I.A PAHILIR COCO
I8â CHAPITRE VI.
qui vous cause du chagrin. Si mes oncles ne viennent pas vous voir, c'est que probablement ils n*ont pas le temps... à Paris on dit que l'on n'a jamais le temps de s'occuper de ses parents... S'ils n'ont pas répondu à nos lettres, leurs affaires les auront encore empêchés de vous écrire; et puis qui sait s'ils les ont reçues vos lettres. .. si les adresses étaient bien mises?... il se perd tant de choses dans une grande ville. Oh ! moi je suis sûre que vos frères vous aiment toujours, qu'ils pensent à vous, qu'ils s'informent même de vous aux personnes qui viennent de ce pays, et qu'un jour, au moment où vous y penserez le moins, ils arriveront ici, tout comme M. notre cousin y est arrivé aujourd'hui.
Jérôme embrasse sa fille ; la gaieté renaît sur son visage , et il s'écrie :
— Tu as raison , ma petite ; oui , il vaut mieux croire le bien que le mal ; d'abord ça
LE COCSIII BBODILLARD. 185
rend plus heureux, et j'aime mieux penser que mes frères m'aiment toujours , que de croire à leur indifférence et à leur oubli.
M. Brouillard, qui tournait sa bouche d'un air moqueur, tandis que Rose parlait, semble se disposer à lâcher quelque observation insidieuse; mais en ce moment la vieille Manon parait à la porte de la salle à manger, et se met à crier :
— Holà ! la soupe !
— Allons diner, dit Jérôme. Tenez, cousin , allez toujours vous mettre à table avec ma fille ; je vous rejoins tout de suite ; je vas chercher pour nof dessert une vieille bouteille de dessous les fagots , comme on dit!... Dame! je ne reçois pas souvent des personnes de ma famille , et c'est ben naturel que je veuille les traiter de mon mieux.
M. Brouillard va prendre la main que la jeune fille Iqî tend gracieusement , et il se rend avec elle dans la salle à manger , où la
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table est dressée. Le cousin examine avec !
curiosité les assiettes, le linge, les couteaux, et surtout les couverts qu'il fait sonner l'un contre l'autre, pour s'assurer si c'est bien ,
de l'argenterie; puis il s'assied à côté de \
Rose-Marie, qui le sert avec une aisance |
qu'un autre serait agréablement surpris de rencontrer dans une paysanne; mais M, Brouillard se contente de se dire en luimême :
— Où diable cette jeune fille a-t-elle appris à se tenir en société? il faut qu'elle fréquente d'autres personnes que son père!
Jérôme revient, tenant une bouteille couverte d'une épaisse couche de poussière ; il la pose avec précaution sur un meuble, tandis que le cousin Brouillard le suit des yeux avec son sourire de renard. Le laboureur se met à table , et s'occupe surtout de servir son convive, qui mange et boit comme quatre , tout en disant :
LE cousin BROCILLAIID. 185
~ Votre bouillon est bien léger !... c'est que vous prenez sans doute de la basse viande ?
— Mais non, cousin, je prends ce qu'il y a de mieux.
— Ab ! quelquefois je pensais... pour la payer moins cher!
— Buvez donc , cousin.
— C'est du vin que vous faites , cela ?
— Non, mais c'est du petit vin du pays.
— Ah ! oui, du piqueton... ça gratte diablement le gosier.
— Ah! dame, nous autres, je ne sonunes pas difficile... c'est bon, ça rafraîchit!
— Oui, j'ai peur même que ça ne rafraîchisse trop.
— Couchez-vous ici, cousin? Nous avons un lit à votre service , et qui n'est pas trop mauvais!...
— Je vous remercie ; mais je ne puis pas rester; je retournerai après dtner à
Fontainebleau. J'y loge chez un ami... un homme fort à son aise ; il m'attendra ce soir ; je lui ai promis de revenir, et demain matin, je retourne à Paris.
Une légère expression de satisfaction perce dans les traits de la jeune fille, lorsqu'elle entend M. Brouillard annoncer qu'il ne restera pas, et la vieille servante marmotte entre ses dents :
— Ah ! Dieu merci ! nous en serons plus tôt débarrassés ! S'il avait fallu le coucher, il n'aurait jamais trouvé le lit assez mollet pour lui î
— Mangez donc, cousin, dit le paysan en couvrant l'assiette de M. Brouillard, qui se laisse faire, en ayant l'air de regarder ailleurs. C'est un de nos poulets que Manon a fricassé... Ah! elle fricotte joliment ça, Manon î... Tenez, ce plat-là, c'est son triomphe!...
M. Brouillard avale tout ce qu'on lui a
LB GOOSIFI BROUILLARD. 187
servi, sans prononcer un mot ; ce n*est que lorsqu'il n'a plus rien sur son assiette qu'il dit:
— Vous croyez que c'est une fricassée de poulet, cela?
— Mais, dame!... qu'est-ce que ce serait donc alors ?
— Cela n'y ressemble pas plus que je ne ressemble à un veau. Ah! quand vous dînerez chez moi... à ma campagne d'Anteuil, je veux vous faire manger une véritable fricassée de poulet... vous verrez la différence.
— Est-ce que monsieur croit que c'est un chat que j'avais fricassé? dit Manon avec dépit.
— Non pas ! oh ! je ne nie point que l'animal mis là dedans ne soit un poulet... an poulet un peu maigre , par exemple ; mais je parle de la manière dont il est préparé... Ceci est un ragoût... un salmis...
une matelote de poulet plutôt qu'une fricassée.
— Cet homme-là me ferait tourner en bourrique, murmure la vieille servante.
Rose-Marie se hâte de servir des petits pois pour faire oublier la fricassée^ qui cependant était bonne, et Jérôme emplit le verre de M. Brouillard en lui disant :
— Buvez donc... il faut boire mieux que ça !
— Ah ! mais, c'est que votre piqueton... il faut se retenir après la table quand on le boit.
— V'ià des pois de mon jardin... comment les trouvez-vous?
Les pois étaient excellents ; maisM. Brouillard, ne pouvant se résoudre à le dire, se contente de répondre :
— Moi, je préfère les haricots !
Ce qui ne l'empêche pas de reprendre deux fois des pois.
LE COCSm BROUILLARD. 189
— Je crois qu'il est temps de dire un mot à la fine bouteille! dit Jérôme en allant chercher ce qu'il a rapporté de sa cave. Ah ! dame! ça!... c'est du fameux... je vas la déboucher avec précaution... Faut que Je vous dise l'histoire de ce vin-là, cousin ; c'est un quartaut de Beaune... qu'un ami a partagé, et alors...
— Je ne tiens pas à connaître son histoire... du reste, personne ne se connaît en vin mieux que moi; j'ai une cave excellente... je suis très-gourmet.
Pendant que Jérôme débouchait la bouteille, en prenant beaucoup de précaution, Manon était sur le seuil de la porte de sa cuisine, tenant un plat sur lequel était un gâteau bien jaune, bien doré, et qu'elle regardait avec complaisance, tout en murmurant :
— Je gage qu'il va aussi lui trouver quelque chose de travers, à ce gâteau!... Hom!
190 CHAPITRE YI.
si ce n'était pas pour obéir à mam'zelle, je ne le servirais pas à présent.,, je le garderais pour ce soir... Régalez donc des gens qui trouvent tout mauvais. . . et j'ai bien idée que chez lui il ne s'empiffre pas comme ici , ce vieux délicat!
Enfin, Jérôme a débouché sa bouteille, il a versé à son convive, puis à lui, et il boit, et il regarde boire M. Brouillard qui, après avoir avalé, replace son verre sur la table sans rien dire, et examine attentivement le gâteau que la vieille Manon s'est décidée à servir.
Cette indifférence pour un vin sur lequel il espérait recevoir des compliments de son hôte, impatiente le laboureur, qui s'écrie :
-^ Ah çà ! mais. . . vous ne dites rien. . . estce que vous ne le trouvez pas bon?
— Quoi donc? dit M. Brouillard en mettant son nez au vent.
I^ COCSIIf BRODILLABD. 191
— Comment, quoi?... mais ce vin que vous venez de boire... mon vieux beaune... qui a plus de dix ans de bouteille...
— Ah! votre vin... je ne l'ai pas bien goûté... voyons...
Jérôme se hâte d'emplir de nouveau le verre de son coysin, qui flaire, puis avale, et fait un petit mouvement de tète en disant:
— Ce n'est pas du beaune...
— Comment que vous dites ça?...
— Je dis que ce n'est pas du beaune...
— C'est ben singulier ; toutes les personnes qui en ont bu m'ont dit que c'en était... jusqu'à not'maire, qui est un malin pour les vins...
— Votre maire ne s'y connaît pas...
— Quoi que c'est donc alors?
— C'est un mâcon... il y a tant de sortes de màcon... mais en fait de beaune, voyezvous, mon cher Jérôme, c'est chez moi
192 GHAPITBE VI.
qu'il faut en boire... ah! c'est que j'en ai du fameux.
— Chez vous ! . , . chez vous ! . . . mais Je n'y ai jamais été chez vous. . . vous ne m'avez jamais invité.
— Vous l'avez oublié probablement...
Ah ! je ne vous parle pas de venir dîner chez moi à Paris... je n'y ai qu'un petit pied-àterre; mais à ma maison de campagne d'Auteuil! ah! là, je vous ferai faire bonne cuisine... j'ai une jeune cuisinière... qui est un cordon bleu... Ah çà, qu'est-ce que ce gâteau? est-ce que nous ne le goûtons pas?
— Mon Dieu ! mon cousin , répond Rose avec un sourire moqueur , c'est que j'ai peur qu'il ne soit manqué comme tout le reste du dîner, et je ne voudrais pas encore vous faire manger quelque chose de mauvais!
— Goûtons-le toujours, répond M. Brouillard en tendant son assiette.
LE COUSIN BROUILLARD. Wù
Et la jeune fille sert à son cousin une portion extrêmement minime de gâteau , tandis que Jérôme , vexé de Faccueil fait à son vin, remplit son verre sans verser à son convive, et place ensuite la bouteille contre lui et hors de la portée de M. Brouillard.
Le monsieur au museau de renard s'est aperçu de cette manœuvre , et après avoir lestement avalé sa part de gâteau, il se décide à tendre son verre à Jérôme en disant :
— Versez donc, cousin Gogo, quoique cela ne soit pas du beaune, il se laisse boire ce vin.
— Ah ! c'est différent, cousin ! . . . C'est que je pensais que vous n'en vouliez plus, moi.
Après que Manon a placé sur la table les plus beaux fruits du jardin , Jérôme emplit de nouveau le verre de M. Brouillard en s'écriant :
— Voyons, sapredié , causons donc un peu de mes frères. Si je ne les vois pas. au
moins ça me fait plaisir de parler d'eux, et surtout de savoir qu'ils sont heureux î... Il y a si longtemps que nous nous sommes quittés ! . . . Vingt-quatre ans bientôt. . . C'était après la mort de notre père... ils firent les comptes de l'héritage... c'est-à-dire, ce fut Nicolas qui arrangea tout ça... c'était l'aîné, c'était bien juste ! Il fit la part à chacun. Je m'en suis entièrement rapporté à lui. Notre sœur était déjà mariée, établie à Paris.
— Ah ! oui , la sœur Thérèse... Son mari ne fit pas de bonnes affaires.
— Et il mourut , laissant ma sœur avec un fils. Ma pauvre Thérèse mourut aussi, il y a une douzaine d'années; mais faut rendre justice à mes frères , ils ont pris soin de leur neveu... et il parait que maintenant c'est un gentil garçon que Frédéric Reyval.
— Il ne vient donc pas vous voir non plus, celui-là?
LE COUSIIf BRODILLABD. 195
— Non... mais je l'excuse ; il ne me connaît pas , ce garçon ; il ne m'a jamais vu,., on ne lui aura pas souvent parlé de son oncle Jérôme ! . . . Cependant , quand ma sœur mourut sans rien laisser à son fils... on sut ben m'écrire... C'est Nicolas qui m'envoya un homme avec une lettre dans laquelle il me disait que not' neveu leur tombait sur les bras, mais que ce n'était pas juste qu'ils fissent tout pour lui, et moi rien... bref, il finissait en me disant de remettre à son envoyé une somme de six à huit cents francs. Dame î ça me gênait un peu ; mais c'est égal, je donnai sept cent cinquante francs !...
— Ah ! vous avez donné de l'argent pour l'éducation de votre neveu?... Tiens! tiens! ils ne m'ont jamais parlé de ça.
— Ils auront pensé que c'était une chose si naturelle.
— Mais je ne crois pas que ce jeune homme leur ait coûté beaucoup. Votre frère
Nicolas, qui était déjà lancé dans les affaires alors , Ta pris tout jeune dans ses bureaux où il le fit travailler ; il n'y a guère que deux ans que ce jeune homme a quitté la maison de son oncle pour faire des affaires pour son compte. . . des affaires de courtage . . . de marronnage... car il n'est pas courtier. Je ne sais pas s'il gagne beaucoup d'argent, mais je sais qu'il fait lestement sauter les écus... Oh! c'est un merveilleux... un lion, comme on dit à présent en parlant d'un petit-maltre, et de plus un viveur... un bambocheur fini ; il est sans cesse en parties de plaisir, de jeu, de mangeaille !... Si celui-là travaille, je ne devine pas à quel moment!
— Bah! vraiment!... Comment! ce jeune honune se dérangerait?
— Je ne vous dis pas qu'il se dérange , je vous dis seulement qu'il s'amuse beaucoup; du reste il est fort recherché dans le monde... par les dames surtout!... on le
trouve très-aimable... parce qu'il est trèsblagueur... ça veut dire moqueur... Moi je n'admets pas que cela prouve de Tesprit.
— Ah çà ! mais j'ai encore un neveu. Nicolas s'est marié à Paris , j'ai vu sa femme une seule fois que je suis allé le voir dans tous les commencements de son mariage... il y a plus de vingt ans; je ne lui ai pas trouvé un air... ben aimable!... Quelle différence d'avec ma bonne Suzette que j'ai perdue!... Je les ai engagés à venir nous voir. .. mais ils ne sont pas venus !
— Ah ! oui , et il me semble qu'ils ne vous avaient pas invité à leur noce ?
— Non... ni Eustache non plus!...
— Ah ! Eustache !... son mariage est plus récent, il ne date que de sept ans environ... il a épousé une jolie femme , Eustache... c'est-à-dire jolie... il y a bien mieux! mais c'est une femme extrêmement coquette...
une blonde... un peu fadasse, beaucoup
198 GflAPlTRI VI.
plus jeune que lui ; elle doit dépenser diablement d'argent pour sa toilette , cette femme-là !
— Et le fils de Nicolas , est-ce un bon sujet?
— Le fils de Gogo l'ainé, ah ! c'est Julien qu'il se nomme... Celui-là ne ressemble pas du tout à Frédéric, il ne court pas les plaisirs, il est sage, rangé... à ce qu'on dit du moins ! mais ensuite ce ne serait pas encore une raison pour s'y fier... vous savez le proverbe : rien de pis que l'eau qui dort!... Du reste , il n'est pas beau, Julien... il est même laid... un nez plat, une bouche rentrée , tout le portrait de Nicolas enfin; et Nicolas est laid... sa fortune ne l'a pas embelli... Versez donc, cousin Jérôme.
Le laboureur emplit le verre de M. Brouillard; celui-ci boit très-lestement le vin qu'il a eu l'air de trouver indigne de ses éloges, et mange les plus beaux fruits
LE cousin 6E0UILLARD. 199
qui sont sur la table en s'écriant encore :
— C'est moi qui en ai, des prunes, et des cerises !... ah !... c'est autre chose que tout ça !... Mais vous, Jérôme, comment vont les terres, la culture? vous arrondissez -vous un peu?
— Oh ! moi, cousin, Je n'avons pas grande variation dans nos affaires... je ne faisons pas de commerce ; du reste je ne me plains pas; en travaillant queuques heures de plus tous les jours , je sommes parvenu à amasser un petit magot... qui sera la dot de ma Rose.
— Âh! vous avez amassé une somme...
est-elle forte?... cela peut-il s'appeler une dot?...
— Pas autant que je voudrais. . . mais enfin c'est toujours de quoi s'établir...
— Et vous avez placé cet argent à intérêts... à combien pour cent? à dix... à douze... à quinze?...
âOO CHAPITBE \I.
Jérôme sourit et reprend :
— Suffit que je soyons content, cousin, et que l'argent soit ben où il est... il me semble que le reste ne doit inquiéter personne.
M. Brouillard avance ses lèvres au niveau du bout de son nez en murmurant :
— Oh ! certainement !... mais je vous disais cela... dans votre intérêt... parce que je connais des personnes qui prennent de l'argent à un taux très-avantageux.
— Ma foi ! reprend Jérôme après avoir choqué son verre contre celui de son cousin, je suis ben content de savoir que mes frères ont prospéré à Paris... Nicolas est donc ben riche?
M. Brouillard fait différentes grimaces et tâche de se fixer à un air bonhomme en répondant :
— Oh ! je ne sais pas, moi !... D'abord je ne suis pas de ces gens qui cherchent à
savoir les affaires des autres !... je ne suis nullement curieux... Qu'est-ce que ça me fait à moi que les uns en aient beaucoup... que ceux-ci fassent des dettes pour briller, que ceux-là tirent la langue après avoir tout mangé?... ça ne me regarde pas!... je ne demande rien à personne... j'ai ce qu'il me faut... je suis à mon aise, je puis offrir à diner et une bouteille de vrai beaune à un ami quand il vient me voir... eh bien, qu'est-ce que vous voulez de plus?...
Jérôme aurait voulu que M. Brouillard ne revînt pas sans cesse sur lui quand on lui parlait d'un autre, et il s'écrie :
— £h mon Dieu ! je ne sommes pas curieux non plus, mais quand il s'agit de sa famille, de ses frères, il me semble qu'il est ben naturel de désirer connaître leur position !.. cela ne s'appelle plus de la curiosité.
— Je ne vous blâme pas, mon cher Gogo,
20d CHAPITRE VI.
oh ! je suis loin de vous blâmer. Du reste je puis vous dire... à peu près, la situation de votre frère Nicolas... il a fait des spéculations à la bourse, il a fait de la banque avec l'argent que sa femme lui avait apporté en dot... Ce n'est pas le Pérou... douze mille francs... et encore il n'a reçu que huit mille francs comptant, le reste lui a été soldé en bas de laine, en gilets de flanelle, en caleçons de tricot et autres objets de bonneterie (sa femme était fille d'un bonnetier), que du reste il a très-bien revendus... Je sais même qu'une personne lui a payé jusqu'à seize francs un gilet de flanelle qui n'en valait pas dix... mais il ne donne pas ses coquilles, Nicolas ! il est même très-juif dans les affaires... c'est du moins sa réputation sur la place...
— Tiens, cousin, comment que vous savez tout ça, vous qui ne vous mêlez pas des affaires des autres?
LE COCSIlf BROOILLABD. S05
— Je Tai entendu dire ; je ne peux pas empêcher qu'on ne parle à mes oreilles. Gc^o rainé a été heureux dans ses spéculations... il a fait alors d'autres affaires... il a escompté, prêté de Fargent... à très-gros intérêts... Je crois même qu'il se faisait donner des nantissements. . . .qu'il prétait sur des effets... des bijoux... sur gages enfin... on Ta dit... mais je ne Faffirmerais pas!... on est si méchant dans le monde !.. bref il a gagné beaucoup d'argent, et maintenant il doit avoir une vingtaine de mille francs de rente.. . peut-être plus, peut-être moins. . . je l'ignore... et je n'ai pas envie de m'en informer ! Qu'est-ce que ça me fait?. .. je ne lui demande rien, moi !
— Vingt mille francs de rente ! s'écrie Jérôme... c'est une grande fortune ça»..
— Une fortune ! . . . c'est sejon ! cela dépend de ce qu'on dépense. Mais Nicolas fait beaucoup d'embarras! il se donne des airs... à
âÛ4 CHàFlTRE VI.
pouffer de rire... ah! dame, voilà ce que c'est que les parvenus, cela croit cacher son (H*igine sous un air impertinent! ah! ah! c'est trop plaisant. Après cela, mon Dieu ! il faut laisser les gens avec leurs petits ridicules ! tout le monde en a.
— Et Eustache, il s'est donc enrichi aussi, lui?
— Ah! Eustache, c'est autre chose... il est devenu homme de génie!... Qui est-ce qui s'en serait douté, hein?... c'est pourtant comme cela, mon pauvre Jérôme, vous ne saviez pas que vous aviez un aigle dans votre famille!...
— Un aigle ! . . . répond Jérôme en ouvrant de grands yeux. . . Ah bah ! . . . comment ! il y a
« un oiseau dans la famille ! . . .
— Je veux dire un personnage qui aspire à l'immortalité... ce qui ne veut pas dire qu'il y arrivera, par exemple. Enfin, votre frère Eustache s'est fait homme
Ll C0D8I1I BBOOILLARD. 205
de lettres... ou auteur, si vous aimez mieux.
— Auteur... ah ! oui... gens de lettres... on m'avait déjà dit ça. . . quel état est-ce donc que celui-là?
— Ce n'est pas un état!... c'est... c'est... je ne sais pas trop comment vous expliquer cela...
— N'est-ce pas une personne qui fait des pièces de théâtre? dit Rose-Marie en baissant les yeux.
— Justement, ma petite cousine, c'est cela même... Diable! mais vous n'ignorez de rien, à ce que je vois... Cousin Gogo, vous avez donc fait soigner l'éducation de votre fille, puisqu'elle sait ce que c'est que des pièces de théâtre?
— Pardi ! est-ce que vous n'aviez pas encore remarqué que ma Rose parle ben...
qu'elle a des manières... une façon... enfin qu'elle n'a pas les allures d'une paysanne?
— Je n'y avais pas fait attention... Vous
â06 CHAPITRI VI.
voulez donc aussi faire une dame de votre fille? vous avez donc de grands projets sur elle?... Âh ! ah ! Jérôme... je vois que la vanité vous chatouille comme les autres !
— La vanité!... l'ambition! oh! ma foi non ! mais j'ai pensé que ça ne pourrait pas nuire à mon enfant d'avoir plus d'instruction que son père... que peut-être même cela lui ferait trouver queuque parti avantageux.
— Hum !... mon cher ami ! voilà comme on se prépare des chagrins, des humihatiens !... quand nos enfants en savent plus que nous et qu'ils peuvent avoir dans le monde une position un peu plus élevée, ils nous ont bien vite oubliés, ils sont vexés quand ils nous voient, et ils rougissent quand on leur parle de nous.
Rose-Marie quitte vivement sa place et court enlacer son père de ses bras, en s'écriant d'une voix altérée par l'émotion qu'elle éprouve :
LE COUSIN BROOILLABD. â07
— Que dites-vous là, monsieur !... moi, je rougirais jamais de mon père ! ... je l'oublierais, je cesserais de l'aimer parce qu'il a bien voulu me faire donner quelque instruction!... oh! mais ce serait affreux cela!... ce serait indigne... Est-ce qu'il peut y avoir des enfants qui cessent d'aimer leur père, de l'honorer, de penser à lui avec joie, avec reconnaissance?... oh! non, cela n'est pas possible... n'est-ce pas, mon bon père, tu ne croîs pas que je deviendrai uneingrate?. . . et lors même que le ciel m'enverrait une grande fortune, que je pourrais jamais cesser de t'aimer?
— Non... non, mon enfant!...oh! je sommes bien certain dû contraire ! répond le laboureur, que l'élan de sa fille a tout attendri et dont les yeux sont déjà mouillés de larmes. Je te connais, ma Rose, je sommes sûr de ton cœur!... va ! c'est pas pour toi que le cousin a dit ça.
M. Brouillard, qui ne s'attendait pas à ce monvement de la jeune fille, balbutie, en jouant avec son couteau :
— Non sans doute! je ne voulais pas dire... d'ailleurs, il n'y a pas de règle sans exception... Voyons, encore de votre vieux vin, cousin ; après tout... il est assez agréable... il se pourrait même que ce fût du beaune de troisième qualité.
Rose-Marie, après avoir encore embrassé son père, est allée se mettre à travailler à Faiguille près d'une fenêtre; les deux hommes continuent de rester à table, et Jérôme remet la conversation sur son frère Ëustache.
— Vous dites donc , cousin , que mon frère, le plus jeune, est un homme qui fait des ouvrages... des écritures... des choses qu'on imprime?
— Oui vraiment ; il a fait quelques pièces qui ont eu de la vogue... ce qui ne prouve pas qu'elles étaient bonnes... il en a fait
LE CM)OSIN BROUILLARD. ZUU
aussi qui sont tombées!... il écrit quelquefois dans les journaux... il fait des nouvelles... des historiettes pour les feuilletons... on appelle ça maintenant de la littérature; jadis, il fallait produire autre chose pour se dire homme de lettres!... autres temps , autres soins,
— Et on gagne beaucoup d'argent à vendre de Tesprit?
-- Si on ne vendait véritablement que de resprit,ongagneraitassurémentbeaucoup. . .
mais comme c'est toujours de la marchandise mêlée, on baisse quelquefois... Du reste, Eustache se croit un Voltaire!... un Molière... eh! eh!... c'est à mourir de rire!... quand il a un succès, il se gonfle, se rengorge... il ne peut plus passer sur les boulevards... il n'y a pas assez de place pour lui!...
— Il est donc bien engraissé , ce pauvre Eustache?
— Nullement ! ... je veux dire par là que la vanité gonfle le poëte! pourvu qu'il ne fasse pas comme la grenouille de la fable!
— Et est-il heureux en ménage, mon frère, Fhomme auteur?
— Mais... hum!... eh!... ces"choses4à, vous savez qu'il est plus sage de n'en point parler... les dehors sont convenables... c'est Fintérieur qu'il faudrait voir... votre frère Ëustache a passé la quarantaine... sa femme n'a pas encore trente ans... hum... c'est dangereux!... on la dit coquette!... mai$ moi je ne dis rien... je déteste les cancans... j'aurais vu des choses répréhensibles... que je n'en parlerais pas, je les garderais pour moi. Mais parbleu , mon cher Jérôme , puisque vous avez tant d'amitié pour vos frères, pourquoi donc n'irieiz-vous pas les voir à Paris... les surprendre tous les deux un beau matin?
— Ah ! j'en avais eu plus d'une fois l'en-
LS COUSIN BBOOILLARD. âl 1
vie ! répond le paysan en secouant la tête... mais j'avons pas osé ; car je me sommes dit : Puisque mes frères ne me donnent jamais de leurs nouvelles, puisqu'ils n'ont même pas répondu à mes lettres, c'est qu'apparemment ils ne veulent plus me voir, c'est qu'ils ne se soucient pas d'entendre parler de moi, et en allant chez eux je les contrarierais peut-être, au lieu de leur faire plaisir. Voilà pourquoi je ne suis pas allé les trouver à Paris.
M. Brouillard achève son verre et tâche de se donner une physionomie tout à fait débonnaire; puis il dit avec une petite voix flûtée :
— Oh! il ne faut point penser cela!... moi je me range à l'opinion de votre fille, sans doute leurs affaires les auront empêchés de vous répondre; à Paris, on est continuellement occupé... il ne faut pas leur en vouloir 1
21â CHAPITRE VI.
— Je ne leur en veux pas du tout...
Mais tout à Fheure, vous-même me disiez que la fortune les avait rendus fiers.
~ Hum ! . . . fier n'est pas le mot. * . Le fond est bon. . . je suis certain que votre présence les enchantera... ça leur produira un effet étourdissant.
— Vraiment!... Oh! ben, ma fine, j'irai les voir, les surprendre un de ces jours.
— Voulez-vous que je vous donne leur adresse?
— Oh ! oui , car ils doivent être ... je ne sais pas où à cYheure; et quand on ne sait pas, trouvez donc quelqu'un dans Paris.
— Votre frère aîné, Nicolas, demeure rue Saint-Lazare, numéro 62. ,
— Écris ça, ma petite Rose, afin que nous sachions ben où logent tes oncles.
La jeune fille écrit ce que M. Brouillard vient de dire. Le cousin se caresse le menton et continue ;
— Vous avez mis Nicolas Gogo, rue Saint- Lazare, 62 ?
— Oui, mon cousin.
— Très-bien. Quanta Eustache, c'est dans un autre quartier; il demeure rue de Vendôme, 44... Vous avez mis...
— Oui, mon cousin.
— Maintenant, croyez-moi, allez les voir, allez leur demander à dîner sans façon... comme j'ai fait, moi, en venant ici; et ils vous traiteront parfaitement, j'en suis sûr.
— Nous irons , cousin ; et puis pendant que nous serons en train, nous pousserons jusqu'à votre campagne à Auteuil , et nous irons passer un jour avec vous... Seulement il faudrait nous bien donner l'adresse aussi.
M. Brouillard fait une drôle de figure, et répond en se levant et allant prendre sa canne et son chapeau :
— Ah! oui... Ah! oui... Certainement,
214 CI&PITBE Tl.
ça me... Âh çà! mais j'avais une canne pourtant...
— Vous la tenez dans votre main, cousin.
— Oh ! c'est parbleu vrai ! ... et je la cherchais. J'ai des moments où je suis fort distrait.
— Et votre adresse à Auteuil?
— Tout le monde vous l'indiquera; je suis très-connu. Vous demanderez dans la première maison venue : M. Brouillard? Et on vous dira : C'est par là. Mais pardon, je vais vous souhaiter le bonsoir... Je veux arriver à Fontainebleau avant la nuit.
— Pardi, cousin, vous avez ben le temps ; il n'est pas encore six heures.
— C'est égal.... je marche en flânant, moi... Je m'arrête pour admirer les points de vue, et je ne vais pas vite.
— Si vous ne savez pas bien le chemin, voulez-vous que je vous reconduise jusqu'à la ville?
LE cousin BBOCILLABD. 215
— Ne prenez pas cette peine, mon bon Jérôme; c^est inutile, je sais parfaitement quelle route je dois suivre ; ce n'est pas difficile d'ailleurs. Adieu donc, mon cher ami ; je suis bien charmé de vous savoir dans an état de santé et de prospérité si jflorissant ! . . . Âdîeu, ma charmante petite cousine... Voulez-vous permettre?...
Et M. Brouillard s'avance pour embrasser la jolie fille. Celle-ci ne se sent pas flattée * de cette politesse ; mais elle n'ose reculer , et le museau du cousin s'appuie sur le duvet de sa joue fraîche et rosée. Le renard, qui est probablement alléché par ce qu'il vient de cueillir, se dispose à prendre un second baiser sur l'autre joue; mais la jeune fille a fait une légère pirouette, et elle est déjà contre la porte, d'où elle s'écrie :
— Dépéchez-vous, mon cousin, on dirait que le temps veut changer , et qu'il va y avoir de l'orage.
S16 CHAnTKI VI.
— Vraiment!... Je me sauve, alors...
— Adieu, cousin... Nous irons vous voir quelque jour à Auteuil...
— Oui, mes amis. . . Et je n'ai pas de parapluie... Adieu... Bonne santé... Allez voir les Gogo de Paris ; allez, ça leur fera bien plaisir.
M. Brouillard est déjà dehors, et bientôt on le perd de vue ; Jérôme rentre alors avec Rose, à laquelle il dit :
— Où diable as-tu vu, mon enfant, que' le temps voulait changer , et que nous allions avoir de l'orage?... Il n'a jamais fait si beau que ce soir!...
La jeune fille ne peut s'empêcher de rire en répondant :
— Tenez, mon père, c'est que j'avais peur d'être encore embrassée par notre cousin Brouillard , et, s'il faut vous l'avouer, ça ne me plaisait guère... car je ne l'aime pas du tout, cet homme-là I...
LE cousin BROUILLARD. 217
— Oh! jesuisbencoimnemam'zelle ! s*écrie la vieille servanle , qui rqirend sa bonne humeur aussitôt que le monsieur de Paris est parti. Savez-vous ben, not' maître, qu*il n'a rien trouvé de beau, de bien ni de bon chez vous... Vos fruits, vos fleurs... vot' jardin... vof diner... jusqu'à vot' vieux vin!... il a dit du mal do tout!...
— C'est vrai, répond Jérôme en souriant; mais j'ai vu avec plaisir que cela ne l'empêchait ni de manger ni de boire!
— Pardi !... est-ce qu'il croit que je donnons dans ses vanteries?... Il a tout plus beau et meilleur chez lui!... On connaît ça!... Ces gens si difficiles, si délicats chez les autres, vivent chez eux avec du pain ben rassis et des haricots sans beurre ! ... Ils vous disent : Ah ! quand vous viendrez chez moi, vous verrez comme je vous régalerai! comme vous mangerez de bonnes choses!
âl8 CBAPITRK VI.
Mais d'abord ils ont soin de ne jamais y être quand vous allez chez eux ; ou ben, s'ils se trouvent par hasard une fois forcés de vous recevoir, ils vous font faire si mauvaise chère , que vous jurez de n'y jamais retourner. Oui , monsieur , oui , je l'avons entendu dire cent fois, les gens qui font tant d'embarras chez les autres , et pour qui il n'y a jamais rien d'assez bon, sont chez eux des ladres et des fesse-mathieu !
Jérôme ne peut s'empêcher de rire de la colère que Manon éprouve encore au souvenir de tout ce qu'a dit son cousin, et Rose reprend :
— Moi, j'aurais bien pardonné à ce monsieur ses réflexions peu aimables sur notre jardin, sur notre dîner... mais je lui en veux de ce qu'il a dit en apprenant que mon père m'a fait donner plus d'éducation que l'on n'en reçoit ordinairement au village. Pour supposer chez les autres de l'ingrati-
LE CODSIN BROCILLARD. S19
tude et un mauvais cœur, il me semble qu'il faut être méchant soi-même !
— Allons, décidément je vois que le cousin Brouillard n'a fait vot' conquête ni à Tune ni à l'autre. . . J'avoue que je le trouvons aussi un tantinet gouailleur et bigrement difficile à nourrir. . . J'aimons mieux les gens tout ronds, tout sans façon. Mais, après tout, il est de la famille, et nous devons encore lui savoir gré d'être venu nous voir, et de ne pas nous avoir oubliés tout à fait.
— Oui, dit Manon en regagnant sa cuisine ; mais moi, j'ons ben dans l'idée que s'il est venu ici, ça n'a été que pour y dire et y faire queuque méchanceté.
Chmngetnet^i tfo jMcilloM.
Un mois se passe après la visite du cousin Brouillard chez le^pére de Rose-Marie. Dans la maisonnette du cultivateur, la venue d'un habitant de Paris était un événement qui rompait la simplicité habitueUe de la vie; maintenant le laboureur vaque comme de coutume à ses travaux ; la vieille
Manon fait sa besogne. Rose-Marie travaille à raiguille et soigne les fleurs du jardin ; chaque jour qui s'écoule est employé comme celui qui Ta précédé et comme celui qui le suivra. Cette existence, monotone pour les uns, semble douce pour les autres. Tout est habitude dans la vie , il ne s'agit que de tâcher de se trouver heureux par ce qu'on fait; et quand on fait toujours la même chose, vous concevez qu'alors on est extrêmement heureux.
Rose-Marie va quelquefois à Fontainebleau pour chercher ou reporter de la broderie ; mais elle reste le moins possible à la ville; elle ne s'arrête plus en chemin , elle ne passe plus par la ferêt et elle revient vite chez son père.
Cependant la jeune fille a presque entièrement oublié sa rencontre avec les deux voleurs , et elle n'éprouve aucun effroi en passant devant la forêt. Quand l'amour se
CHATVGEHERT DB POSITION. 239
glisse dans notre cœur , il en a bien vite chassé la frayeur. De tous les sentiments, l'amour est le plus audacieux ; ne nous fait-il pas chaque jour braver en riant les plus grands périls, jouer notre vie, risquer notre réputation, notre fortune et notre santé? Combien de folies, d'entreprises téméraires, d'actions audacieuses que, certes, vous n'auriez pas accomplies si votre cœur n'eût pas été pris, mais que vous n'avez pas balancé à faire, pour de beaux yeux... un doux baiser, et l'espoir d'un tendre téte-àtète!...
C'est surtout aux femmes que l'amour donne un courage, une audace, une témérité digne de nos an^ens preux! Combien de volumes ne ferait-on pas, si l'on pouvait citer toutes les circonstances où ces dames ont montré une bravoure, un sang-froid et une présence d'esprit que les hommes ne possèdent jamais à un si haut degré ! Les
â24 CHAPITRE VII.
trois quarte du temp^, c'est sans y penser, sans y réfléchir, qu'elles exposent leur réputation , leur tranquillité , leur avenir , quelquefois même leur existence , pour un moment de bonheur , pour jouir de la présence de celui qui a su les charmer. Presque toujours imprudentes, ou déraisonnaMes, 11 faut que Fhomme qu'elles aiment montre plus de sagesse qu^elles et les arrête en leur faisant voir ledanger« Mais alors, loin de loi savoir gré d'avoir veillé sur elles, ces dames lui reprochent d'avoir peu d'amour puisqu'il écoute la raison.
Toutes ces belles choses sont sans gloire, bien au contraire il faut que ces dames en fassent mystère , car c'est assez souvent pour satisfaire un gentiment caché que le sexe réputé si faussement le plus faible se I
montre si fort et si téméraire.
Or donc, Rose-Marie, jeune fille aux yeux si doux , à la tournure si modeste , aurait
CHARGBIillIT BB POSITION. ââS
b^n probablement bravé les voleurs et se serait sans inssonner risquée de nouveau dans les plus sombres sentiers de la forêt, si elle avait e^éré y rencontrer le jeune peintre qui avait fait son portrait. Mais elle sait qu'il n'y est pas ; Léopold lui a plusieurs fois répété qu'en revenant dans le pays, son premier soin sera de se rendre au village d'Avon, et de se présenter à son père.
Et puis Rose-Marie avait aussi bien promis à son père de ne plus aUer seule dans la forêt , et nous devons croire qu'elle aurait tenu sa promesse, lors même que le jeune Léopold eût été encore peindre au pied des rochers.
Mais le temps s'écoulait sans amener cette visite que Rose-Marie désirait si vivement au fond deson cœur. Plus d'une fois la jeune fille avait eu la pensée de parler à Jérôme de la connaissance qu'elle avait faite dans la forêt ^ elle se disait qu'un enfant ne doit
SS6 CHAPITRE YII.
pas avoir de secrets pour son père, surtout quand celui-ci est bon et indulgent. Mais au moment de parler du jeune peintre, une émotion, un embarras dont elle ne pouvait se rendre compte, arrêtait les paroles sur le bord de ses lèvres, et Rose retardait encore cet aveu qu'elle désirait et qu'elle craignait défaire.
Léopold avait annoncé à Rose-Marie qu'il ne serait pas plus d'un mois sans revenir à Fontainebleau ; ce terme était passé cependant sans que l'artiste fût venu au village.
Celle dont il avait fait le portrait passait une grande partie de son temps assise contre la fenêtre, car cette fenêtre donnait sur la route qui conduisait à Fontainebleau , et la vue s'étendait fort loin. On pouvait donc apercevoir le voyageur qui se dirigeait vers Âvon, bien longtemps avant qu'il fût arrivé aux premières maisons du village.
Rose-Marie travaillait, mais ses yeux quit-
chaugesepit de position. S27
taient bien souvent son ouvrage et plongeaient sur la route... puis ils se baissaient tristement sur son aiguille; de gros soupirs s'échappaient de sa poitrine ; elle se disait :
— Il ne reviendra pas!.. Peut-être m'at-il déjà oubliée... peut-être ne regarde-t-il plus mon portrait ! Âh ! je l'oublierai aussi moi , c'est fini ; je ne veux plus penser à lui. Et la minute ne s'écoulait pas sans que la jeune fille regardât de nouveau sur la route et aussi loin que sa vue pouvait s'étendre.
Jérôme voyait que sa fille n'était plus aussi gaie, aussi rieuse; qu'elle parlait moins, et qu'elle réfléchissait beaucoup plus qu'autrefois ; mais il n'osait plus rien dire, parce qu'il avait cru remarquer que ses questions lui avaient causé de l'embarras, de la peine. D'ailleurs, le laboureur avait toujours la même pensée ; il était persuadé
228 CHAPITRE y II.
que sa fille avait de l'ennui de vivre au village, et qu'elle l'aimait trop pour le lui avouer.
Rose n'avait pas d'ennui, car on n'éprouve jamais ce sentiment lorsqu'on a le ccBor rempli d'amour , et c'est même le dédommagement le plus positif que cette passion nous donne en échange de toutes les peines qu'elle nous cause ; mais la fille de Jérôme sentait chaque jour diminuer son espoir de revoir ce jeune homme dont les regards -et le langage avaient touché son cœur ; l'amour sans espérance est un poison lent qui mine et qui dévore. Pour soulager son âme, la jeune fille n'avait pas même cette ressource ordinaire des amoureux; elle ne pouvait point parler de ses tourments , personne n'était dans sa confidence. A dix-sept ans ! garder pour soi seule son amour et son secret! c'est un lourd fardeau ! Une amie eût été pour Rose un bien si précieux!... Elle
CHARGIMMT DE POSlTIOlf. 2â9
eût partagé ses peines, ranimé ses espérances ; elle eût compris pourquoi la.pauvre enfant soupirait, sans avoir même besoin de la questionner ; car c'est surtout pour adoucir les chagrins de l'amour que la Providence a créé l'amitié.
Mais la fille de Jérôme n'avait ^ point d'amies dans le village. Les jeunes filles de son àge^ qui étalent restées ignorantes ou rustiques , avaient vu d'un œil jaloux ses grâces et ses manières gentilles se développer en même temps que son esprit. Au lieu de chercher à l'imiter , au lieu de prendre exemple sur elle, les paysannes avaient trouvé plus simple de s'éloigner de celle qu'elles regardaient avec envie. On n'est pas meilleur aux champs qu'à la ville ; au contraire , comme on est moins éclairé , la méchanceté y est plus dangereuse.
Si bien que la jolie Rose-Marie devenait de plus en plus rêveuse , que les roses de
230 CH\PITBE Tir.
son teint disparaissaient , et que le sourire ne venait plus se placer sur ses lèvres , excepté lorsqu'elle apercevait son père, devant lequel elle voulait cacher sa tristesse.
Telle était la situation de la fille du bon laboureur, lorsqu'une nuit, pendant que les habitants d'Avon étaient encore plongés dans un profond sommeil , une lueur vive, scintillante , vint tout à coup éclairer une partie du village.
Bientôt quelques cris se font entendre, puis le bruit augmente , des voix appellent au secours, les paysans se réveillent, les fenêtres s'ouvrent , et au milieu de la nuit on aperçoit avec effroi un ciel resplendissant de clarté, et les maisons éclairées par le reflet des flammes.
— C'est le feu ! le feu ! crie-t-on de tous côtés.
Et à ce cri sinistre chacun quitte sa couchette ; déjà la terreur a chassé le repos.
CHAlfGSHENT DB POSITION. 231
Jér6me est un des premiers levés , il descend , il s'informe.
— Où donc est le feu ?
— On croit que c'est chez le père Thomassin, à cette belle ferme qu'il a fait reconstruire il y a un an... et justement tous ses blés, tous ses foins étaient rentrés.
Jérôme n'en écoute pas davantage. Il a bien vite passé sa veste, sa blouse. Rose et la vieille Manon accourent a lui avec effroi.
— Qu'y a-t-il donc, mon père?
— Que se passe-t-il donc, monsieur?
— Ce qu'il y a!... le feu à la ferme de Thomassin, de mon vieil ami...
— Oh ! mon Dieu !
— Et vous y allez, mon père?
— Crois-tu donc, mon enfant, que je resterai tranquillement dans mon lit pendant que la maison de mon ami brûle?. . . je serais donc un lâche ou un mauvais cœur?... Je courons aider les autres; vous, restez ici,
on n'a pas besoin de vous : toi, Rose, tu es trop jeune; toi, Manon, tu es trop vieille... d'ailleurs les bras ne manqueront pas !
— Ne vous exposez pas, mon père.
— Ne crains rien.
Déjà Jérôme est sorti de sa demeure et il se dirige en courant vers le théâtre de l'incendie, où, du reste, il est accompagné par presque tous les hommes du village. Dans un cas pareil, les voisins ne se font jamais attendre pour porter des secours. Est-ce par suite de leur humanité? est-ce par crainte qu'en se propageant l'incendie ne gagne aussi leur demeure? Il vaut mieux penser que c'est par humanité.
Rose et Manon sont restées devant la porte de leur maison ; elles suivent avec inquiétude les progrès de la flamme qui monte parfois avec une effrayante rapidité et colore le ciel d'une lueur rou^âtre, elles prient Dieu afin qu'il arrête l'incendie, et
CHAIfftBMIIlT DE POSlTIOff. 253
pour que Jérôme, dont elles connaissent rintrépidité, ne soit pas victime de son zèle et de son dévouement pour le fennier Thomassin.
Pendant près de deux heures, la flamme, loin de perdre de sa force, semble s'étendre davantage. Quelques enfents, quelques paysannes qui ont approché du feu, reviennent en s'écriant :
— Toute la grange est brûlée ! Ah ! jarni I queu malheur!...
— £t déjà une bonne partie de la ferme...
— V'ià le père Tkoaiassin ruiné! 11 a du guignon celui-là !
— Ya-t-il du monde de péri ?
— Deux vaches et la bonne, Marie- Jeanne.
— Moi, 4>u m'a dit trois veaux en tout. — Bah ! on ne sait pas encore... d'ailleurs
çsL brûle toujours!... les pompiers sont arrivés de Fontainebleau... mais ils ont dit
â34 CHAPITRE VII.
qu'il n'y avait plus moyen de sauver la ferme.
— Moi, on m'a dit que tout le village allait brûler... nous ferons bien de faire nos paquets.
Rose-Marie écoute tout cela en frémissant. Mais la vieille Manon lui dit tout bas :
— Necroyezpa8cequllsdisent,mam'zelle, je gagerais qu'ils n'en savent pas plus que nous... mais le monde est terrible pour aimer à grossir les malheurs !...
Enfin le jour commence à poindre et en même temps les flammes semblent perdre de leur intensité.
— L'incendie diminue ! s'écrie Rose avec joie.
— Eh ! non , dit une paysanne ; mais comme le jour parait , la flamme se voit moins, v'ià tout !
Cependant Rose ne s'était pas trompée, l'incendie touchait à sa fin; bientôt à la
GHANGJKHBIfT DE ^POSITIOlf . 235
flamme a succédé une épaisse fumée, puis celte fumée se dissipe et cesse d'obscurcir le ciel. Alors seulement Jérôme reparait devant sa fille, trempé d'eau, les vêtements brûlés dans plusieurs endroits, et ayant une assez forte cicatrice au front. Son premier soin est de courir embrasser son enfant.
— Mon bon père!... ah! vous voilà enfin! s'écrie Rose en pressant son père dans ses bras. Ah ! je craignais pour vous.. . mais vous êtes blessé au front?
— Rien, ma petite, une égratignure, ça ne vaut pas la peine d'en parler...]
— Et chez Thomassin ?
— Personne n'a péri, heureusement. J'ai retiré Marie-Jeanne assez à temps ; elle en est quitte pour quelques mèches roussies...
— Ah ! quel bonheur !
— Le désastre est donc moins grand qu'on ne le disait, not' maître?
— Le désastre ? répond Jérôme en pous-
236 GH/kPlTK£ YIl.
sant un profond soupir, il est déjà bien assez grand comme ça... Mais j'ai besoin d'un peu de repos. . . je vas me jeter sur mon lit, et à mon réveil, nous causa*ons, ma petite Rose, entends-tu, nous causerons ; car cet événement-là... Allons, je vais tâcher de dormir un petit brin, le sommeil donne queuquefois de bons conseils, à ce qu'on dit... Va aussi te reposer, mon enfant, tu en as besoin.
Rose obéit, mais de retour dans sa chambre, elle sent qu'elle chercherait en vain le repos; elle a été frappée de l'expression de tristesse qui obscurcissait le front de son père lorsqu'il lui a dit : « A mon réveil, nous causerons. » Elle comprend qu'il prenne part au malheur arrivé à son vieil ami ; mais cependant, lorsque par son courage on a contribué à arrêter un désastre , lorsque, en exposant sa vie, on a sauvé celle d'autrui, on doit être content de soi, et ce
CHAIf6B9EIVT DB P06tTI0!«. 237
n'est pas de la tristesse qui doit se lire alors sur notre front.
Ces réflexions préoccupent la jeune fille qui attend avec impatience le réveil de son père. Enfin Jérdme parait, il ne songe plus à ses fatigues de la nuit , mais ses yeux n'ont pas repris leur gaieté habituelle, et c'est «ans dire un mot qu'il va s'asseoir à côté de sa fille et qu'il la r^arde en soupirant.
— Mon Dieu ! qu'avez-vous donc, mon père? s'écrie Rose alarmée. Jamais je ne vous ai vu un air aussi chagrin... Il vous est donc arrivé quelque malheur?
— Oui, à moi... et à toi encore plus, ma petite!...
— A moi... je ne comprends pas...
— J'vas tout te conter, mon enfant, car aussi hen... il faut toujours que tu le saches... pour... ensuite... Tiens... je m'em> brouillerais!... Je vas tout de suite au fait.
â38 CHAPITRE Yil.
A force de travail, d'économies, j'étais parvenu à amasser une somme assez gentille. . . dix mille francs... oui, ma fille, dix mille francs qui ne devaient rien à personne... ah ! dame, c'était le fruit de quinze années de travaux... et cet argent-là, c'est pour toi que je l'avais amassé ...
— Pour moi, mon père ?
— Oui, mon enfant, c'était ta dot...
c' n' était pas une fortune ! mais avec un mari rangé, travailleur, dix mille francs c'était déjà de quoi former un établissement. Eh bien ! ma pauvre fille , cette somme... ah ! je n'avais pas songé à la placer à intérêt... moi je n'entends rien aux affaires; je la gardais dans un coin , c'était ainsi qu'elle s'était arrondie... carben loin d'y toucher... je me disais : C'est la dot de ma fille, il faut que ça augmente , mais jamais que ça diminue...
— Mon bon petit père!...
CHANGEIETIT DE POflITTOlf. 259
— Laisse-moi achever , mon enfant. Il y a un an, tu dois te souvenir que Thomassin éprouva un grand malheur. . . un incendie. . . plus fort encore que celui de cette nuit, brûla toute sa ferme... sans lui laisser un toit pour s'abriter, lui et ses enfants; il fallait de Fargent à ces braves gens pour faire reconstruire leur habitation, pour reprendre leurs travaux... et personne ne leur en prêtait... parce qu'on les trouvait trop malheureux!... Ma foi, il me vint alors à l'idée de les secourir.,, et je leur portai l'argent de ta dot pour faire rebâtir leur maison. . .
— Oh! vous avez bien fait! mon père...
— Tu m'approuves! tant mieux... oh!
je pense ben que tu aurais fait conune moi!... Je savais que Thomassin était un honnête homme , et qu'il s'empresserait de me rembourser aussitôt que ses a£faires iraient bien... Et tiens, justement, cette année avait été très-belle, la récolle des blés
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magnifique !... Thomassin m'avait dit il y a quelques jours : « Voisin , dans quelques semaines , je pourrai déjà le rendre mille écus... » Le pauvre cher homme!... il ne prévoyait pas les événements... Tu sais ce qui est arrivé cette nuit, ma fille?... Thomassin est de nouveau tombé dans la détresse ! et tu sens ben qu'il ne faut plus penser à la somme qu'il me doit !... Irais-je demander quelque chose à ces gens que le malheur accable?... bien loin de là, si j'avais encore de l'argent, il me semble que je serais disposé à les secourir de nouveau. Mais dans tout ça, tu n'as plus de dot, ma pauvre enfant, et voilà ce qui méfait tant de chagrin!...
— Comment, mon père, c'est pour cela que vous êtes si triste? dit Rose en prenant les mains de Jérôme.
— Dame ! ma petite, il y a ben de quoi !
— S'affliger pour de l'argent?... oh ! je