‹ La famille Gogo (volume 2)Chapitre 33 sur 37 · LK CAFÉ AOX PIEDS HUMIDES · texte numérisé non relu

LK CAFÉ AOX PIEDS HUMIDES

chose de plus intéressant que toutes les bamboches qu'on nous lit...

— Quoi donc?

— Qu'est-ce qu'il y a?...

— Je viens d'apercevoir une femme couchée et endormie... là-bas sur le banc de pierre...

— Ah ! pardi ! ne voilà-t-il pas quelque chose de bien intéressant, dit le chiffonnier, quelque coureuse... quelque voleuse, peutêtre, qui couche là parce qu'elle ne peut pas aller ailleurs !

— Non, non, autant que j'ai pu voir, c'est beaucoup mieux que ça...

— Allons voir.

— Allons voir.

— Mère Chicorée , prêtez-nous pour un moment votre lampion, que nous sachions à qui nous avons affaire.

— Oui, car c'est peut-être un portefaix... nn maraîcher qu'il a pris pour une femme.

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M. Ladouille a enlevé la chandelle de dessus la table, et il marche à côté de Féroce et suivi de toutes les pratiques du Café aux pieds humides. Ces messieurs se dirigent vers le banc de pierre sur lequel Rose- Marie est endormie. Ils sont bientôt devant la jeune fille ; Ladouille approche la chandelle de sa figure, et tous ces honunes poussent une exclamation de surprise à Taspect du charmant visage qui s'offre à leurs regards.

— Eh ben 1 dit Féroce, quand je disais que c'était une trouvaille!... Est-ce que ce n'est pas du coquet, ça?...

— Âh ! bigre !... c'est tout à fait soigné, ceci.

— Un vrai bouton de rose ! dit M. Ladouille en approchant encore la chandelle.

— Et joliment vêtue. . . regardez-moi toutes ces nippes...

— C'est propre du bas en haut.

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— Et pas une mise bambocheuse !...

— C'est pas une fille de Paris, ça.

— Ça vient pour le moins de la banlieue. Prends donc garde, Ladouille, tu lui mets le lampion sous le nez, tu vas l'éveiller.

— Comme elle dort profondément ! faut qu'elle soit fièrement fatiguée, pour dormir ainsi sur cette pierre, et pourtant elle n'a pas l'air d'être accoutumée à coucher dan$ la rue.

— Messieurs ! dit le jeune Féroce, que cette jeune fille ou femme soit ce qu'elle voudra, je m'en accommode et je la prends pour mon épouse.

— Ah ! part à nous deux ! Féroce ! s'écrie le petit homme déguenillé en s'approchant du banc de pierre.

Mais M. Désiré Glureau, le boutonnier, qui jusque-là s'est contenté d'examiner en silence la jeune fille endormie, dit alors : • Minute, messieurs, un instant!... je la

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reconnais, moi, cette jeune fille... oui! Oh! je ne me trompe pas, elle était avec moi en chemin de fer... elle est montée à la station de Corbeil... elle venait seule à Paris... elle se sera égarée, perdue... elle n'aura plus retrouvé la demeure des personnes chez lesquelles elle allait.

— Eh ben ! balayeur, mon ami, que que ça nous fait que tu aies trimé en chemin de fer avec ce bijou contrôlé? que prétends-tu dire par là ?

— Je veux dire que cette jeune personne est honnête, ça se voyait tout de suite dans la voiture, elle n'osait pas lever les yeux, pas souiSer mot... Je lui ai offert ma place, j'avais le coin, elle n'a pas voulu accepter, de peur de me déranger...

— Eh ben, tant mieux, si c'est une fille honnête ! je les préfère comme ça, d'autant plus que ce sera de la nouveauté pour moi. "N^

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— Moi, je vous dis que cette demoiselle n*ira pas avec vous!

— Vois-tu ça, Grigou ! Père Crochet, tu vas me prêter ton cabriolet, je vas mettre ma trouvaille dedans et je l'emporte sur mon dos, pas pu gêné que ça!

Le vieux chiffonnier ne semblait nulle* ment disposé à prêter sa botte, et Désiré dureau regardait le jeune Féroce comme pour voir ce qu'il oserait faire, lorsque Rose-Marie, éveillée par le bruit que ces messieurs font autour d'elle, ouvre les yeux, puis les referme aussitôt en poussant un cri de terreur.

— Ah ! la petite souris est éveillée, dit M. Flairon.

— Me a une voix qui vibre comme une cornemuse.

— Pourquoi donc qu'elle referme ses jolis quinquets?... est-ce que nous lui ferions peur?

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Toutes ces figures qu'elle venait de voir étaient bien faites pour inspirer de Teffroi à Rose, et sa situation, la nuit, endormie sur un banc de pierre dans une rue de Paris, lui revenant à Fidée, elle comprend tout ce que Ton peut penser d'elle, et balbutie d'une voix que la peur rend tremblante :

— Oh ! messieurs, ne me faites pas de mal. Je vous en prie... Je suis une pauvre fille... arrivée d'hier à Paris... je me suis perdue dans cette ville... et accablée de fatigue, je me suis assise et endormie sur ce banc de pierre, en priant le ciel de veiller sur moi!...

— Fichtre ! dit Ladouille, feut que vous ayez bien de la confiance en lui, pour dormir ainsi dans la rue!... avec une petite frimousse comme ça...

— N'ayez pas peur, bel ange, ouvrez les yeux, vous n'êtes entourée que de gens ai-

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mables ! Et moi, pour ma part, je vous o£fre ma chambre ! un cabinet superbe dans un garni... qui ne Test guère, et mon cœur, ma personne par-dessus le marché !

Rose-Marie se recule vivement en voyant celui qui vient de lui parler s'avancer vers elle comme pour lui prendre la main. Mais presque aussitôt le boutonnîer, repoussant M. Féroce avec une vigueur dont on ne l'aurait pas cru capable, se place devant la jeune fille et lui dit :

—N'ayez pas peur, mam'zelle, vous êtes en pays de connaissance... J'ai fait route avec vous en chemin de fer... c'est moi qui étais dans le coin, qui vous ai offert ma place... Oh ! je suis un honnête honune, vous pouvez vous fier à moi... Quoique, dans la voiture, le jeune honune assis à côté de moi ait voulu me vexer, parce que j'ai dit que je n'avais pas de mouchoir... ça n'empêche pas que je vaux pe«t-être mieux que lui!

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Rose r^arde la tète de Cosaque, elle reconnaît celui qui lui parle et balbutie :

— Ah! oui... en effet, je me souviens... j'étais avec vous sur le chemin de fer.

— Eh ben, vous voyez que nous nous connaissons.. .. Tenez, mam'zelle, vous m'in* tàressez... car quoique vous dormiez au coin de la borne, je suis bien sàr que ce n'est pa3 de votre faute et que vous êtes honnête. Mais le plus pressé est de ne pas vous laisser là. Vous tremblez... vous avez froid... ça n'est pas bon de coucher dans la rue. Venez avec moi, je vas vous conduire tout de suite chez Bichat, mon compère, rue de la Huchette; c'est un homme marié, établi... il demeure tout près d'ici... sa femme aura soin de vous... et quand il fera grand jour, vous verrez ce que vous aurez à faire.

La jeune fille ne connaissait l'homme qui lui parlait que pour avoir fait route avec lui. Mais tous les individus qui sQpt grou*

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pés autour d'elle ont dans leur figure une expression sinistre qui est si peu rassurante, qu'elle n'hésite pas un moment à se confier au boutonnier, qui , malgré sa laideur, n'annonçait ni la perfidio ni la méchanceté. Elle se lève donc et prend le bras que Désiré Glureau lui iH*ésente en répondant :

— Eh bien, j'accepte, monsieur... Je vais aller avec vous chez les personnes que vous connaissez.

— Tiens ! tiens ! a-t-il de la chance l'inspecteur au balayage! s'écrie le petit homme déguenillé. C'est lui qui a fait la conquête dé la belle !

— Dis donc, toi, l'ami ! s'écrie Féroce en faisant mine de vouloir empêcher le boutonnier d'avancer. Sais-tu que tu agis trop librement? En a-t-il du toupet, ce vilain Cosaque 1 De quel droit que tu m'emmènes cette petite, pisque c'est moi qui l'ai trouvée?.,.

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C'est avec moi qu'elle doit aller et pas avec toi ! Je veux pas que tu l'emmènes, je m'y oppose !

Mais sans avoir l'air d'écouter le jeune homme en blouse , le boutonnier continue d'avancer avec la jeune fille qu'il tient sous son bras, en disant :

— Laissez*nous donc tranquilles , est-ce que mam'zelle est faite pour aller avec vous?...

— Pourquoi donc pas?...

— Ah ! il l'emmène, Féroce ! il te la souffle tout de même ! dit M. Ladouille en allant reporter la chandelle à la limonadière.

Le jeune homme en blouse essaye d'arrêter l'homme au chapeau plissé en lui prenant le bras ; mais le boutonnier repousse M. Féroce en lui donnant dans l'estomac un coup de coude qui l'étend sur le pavé, et poursuit ensuite son chemin avec Rose- Marie.

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