‹ La famille Gogo (volume 2)Chapitre 26 sur 37 · LE CAFÉ ACX PIEDS HUMIDES · texte numérisé non relu

LE CAFÉ ACX PIEDS HUMIDES

plusieurs yoix , elle croit même distinguer comme des chants , puis des éclats de rire. Il est évident que plusieurs personnes sont rassemblées autour de cette lumière placée au milieu du pont; mais que font-elles là? Rose ne sait si elle doit avancer ou reculer, mais l'un et l'autre lui serait également difficile , elle est entièrement épuisée de fatigue , un banc de pierre s'offre à sa vue , elle s'assoit dessus en murmurant :

— Je ne puis aller plus loin... cela m'est impossible... mais ces gens qui sont là-bas ne doivent pas être des malfaiteurs , puisqu'ils ont de la lumière et que je les entends rire et chanter. D'ailleurs le ciel , qui m'a protégée contre la patrouille grise , veillera encore sur nwi , et puis le jour va venir, et alors...

La jeune fille n'a plus la force de penser davantage , elle se laisse aller sur le banc de pierre, ses yeux se ferment, elle s'endort.

156 CHAPITBE V.

Rose-Marie se trouvait sans le savoir à l'entrée du pont Notre-Dame , et elle venait de s'endormir tout près du Café aux pieds humides.

Il n'est pas inutile de faire connaître ce café ; les habitués de la Rotonde, des Provençaux, du Café de Paris, ne connaissent probablement pas . cet établissement. Les personnes qui fréquentent les cafés plus modestes de la capitale, et même les habitués d'estaminet, peuvent fort bien aussi n'avoir jamais entendu parler du Café aux pieds humides, qui cependant existe déjà depuis longtemps dans Paris. Mais quoique l'on ait beaucoup parlé des choses curieuses, secrètes ou mystérieuses de cette grande ville , on n'a pas tout dit , il en est encore beaucoup d'oubliées, et d'autres que Tonne dévoilera peut-être jamais.

C'est au milieu du pont Notre-Dame que toutes les nuits, quand minuit a sonné à

Ll CAFÉ Âl'X PIEDS HUMIDES. 157

l'horloge de la cathédrale, une femme qui tient sous ses hras une tahle et deux ou trois chaises à peu près dépaillées vient dresser son établissement et commencer son commerce. Cette femme allume une chandelle qui est entourée de papier pour la garantir du vent ; elle la pose sur la table, et sortant ensuite d'un vaste panier plusieurs tasses de faïence, avec ou sans anses , et toujours plus ou moins ébréchées , elle les place sur la table autour de la chandelle. Ensuite elle allume du charbon dans un grand fourneau de terre , puis elle met dessus une énorme cafetière de fonte ou de fer-blanc. Là dedans est une boisson composée en grande partie d'eau , puis de lait, puis de mare de café et de marc de chicorée , et dans laquelle on a fait fondre quelques morceaux de cassonade bise. Voilà ce que la débitante appelle du café à la crème ; quelquefois il y en a

aussi sans lait pour les véritables amateurs ; 2. u

c'est cette boisson qu'elle vend dans des tasses,pour un ou pour deux sous. Enfin, elle place avec une certaine fierté sur sa table deux ou trois journaux du jour qu'elle a rachetés à bas prix de quelques cafés borgnes, à l'heure où ils ferment , et elle attend la pratique qui ne tarde pas à arriver , et qui prend son café debout autour de la table; les consommateurs seuls ont le droit de lire ks journaux.

Voilà ce que l'on appelle le Café aux pieds humides, fort bien nommé, puisque les habitués sont obligés, tel temps qu'il fasse, de se tenir sur le pavé qui est bien rarement sec sur le pont Notre-Dame. Il s'ouvre, ou plutôt commence à minuit pour durer jusqu'au jour.

Vous devez deviner quelle espèce de société se trouve ordinairement à ce café en plein vent. D'abord beaucoup de ces messieurs qui n'ont pas de gite , ou qui se trou-

lE CAFÉ AUX PIEDS HUMIDES. 159

vent aussi bien dans la rue que chez eux ; puis les paysans qui vont ou qui reviennent de porter leurs légumes, leurs fruits au marché ; mais ceux-là, après avoir pris leur jatte de café , continuent leur chemin , et s'arrêtent rarement pour causer. Ensuite viennent les charretiers, les chiffonniers, les balayeurs , tous ceux qui travaillent la nuit; puis les ivrognes qui ne peuvent plus rentrer chez eux ; puis enfin les flâneurs , les gouapeurs, et tous ces êtres qui ne savent où passer la nuit, et qui esquivent souvent la patrouille en allant au Café aux pieds humides, où on lit les journaux et où Ton parle politique.

Les pratiques de cet établissement se renouvellent souvent pendant la nuit; mais, ainsi que dans les véritables cafés , vous y voyez des habitués , des hommes qui arrivent peu de temps après que la chandelle a paru , qui s'emparent de la chaise dont la

160 CHAPITBE V.

limonadière ne fait point usage , et qui restent là jusqu'au jour , lisant tous les journaux qui sont sur la table, et les retenant tous en arrivant.

En ce moment le Café aux pieds humides est dans toute sa splendeur : une dizaine d*hommes y sont réunis^ la plupart en blouse ou en bourgeron , quelques-uns en veste , la plupart ayant des trous , des accrocs ou des pièces à leurs vêtements ; on y aperçoit aussi plusieurs chiffonniers portant leur cabriolet sur le dos.

La débitante distribue le café tout sucré aux consommateurs. Quelques-uns ont apporté un énorme morceau de pain , et se mettent à faire la trempette dans leur tasse. Mais alors Fattention de toute la société est fixée sur un petit homme à grosse tête, vêtu d'un mauvais pantalon de velours olive et d'un bourgeron bleu, qu'une ceinture rouge fixe autour de son corps. Cet individu, qui

LE CAFÉ kVX PIEDÂ HUMIDES. 161

a la taille d'un nain et des membres d'une grosseur prodigieuse, est monté debout sur la table , et fait tout haut la lecture d'un journal à ces messieurs qui l'entourent, s'interrompant seulement pour fourrer la main sous sa casquette, et gratter avec une espèce de fureur dans ses cheveux roux et crépus. L'homme-nain a une voix aigre et aiguë qui ne fait pas perdre un seul mot de ce qu'il dit à ses auditeurs; c'est pourquoi ' ceux-ci le chargent souvent de leur faire la lecture des journaux , que beaucoup d'autres, d'ailleurs, ne seraient pas en état d'épeler.

— Une tasse de deux sous, mère Chicorée ! dit un jeune homme pâle et blême qui vient de s'approcher de la réunion , et dont la blouse grisâtre est toute couverte de boue depuis le bas jusqu'en haut.

— Tiens, c'est Féroce !... v'ià Féroce!... s'écrient plusieurs voix en tendant la main

162 CBAPITBE T.

au nouveau venu; tu viens bien tard cette nuit, . . est-ce que tu as noce ?

— Ah! dans quoi donc t*es-tu baigné?

tu as l'air d'un caniche qui a fait les quatre coins de Paris ventre à terre...

— Ça... ah ! c'est rien... c'est que j'ai eu quelques difficultés avec ma maîtresse, et nous nous sommes un peu roulés dans le ruisseau tous les deux!... Je ne veux pas qu'elle boive de l'eau-de-vie, moi !... quoi! c'est mon idée... du vin tant qu'elle voudra ! mais du ^ocre-cAten^ jamais!... parce que je la connais ; quand elle a bu des spiritueux, elle saute au cou du premier homme qui passe... Merci!... menez donc c'te femmelà diner avec des amis !,.. vous serez coiffé avant le dessert!... Il est guère sucré le lolo, ce soir, mère Chicorée !

— Gomme à l'ordinaire ! toujours le même poids de cassonade! mais vous êtes friand, vous ! il vous faudrait du caramel !

Page 1