LE CAFÉ AUX PIEDS BDHI0E
— Je t'en défie !... je les ai mis dans un endroit ousque tu n'iras pas les chercher !
— Je parie que si !
— Mais silence donc! sacredié! c'est emhêtant , quand on veut entendre le journal, d'êlre entouré de bavards comme ça... Va, mon petit Ratmort... lis, mon bonhomme !
Mais au lieu de lire , l'espèce de nain se met à danser sur la table en faisant des poses grotesques , puis il chante à tue-tête en battant la mesure sur ses fesses :
— Ah ! cibouii, cibouli, ciboula !
Trala, zig la, trou la la !...
Ce sont les enfants d' Paris !...
Qui sont bleus quand ils sont gris !... Le rendez-vous des amis Et des buveurs intrépides C*est r Café des pieds humides!
Aussitôt la société se met à hurler en chœur le refrain de cette espèce de baccha-
17â CHAPITRE V.
nale , et plusieurs de ces messieurs terminent par un pas de cancan dont la dernière figure consiste à se mettre à plat ventre sur le pavé, en faisant aller ses pieds et ses jambes comme si Ton nageait.
Le vieux chiffonnier est le seul qui n'ait pas pris part à la danse. Il est resté impassible sur son crochet, et après le chœur, il crie d'une voix forte :
— Je demande la continuation du journal et de l'article sur Alger...
— Moi, je demande le second couplet de la ronde.
— Le journal !
— La chanson!... il nous embête avec son Alger, ce vieux-là !...
Pour toute réponse , Ratmort se tape de nouveau sur le derrière , en levant une cuisse à la manière des chiens qui s'arrêtent contre une bprne , puis il se remet à chanter :
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— Trala ! zig la ! trou la la !...
La plus grande société
Tient dans la localilé.
Où prend-on en liberté
Les d'mi-tasses les plus splendides?
Au Café des pieds humides !
La danse a recommencé; M. Ladouîlle vient d'enlever la limonadière de dessus sa chaise, et il commence avec madame Chicorée une valse qui tient de la savoyarde et de la cachucha , et pendant laquelle le jeune homme appelé Féroce parvient à arracher au danseur le dernier pan qui restait à son habit, et à le fourrer sous sa blouse, probablement pour en faire un fond à son pantalon.
Déjà plusieurs fois le monsieur coiffé du bas noir a manqué de faire tomber sa valseuse sur le pavé, et il est probable que la danse se terminera ainsi , lorsqu'un nouveau personnage se présente. Il perce le cercle qui s'est formé autour des danseurs ,
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se met à rire aux éclats, et frappe dans ses mains en criant :
— Bravo!... Tiens, on s'amuse ici...
Bien le bonsoir, messieurs, mesdames et la compagnie , est-ce qu'il n'y aurait pas moyen d'avoir une tasse de café au lait bien chaud? On m'a dit qu'on en tenait ici.
La mère Chicorée lâche son valseur qui va terminer une figure dans les pieds du chiffonnier , et pendant qu'elle se hâte de servir la nouvelle pratique, tous les habi* tués du café regardent d'un air méfiant et presque inquiet le particulier qui vient d'arriver, et qu'ils voient pour la première fois dans leur société. Ces hommes ont presque tous des raisons pour craindre qu'un mouchard ne se glisse parmi eux.
Mais le particulier qui vient d'arriver ne prend pas garde aux regards qu'on attache sur lui ; tout occupé de la tasse qu'on vient de lui présenter, il semble avaler avec
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délices le liquide fumant qu'elle contient , et s'écrie seulement de temps à autre :
—- Tiens, c'est bon !... c'est vraiment du café... C'est guère sucré, mais c'est trèschaud, ce qui revient au même.
Pendant ce temps, les habitués font à demi-voÎK leurs observations.
— Ahîc'tetéte...
— C'est un Cosaque déguisé.
— 11 a l'air fièrement dégommé , toujours!...
-- Pantalon arlequin... et ce collet à son habit !
— En v'ià un drôle d'uniforme !
— Ah !... et ce chapeau !... regardez donc vous autres... ce chapeau à plis!... c'est une nouvelle mode apparemment...
— Faut que je m'en donne un comme ça pour Longchamp ; j'aurai l'air d'un lion de Florence.
— Ma foi , j'aime encore mieux le bonnet
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de police de Ladouille, au moins on voit ce que c'est.
Au portrait que ces messieurs viennent de faire du nouveau venu, on doit déjà avoir reconnu le boutonnier qui a voyagé en chemin de fer avec Rose-Marie; c'est lui, en effet, qui vient de se présenter auGafédes pieds humides. Il savoure la consommation.
Le petit Ratmort, qui s'est assis sur la table, d'où il considère d'un air goguenard le particulier coiffé du chapeau de mérinos à plis, lui dit bientôt :
— Il paraît que vous êtes friand sur le café, dites donc... vous, eh?
— Mais oui... je l'aime beaucoup... Au reste, j'aime tout ce qui se boit !
— Ah ! il n'est pas dégoûté, le paroissien. Dites donc , il me isemble que c'est la première fois que Ton vous voit par ici.
— D'où donc que vous sortez comme ça, Cosaque? dit M. Féroce.