‹ La famille Gogo (volume 2)Chapitre 9 sur 37 · I.A PAHII.LR «OGO · texte numérisé non relu

I.A PAHII.LR «OGO

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Huit jours se sont écoulés depuis que Rose-Marie ne va plus dans la forêt , et pendant ce temps , la jeune fille est presque toujours restée au village et sans sortir de la maisonnette de son père. Une seule fois elle s'est rendue à Fontainebleau pour porter de la broderie et en rapporter d'autre ;

maïs à peine si elle s'est donné le temps de se reposer à la ville ; elle est bien vite revenue s'installer dans sa petite chambre dont la fenêtre donne sur la route , et son père a été étonné de la promptitude de son retour.

Cependant, Jérôme Gogo croit s'apercevoir que sa fille chante moins qu'autrefois , que, sans être triste, elle semble souvent rêveuse, préoccupée ; que par moment elle ne l'entend pas quand il lui parle, ou qu'elle répond de travers à ce qu'il vient de lui dire. Le brave laboureur ne fait pas toutes ces remarques sans en éprouver de l'inquiétude. Et un matin , après avoir tourné et retourné plusieurs fois autour de sa fille, qui ne voit pas les allées et les venues de son père, Jérôme dit à son enfant :

— Ah çà! écoute donc, ma fille, je t'ai dit que j'étais ben content quand tu étais là... C'est vrai... J'aimons ben à te voir... à

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te trouver dans not' maisonnette quand je rentrons... à pouvoir t'embrasser tout de suite quand je revenons des champs ! . . . Mais tout ça, c'est pas une raison pour que tu n'oses plus bouger de cheux nous... pour que tu n'ailles plus voir tes connaissances, tes bonnes amies de la ville, ou ben que tu te dépêches tant quand tu vas jusqu'à Fontainebleau, que tu sois de retour aussi vite que la petite poste... au risque de t'enflerla rate ou de te donner une fluxion de poitrine. . . Ah ! mais, c'est que je ne voulons pas ça non plus!...

Rose-Marie regarde son père d'un air surpris et lui répond :

— Pourquoi donc me dites -vous tout cela, mon bon père?... Est-ce que cela vous déplaît de me voir travailler ici?

— Non, non! Eh! saprédié, tu sais ben que je ne peux jamais trop te voir. . . mais je ne suis pas un égoïste... Ce que je veux

IbO CHAPITRE Vt.

avant tout, c'est que tu sois heureuse, gaie, contente comme autrefois... Eh ben, depuis queuque temps, je m'aperçois que tu n'es plus la même, mon enfant.

La jeune fille se trouble et baisse les yeux en balbutiant :

— Moi, mon père... oh! par exemple, vous vous trompez... Qu'est-ce que j'ai donc de changé?...

— De changé... mon Dieu, ta figure est toujours la même, je le sais ben; tu es toujours aussi douce , aussi prévenante pour moi... mais, c'est égal... t'as queuque chose... Tiens, dans les yeux... dans le regard... c'est je ne sais quoi... Mais je te dis que tu n'as plus l'air gai qui me rendait si heureux, parce que ça me faisait penser que tu l'étais, toi. Enfin , je crains que tu n'aies de l'ennui depuis que tu ne vas presque plus à la ville. Je t'ai priée de ne plus te promener seule dans la forêt, mais ce n'est pas

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une raison pour que tu n'oses plus sortir de chez nous.

— Mais , mon père , je vous assure que vous vous trompez en croyant que j'ai de l'ennui... Si j'éprouvais le désir d'aller plus souvent à la ville , je vous le dirais , car je sais bien que vous ne vous en fâcheriez pas... Je me plais ici. Je vais moins souvent à Fontainebleau , c'est vrai , parce que ces dames, pour qui je travaille, sont moins pressées à présent 5 mais je vous répète que cela ne me prive nullement... Je suis contente ici... je m'y plais... Je suis heureuse , mon père, oh! je suis bien heureuse chez nous.

Jérôme parait satisfait de cette réponse ; cependant, il y a dans la manière même dont sa fille lui a dit qu'elle était bien heureuse, quelque chose qui ne le persuade pas que ce soit bien la vérité ; et le laboureur est poursuivi par l'idée que Rose-Marie s'en-

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nuie au village , et qu'elle a trop d'esprit et d'instruction pour passer sa vie avec des paysans.

Le lendemain de cette conversation, vers le milieu de la journée, un monsieur qui a passé ia cinquantaine, mais qui se tient fort droit et marche encore avec toute la légèreté d'un jeune homme , s'arrête devant la demeure de Jérôme Gogo.

Ce nouveau personnage est d'une taille assez élevée et d'un embonpoint raisonnable : ses traits, qui ne manquent pas de finesse, ont quelque chose du renard; ses yeux sont brun roux, petits et perçants; son nez, qui se termine en pointe assez allongée, forme, avec sa bouche pincée et son menton qui fuit, comme une espèce de museau qui semble chercher sans cesse à flairer autour de lui. Ses cheveux, à peu près absents sur le sommet de la tête, sont encore assez touffus au-dessus des oreilles et vont

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rejoindre des favoris coupés à angle droit au niveau de la bouche. Toute cette chevelure est d'un brun roux mêlé de gris et de blanc. La physionomie de ce monsieur est assez agréable au premier aspect, car il a presque toujours un commencement de sourire sur les lèvres et un ton de bonhomie dans le langage. C'est un renard qui cherche à contrefaire le mouton.

Quant à la mise, c'est celle d'un habitant de la ville qui a de l'aisance , mais qui n'apporte plusaucune prétention dans sa toilette.

— C'est ici, oui, ce doit être ici, dit le monsieur en s'arrétant et en examinant l'habitation de Jérôme. Il me semble pourtant que la maison n'était pas aussi propre que cela en dehors... mais depuis cinq ans que je ne suis venu, on l'aura nettoyée... il est possible aussi qu'elle soit plus sale en dedans... Mais il n'y avait pas de persiennes au premier, autrefois... pour cela, j'en suis

certain. Des persiennes peintes en vert, à la maison d'un paysan ! . . . Quel luxe ! . . . Est-ce que celui-là a fait fortune aussi par hasard ? . . . Hom! ce n'est pas probable! Et puis, s'il avait fait fortune , ses frères s'occuperaient de lui... le recevraient et viendraient le voir... Voyons, y a-t-il une sonnette à cette porte?... Non, un marteau !... Ça ne va pas avec les persiennes vertes cela ! . . . Frappons , il faut espérer qu'il y aura du monde et que je ne serai pas venu pour rien.

Le monsieur a frappé. Manon , la vieille servante, vient ouvrir et regarde d'un air surpris ce personnage qu'elle n'a jamais vu. De son côté , le monsieur examine la paysanne, et fait un petit mouvement de lèvres qui signifie : Elle est bien laide la domestique.

— Que demande monsieur?

— Je ne pense pas me tromper ? c'est ici la demeure de M. Jérôme Gogo.

— Oui, monsieur, c'est bien ici.

— Est-il chez lui?

— Not' maitre est encore aux champs...

il ne tardera pas à revenir pour dîner... mais mam'zelle y est. .. Si monsieur a queuque chose à dire à son père... mam'zelle c'est la même chose.

— Ah ! mademoiselle est en état de répondre aux personnes?... Eh ! mais, au fait, depuis, que je ne suis venu, elle a pu grandir... Il y a cinq ans passés... près de cinq ans et demi, la petite fille de Jérème Gogo avait alors de onze à douze ans environ.

— Pardi , monsieur, si mam'zelle n'avait pas grandi depuis , ça serait ben malheureux!...

— Oui, elle doit avoir maintenant... dans les environs de dix-sept ans...

— Mam'zelle a eu dix-sept ans au mois de mai dernier , et c'est un beau brin de fille , allez !

— Vraiment... Es^ce qu'elle est jolie?... Elle est donc bien changée, alors ? car étant petite , elle avait une figure chiffonnée qui ne promettait rien de merveilleux.

— Eh ben ! monsieur, je vous assure que mam'zelle est à présent une des plus jolies filles des environs , et même de Fontainebleau.

— Ah ! diable !... elle ne ressemble pas à son père , en ce cas, car Jérôme n'a rien de beau...

— M'est avis que not' maître a une ben bonne figure aussi !

— Bonne figure ! . . . hom ! ... oui, c'est possible !... Et puis au village on n'est pas difficile... Enfin vous dites donc que Rose... car c'est Rose qu'elle se nomme, je crois...

— Rose-Marie, monsieur...

— ^ Oui , encore une habitude de la campagne d'appeler les personnes par deux noms accolés ensemble. . . C'est Jean-Louis ! . . . c'est

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Pierre-Jean ! . . . c'est Marie- Jeanne ! . . . comme si ce n'était pas assez d'avoir un seul nom...

— Ah ça ! mais quoi qu'il a donc , ce monsieur? se dit la vieille Manon en regardant de travers l'individu qui lui parle. Il trouve tout mauvais... tout mal... Est-ce qu'il est venu ici pour se gausser de nous?

£t la paysanne reprend en élevant la voix :

— Dites donc, monsieur, si vous habitiez dans un village où vous seriez cinq à six Jean , une douzaine de Pierre et autant de Paul , comment donc que vous feriez pour savoir duquel on vous parle, si on ne leur donnait pas deux noms pour les distinguer les uns des autres?

Le monsieur semble fort étonné de cette réflexion de la paysanne ; mais comme tous les gens qui ne veulent jamais convenir qu'ils ont dit une bêtise , il ne répond pas à ce qu'on lui dit, et reprend :

~ Ainsi, Rose-Marie est jolie... elle n'a

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donc plus détaches de rousseur? Étant pe tite, je crois me rappeler qu'elle en était criblée!

— Ça s'en va avec l'âge, ça, monsieur... C'est pas comme les marques de petite vérole.

— Hom ! ... ça ne s'en va pas toujours ! Je connais bien des dames qui ont employé je ne sais combien de cosmétiques pour effacer ces taches-là de leur visage, et qui n'ont pu y parvenir. Du reste, je suis charmé que ma petite cousine soit aussi bien que vous le dites...

— Ah! monsieur est un cousin?

— Oui, je suis le cousin Brouillard , cousin par les femmes... Voilà pourquoi je ne m'appelle pas Gogo, moi. . . Il y a tant de gens qui sont vexés de s'appeler Gogo!... Eh ! eh ! ... oh ! j'en connais plus d'un qui. . . Mais il n'est pas question de cela... où est ma petite cousine?...

— Là-haut dans sa chambre... Si mon-

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sieur veut entrer , je vas aller chercher mam'zelle.

— Oui, certainement, conduisez-moi...

Vous êtes la domestique ?

— Oui, monsieur.

— Il n'y a pas longtemps que vous êtes au service de Jérôme Gogo?

— Mais, monsieur, v'ià trois ans et demi.

— Il me semble que lors de ma dernière visite... il y a cinq ans, il avait une bonne jeune... et fort gentille... Est-ce qu'il ne Ta plus?

— Pisque que c'est moi qui suis la servante, pourquoi faire que l'autre serait ici ?

— Ah ! ce n'est pas une raison. Pourquoi Jérôme a-t-il renvoyé sa jeune bonne?... Savez- vous?. . . Ily apeut-être eu des propos . . . des cancans*., hein ?

— Queux propos donc, monsieur?... Pourquoi donc qu'on en aurait fait?

— Oh ! quelquefois... quand un homme

veuf et encore vert a une bonne gentille. •• vous savez... le monde est si méchant.. .

— Je ne comprends pas, monsieur. Tout ce que je sais, c'est que la bonne qui était ici avant moi a quitté pour se marier; c'est ben naturel.

— Ah 1 elle est mariée?.. . Oh ! avoir servi, ça n'empêche jamais de se marier !...

La vieille Manon a conduit le cousin Brouillard dans la salle à manger, qui sert de salon chez Jérôme. Le monsieur au museau de renard regarde ou plutôt flaire autour de lui en murmurant :

— Eh ! mais... c'est bien tenu ici... C'est presque aussi propre que chez moi , à Paris... Il me semble que quand je suis venu il y a cinq ans, il n'y avait pas un joli papier dans cette pièce ... Ce n'était pas ciré, frotté . . . mis en couleur.

— Ah ! c'est mam'zelle qui a fait faire tout ça... Elle a dit à son père qu'on pou-

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vait être aussi bien au village qu'à la ville... Dame ! dans les commencements j'avons un peu crié , quand elle a dit qu'il fallait frotter les carreaux tous les jours... Mais j' m'y sommes faite... Et à présent, je trouvons que mam'zelle a eu raison, car c'est pus gentil cheux nous que cheux nos voisins.

— La vanité!... toujours la vanité... Il me parait que la petite cousine tient à briller, et qu'elle est la maîtresse ici... Est-ce qu'elle mène son père par le bout du nez?

— Gomment que vous dites, monsieur?

— A-t elle un bon caractère, cette jeune fille?... Vous fait-elle enrager toute la journée?... Cela doit vous ennuyer, à votre âge, d'être obligée d'obéir aux ordres d'une enfant... de dix-sept ans.

— Eh ! pourquoi donc que ça m'ennuierait... monsieur? est-ce que les domestiques ne doivent pas obéir à leurs maîtres? Est-ce que le monde est retourné à

c*t'heure?... Je vas chercher mam'zelle...

— Allez, dites-lui que c'est son cousin Brouillard, ci-devant employé au ministère des finances... autrement dit au trésor, aujourd'hui retraité et rentier à Paris, qui vient lui faire visite.

— Ah 1 bon, monsieur. . . je vas lui dire. . . Le trésor Brouillard, rentier aux... Enfin, je vas lui dire.

Et tandis que M. Brouillard s'occupe à inspecter la salle dans laquelle il se trouve, regardant chaque meuble, touchant à chaque objet, ouvrant même les armoires et les tiroirs pour voir ce qu'il y a dedans, la vieille Manon monte trouver sa jeune maîtresse, et lui annonce la visite de son cousin Brouillard en lui disant :

— Ça m'a l'air d'un drôle d'original , ce monsieur-là !.... Il est fièrement curieux et bavard... il s'informe de tout... et puis il trouve à dire du mal de chaque chose... Et

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tout ça avec Fair de ne pas y toucher!... Mais je gagerais qu'il n'est pas bon !

Rose-Marie ne se rappelle que confusément ce monsieur, qu'elle n'a vu que rarement étant enfant, et qui ne lui a jamais fait de ces caresses qui, même dans l'âge le plus tendre, se gravent dans notre souvenir. Avec son simple bon sens , la vieille Manon avait bien jugé le nouveau venu. M. Brouillard avait un esprit caustique et méchant qu'il tâchait de cacher sous les apparences de l'obligeance et de la franchise ; comme le chat, il vous griffait en ayant l'air de vous caresser. Son bonheur était de dire des choses désagréables, et de vous apprendre de mauvaises nouvelles. Il y a des gens qui se mettraient en quatre , qui feraient une lieue en courant pour annoncer à un ami une chose heureuse; le cousin Brouillard se donnait autant de peine pour aller vous instruire d'un événement fâcheux , et tout

cela avec un air de bonhomie, et comme sî c'était dans Tintention de vous obliger.

Le monde est plein de gens de l'espèce de M. Brouillard : ils vous font mille avances , mille amitiés ; ils cherchent à obtenir votre confiance, à surprendre vos secrets les plus intimes, et c'est afin de saisir toutes les occasions de vous blesser dans vos affections les plus chères ; tout en se disant vos amis, ils n'ont jamais entendu dire que du mal de vous, et s'empressent de venir vous le répéter ; mais quant au bien , quant aux éloges que l'on aura pu faire de votre talent, de votre personne ou de votre caractère, ils n'entendront jamais cela ; leurs oreilles sont bouchées pour les choses agréables, tandis qu'elles ne laissent point passer une seule petite méchanceté-

Puis ces mêmes gens auront l'air de prendre le plus vif intérêt à ce qui vous touche; c'est par amitié qu'ils viendront

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VOUS dire tout bas que votre femme cause depuis fort longtemps dans un coin du salon avec un jeune homme qui l!a fait danser trois fois de suite pendant que vous êtes à une table de jeu; c'est par amitié qu'ils vous apprendront que tel journal, que vous ne lisez jamais, a dit des horreurs de votre talent si vous êtes artiste , de vos ouvrages si vous êtes homme de lettres , de vos tableaux si vous êtes peintre; c'est par amitié qu'ils s'écrieront en vous voyant entrer dans une réunion : « Est-ce que vous êtes malade?... je vous trouve changé !... soignezvous, mon cher, vous avez bien mauvaise mine, cela m'a effrayé quand je vous ai vu paraître tout à l'heure, n C'est par amitié qu'ils vous disent : « Votre habit vous va mal, votre tailleur vous a horriblement fagoté. )» C'est toujours par amitié qu'ils abiment le quartier dans lequel vous demeurez et le pays dans lequel vous possédez une

maison de campagne ; qu'ils accourent vous annoncer que Ton a sifflé votre pièce, ou un acteur qui jouait dedans un jour où vous n'étiez pas au théâtre ; qu'ils trouvent que vous payez trop cher tout ce que vous achetez ; qu'ils viennent vous raconter que Fon s'est moqué de votre bal, de votre concert ou de votre soirée ; et enfin qu'ils critiquent vos productions, tournent en ridicule vos moindres actions et vous dénigrent dès que vous avez le dos tourné. Le ciel vous préserve de tels amis, mais si par hasard vous en possédez, croyez-moi, ne les ménagez pas ; à la plus petite méchanceté qu'ils vous diront , ripostez par quelque chose de bien fort, qui les terrasse, qui les humilie, qui leur fasse voir qu'ils ont trouvé leur maître; vous les verrez bientôt tourner au mouton, à la colombe, et devenir aussi plats qu'ils étaient mordants.

Mais il n'est pas donné à tout le monde

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d'avoir la réplique prompte, la repartie vive et de savoir décocher une méchanceté, un sarcasme à bout portant. Les gens qui ont le plus de mérite, de génie et de talent, sont même généralement les moins caustiques ; dans la conversation ils trouveront plutôt une chose aimable à dire, qu'une méchanceté à répondre, parce que le véritable talent, n'étant jaloux de personne, a beaucoup d'indulgence pour tout le monde ; tandis que ces mirmidons, qui ne peuvent parvenir à se faire un nom, tâchent, en faisant beaucoup de bruit, d'attirer au moins les regards, et s'exercent continuellement à trouver quelques méchancetés, quelques petits traits piquants qu'ils lancent contre ceux qu'ils ne peuvent atteindre, ce qui, dans ce genre d'esprit qu'on a décoré du nom de blagitCf leur donne une espèce de supériorité.

Au portrait que nous avons fait de

M. Brouillard , il nous reste à ajouter qu'il était économe jusqu'à la ladrerie, tout en voulant paraître riche et généreux. Sa vanité le poussait sans cesse à faire des invitations et des offres que son avarice Tempéchait toujours de tenir ; ce qui le mettait assez souvent dans des positions embarrassantes.

Rose-Marie s'est hâtée de descendre pour recevoir ce cousin qu'elle n'a pas vu depuis si longtemps.

A l'aspect de la jeune fille, qui se présente avec décence et grâce. M. Brouillard demeure frappé de surprise. C'est qu'ici la beauté était trop évidente pour pouvoir la nier, et qu'il y a des personnes devant les* quelles l'envie même est forcée de s'incliner.

— Gomment ! mademoiselle , c'est vous qui êtes la fille de Jérôme... vous que j'ai vue si petite, si pâlotte, si...

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M. Brouillard s'arrête, il n'ose plus dire : si laide.

— Oui , monsieur, répond Rose en souriant. Mais il y a fort longtemps que vous n'étiez venu nous voir et...

— Oui, c'est juste ! vous étiez alors une enfant! vous êtes aujourd'hui une jeune fille... une fort jolie demoiselle... Ah! malgré cela je me remets vos traits à présent... vous avez encore des taches de rousseur, mais beaucoup moins. £t votre père, ce bon Jérôme, comment va-t-il?...

— Mon père se porte très-bien, monsieur.

— Tant mieux ! Ah ! c'était un gaillard robuste. .. mais quelquefois ces gens si forts, la plus petite maladie les emporte... Crac! on n'a pas seulement le temps de les croire malades, fioit-il toujours son petit coup le dimanche?...

— Comment, monsieur?... je ne comprends pas...

— Je veux dire aime-t-il toujours à siroter. . . car il n'dllait pas mal, il me semble. . • mais au reste faut bien se distraire un peu, et dans ce village... où vous vivez comme des brutes... je veux dire où vous ne savez comment vous amuser... la bouteille est une distraction...

La jeune fille fixe sur le cousin Brouillard des yeux dont la candeur embarrasse sa figure de renard , et elle lui répond avec un ton d'aisance qu'il ne s'attendait pas à trouver dans la fille d'un laboureur.-

— Nous ne sommes peut-être pas aussi brutes dans ce village que vous semblez le croire, mon cousin. Quant à mon père, je pense que vous faites erreur en disant qu'il aimait autrefois à boire ; moi, je ne lui connais que des qualités, que des vertus!... et je ne croirais pas ceux qui me diraient le contraire.

— C'est gentil chez vous; c'est mieux

tenu qu'autrefois! dit M. Brouillard qui parait avoir envie d'entrer dans, chaque pièce de la maison. Vous avez fait des embellissements et votre jardin... il faudra

me faire voir cela... Avez-vous des fruits?

— Beaucoup, mon cousin...

— Allons donc faire un tour dans le jardin... Ah çà ! je dine avec vous... si toutefois vous n'avez pas encore dîné, car vous autres campagnards, vous n'avez pas les babitudes de la ville.

— Nous n'avons pas encore dîné, et mon père sera bien flatté de l'honneur que vous nous faites en acceptant notre modeste repas.

— Oh ! je suis tout à fait simple, moi ! ... je suis tout rond... aussi point de façons pour moi, je vous en prie !.., Qu'est-ce que vous avez pour dîner?

— J'avons le pot-au-feu et des petits pois, dit Manon; monsieur tombe ben, un pot-au-

I7i CHAPITRE VI.

feu tout frais! et vous verrez comme la soupe est soignée !

— Eh bien! c'est suffisant... avec cela cassez le cou à un ou deux poulets... dénichez quelques œufs bien frais pour manger à la coque... faites une petite salade... et ce sera assez... Je ne vous demande pas un petit plat sucré pour le dessert, parce que vous ne savez pas faire cela, vous autres.

— Mais, pardonnez-moi, mon cousin, j'ai appris chez une dame à Fontainebleau à faire des crèmes, des tartes, des gâteaux... et je l'ai montré à Manon qui fait tout cela fort bien à présent.

— Ah ! vous avez été apprendre la cuisuine à Fontainebleau... est-ce que votre père voulait vous mettre cuisinière ?

Rose-Marie rougît, mais elle répond avec la même douceur :

— Non, mon cousin, mais mon père voulait me donner de l'éducation, il voulait

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que je fusse bonne à quelque chose ; et nous autres paysannes nous pensons que tous les petits détails du ménage ne doivent pas être étrangers à une jeune fille, et qu'ils doivent faire partie de son éducation, afin qu'en se mariant elle puisse savoir conduire sa maison.

— Allons donc voir le jardin! s'écrie M. Brouillard en ouvrant une porte vitrée qui donne sur le derrière de la maison.

— Mam'zelle ! je ne voulons pas faire de gâteaux pour c't'homme-là ! dit à demi-voix la vieille Manon, car il est mauvais comme un âne rouge!...

— C'est égal, Manon, c'est un parent qui vient nous trouver, nous devons bien le re cevoir... Fais un gâteau, et tâche au contraire qu'il soit bien bon, pour prouver à ce monsieur que tu vaux bien une cuisinière de Paris.

— Ah! oui! j'aurai beau le faire bon ! je

174 CBAPITRE VI.

VOUS gage bèn qu'il saura y trouver queuque chose de mauvais, lui!

Le jardin qui est derrière la maison de Jérôme peut avoir un demi-arpent de grandeur. II est rempli d'arbres, de fleurs, de légumes; pas un pouce de terrain n'est perdu, on a tout mis à profit» et, comme il est parfaitement bien soigné, les fleurs y sont belles, les fruits y sont gros, les légumes y sont bons. Derrière un bosquet de noisetiers et de chèvrefeuille vous apercevez un carré de haricots et de pois, et au milieu de ce carré un beau cerisier, ou /m vieux prum'er tout chargé de fruits. Sur les murs , de beaux pêchers forment parfaitement l'éventail, et entre eux la vigne monte, se glisse, puis se courbe en berceaux, appuyée sur de grands échalas, autour desquels elle festonne encore. De tous côtés , Fœil est frappé par une végétation forte, vigoureuse, et par tous ces présents

dont la terre récompense ceux qui savent la cultiver.

Rose-Marie trouve son jardin charmant , car elle y voit de l'ombrage , des fleurs et de fruits ; mais le cousin Brouillard se promène au milieu de tout cela en disant :

— C'est un verger... un potager... vous autres, vous appelez ça un jardin... C'est mal dessiné... Ah ! si vous voyiez le jardin de ma maison de campagne à Auteuil !... c'est cela qui est joli, qui est bien tenu!...

— Mais, mon cousin, voyez donc ce bos- C[uet de lilas , de chèvrefeuille , comme il est touffu... et comme cela sent bon là-dessous...

— J'ai un bosquet de roses sauvages qui est bien autre chose que cela... Ah! déjà des poires?... c'est de l'épargne, elles doivent être mûres.

M. Brouillard cueille une poire et la mange pour s'assurer de sa maturité.

— Gomment les trouvez-vous? dit Rose.

— Hom! c'est une triste poire.,, voyons les prunes.

Et M. Brouillard cueille une prune, puis une seconde, et en mange ainsi une demidouzaine en disant :

— Je voudrais que vous vissiez mes prunes de Monsieur ! elles sont deux fois plus grosses que cela!... Et mes poires! j'ai tout ce qu'il y a de plus beau... Oh ! si vous venez jamais à Auteuil, vous en goûterez, et alors vous pourrez dire : J'ai mangé des poires. Vos abricots ne sont pas encore mûrs.. . c'est fâcheux !

Et, pour se dédommager, M. Brouillard va cueillir des cerises anglaises superbes, qu'il avale en vantant continuellement celles d'une autre espèce qu'il possède dans son jardin.

La jeune fille n'ose plus montrer ses belles fleurs, ses belles treilles, parce qu'elle

craint que ce monsieur n'y trouve encore quelque chose à critiquer, et elle se dit en elle-même :

— Je crois que Manon avait raison !... Le gâteau aura beau être bien fait... notre cousin le trouvera mauvais.

L'arrivée de Jérôme vient délivrer Rose- Marie de Fennui que Ton éprouve toujours avec ces gens qui critiquent tout ce que nous aimons, et qui, en voulant nous faire entendre que nous avons mauvais goût et que nous ne nous connaissons à rien, ne s'aperçoivent pas qu'ils manquent, eux, aux pricmières règles du savoir-vivre et de la politesse; qu'ils se conduisent comme des sots, et qu'ils mettent tout de suite à nu leur envie et leur vanité.

— Qu'est-ce que j'ai appris? s'écrie le laboureur en accourant d'un air joyeux ; comment ! mon cousin Brouillard est ici... Ah! saprédié, en v'ià une surprise aimable...

178 CHAPITBE VI.

Bonjour, cousin, comment ça va?... Vous vous êtes donc souvenu de moi?... C'est gentil, ça... seulement, la mémoire ne vous revient pas assez souvent !... Mais c'est égal... touchez là... vous serez toujours le bienvenu.

Et Jérôme a pris la main de M. Brouillard, et il la serre si fort, que celui-ci la retire vivement en disant :

— Holà, mon cher Gogo l prenez garde ! je ne suis pas un bœuf! serrez moins fort, s'il vous plaît. Eh, eh... vous êtes un peu vieilli , depuis que je ne vous ai vu , mon cher!

— Dame ! il me semble que nous avons tous les deux cinq ans de plus à peu près.

— Oui... mais il y a des personnes chez lesquelles ça ne parait pas !...

— Vous avez vu maiîlle, ma Rose?... Ah ! c'en est une aussi.. . c'est celle-là que vous avez dû trouver changée?

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— C'est vrai.., car elle n'était pas belle étant petite...

— Pas belle.. . Ma foi^ je l'ai toujours trouvée jolie, moi.

— Il n'y a pas de plus mauvais yeux que ceux d'un père, mon pauvre Jérôme !

— Vous croyez ?. . . je suis cependant bien sûr de ne point me tromper maintenant en la trouvant une des mieux du pays et des environs.

— Elle est fort bien certainement... Elle ne vous ressemble pas du tout , par exem* pie!

— C'est drôle, il y a beaucoup de personnes qui m'ont dit le contraire.

— Pour vous faire plaisir, par politesse ; mais, moi, je suis toujours la franchise même. Avec ses amis, il me semble que cela doit être ainsi.

-- Ce cher cousin Brouillard !... je ne m'attendais guère à votre visite! depuis si

longtemps. Ah çà! vous allez me donner des nouvelles de mes frères , car je pense que vous les voyez, vous qui habitez Paris.

— Oui, sans doute, je les vois... Pas trèssouvent, mais quelquefois. Vous ne les voyez doncpas, vous?... Usneviennentdonc jamais vous faire de petites visites ici?

Jérôme laisse échapper un léger soupir, et sa figure perd de sa gaieté tandis qu'il répond :

— Non, mes frères m'ont tout à fait oublié, car ils ne me donnent jamais de leurs nouvelles... Et pourtant, moi, je leur ai écrit plusieurs fois, ou fait écrire par ma fille... car elle écrit fièrement bien, ma Rose!... Mais je n'ai reçu aucune réponse, ni de Nicolas, ni d'Eustache !

Le cousin Brouillard allonge son nez et sa bouche tout en disant :

— Ah !... c'est que... vos frères sont lancés dans le grand monde, maintenant...

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L'un est riche, Fautre est... homme de lettres... et vous êtes resté laboureur... Ils trouvent qu*il y a maintenant une énorme distance qui vous sépare ! . . .

~ Vous croyez? répond Jérôme avec naïveté; mais est-ce que nous en sommes moins frères?... Que m'importe à moi qu'ils soient dans la richesse ou les honneurs?... je ne leur demande rien que leur amitié... que leur bon souvenir... Parce que je suis resté au village et que je ne me suis senti de vocation que pour planter des aii)res et faire pousserdes légumes, tandis qu'eux ils ont été s'instruire et s'établir à la ville, est-ce que c'est une raison pour qu'ils ne m'aiment plus ?

Rose-Marie, qui est a quelques pas et qui a entendu la fin de la conversation , s'empresse d'aller à son père, en lui disant :

— Mais, mon bon petit père, pourquoi vous imaginer que vos frères ne vous aiment plus? pourquoi vous arrêter à une pensée

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