LK CAFÉ AUX PIEDS HUMIDES
Tous les autres hommes, témoins de cette scène, voient avec dépit la jeune fille leur échapper, et peut-être se seraient-ils déjà jetés sur Glureau, pour l'empêcher de l'emmener, si en ce moment le jour n'avait commencé à poindre.
Mais déjà les rues étaient moins désertes; les paysans passaient , les épiciers , les débits de consolation ouvraient leur boutique, et tous ces honunes si entreprenants , si audacieux, si tapageurs pendant la nuit, devenaient inquiets et prudents à l'approche du jour.
Quelques instants après, le Café aux pieds humides n'existait plus.
Tout est en l'air dans un fort bel appartement de la rue Saint-Lazare, situé dans la maison où Rose-Marie a en vain demandé son oncle, Nicolas Gogo.
Et pourtant son oncle demeure bien réellement dans cette maison où s'est adressée la jeune fille. Pourquoi donc le concierge
â04 CHAPITRE YI.
Fa-t-il renvoyée en lui disant qu*il ne connaissait pas la personne qu'elle demandait? Vous l'avez déjà deviné sans doute; c'est que M. Nicolas Gogo a changé de nom, et que maintenant il se fait appeler M. Saint- Godibert, et même de Saint-Godibert, quand cela se peut.
Et pourquoi Nicolas Gogo a-t-il changé de nom? Pourquoi?... Est-il donc besoin de vous l'expliquer? Et ne rencontrez-vous pas chaque jour dans le monde, dans la société, de ces gens qui portent un nom qui n'a jamais été le leur? Car celui qu'ils ont reçu de leur père est commun , mesquin , ridicule ; ou, bien plus souvent encore, en changeant de nom, ils veulent faire oublier leur origine. Leurs parents étaient de petits marchands , ou de simples paysans ; quelquefois même des artisans , ou des gens à gages. Vous concevez qu'une telle origine ne peut plus convenir à des hommes qui ont
LA FABIILIE GOGO. â05
amassé des écus , et qui veulent se faufiler dans la grande compagnie ! Être fils d'un cultivateur, d'un marchand ! fi donc !... on laisse cela aux petits bourgeois , aux petits esprits, aux êtres sans capacité; on renie son père, on renie sa famille, son pays même si cela est nécessaire, et on prend un nom bien ronflant, bien distingué, bien sonnant à l'oreille, et on se donne de grands airs , on fait de l'embarras , on a horreur du peuple et de la canaille , on n'habite que le beau quartier, on ne fréquente jamais les petits théâtres du boulevard, et on ne comprend pas la campagne où l'on rencontre des grisettes et des gens qui portent des melons.
C'est ainsi que, dans la société, M. Benoît devient M. de Saint-Amarante, M. Baldaquin est le chevalier de Beaugaillard , Rousseau se transforme en M. de Grandpré! etc., etc.
Pauvres sots ! qui croient se donner bien du mérite en se donnant un nom qui emplit bien la bouche, et qui ne comprennent pas que Nicolas, Nicodème ou Eustache, deviennent de fort beaux noms quand ils sont portés par de grands artistes ou des hommes de génie.
Il n'y a donc rien d'étonnant à ce que M. Nicolas Gogo, ayant fait fortune à Paris, ait songé à quitter un nom qui d'abord était le même que celui de son frère, Iq cultivateur, et qui ensuite n'avait rien de distingué et prétait à la plaisanterie.
— Un homme qui a vingt mille francs de rente ne peut pas... ne doit pas s'appeler Gogo , dit un jour M. Nicolas en s'adressant à sa femme.
— Non, certainement, monsieur! répondit la grande femme, qui avait les mêmes prétentions que son mari. Gela me fait un mal affreux toutes les fois que je vais en
compagnie et que l'on annonce : M. et madame Gogol... ce nom-là est si béte....
d'autant plus qu'on l'a mis, à ce qu'il paraît, dans une pièce donnée avec un grand succès au boulevard ; il y avait, m'a-t-on dit, un M. Gogo, et l'on necessaitpas dédire dans la pièce : Owe ce M, Gogo est donc canailk!
— Alors, ma chère amie, je ne m'étonne plus si, très-souvent, je vois des personnes se retourner en riant , quand on prononce mon nom!... c'est qu'elles se rappellent la pièce dont vous parlez ; raison de plus pour le quitter... c'est décidé ! je n'en veux plus ! Gomment me nommerai-je ?
Gette grande question avait été débattue pendant plusieurs jours; enfin, un matin, le petit monsieur au petit nez que vous connaissez déjà ainsi que sa femme, puisque vous les avez vus sur le chemin de fer, s'était présenté à son épouse, et lui avait dit en se frottant les mains :
— Je le tiens!... je l'ai!... Saint-Godibert! je m'appelle M. Saint-Godibert... hein ! qu'en dis-tu ?
— Très-bien... il est fort convenable, il faut l'arrêter... je veux dire, il faut nous le rappeler.
— Je vais aller l'écrire dans ma chambre, sur mon bureau , sur plusieurs cartes ; j'en poserai partout; comme ça, je retiendrai très-vite mon nouveau nom ; et nous allons déménager, afin que dans notre nouveau local on ne nous connaisse que sous le titre... je veux dire le nom de Saint-Godibert.
Or, lorsque M. Eustache Gogo , l'homme de lettres, avait eu connaissance du changement de nom de son frère le richard, il s'était dit de son côté :
— Ah! Nicolas quitte son nom... pourquoi donc ne quitterais -je pas le mien alors?... Moi qui veux travailler pour le
LA FAHILLE GOGO. 209
théâtre, me lancer dans la littérature, j'ai bien plus de motifs que mon frère de ne pas conserver le nom de notre père qui sonne très-mal à l'oreille, et qui n'inspire aucune confiance aux libraires et aux directeurs. Quand je vais demander une lecture et qu'on me dit : Quel est votre nom?... je suis toujours certain qu'ils se mettent à rire en l'entendant ; et en effet, je n'ai pas plutôt dit : M. Gogo ! que je les vois se pincer les lèvres, se regarder, ricaner entre eux; c'est fort désagréable... Ah! si j'avais déjà une grande réputation, je m'en moquerais!... ils seraient trop heureux de venir tous se mettre aux pieds de Gogo! mais la réputation est longue à venir... J'aime mieux me faire un nom tout de suite... et un nom qui ne donne pas envie de me rire au nez quand je me nommerai... ou quand on me nommera comme l'auteur d'une pièce nouvelle.
Eustache Gogo avait eu aussi quelque peine à se déterminer pour le choix d'un nom; se débaptiser n*est pas une affaire aussi simple que vous pourriez le penser ; enfin, après quelques semaines deréflexions, de recherches et d'étude dans le dictionnaire des hommes illustres, l'honm&e de lettres s'était arrêté au nom de Mondigo, comme très-distingué, très-gracieux et trèsoriginal.
Et lorsque le cousin Brouillard avait eu connaissance du changement de nom de ses deux parents, il n'avait pas manqué de s'écrier d'un air moqueur :
— Ah ! l'un est Godibert et l'autre Mondigo !... Allons ! je vois au moins avec plaisir qu'ils ont conservé une syllabe du nom de leur père ; l'un l'a mise devant, l'autre derrière; c'est égal, c'est une marque de souvenir qui fait qu'on les reconnaîtra toujours pour des Gogo.
LA FAMILLE GOGO. âll
Ces changements de nom avaient eu lieu depuis plusieurs années déjà, en sorte que dans le monde, et surtout dans la nouvelle société qu'ils fréquentaient, les deux frères de Jérôme n'étaient plus connus que sous les noms de Saint-Godibert et de Mondigo. Le jeune Julien, élevé dans les principes ridicules de ses parents, n'aurait eu garde de dire que son père se nommait Gogo. Quant à Frédéric, le grand et beau brun que nous avons vu aussi en chemin de fer, et qui semblait avoir plus d'esprit que le reste de la famille, il savait très-bien le véritable nom de ses oncles, mais il se serait bien gardé de l'employer en leur parlant, car c'eût été le moyen de se faire défendre leur porte. Et comme sa tante Mondigo était jeune et jolie, et qu'il y avait quelquefois chez elle de gaies réunions d'artistes ; commeson oncle Nicolas, qui voulait singer le grand genre, donnait assez souvent de
fort beaux dîners et des bals, où Ton jouait, Frédéric ne voulait pas se fermer la maison de l'un ni de Fautre de ses oncles, quoique lui-même ne fût pas le dernier à rire de leurs prétentions et de leurs ridicules.
Maintenant, dira-t-on, pourquoi le cousin Brouillard n'a-t-il pas parlé à Jérôme du changement de noms de ses frères? Est-ce dans la crainte de faire de la peine au bon cultivateur? Ce n'est pas probable ! le monsieur au museau de renard semble éprouver trop de plaisir à lancer des mots piquants, à dire des méchancetés , pour qu'on puisse présumer que la crainte de blesser la sensibilité de Jérôme ait été sa pensée en gardant le silence sur ce chapitre. N'est-il pas plus supposable , au contraire, qu'en donnant au cultivateur la véritable adresse de chacun de ses frères sans lui dire leur changement de nom, il a pensé que cela amènerait des embarras... des cacophonies, des
disputes, et que ce serait pour lui une nouvelle occasion de rire aux dépens de ses cousins?
Quelle qu'ait été la pensée de M. Brouillard , nous avons vu quels événements furent la suite de son silence sur un objet si important. A présent , retournons chez M. Saint-Godibert , qui donne un grand dîner dans sonbel appartement de la rue Saint- Lazare.
Wn e99t9er$ A n%mt§tf^.
On est en train de dresser dans la salle à manger un couvert de vingt personnes ; puis, dans le salon , on prépare les candélabres , les bougies , les tables de jeu. Dans une pièce voisine, on place sur une taUe des albums, des brochures, des caricatures.
Une petite femme de chambre d'une
216 CBAPITRS vir.
vingtaine d'années, aux yeux noirs, au nez retroussé , au teint coloré , ayant enfin un minois très-émoustillant et des hanches rebondies qui semblent battre la mesure quand elle marche, va, vient, court d'une pièce à l'autre, et §e donne beaucoup de mou vendent. Elle est aidée dans ses préparatifs par un domestique qui ne parait pas être encore très-habitué au service. C'est un garçon de vingt-cinq ans, haut en couleurs, bâti lourdement, ayant une tète normande et les cheveux taillés à la manière des marchands de salade.
Mademoiselle Fifine, c'est le nom de la femme de chambre, a fait dix tours dans la chambre avant que François , c'est le nom du domestique , ait posé une assiette sur la table.
Ensuite M. Saint-Godibert , à moitié habillé, va, court, passe au milieu de ses gens, regarde ce qu'on fait, donne ses ordres,
UN COrVERT A METTRE. â17
change de place les hors-d'œuvre , les carafes, les salières, et, tout en agissant ainsi , trouve encore très-souvent moyen de s'approcher de mademoiselle Fifine , et de pincer, de tàter tout doucement les belles formes qui battent la mesure sous son jupon.
Puis madame Saint-Godibert, la femme forte, qui ressemble à une Bédouine, se montre aussi par moments, et traverse les appartements, vêtue seulement d'un corset et d'une pile de jupons, et tenant ses deux bras croisés sur sa poitrine nue en s'écriant :
— Ne regardez pas !... Quelle robe mettrai-je , mon bon chéri?... Quelle robe doisje mettre ?. . . Ah ! grand Dieu, que c'est embarrassant ! Ah ! vous n'avez jamais un conseil à me donner... Vous me voyez depuis une heure flotter dans l'incertitude !... et vous n'avez pas pitié de ma position... Voyons, M. Saint-Godibert, que me conseil-
218 CHAPITEE VII.
lez-vous? Le satin... c'est très-cossu... le pou-de*8oie... c'est coquet... la robe lamée... ah! c'est très-riche...
— Ma foi, Angélique... si tu mettais... des andiois par ici... oh ! des anchois. Fifine, ce sera mieux que du beurre...
— Mais, monsieur, cela ya tout déranger... les anchois sont bien là-bas...
— Vous croyez?...
— C'est donc ainsi que vous me donnez un conseil, Saint-Godibert?
— Mon Dieu , ma chère amie... mais je ne sais que te dire... tu as tant de goût, tu te mets si bien!...
— Madame est superbe avec sa robe lamée ! dit la femme de chambre.
— Oui, Fifine a raison... ta robe lamée te serre, te pince... tu as l'air d'une bayadère!
— Allons, puisque c'est votre avis, je le veux bien ; cependant, il me semble que
Dlf GOOVERt A MBTTRE. 219
ma robe de pou-<[e*soie abricot... me dessine mieux la taille... elle m'amincit en* core... cela me rend toute svelte^ tout élancée.
— C'est vrai!... tu as raison... il feut mettre ta robe abricot... d'ailleurs, c'est une si belle couleur... ça se marie si bien... une femme et de l'abricot... Et des olives... et du thonici... François, où est le thon?...
Le valet regarde son maitre d'un air étonné en répondant :
— Le ton... ton quoi?... Qu'est-ce que c'est?. . . Qu'est-ce que monsieur demande ?. . .
— Mon Dieu , que ce valet est borné ! Il ne connaît rien ! Comprend-on qu'un domestique de bonne maison vous demande ce que c'est que du thon !... Allez à la cuisine... dites à Babet de vous donner le thon...
Pendant que François s'en va à pas comptés à la cuisine, madame Saint-Godibert ,
qui a fait trois pas vers sa chambre à coucher, revient bientôt en disant :
— Puisque vous le voulez , mon ami , je mettrai ma robe abricot... mais, malgré cela, en y réfléchissant... le satin est trèsbien porté... j'en ai vu à beaucoup de soirées... à des femmes de notaires, d'agents de change... cela drape fort bien, le satin... c'est noble, c'est majestueux... j'aurais préféré mettre ma robe de satin !... je vous assure que c'est bien plus habillé ! . . .
— Mon Dieu , ma chère amie , metsla !... mets-la ! je ne m'y oppose pas... Mais, alors, pourquoi donc viens-tu me demander mon avis?...
— Ah ! que vous êtes contrariant , Saint- Godibert!... que vous êtes sardonique!... Allons , décidément , je mettrai ma robe lamée !... Avez-vous placé les noms des convives sur chaque couvert?...
« — Non, pas encore... je vais les mettre...
QN COUVERT A MBTTRE. SSl
Mais est-ce bon genre, de mettre d'avance les noms de ses convives aux places qu'on leur destine?...
— Il me semble que cela se fait.
— Cela, se fait... c'est-à-dire cela s'est fait. . . je ne sais pas si c'est toujours la mode.
— Pourquoi pas?... c'est beaucoup plus commode...
— Je ne crois pas que cela se fasse chez les ministres et chez le préfet...
— Mais il faudrait vous en assurer, alors . . .
— A qui demander cela, maintenant?...
Où est donc notre fils Julien ?
— Il s'habille sans doute.
— Oh ! la toilette ! il ne songe qu'à cela.. . Quel argent ce garçon-là dépense pour sa toilette ! . . . Groiriez-vous, madame, que pour des gants glacés seulement , il avait un mémoire de deux cent cinquante francs chez un gantier?... J'ai trouvé cela l'autre jour dans sa chambre!... Deu& cent cinquante
988 GIAFITKK TH.
francs de gants... c'est hideux, il n'a pas pu user cela à lui seul !
— Eh! monsieur, que voulez-vous... il faut bien que notre fils se mette à la mode. . . François f François !.«, montez à la chambre de mon fils, et dites-lui de descendre. . . nous avons besoin de lui.
François, qui vient de revenir avec le thon dans une coquille , s'en va avec la coquille pour faire ce qu'on vient de lui dire. M. Saint' Godibert se met à crier :
— François I François !... où donc allezvous, brute?
— Je vas où m'envoie madame. . . chercher M. Julien.
— Est-ce que vous avez besoin de porter le thon à la chambre de mon fils?... est^;e que vous ne comprenez pas que c'est pour ledtner,ceci?...
— Non, monsieur, je ne savais pas... Ahf c'est ça du thon?
VN COVVEHT A METTRE. 285
ùi — Allons, posez-le sur la table et montez
chez mon fils , et tâchez de vous dépêcher B. un peu. Il me fait bouillir, ce garçon-là, il
di est d*une lenteur. . .
^ — Il se dégourdira! dit mademoiselle
^ Fîfine en espaçant les couverts.
— Tu crois, Fifine? tu croîs, agaçante Fî- I fine?...
— Eh bien! monsieur... voulez -vous ûf n!r ! . . . Si madame vous voyait . . .
— Elle est occupée du choix de sa robe.. . } ce sera encore long... Le pain est coupé,
n'est-ce pas. petite?
— Oui, monsieur... il est là dans la corheïïLe.
M. Saint-Godibert va tàter le pain pour s'assurer s'il est bien rassis, ainsi qu'il l'a recommandé ; car ce sont là de ces économies, ou plutôt de ces vilenies par lesquelles se trahissent toujours les parvenus qui veulent faire les grands, et qui n'ont
S24 CHAPITRI TH.
jamais assez de véritable magnificence pour faire les choses entièrement bien. Ainsi, dans un diner où ils font servir des mets recherchés et des primeurs, ils vous feront manger du pain rassis, et tâcheront, par une économie de quelques sous , de se rattra* per sur les dépenses qu'ils sont obligés de faire pour qu'on vante leur manière de traiter.
M. Nicolas Gogo était nécessairement dans cette classe de gens qui veulent porter de beaux habits, se donner de belles manières, faire enfin les personnages comme il faut, mais qui ne se débarbouillent jamais assez bien pour qu'on n'aperçoive pas encore sur leur visage quelques restes de la crasse originelle.
— Fifine !... Fifine... venez donc m'attacher ma robe...
— J'y vais, madame...
— Voyons s'il y a des salières devant
un COVVEBT A HETTRE. 221)
chaque couvert... quelle mode bizarre!... vouloir que cliacun ait sa salière, maintenant ! tout cela devient très-dispendieux ! . . . Enfin, puisque c'est bon genre... Et ces verres... cette forêt de verres devant chaque convive!... c'est effrayant... Je trouve que le luxe de la table est poussé bien loin aujourd'hui!...
— M. votre fils va descendre, monsieur.
— C'est bon, François... ah! François, écoutez bien ce que je vais vous dire : Après le potage, vous verserez à chaque personne... c'est-à-dire, vous offrirez à chaque personne du madère... Vous voyez bien cette bouteille courte et carrée du haut qui est là-bas...
— Oui, monsieur! oui, oh! je connais bien le madère ! je sais ce que c'est ! . . . c'est fameusement bon !
— Ah ! vous savez que c'est bon... et où donc en avez-vous bu, puisque vous arrivez
CBAPITII TH.
de votre Normandie, et que vous n'avez encore servi à Paris que chez moi?
M. François devient pourpre; il regarde ses souliers et répond au bout de quelque temps :
— J'ai dit que c'était bon pour avoir l'air de connaître ça, de savoir ce que c'est... Gomme monsieur m'a grondé tout à Fheure parce que je ne connaissais pas le thon, j'ai pensé qu'il me gronderait encore si je ne connaissais pas le madère.,.
— Hum!... voilà une réponse qui me semble très-normande ! N'importe , j'éclaircirai cela plus tard ; revenons à ce que je voulais vous dire« Vous irez donc à chaque personne avec cette bouteille, et vous direz: Désirez-vous du madère?...
— Oui, monsieur, je comprends.
— Attendez donc !... Quand on vous dira non, vous n'insisterez pas, vous passerez bien vite à une autr^... vous entendez?
vif CODYERT A XITTEE. S27
— Oui , monsieur, je passerai bien vite à une autre.
— Enfin, quand on acceptera, vous verserez, mais vous aurez bien soin de ne jamais remplir le verre plus haut qu'aux deux tiers...
— Aux deux tiers?
— Tenez, prenez une carafe... versez moi dans ce verre de madère;... là... assez.», jamais plus haut! vous êtes aux deux tiers.
— Ah ! bon, monsieur l je vois la mesure maintenant !
— Mais il est bien entendu que si la personne qui tient le verre le lève avant que vous n'en soyez là, vous vous arrêterez aussitôt.
— Ah ! elles ne sont pas obligées d'avaler les deux tiers?
— Eh non, imbécile; il s'agit seulement de ménager mon vin, d'en donner le moins possible ! Parbleu ! on en boira encore assez.
228 CHAPITRE Vil.
— J'y suis, monsieur, je comprends parfaitement.
— C'est heureux.
Mademoiselle Fifine revient en regardant ses pouces et en disant :
— Madame est agrafée enfin!... Ah!
Dieu ! si j'avais su que François fut descendu , je l'aurais appelé , j'ai les pouces abîmés.
Le jeune Julien arrive en grande tenue de dandy , mais l'air toujours contraint et gêné devant son père.
— Arrivez donc , M. mon fils ! que vous êtes longtemps à votre toilette. A votre âge, je m'habillais en deux minutes et sans voir clair.
— Pourquoi donc sans voir clair, mon père? Vous vous leviez donc de bien bonne heure?
M. Saint-Godibert , qui s'aperçoit qu'il a dit une bêtise , s'empresse de reprendre :
vif COCYEBT A METTRE. â29
— Dites-moi, Julien, vous dinez assejB souvent en ville , met-on les noms des convives d'avance sur la table?
— Les noms, mon père?
— Oui Jes noms, pourindiquer les places.
— Ma foi, je n'ai pas fait attention !...
— Alors, monsieur, à quoi pensez-vous donc ? et à quoi sert l'éducation que je vous ai fait donner, l'argent que j'ai dépensé pour vous , si vous ne remarquez pas des choses aussi essentielles, des choses aussi importantes pour quelqu'un qui va dans le beau monde?...
— Qu'y a-t-il donc, mon ami? demande madame Saint-Godibert en arrivant avec sa robe laméjB dans laquelle elle ressemble à une idole du paganisme.
— Il y a que notre fils ne sait pas si on met ou si on ne met pas les noms des convives sur la table!... à son âge!... et il dtne... chez tout ce qu'il y a de mieux... à
ce qu*il nous dit du moins quand il dine dehors, ce qui lui arrive fréquemment... Ah! si nous avions là mon neveu Frédéric , comme il nous aurait dit cela tout de suite ! il n'aurait pas hé^té une minute! C'est un dépensier, un assez mauvais sujet, c'est vrai ! mais il faut convenir qu'il a un excellent ton!... des manières de prince!... un air noble même!... il sait tout ce qui se fait dans la haute compagnie... aussi je l'ai invité*. • Il m'emprunte souvent de l'aident le soir pour jouer... c'est désagréable... mais il est très-utile pour les renseignements... Il voit des secrétaires d'ambassade!... des lords d'Angleterre... Oh ! il est lancé. •• Mais monsieur mon fils court toute la journée et tous les soirs... je ne sais où... chez des grisettes, peut-être!... Si je te savais capa- Ue de fréquenter des grisettes , je te renierais!... Ne pas savoir si on met les noms sur la table ! ... et il a appris le latin encore !
vif COUTEItT A HBTTRE. 231
— Mon Dieu ! ne vous emportez pas, mon père; je me rappelle maintenant qu*on les met... oui, oui, on les met...
— En es-tu bien certain?
— Oui, mon père... je me rappelle... la dernière fois que j'ai dîné chez le comte... Cornihoff... cela était ainsi.
— Le comte Gornihoff!... diable!... ce doit être un grand personnage, cela !... dit M. Sain^Godibert en regardant son fils d'un air plus aimable. Tu vas chez des comtes Cornihoff, et tu ne nous le dis pas?
— Ah ! c'est par hasard , mon père. . . c'est Dernesty qui connaît ce seigneur russe , et qui m'a conduit chez lui...
— n fallait donc nous amener ce seigneur; je l'aurais invité à dîner... j'aurais été flatté d'avoir un comte russe à ma table.
— Il n'aurait pas pu venir, mon père ; il est reparti pour Sain^Pétersbourg.
— Cest fâcheux ; mais M. Dernesty vien-
253 ceAPiTBB VII.
dra, j'espère. II est revenu d'Angleterre, n'est-ce pas?
— Oui... oh ! il viendra diner.
— Encore un jeune homme qui a un genre exquis... des façons nobles... un langage éblouissant!...
— Oui , dit madame Saint-Godibert en se regardant dans une glace du salon; oui, M. Dernesty est très-comme il faut... n'est-il pas marquis?
— Je ne crois pas, ma mère.
— Oh! il doit être titré, il doit être au moins chevalier... 11 y a des gens qui gardent l'incognito sur leur noblesse. . . pour ne pas être obligés de tenir maison. Ah! si j'avais une fille , voilà le mari que je Im voudrais, n'est-ce pas, Bibi?
Bibi , qui était alors dans la salle à manger, et fort près de mademoiselle Fifine, s'en éloigne vivement, en répondant :
— Je suis de cet avis, Angélique. . . pourvu