CHANGEMENT DE POSITION
— C'est pour ton bonheur, mon enfant ; oh ! je n'ai pas besoin de te dire tout ce que ça me coûte... tu le sais aussi ben que moi. Mais il faut avoir du courage!... J'y avons réfléchi depuis mon retour de chez Thomassîn... car je n'ai pas dormi non plus, va !... et j'ai bien senti qu'il n'y avait pas à barguigner!...
— Mais! mon père... je m'ennuierai loin de vous.
— Pardi ! je m'ennuierai ben plus, moi ! . . . il s'agit de se faire une raison ; d'ailleurs cette séparation n'est pas éternelle !... Nous ne serons pas à deux cents lieues l'un de l'autre... et pour te voir quelquefois, j'irai à Paris, alors.. «
— Mais si mes oncles ne me recevaient pas bien ?. . . s'ils ne désiraient pas me garder avec eux?
— C'est pas possible !... mais après tout, la maison de ton père est toujours là,
et tu sais ben qu'elle est à toi, celle-là?
— Et vous ne me conduirez pas vousmême chez vos frères ?
— Non ; d'abord , mon enfant, ma présence est ben nécessaire ici... je ne gagnons que de quoi vivre honnêtement... Mais c'est pas le cas de flâner à présent ; ensuite ce pauvre Thomassin aura peut-être aussi besoin qu'on luidonne uncoupde main, qu'on travailleun peu pour lui... Parce qu'il est ruiné, est-ce qu'il faut l'abandonner? Enfin, il me semble qu'en te voyant arriver seule chez eux, tes oncles ne pourront pas te renvoyer... Oh ! ils n'auraient pas ce cœur-là... etquand ils te connaîtront un peu, ils t'aimeront ben vite!... Qui est-ce qui pourrait ne pas t'aimer? Ainsi c'est arrangé, c'est convenu, et comme il faut montrer du caractère ici, tu vas faire aujourd'hui tes apprêts... une malle... que tu rempliras de tes effets... et demain tu iras à Paris.
CHANGEHENT DE POSITION. 241$
— Demain!...
— Oui... je te ferai la conduite jusqu'à Fontainebleau, là je te mettrai dans la voiture qui te mènera jusqu'à Corf)eil , où tu prendras le chemin de fer, et en une heure tu seras à Paris. Justement nous avons les adresses exactes de mes deux frèYes, que le cousin Brouillard nous a données... tu emporteras le papier sur lequel tu as écrit cela... tu ne le perdras pas surtout... mais au reste, tu n'es pas gauche... tu sais bien parler, et tout le monde à Paris t'indiquera ton chemin.
Jérôme embrasse sa fille en lui disant de nouveau que sa résolution est irrévocable, puis il se rend à son travail le cœur satisfait ; car il est persuadé que le parti auquel il vient de s'arrêter doit assurer le bonheur de sa fille , et que les plaisirs de Paris auront bientdt rendu à Rose sa gaieté et ses belles couleurs d'autrefois.
Quant à la jeune fille , elle ne sait peutêtre pas bien elle-même ce qui se passe au fond de son cœur ; elle éprouve un vif chagrin de quitter son père, mais au milieu de ses peines, il y a une idée qui se présente de temps à autre à son esprit ; c'est que ce jeune homme qui a fait son portrait habite à Paris, et qu*en demeurant dans la même ville que lui, elle pourra le rencontrer. Sans doute, c'est assez mal de songer à ce jeune peintre au moment de se séparer de son père ; mais que voulez-vous ? l'humanité est faite ainsi, et il est probable que, sans le souvenir de Léopold, Rose-Marie ressentirait bien plus de chagrin de partir pour Paris.
Le lendemain la jeune fille avait terminé ses apprêts ; elle avait mis sur sa tête un petit chapeau de paille qui avançait sur son front, et cachait en partie sa jolie figure ; sa toilette était modeste , mais convenable
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et décente. Jérôme avait passé sa blouse neuve, et coiffé son chapeau à larges bords. Il regardait sa fille avec orgueil, et s'écriait :
— Oh ! mes frères me remercieront de la leur avoir envoyée.
Dans un coin de la salle basse, la vieille Manon pleurait et ne disait rien.
— Voyons, Manon , dit le laboureur en s'approchant de la vieille servante , je ne pleure pas, moi, et tu dois bien penser cependant qu'il m'en coûte beaucoup de me séparer de ma fille. . .
— Oh ! vous êtes un homme, vous ! dit Manon; d'ailleurs vous faites le courageux à présent! mais quand vous reviendrez, je suisben sûre que vous pleurerez comme moi.
— C'est pas vrai ! je me dirai ; C'est pour le bonheur de ma fille, et ça fortifiera mon cœur.
— Eh ben, moi, je suis une égoïste, car je ne voudrais jamais me séparer de ceux
248 CHAPITBB VII.
avec qui je me trouve bien ! Allons, adieu, mam'zelle, revenez bien vite si vous ne vous plaises pas à Paris... et si tous vos parents ressemblent au cousin Brouillard, qui est venu le mois dernier, ce ne sera pas déjà une société si agréable.
— Mais, sapredîé ! Manon, tais-toi donc ? Voyons, ma fille, as-tu ben pris tout ce qu'il te fallait?
— Oui, mon père... Ah ! mon Dieu... yy pense à présent... oh ! mais ce n'est pas la peine sans doute...
— Quoi donc, mon enfant ?
— C'est que je songe... à ce petit pistolet... que j'ai trouvé... vous savez bien, mon père?
— Oui... est-ce que tu ne l'as pas emporté?
— Non, il me semble que ça ne pourra guère me servir à Paris.
— Au contraire, mon enfant, au con-