maladie qui finit par devenir fatale, ne se manifestèrent. Ces symptômes attirèrent d'abord peu d'attention, mais la rapidité avec laquelle il perdait ses forces et son embonpoint alarma bientôt ses amis.

Après avoir essayé différents remèdes et avoir fait dans le Haut-Canada, pour changer d'air, un voyage qu'il crut très favorable à sa santé, il reçut de ses amis le conseil d'essa3rer de faire un voyage par mer en Europe. Il suivit ce conseil et partit pour Laverpool en octobre dernier. A Londres, il consulta deux médecins distingués^ mais contrairement à la recommandation que lui avaient faite ses amis ici, il résolut d'aller en Egypte, dans le vain espoir qu'un climat chaud lui ferait du bien. A Malte, sentant faiblir ses forces, il résolut de revenir au pays pour mourir entouré de ses amis et des soins de sa famille.

" Vous savez la triste suite !. Son pays, il ne le revit plus. Il mourut en mer le 20 décembre et nous sommes ici aujourd'hui pour pleurer sa perte. L'Université a perdu un professeur savant, la profession un ami honorable, droit et honnête ; ses enfants, un père bon et indulgent, et son épouse, un époux dévoué et affectionné. Encore un mot, et j'ai fini. Y a-t il un cœur ici qui ne saigne pour sa veuve et ses enfants abandonnés seuls ? Y a-t-il dans cette nombreuse assemblée, un cœur qui ne sympathise pas de toutes ses forces avec cette pauvre femme, dans les cruelles anxiétés qui doivent avoir assailli son cœur durant ce pénible- voyage de Malte à Portland ? Y en a-t-il qui n'ait pas éprouvé un serrement instinctif en se reportant à ce moment solennel où au milieu de l'océan, l'âme de notre cher ami retournait à Dieu, son créateur ? Y en a-t-il un qui puisse se faire une idée de la morne désolation qui régna à ce moment d'ans le cœur de la veuve restée seule ? Assurément je puis dire qu'il n'y en a pas un. Et ne puis-je pas affirmer avec une égale assurance qu il n'y en a pas un qui ne veuille

se joindre avec ferveur dans la prière pour supplior Celui qui seul peut calmer la douleur, de la visiter, réconforter et consoler dans sa profonde affliction."

Le docteur Prémont avait épousé, à Québec, le 8 janvier 1845, Marie-CVcile, tille de 1 honorable juge Philippe Panet et de Luce Casgrain.

Madame Frémont est morte à Québec le 8 septembre 1895, à l'âge de 72 ans et il mois, et a été inhumée au cimetière Saint-Charles.

Huit enfants étaient nés de leur mariage : I Charles- Panet ; II Marie-Adine ; III Jules-Herman-Joseph • IV Marie-Luce-Hermine ; V Louis- Philippe ; VI Jules Joseph-Taschereau ; VII James- Joseph ; VIII Henri- Alfred.

CHAKLES-PANET FKÉMONT Né à Québec le 4 novembre 1845.

Décédé à Québec le 21 octobre 1H63. Inhumé au cimetière Saint-Charles.

MAKIE-ADINE FKÉMONT Née à Québec le 25 février 1848.

Son père l'aimait singulièrement, à cause de son caractère sérieux et réfléchi... On confia son instruction d abord aux dames Ursulines de Québec, puis aux religieuses de Jésus-Marie, établies depuis peu à Saint- Joseph de Lévis... De retour dans sa famille, elle eut à soutenir plus d'un combat contre le monde qui cherchait à s introduire dans son cœur, quoique la porte en fut bien close et perpétuellement gardée. Un de se» parents cherchait surtout à l'attirer dans les réunions mondaines. Un jour, qu'il avait été plus pressant qu'à l'ordinaire, la jeune fille, pour se délivrer de ses impor-

limités, parut consentir, du moins laissa préparer sa toilette pour la soirée projetée. " Intérieurement, dit- •elle, je ne cessais de demander à Notre-Seigneur de ne pas permettre que je prisse part à cette fête mon» daine." Le jour terrible était arrivé et aucune heureuse circonstance n'avait répondu à sa prière... Vœux ai alarmes redoublèrent jusqu'à l'heure où il lui fallut revêtir l'élégante toilette de bal... Toute crispée et presqu'en larmes, elle s'embarrassa si bien dans sa robe, en descendant l'escalier, qu'elle se donna une entorse qui l'empêcha de marcher durant plusieurs jours. Son parent tut extrêmement contrarié de cet accident, mais on dit qu'Adine n'eut jamais de plus radieux sourire qu'en se voyant les deux pieds au lit ce soir là.

Ce fut vers cette époque que Notre-Seigneur exigea d'elle un sacrifice qui devait la détacher de plus en plus de la terre. Son bon père lui fut enlevé. Aucune expression ne saurait rendre la douleur d'Adine en apprenant ce tragique événement. De ce moment, sa détermination fut définitivement prise : elle serait à Dieu, à Dieu seul !...

Malgré son vif désir d'entrer sans retard au noviciat des dames de Jésus-Marie, elle dût demeurer encore près de deux années auprès de sa bonne mère qui n'avait pas le courage de s'en séparer. Le Bon Dieu le permit ainsi, parce qu'il avait d'autres vues sur Adine.

Poussée sans doute par une inspiration céleste, madame Frémont conçut un jour le désir de visiter le monastère du Précieux-Sang de Saint-Hyacinthe quoiqu'elle n'y connut qu'une humble sœur converse

qui, pendant plusieurs années, avait été servante chez son père, le juge Panet. Elle s'y rendit accompagnée de ses deux jeunes filles dont Adine était l'aînée.

En assistant dans la chapelle du monastère du Précieux Sang, aux exercices de l'heure réparatrice de la nuit, Adine comprit que Jésus l'appelait à l'adoration de son sang et à la réparation des outrages qu'il reçoit. Jamais rayons ne furent plus lumineux que les ténèbres de cette nuit-là pour la douce Adine. L'astre au sanctuaire lui avait montré sa voie : " Je ne serai jamais que religieuse du Précieux-Sang ", se dit-elle, depuis cette nuit dont elle garda un ineffaçable souvenir.

Madame Frémont consentit avec larmes à sacrifier sa fille. Ce fut le 15 octobre 1866 qu'Adine Frémont fit ses adieux au monde. Klle entra au monastère du Précieux-Sang, à Saint- Hyacinthe, sereine et radieuse, et toute imprégnée de ce délicieux sentiment qui enivrait le roi prophète quand il s'écriait : •' Le passereau a trouvé une demeure et la tourterelle un nid : vos autels, ô mon Dieu, vos autels seront le lieu de mon repos ! ! " Ses adieux à sa mère et à sa sœur, qui l'avaient accompagnée, furent calmes et joyeux. On sentait qu'il lui tardait d'être sous le joug'4 doux et léger " du Seigneur Jésus.

Ici commence sa vie claustrale : vie de silence, de solitude, de recueillement ; vie intérieure, vie cachée pour Adine plus que pour beaucoup d'autres, à raison de son caractère naturellement peu expansif.

Dès le début de son noviciat, la nouvelle postulante vse fit remarquer par sa parfaite régularité et sa fidélité aux moindres devoirs. Elle avait le culte des petites choses, c'est-à-dire que rien ne lui paraissait petit et

qu'elle pratiquait grandement les moindres observances. Le monde lui avait dit que le genre de vie des religieuses du Précieux Sang était trop austère et trop rigide, qu'elle y perdrait ses forces et sa santé. Elle lui avait répondu qu'en gravissant le Calvaire, notre Seigneur était tombé d'épuisement plus d'une fois, et qu'elle serait trop heureuse si, comme lui, parvenue au sommet, elle mourait sur la croix... Jamais elle ne se ménagea, et toujours elle craignit d'être ménagée. Pourtant, sa santé n'était pas lorte, mais elle avait beaucoup d'énergie et était une amie de la croix. Souffrir pour Jésus lui était doux, — si doux qu'elle ne paraissait pas souffrir : on eut dit qu'elle aimait les plus vils travaux, les fonctions où il y avait davantage à se dépenser, — bien plus, elle avait le talent de faire croire à ses compagnes que ces fonctions étaient " les plus efficaces remèdes pour sa dyspepsie ". Aus*i étaitelle régulièrement employée, dans V intérêt de sa santé : en hiver, à entier le bois, à pelleter la neige, k balayer ies galeries ; en été, à bêcher, à piocher, à sarcler ; en toute saison, à ces fatigants travaux do ménage : le^ivo, repassage, lavage de planchers, qui, en toute communauté active, ne sont exercées que par les sœurs converses... Sa santé chancela, son courage jamais...

Pendant son postulat, il suffisait de lui montrer la blanche et rouge tunique qui l'attendait le 15 octobre suivant pour aiguillonner son ardeur : elle voulait se présenter si belle et si parée à son divin Fiancé !

Pondant son noviciat, le feu sacré lui montait à la figure et colorait ses joues chaque fois que,pour l'aider dans la voie de l'immolation, on attirait son attention sur la croix, surtout sur Vanneau d'une professe... Oh !

qu'il lui tardait de porter cet humble anneau d'argent !

C'est le 15 octobre 1868 que sœur Saint-Louis de Gonzague se lia irrévocablement au Divin Epoux... Les mondains n'ont point d'ivresses qui ressemblent à la sienne quand, se tournant vers l'assistance, après avoir reçu l'anneau nuptial des mains de l'évêque consécrateur, elle s'écria : " Je suis l'épouse de Celui que les anges servent et dont les cieux admirent la beauté ! Comme un gage de foi, il m'adonne son anneau."

Mais elle n'oublia pas qu'avant d'être servi, «on époux avait servi, et qu'il avait laissé à ses disciples ces paroles : " Le serviteur n'est pas plus grand que le maître "... " Si vous voulez être le premier, soyez le dernier "... " Apprenez de moi que je suis doux et humble de cœur "...

Depuis le jour de sa profession religieuse, il devint évident à toutes que sœur Saint-Louis de Gonzague qui, au jour de sa prise d'habit, avait pris pour maxime la parole de son saint patron : " A quoi cela me servira-t-il pour l'éternité? ",chercha surtout à imiter le Maître ; et que, comme lui, elle voulait monter en descendant, s'élever en s'abaissant. De plus en plus, elle parut surveiller son intérieur. En toutes circons. tances, elle était attentive à cacher ses sentiments de piété et à ne parler jamais délie ni de ce qui la concernait... Elle s'estimait véritablement la dernière des sœurs, et elle s'étonnait de toute marque d'attention ou d'affection. Quand l'occasion s'en présentait, la vénérée mère fondatrice du Précieux-Sang de Saint- Hyacinthe prenait plaisir à lui dire combien elle l'aimait sa petite Adine, combien elle lui était reconnaissante de ce qu'elle avait fait pour le développement

matériel de son jeune institut (car elle avait donné sa part d'héritage à la communauté) et comme elle bénissait Dieu de ravoir mise au nombre des vierges qu'elle avait à diriger. La confusion de 1 humble petite sœur était belle à voir en ces circonstances, et il était consolant à la mère fondatrice de l'entendre lui dire: " Mais, ma chère mère, ne dites done pas cela, vous savez bien que je suis une bonne à rien, et que je suis la plus imparfaite ; vous êtes trop bonne de m'aimer un peu, je ne mérite pas cela." Elle poussait ce sentiment si loin qu'il lui arriva mémo de montrer un véritable mécontentement dans quelques occasions où on avait paru avoir pour elle des attentions particulières. Pour qu'elle fut contente et à l'aise, il fallait que porsonne ne s'occupât d'elle. On comprit qu'elle avait pris à tâche de mettre sans cesse en pratique cette maxime de l'Imitation : " Aimez à être inconnu et à passer pour rien." Et pour imiter le plus près possible l'acte du divin Maître lavant les pieds de ses apôtres, elle se chargea, durant assez longtemps, du soin de nettoyer les chaussures des sœurs employées au service de la basse-cour et du jardin ! ! !

Sœur Saint-Louis de Gonzague avait fait de si bon cœur le sacrifice des biens d'ici-bas qu'elle craignait toujours de reprendre quelque chose de ce qu'elle avait donné. Son plaisir était de porter des vêtements usés ; elle ne les quittait qu'à regret et seulement lorsque

l'obéissance la lorçait de les changer Sa chaussure

surtout était si particulièrement remarquable qu'en la rencontrant dans les passages il n'était pas nécessaire de lever les yeux plus haut que les pieds pour la reconnaître A table, quand on lui servait quelque

chose de particulier, à raison de son estomac dyspep-

tique, elle ne pouvait s'empêcher de laisser paraître sa contrariété ; elle disait toujours qu'elle n'avait besoin de rien et qu'elle n'était pas entrée au monastère pour satisfaire ses caprices ut chercher ses aises. Certes, non. En maintes circonstances, ses compagnes remarquèrent que leur pauvre sœur paraissait souffrir beaucoup plus des remèdes que de la maladie, car ce lui était un supplice d'être obligée de se servir de tous ceux dont il fallait se pourvoir à la pharmacie ; les plus efficaces, selon elle, étaient les décoctions provenant des herbes1 médicinales cultivées dans le jardin du couvent. Deux ou trois jours avant sa morcelle fit encore paraître d'une manière bien remarquable son amour pour la pauvreté. Comme elle soutirait beaucoup du mal de tête,on voulut lui appliquer sur les tempes des compresses d'eau sédative : " Non, non, dit-elle, cela coûte trop cbe'rp mettez seulement des litiges trempés dans l'eau froide." On se rendit : l'eau sédative lui eut tombé sur le cœur.

La sœur Saint-Louis de Gonzague n'aimait pas moins l'obéissance que la pauvreté ; et, sur ce point, elle était d'une délicatesse de conscience presqu 'excessive. Plusieurs fois on dut la réprimander d'avoir obéi trop à la lettre, ou de n'avoir pas fait certaines observations qui eussent été pius qu'à propos. Mais ces reproches ne servaient toujours que son humilité; jamais ils n'améliorèrent son obéissance : comme Jésus, jusqu'à la mortelle ne sut qu'obéir en silence.

Dans l'automne de 1870, madame Frémont, sa jeune sœur et son petit frère Henri entrèrent au monastère du Précieux-Sang de Saint-Hyacinthe pour y passer l'hiver en qualité de pensionnaires. Cette circonstance donna à ses compagnes lieu de remarquer combien

sœur Saint-Louis de Gonzague était fidùle à garder son cœur contre tout sentiment naturel et à mortifier ses affections les plus légitimes. Parce qu'elle aimait beaucoup sa mère, sa sœur et son petit frère, elle craignait constamment, dans ses rapports avec eux, de perdre le mérite de les avoir quittés. Elle se fit une loi, durant ces mois, de ne les visiter (1) que lorsque l'obéissance l'y obligeait et de les quitter le plus tôt possible.

C'est en pratiquant sans relâche ces humbles vertus que la sœur Saint-Louis de Gonzague s'efforçait de réparer les péchés que fait commettre la triple concupiscence.

Combien d'autres vertus nous pourrions signaler! mais elles sont implicitement contenues dans cellesque nous venons d'énumérer.

Il resterait beaucoup à dire, si nous voulions parler de sa dévotion envers le Saint Sacrement, la Sainte Vierge, etc, etc. Mais n'a-ton pas tout dit en révélant son ardent amour pour Jésus-Christ ? Celui qui aime ne recherche-t-il'pas constamment la présence de la personne aimée et n'aime-t-il pas tous ceux qu'elle aime ? Aux heures libres, sœur Saint-Louis de Gonzague paraissait rivée à la grille du chœur, et ses yeux dévoraient si bien le tabernacle ou l'ostensoir qu'on s'étonnait presque de ne pas voir apparaître Jé-uis. Mais c'était l'heure de la foi et de l'amour, non celle de la vision intuitive qui, cependant, ne devait pas tarder.

Sa dévotion à la passion et au Précieux-Sang de Notre Seigneur Jésus-Christ était surtout particuliè-

(i) Les parloirs du monastère du Précieux-Sany n'étaient pat encore gtillés.

remont vive. C'est cette double dévotion qui a le plus contribué à la faire une victime réparatrice continuellement immolée à la gloire de Dieu et au salut de âmes. Adorer, louer, bénir le PrJoieux Sang, réparer les outrages qu'il reçoit à l'autel et dans les âmes, l'offrir en faveur des pécheurs, telle fut son incessante occupation.

Plus la sœur Saint- Louis de Gonzague s'élevait dans la voie du renoncement et du sacrifice, plus elle sentait croître en elle le désir du ciel. Quoique l' Kucharihtie lui offrit d'enivrantes joies, le voile était toujours là lui cachant la beauté de l'Epoux ; et elle ne pouvait s'empêcher de déclarer avec tristesse quand ses compagnes surprenant le secret de sa divine nostalgie, lui disaient que " près de la divine Eucharistie, on peut attendre moins impatiemment le ciel " : " C'est vrai, mais cependant je ne vois pas, dans l'hostie, Celui qui m'a tant aimée ; je ne contemple pas ses plaies sanglantes, jamais son regard ne vient rencontrer le mien ; jamais sa voix divine ne se fait entendre à mon oreille. . . oh ! non, l'Eucharistie n'est pas encore le ciel .. mais elle assoiffé du ciel."

Le ciel approchait. Il tardait au-si à l'Epoux de «unir à cette âme si blanche de pureté, si rouge d'amour.

Dès l'automne de 1870,, elle parut avoir comme un pressentiment de sa mort prochaine, et elle s'oublia iusqu'à dire formellement à quelques-unes de ses compagnes que l'hiver qui s'approchait serait le dernier qu'elle passerait sur la terre. Et comme on la badinait parce qu'elle réparait les bas d'été dans les froids de décembre, elle se justifia en se hâtant de répondre qu'elle voulait laisser son linge tout prêt et en bon

ordre pour celles de ses sœurs à qui on le distribuerait après sa mort.

A son entrée au monastère, la sœur Saint Louis de Gonzagne souffrait de dyspepsie. La maladie avait toujours progressé, malgré tous les efforts de la science médicale pour enrayer le mal. Enfin, en janvier 187 1 ^ elle fut forcée de rester à l'infirmerie.

Mais laissons parler les Annales de la Communauté, à la date du 10 mars 1871 ;

" Le douloureux sacrifice auquel nous nous préparions est accompli : hier soir, vers six heures, notre douce petite compagne, sœur Saint-Louis de G-onza* gue, s'envolait dans les bras de l'Epoux. Vers deux heures et demie, cette chère sœur reçut lu visite de madame sa mère, de sa sœur et de son petit frère qui demeurent ici depuis l'automne dernier, mais, soit extrême faiblesse ou défaut de lucidité d'esprit, après los avoir accueillis avec un mot affectueux, elle ne put leur parler davantage. Vers cinq heures, après leur départ, elle sortit de son assoupissement et eut la violente crise qui termina ses jours. Elle parut excessive* ment agitée ; ses joues et ses lèvres prirent une teinte violette ; sa respiration était haletante : " Vite, vite, écartez ces rideaux, dit-elle à celles qui étaient près de son lit ; donnez moi de l'air... J'étouffe ! " et sa respiration se faisait de plus en plus sifflante et entrecoupée : " Priez, ajouta-t-elle encore, priez pour moi, je meurs ! " et aussi longtemps qu'elle en eut la force, elle répéta : " Oh 1 priez, priez pour moi."

" Mgr de Germanicopolis était déjà rendu auprès de la mourante ; Mgr .Raymond, accouru au premier appel, ainsi que notre vénérée mère, récita les prières des agonisants et fut témoin des dernières luttes de notre bien-aimée sœur.

" Après cette violente crise, elle s'affaissa, comme épuisée ; une immobilité complète succéda à son extrême agitation. Etait-ce la mort? Probablement... Cependant pendant plus d une demi-heure, nous demeurâmes près de son lit, cherchant à surprendre sur ses lèvres livides un dernier souffle de vie et sur son cœur une dernière palpitation... Mais tout était fini... même le jugement de cette âme d'élite.

" Depuis longtemps, ajoute l'annaliste, notre petite sœur soupirait après l'heureux moment qui la réunirait au Bien-aimé. Nos supérieurs, qui connaissaient ses désirs,l'obligèrent de demander sa guérison. Enfant soumise et résignée, elle pria pour son rétablissement : " Oui," disait-elle un jour à une religieuse qui lui demandait si elle était bien fidèle à faire ce qu'on lui avait ordonné, " oui, je demande ma guérison; mais Notre Seigneur voit mes désirs..."

" Cependant, elle ne s'attendait pas à mourir aussi promptement. Peu d'heures avant sa mort,ses douleurs étant très aiguës, elle dit à sa garde-malade : " Je souffre le martyre." — " Ma chère sœur, cela vous dit que bientôt, bientôt vous serez au ciel." " — Bientôt, " demanda la malade d'un air calme.—" Oh ! oui, ma petite, aujourd'hui même très probablement. " — Aujourd'hui, répéta la mourante tout étonnée, aujourd'hui !... au ciel ! '

" Bien souvent, elle avait exprimé le désir de mourir comme son saint patron, saint Louis de Gonzague, à 1 âge de vingt-trois ans. Le Seigneur l'exauça ; car elle quitta la vie âgée de vingt-trois ans et quelques jours. Comme cet ange de la terre, elle avait parcouru en peu d'années une longue carrière."

Jules- Herman Joseph Frémont

Né à Québec le 12 juillet 1850.

Décédé à Québec le 10 août de la même année. Inhumé au cimetière Saint-Louis.

Marie- Luc e- Hermine Frémont

Née à Québec le 24 décembre 1851.

" Dès sus plus jeunes années, elle se sentit attirée comme par une force irrésistible à la vie religieuse. Cependant, elle n'osait prendre de détermination. Elle Imitait, elle craignait. Son âme était troublée, et dans ses réflexions, dit le R. P. Braun, qui a écrit sa vie, elle pensait souvent à sa faiblesse, à la facilité avec laquelle son cœur s'attachait à ceux qui lui témoignaient de l'alfection ; elle reconnaissait aussi qu'il y avait au fond de sa nature un secret penchant pour le monde,et qu'elle ne serait pas insensible aux attraits et aux avantages qu'il otfre.

" Elle comprit, ajoute le E. P. Braun, le danger qu'il y avait pour elle à rester dans sa famille, car ses bonnes résolutions pourraient s'atfaiblir, et elle finirait par écouter les insinuations du monde. Quelquefois, elle regardait les autres jeunes filles,aimées, recherchées et heureuses, tandis qu'elle-même serait abandonnée, livrée à l'ennui, et deviendrait malheureuse. Que deviendrai-je si je reste dans ma famille ? Que deviendrai-je si maman meurt avant moi ? Que deviendrai-je si mes bonnes résolutions s'affaiblissent ? Serai-je toujours maîtresse de mon cœur ? Que de jeunes filles, qui avaient pris de bonnes résolutions comme moi, qui étaient meilleures que moi, et qui n'ont pas été fidèles ! Ne serai-je pas capable do faire un coup de tête, même

a l'âge de quarante ans et de me marier ? Je le regretterais ensuite, mais ce serait trop tard. Mon Dieu ! que de périls qui me menacent dans le monde !

" Ce furent ces réflexions qui la firent penser à la vie religieuse. " Au moins, disait-elle, dans la vie religieuse je serai préservée de tous ces dangers, et je n'aurai plus ces inquiétudes sur mon avenir."

" Ensuite elle disait : " Mais pour entrer dans la vie religieuse, il faut y être appelé, il faut une vocation, il faut connaître la volonté de Dieu. Et est-ce bien ma vocation d'être religieuse ? Mon directeur ne m'en a jamais parlé. Il m'a toujours dit de persévérer dans l'état où je suis et que jaime tant, vivant avec maman et éloignée du monde."

" Ecoutons le E. P. Braun nous raconter de quelle manière elle parvint à connaître sa vocation :

" L'ordre parfait et la sainte pauvreté qu'elle admirait dans le monastère des Carmélites de Baltimore, qu'elle était allée visiter, le recueillement et la piété des religieuses, le silence si profond qui régnait dans les cloîtres et dans toute la maison, l'aimable charité, la douce joie, les délicates attentions touchèrent profondément Hermine ; mais surtout la conver&ation pieuse, si simple, si édifiante, les pensées si élevées et si généreuses des .Sœurs, leur grand amour pour Jésus- Christ et leur dévouement pour le salut «ies âmes, achevèrent de gagner son cœur. Une voix intérieure lui disait que Dieu l'appelait au Carmel, et que le Carmel serait le lieu de son repos et de sa félicité. " Oh ! maman, dit-elle, quelle bonheur d'être dans cette maison ! C'est dans un couvent comme celui-ci que je veux vivre."

" Elle était déterminée à devenir Carmélite.

" Dans cette courte visite, Hermine, éclairée par la lumière de la grâce, avait tout vu, avait tout compris ; et quand, après plus d'un an, elle entrera au Carmel de .Reims, les anciennes religieuses seront surprises et grandement édifiées de voir qu'une postulante d'un jour comprend si parfaitement l'esprit du Carmel, et, comme sans effort, elle se montre si fidèle aux moindres observances de la vie régulière."

" Enfin,la voilà fixée sur son choix : elle embrassera la vie religieuse ; elle sera Carmélite. Mais, comme il n'y avait pas de Carmel au Canada, elle résolut de faire venir des Carmélites de France et offrit tout son patrimoine pour cette fondation. Elle écrivit à ce sujet à la Révérende Mère Prieure du monastère de Reims et demanda à être reçue comme novice dans la nouvelle maison. Elle ne put encore réussir : leur personnel n'étant pas assez nombreux, les Carmélites de .Reims ne purent accepter une fondation à Montréal.

u Mais, disait-elle, si les Carmélites ne peuvent pas venir au Canada, rien ne m'empêchera d'aller moimême en France et de solliciter mon admission."

" Voyant que son projet ne pouvait se réaliser pour le moment, elle sollicita la faveur d'être admise comme postulante dans le monastère de Reims.

" Laissons encore la parole au Père Braun :

" Dans un entretien,ou Hermine ouvrait à son directeur son âme et ses désirs, la jeune fille se montra si pénétrée de l'appel intérieur, que Dieu lui faisait que son directeur ne put s'empêcher de lui dire : " Allons ! puissiez-vous être un jour Thérèse de Jésus !" " Que je serais heureuse," répondit-elle en souriant.

" Six mois s'étaient écoulés. Durant ce temps, Hermine avait souvent écrit aux Carmélites de Eeims.

Dans la dernière de ses lettres, si fervents étaient les désirs exprimés, si résolue la demande d'être admise que la Mère Prieure émue, crut devoir assembler le chapitre pour se mettre en mesure de donner une réponse définitive.

" Toutes les lettres d'Hermine furent relues. Les religieuses pénétrées de ce doux parfum, de ces désirs si célestes, se prononcèrent d'une voix unanime pour l'admission.

" Mais, mes Sœurs, dit la bonne Mère Prieure, quel nom donnerons-nous à cette enfant que Dieu nous envoie ?

" ^f a mère et mes sœurs, dit la maîtresse des novices, Dieu a ses vues sur cette enfant : douce fleur qui va s'éclore dans notre Carmel, elle en sortira un jour pour aller porter au lointain Canada l'esprit de notre sainte mère : n'est-il pas juste qu'elle y porte aussi son nom ? Peut-être Dieu lui donnera-t-il de devenir un jour dans sa patrie la Mère spirituelle d'un grand nombre d'âmes, qu'entraînera son exemple." A ces paroles, toutes les religieuses, touchées et pleines d'espérances n'eurent plus qu'une voix pour lui décerner ce nom si cher.

" On écrivit au direct eu r,le chargeant de faire part à Hermine de son admission et du nom qui lui était donné. Le directeur se rappelant la conversation qu'il avait eue avec la jeune fille, pensa qu'elle avait du solliciter la faveur de porter ce nom. La jeune fille, à son tour, crut devoir quelque reconnaissance au directeur, dont les instances lui avaient sans doute obtenu la faveur tant désirée. Mais non, Dieu avait entendu le secret d^sir de cette âme innocente, et avait tout

fait voulant sans doute l'attacher par un lien plus fort à sa sainte vocation.

" En recevant la nouvelle de son admission Hermine Frémont s'écria : " Mon cœur surabonde de joie à la pensée que j'ai eu le bonheur d'être choisie afin de m'immoler au Carmel pour la gloire de Dieu et le salut des âmes. Je porterai donc le beau nom de la sainte Mère du Carmel, Thérèse de Jésus ! Oh ! comme je m'efforcerai de devenir une véritable tille de sainte Thérèse, en aimant beaucoup Jésus, sa Croix et sa très-sainte More."

:; Elle seni alors augmenter son courage. Ses craintes disparaissent : elle sait maintenant où elle doit aller. On lui demande des sacrifices, elle les fera avec joie, pour la gloire de Lieu et le salut des âmes, comme elle le dit. La pensée de quitter sa mère, sa mère qu'elle aime plus qu'elle-même, ne lui cause plus de irayeurs. " Je puis être plus utile et faire plus de bien à ma famille au Carmel que si je reste à Québec, ditelle. À Québec, je puis rendre quelques services, procurer quelques consolations à maman et à ma famille, et encore pour combien de temps ? Au Carmel, je prierai, j'offVi rai ma vie, je m'immolerai à Dieu pour maman, pour mes frères et pour tous ceux que j'aime, et ainsi j'attirerai sur eux les bénédictions du ciel. Ce ne seront plus des consolations terrestres que je leur procurerai ; mais je veux leur obtenir des grâces surnaturelles et célestes qui l'emportent sur tout ce qui est torrestre. Le bon Dieu bénira maman et mes frères en voyant la pauvre petite Thérèse de Jésus, qui suppliera pour eux, qui acceptera toutes les pénitences et s'imposera toutes les mortifications pour que maman soit toujours heureuse, pour que mes frères évitent

toujours le péché mortel, pour que mes oncles et mes tantes,' mes cousins et mes cousines et tous les membres de ma iamillo restent toujours des enfants de Dieu. Ainsi j'aimerai ma famille d'un amour plus véritable et plus parfait que j« ne l'ai fait jusqu'à présont, et je lui serai beaucoup plus utile en vivant au Carmel que si je restais à Québec."

" Cependant avant son départ pour la France, il fallait encore que Thérèse de Jésus fut éprouvée. Elle tomba gravement malade et l'on crut, pendant quelque temps, qu'elle n'en reviendrait pas. Durant cette épreuve, sa résignation à la volonté du Ciel ne l'abandonna pas ; elle répétait souvent : " O bon Jésus ! vous voyez que je ne refuse pas de mourir, mais cependent je voudrais bien mourir Carmélite, si c'est toutefois votre sainte volonté."

" Sa prière fut exaucée ; elle revint à la santé, puis, quelque temps après, elle arrivait à Reims, répétant ces paroles : " Mon cœur surabonde de joie et de consolation. Le Carmel est pour moi la porte du Paradis, le palais où le Roi des Rois veut bien recevoir son indigne épouse."

" Yoilà Thérèse de Jésus " dans le lieu de son repos." Nous allons voir se révéler ses heureuses qualités : " Le lis, planté dans un terrain qui lui convient moins, ne saurait croître et s'épanouir ; mais, dès qu'il trouve un sol plus favorable, il grandit, éclot et embaume l'air de ses parfums." La jeune canadienne est au comble de ses vœux. Suivons-là maintenant dans la vie nouvelle qu'elle vient d'embrasser.

" Dans une lettre qu'elle écrit à sa mère le 20 juin 1873, cinq jours après son arrivée, elle lui dit :

" Et d'abord, il faut que je vous parle de notre mo-

nastère, qui est un véritable paradis terrestre, de nos bonnes mères et sœurs, qui sont comme des anges. Je ne saurais vous dire assez combien nos Révérendes Mères sont bonnes. Elles ont mille attentions délicates pour moi et de grands soins de ma santé. Voyez, chère maman, la bonté de Notre-Seigneur ; il permet, pour que vous soyez rassurée, que ces bonnes Mères aient quelque chose de ce tact tout particulier qu'ont les mamans et principalement vous, ma mère bien-aimée, pour deviner les besoins de leurs enfants. Ainsi elles préviennent mes besoins.

" Quand je suis arrivée ici, mère chérie, comme vous le pensez bien, j'étais fatiguée après un si long voyage ; eh bien ! ces bonnes Mères me font reposer beaucoup. Je me couche plus tôt, je me lève plus tard que nos sœurs. Aussi suis-je bien reposée et bien heureuse de vous dire que je suis très-bien, et je n'hésite pas à croire que l'air du Carmel va me faire recouvrer une parfaite santé comme on me l'avait fait espérer."

" Dans des lettres subséquentes, qu'elle adresse aussi à sa mère, nous trouvons les passages suivants :

" Si vous saviez, ma bien chère mère, comme tout le monde se porte bien au Carmel, vous ne seriez plus inquiète et vous auriez raison ; car si l'on peut atteindre un âge avancé, c'est bien ici à cause de notre genre de vie frugal et régulier. Il y a six de nos sœurs qui depuis quelques années ont renouvelé leur cinquantième anniversaire de religion.

" Je vous remercie beaucoup, ma bien-aimée maman, de la gracieuse offre que vous me faites de m'ouvrir de grand cœur les portes de la maison, si jamais j'avais envie de retourner au Canada. J'ai bien ri et je ris en relisant cette partie de votre lettre.

" Ce n'est rien de nouveau, il y a long-temps que vous m'avez dit la même ehose. Mais Dieu me préserve par sa sainte grâce du grand malheur de profiter de votre si tendre invitation !

" Ne craignez pas que la honte me fasse reculer ; mais je me trouve trop heureuse dans ma chère solitude pour songer à la quitter. Si vous saviez, ma bien-aimée, comme je me trouve bien à ma place... Puis Notre-Seigneur est là tout à côté de moi, qui m'aide, me soutient et me fait trouver léger ce que je redoutais. C'est vraiment étonnant comme cet aimable Maître prend soin de son indigne petite épouse : notre bonne Maîtresse me dit souvent que je suis une petite gâtée du bon Dieu, et c'est bien vrai quand on réfléchit aux grâces innombrables que ce bon Jésus ma faites.

" Donc, ma mère chérie, je suis bien heureuse de vous dire que je n'ai pas la moindre envie de retourner au Canada, de laisser ma chère vocation où mon cœur a trouvé son repos. Je ne saurais vous dire assez comme on s'y sent heureuse de n'appartenir qu'à Jésus, de se trouver si loin du monde qu'on se croit presque dans un désert. Cela me fait souvent penser :iux Pères du désert.

'• Enfin, ma chère mère, je n'en finirais pas, si je voulais vous dire tout ce que je découvre de jour en jour de beau et d'aimable dans la sainte Ecligion- Aussi, plus j'avance, plus je m'attache à ma sainte vocation.

" Il y a cependant quelque chose qui trouble et assombrit ma joie... vous le devinez, bien-aimée de mon cœur... c'est la pensée du sacrifice que je vous ai fait faire, de la peine que vous en éprouvez, pauvre

mère ! faut-il donc que nous soyons l'une pour l'autre la cause d'un véritable martyre ? Ne craignez pas qu'on cherche à m'influencer... Comme ce n'est pas pour des motifs humains que je suis Carmélite, ce n'est pas pour des motifs humains que je persévérerai. Ne croyez pas que nos excellentes mères cherchent à me faire demeurer au Carmel malgré moi.

" Oh ! mère chérie ! Si vous saviez comme on s'aime au Carmel ! Mais on s'aime d'une manière bien supérieure et bien plus élevée qu'on ne peut le faire dans le monde. Nous avons un avant-goût de cet amour qui unit dans le ciel les élus entre eux dans le Cœur de Jésus ! Voilà comme nous nous aimons.

" Et, en certains jours, comme au jour de mon admission à la vêture, le bon Jésus nous fait goûter toutes les délices do ces pures et saintes affections. Que toutes les affections mondaines sont viles et méprisables aux yeux d'une Carmélite, qui a goûté la sainte charité qui règne au Carmel !

" Je fus bien doucement émue, mère chérie, et je ne pus m'enpècher de laisser couler quelques larmes de joie en voyant que l'admission au Carmel d'une pauvre petite Canadienne avait répandu tant de joie et de bonheur parmi toutes ces bonnes Carmélites. Comment expliquer tant d'affection pour une enfant qu'elles n'avaient jamais connue autrefois? Elles voyaient dans la petite Canadienne une Epouse que Jésus s'était choisie, et que ce bon Maître aimait tendrement, et voilà pourquoi elles étaient toutes si heureuses de mon admission et me témoignaient si affectueusement leur bonheur.

" Enfin ]e grand jour est venu ; enfin le Seigneur a fait éclater ses miséricordes ; enfin je ne suis plus une

petite postulante, mais une novice Carmélite ! Ah l mère chérie ! quel bonheur ! Et comment vous le décrire ? Ma plume n'en est pas capable, et mon cœur, trop plein, se refuse à dire tous ses sentiments de joie et de reconnaissance, à la vue d'un tel bienfait du bon Dieu !"

" Mais Thérèse de Jésus ne devait pas goûter longtemps ce qu'elle regardait comme le suprême bonheur sur la terre. Au commencement de décembre 1873, environ six mois après son entrée au Carmel, elle fut atteinte d'une maladie des plus cruelles ; puis, le 22 décembre, on écrivait du Carmel de Keims :

" La sainte volonté de Dieu soit toujours accomplie l Xotre chère petite sœur Thérèse de Jésus est morte comme une sainte, dans l'acte de l'amour du bon Dieu, après avoir eu le bonheur de faire ses vœux et d'emporter au ciel le beau titre de Carmélite, que son cœur désirait ardemment. Oh ! comme le divin Maître a été bon pour elle !

" Notre chère Canadienne nous arriva le 15 juin, et, après avoir épanché sa reconnaissance aux pieds de Notre-Dame du Sacré-Cœur, qui l'avait conduite comme par la main, au milieu de tant d'épreuves et de périls, elle-même éteignit la lampe qui, durant son voyage, avait brûlé jour et nuit devant l'image de cette divine Mère.

" Une fois au Carmel, qu'elle avait tant désiré,sœur Thérèse de Jésus n'aspira plus qu'à en prendre l'esprit. Mais il semblait que cet esprit fût inné en elle ; rien ne l'étonnait, c'était bien ce qu'elle avait cherché. Les petites pratiques d'humiLté, de silence, de pauvreté lui semblaient toutes naturelles

" Après sa suprême communion, après le sacrement de l'Kxtrême-Onction, après une dernière bénédiction du guide vénéré de son âme, il n'y avait plus, selon notre promesse, qu'à lui prêter toutes nos voix, et chanter de sa part le Magnificat... C'étaient à la fois les larmes de la terre et les joies du ciel. Quand il fut terminé, nous approchâmes de l'angélique enfant, qui nous accueillit en souriant. Elle sourit aussi à sa chère Maîtresse, qu'elle vit également auprès d'elle. Puis son regard se promenait sur toutes ses sœurs bien-aimées, que nous finies passer successivement devant son lit. Ses lèvres se remuaient encore pour baiser le crucifix, pour répéter les doux noms de Jésus, Marie, Joseph, mais aucun son n'en sortait plus. Peu à peu, elle sembla devenir étrangère à tout ce qui l'entourait, et nous commençâmes les prières de l'agonie.

'• Vers quatre heures, quelques légers mouvements nous avertirent que le moment du départ approchait ; un coup do sonnette rappela quelques unes do nos sœurs qui avaient été forcées de s'éloigner ; et peu de minutes après, entourée de sa famille du Carmel qu'elle n'avait pas cesser d'aimer, notre douce sœur Thérèse de Jésus s'endormait sur le cœur de Celui qui lui fut toute chose ici-bas, pour s'envoler sans retard, nous en avons l'intime confiance, vers le ciel où elle le possède sans partage... Son visage, que l'agonie n'avait point contracté, se revêtit alors d'une suave expression ; ses lèvres semblaient s'entrouvrir pour nous parler encore.

" Notre bien-aimée sœur Thérèse de Jésus a passé sous nos yeux comme une douce et rapide apparition,

laissant après elle un suave pari u m qui nous demeurera longtemps." (1)

L ou is- Ph i l ipp e Frémon t Né à Québec le 23 novembre 1853.

Décédé à Québec le 2:) juin 1865. Inhumé au cimetière Saint-Charles, le 1er juillet..

Jules-Joseph- Taschereau Frémont Le continuateur do la lignée.

James-Joseph Frémont Né à Québec le 22 mars 1858.

Décédé à Québec le 9 décembre 1861. Inhumé au cimetière Belmont.

Henri-Alfred Frémont Né a Québec le 1er décembre 1860.

Décédé à Québec le 20 janvier 18S3. Inhumé au cimetière Saint-Charles.

(i) Le R. P. Antoine Braun, S. J., a publié, sous le titre " Une fleur du Ciirmel," Ja vie de Sœir Thérèse de Jésus. Cet ouvrage lui a valu une littre élogicuse de Notre Saint-Père !e Pape Pie IX.

JULES-JOSKPH-TÀS'CHEKEAU FRÉMONT

Jules- Joseph-Taschercau Frémont, le sixième enfant du docteur Charles- Jacques Frémont et de Marie- €écile Panet, naquit à Québec le 20 décembre 1855.

11 fit ses études classiques au collège Sainte-Marie, à Montréal, et au collège Saint-François-Xavier, à New-York.

Il entra à l'université Laval en 1875 pour étudier le droit.

" lie stage universitaire a une influence considérable sur la carrière du jeune homme. Pour quiconque veut faire un avocat sérieux, il lui faut ne rien négliger pendant ses trois années de cléricature, d'où dépend souvent tout l'avenir du jeune homme.

" C'est un bien court espace de temps pour se préparer à la pratique d'une science qui embrasse plusieurs des principales branches des connaissances humaines.

'; Le champ de la scienee du droit est si vaste, que «es adeptes doivent y consacrer tout leur temps. C'est ce que fit le jeune étudiant, et les épreuves si difficiles de la licence le trouvèrent tout préparé à subir les examens. Il obtint le degré de licencié avec grande distinction. Le 11 janvier 1878, le barreau l'admettait au nombre de ses membres.

" Sa carrière s'ouvrit sous les auspices les plus favorables.

" M. Frémont avait de plus que la majorité des jeunes gens qui débutent dans notre pays, les avantages de la fortune. Il était débarrassé des soucis de la vie matérielle et n'avait que celui de tracer sa voie. Mais n'est-ce pas là bien souvent un immense danger ? Le fait d'une situation établie et d'une carrière assurée,

n'est-il pas un écueil contre lequel ont fait naufrage bien des intelligences d'élite ? M. Frémont, et c'est un trait caractéristique de sa carrière, comprit que le travail est une loi impérative à laquelle il n'ewt pas permis de se soustraire. Pénétré de cette vérité que tout homme ee doit,non seulement à lui et à sa famille, mais à ses concitoyens et à son pays, et que l'effort individuel n'est jamais perdu quelque petit qu'il soit, il se mit résolument à l'œuvre et par de laborieuses recherches et de patientes études, réussit à acquérir une somme de connaissances que l'on rencontre assez rarement chez les jeunes gens de cet âge. En 1887, il se présentait devant les professeurs de la faculté de droit pour soutenir les épreuves du doctorat.

*' C'était un acte de courage, car le doctorat en droit n'était à cette époque que l'apanage de quelques rares esprits sérieux et studieux. Sa thèse, dont la soutenance fut brillante, était un traité complet, écrit dans un style sobre, clair et concis, sur la séparation de corps et le divorce.

" L'Université ne tarda pas à appeler le nouveau docteur à faire partie du corps enseignant. Elle le nomma professeur de droit civil. Cette chaire occupée depuis longtemps par l'honorable François Langelier est la principale de l'enseignement du droit. Ce n'était pas chose facile de remplacer réminent professeur qui a formé à la science du droit plusieurs générations d'avocat.

" Mais il ne succomba pas sous le fardeau de la tâche, et pendant le peu de temps qu'il put donner à l'enseignement, il se montra professeur disert et méthodique, et ses élèves appréciaient hautement son enseignement.

" En 1890, commence une nouvelle carrière pour M.

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