‹ La famille Gogo (volume 2)Chapitre 6 sur 37 · VV ACCIDENT · texte numérisé non relu

VV ACCIDENT

tâcher que sa femme n'ajoute rien à sa coiffure, à lui... Elle est bien gaie... bien coquette , la petite fenune ! . . . Mon Dieu , que c'est bête de m'avoir perdu... comme le Petit-Poucet!. ., Voilà plusieurs sentiers devant moi... lequel prendre?... Hohél... les autres... Bon! voilà que je m'enroue, à présent , à force de crier... Si la nuit me surprenait ici... Voyons l'heure... Pas encore deux heures , et nous sommes au mois de juillet, où les jours sont longs; j'ai du temps devant moi, heureusement!... Je suis trèslas... j'ai faim!... Quelle infernale partie de plaisir!... Je n'ose pas m'asseoir , il y a des serpents par ici , et j'ai horreur de ces animaux-là!... Ça m'apprendra à venir visiter des forêts... Je connaissais le bois de Romainville... c'était bien assez ; des arbres sont toujours des arbres!... Je donnerais de bon cœur vingt francs pour être à présent au Palais-Royal , chez Véfour !

M. Roquet s'est arrêté , il est en nage ; il regarde de nouveau de tous côtés , mais il n'aperçoit personne ; seulement , la forêt lui semble plus sombre , plus épaisse ; elle prend à ses yeux un aspect ténébreux qui lui serre le cœur, et répand sur ses traits une profonde tristesse. Il s'approche d'un arbre fort élevé, l'entoure de ses bras , et essaye de grimper, parce qu'il pense que du hautd'un arbre il apercevrait Fontainebleau, et pourrait alors avancer avec la certitude de ne point s'égarer. Mais comme M. Roquet ne s'est jamais exercé à la gymnastique , comme sa jeunesse a été paisible, prudente, et privée de toute espèce de mât de cocagne, il ne parvient pas à s'élever à plus d'un pied de terre, et ses efforts malheureux n'aboutissent qu'à fendre son pantalon par devant entre les jambes, absolument comme on ouvre ceux des petits garçons, afin qu'étant en promenade il ne soit pas nécessaire de

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leur mettre culotte bas, lorsqu'ils éprouvent le besoin de s'arrêter.

— Ah ! sapristi ! j'ai fait là un beau coup ! s^écrie M. Roquet en examinant son pantalon. Me voilà bien... Fendu !... absolument fendu comme un caleçon... Que le diable emporte les arbres et les forêts ! . . . C'est qu'il n'y a pas à dire ici que je vais en mettre un autre... £t même à Fontainebleau , je n'en ai pas d'autres*., je n'ai pas apporté ma garde-robe avec moi... Il me faudra reparaître devant ces dames en cet état. . . ce sera bien scabreux... les maris feront des nez d'une aune... Mais , après tout , je m'en fi-^ cbe ! c'est leur faute si j'ai déchiré mon pantalon, on n'avait qu'à ne point me perdre... C'est toujours très-désagréable... un pantalon tout neuf, c'est la seconde fois que je le mets... Mais ce gredinde tailleur a la fureur de me les faire trop étroits... Je lui avais bien dit : Quand je veux m'asseoir , ça me

serre , ça me gêne. Il m'a répondu : Ça se fera !... c'est du croisé de laine, ça prête... c'est élastique... C'est étonnant, comme il a prêté... A Fontainebleau , je tâcherai de me faire recoudre... car je n'ai pas envie de mettre des épingles par là... Diable... pour me blesser... c'est trop dangereux. Allons , remettons-nous en marche... Oh ! je ne serai pas du tout gêné pour marcher, maintenant.

M. Roquet avance de nouveau dans le sentier qui est devant lui ; il marche cette fois à grands pas et avec une espèce de fureur, regardant alternativement la route et son pantalon. Mais tout à coup il s'arrête.

A une centaine de pas devant lui, il vient de voir remuer quelque chose dans le fourré, mais fort près du chemin qu'il suit. Il ne distingue pas bien ce que c'est ; seulement, l'objet qui remue s'élève à deux pieds audessus du sol, lui semble brun et d'une assez large dimension.

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M. Roquet, qui sent une sueur froide lui glacer le front, demeure immobile , tremblant, et n'ose ni avancer ni reculer ; sa vue se trouble et il se dit :

— Qu'est-ce qu'il y a là-bas?... Est-ce un voleur qui me guette?... Est-ce un serpent énorme?... Je n'ose plus regarder... Mais je crains bien que ce ne soit un serpent... Je crois que je préférerais un voleur... Que faire?... Ah! quelle chose affreuse que les voyages!...

M. Roquet est assez longtemps indécis , les yeux baissés, n'osant pas même s'enfuir, parce qu'il sent que ses jambes lui feront défaut. Enfin, dans un moment de désespoir, il se décide à risquer encore un regard vers l'objet qui l'a effrayé.

Peignez-vous s'il se peut sa surprise , son ravissement : cet objet brun qu'il n'avait entrevu qu'à travers des broussailles , était le dos d'une jeune fille penchée alors à terre

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pour cueillir des fleurs ; mais elle vient de se relever, elle regagne le chemin, et , au lieu d'un serpent , M. Roquet voit la plus charmante figure que l'imagination puisse se créer.

C'est une jeune fille de dix-sept ans à peine, dont le costume n'est ni celui d'une paysanne, ni celui d'une demoiselle de la ville ; c'est une délicieuse figure ronde brillante de fraîcheur, de grâce, de beauté ; une brune, aux yeux doux et veloutés, à la bouche petite et pure ; il y a dans les traits de cette jeune fille de la pudeur et de la finesse, de l'éclat et de la douceur. Elle vous rappelle ces têtes charmantes dont les peintres se plaisent à embellir leurs tableaux , et que vous regrettez de ne jamais retrouver dans le monde aussi parfaits que sur la toile.

Celle qui vient d'apparaître à M . Roquet est vêtue d'une robe de toile brune bien simple et bien décente, un fichu de couleur est passé

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autour de son cou, un tablier de soie noire serre sa taille , et ses beaux cheveux noirs sont emprisonnés dans un petit bonnet qui n'a pas la lourdeur de ceux des paysannes, et qui encadre fort agréablement ses joues rondes et roses.

M. Roquet éprouve un bien-être qui se change bientôt en admiration, car il a tou* jours été grand amateur du beau sexe. Il s*avance vers la jeune fille en lui faisant un profond salut, qu'il accompagne d'une infinité de petites mines , qu'il tâche de rendre fort agréables, puis il s'arrête devant elle, en lui disant :

— Ah! ma foi, mademoiselle... je ne m'attendais pas à faire une rencontre aussi agréable... J'avais vu quelque chose dans les broussailles... je me disais : Qu'est-ce que ce peut-être ? Mais je pensais à tout autre chose qu'à une jeune fille... Il est vrai que ce n'est pas votre tète que j'avais vue d'abord. ..

La jeiine fille sourit en répondant d'un ton modeste :

■— Je cueillais un bouquet... Il y a de la violette, du muguet, de la jacinthe par ici. . .

— Ah ! il y a de tout cela !... je n'avais pas remarqué ; il est vrai que je cherche mon chemin... ce qui m'empêchait de chercher de la violette... Ce doit être bien agréable d'en cueillir avec vous, mademoiselle, car alors... car alors...

— Vous cherchez votre chemin, monsieur, et où voulez-vous aller ?

— Mais à Fontainebleau, mademoiselle, je tâchais de m'orienter... C'est difficile quand on ne connaît pas le pays, et puis je viens de passer à un carrefour où aboutissaient au moins six sentiers... Lequel prendre, je vous le demande, lequel prendre ?. . . C'est très-embarrassant !

— Mais non, monsieur; car devant chaque sentier il y a un poteau sur lequel est écrit :

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Route de Moret, ou Route de Fontainebleau... ou Route d'Avon... enfin cela vous indique à quel endroit le sentier vous conduit.

— Comment, il y a des poteaux!... et je ne les ai pas vus!... J'en suis un moimême, alors! Au reste, je m'en repens moins, puisque cela m'a procuré le bonheur... le bonheur...

— Monsieur, si vous désirez vous rendre à Fontainebleau, il faut prendre ce sentier que vous voyez... là-bas à gauche, puis la première route encore à gauche, et vous serez à la ville dans une demi-heure. . .

— Je vous remercie infiniment... Oh!

je n'étais pas très-inquiet!... je me disais : J'arriverai toujours quelque part. C'est que j'étais avec une société. . . deux dames et deux messieurs... montées sur des ânes... pas les messieurs , les dames , et qui ne voulaient pas avancer... pas les dames, les ânes... et

je les ai perdus... je ne sais pas comment.

— Je les ai rencontrés, monsieur; deux jolies dames sur des ânes : il y en avait une qui riait beaucoup; et deux messieurs... bien plus âgés, marchaient derrière.

— C'est cela, c'est cela même. . . ce sont les maris, vous les avez trouvés vilains, n'estce pas?... Le fait est que l'un a beaucoup de ressemblance avec un hibou , et l'autre , avec sa longue crinière, a l'air d'un lion...

— Je n'ai pas remarqué tout cela, monsieur; mais j'ai vu cette société dans la route que je viens de vous indiquer... ils doivent être bien près de Fontainebleau maintenant; et si vous voulez les rejoindre je vous conseille de courir.

— Âh 1 ma foi, non... ils m'attendront... Tant pis! je n'ai pas envie de me mettre encore en nage !... Est-ce que vous êtes de Fontainebleau, jolie enfant?

— Non, monsieur, je suis du village d'A-

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von, où mon père est cultivateur ; mais quand j'étais petite on m'envoyait à l'école à Fontainebleau.

— Ah! vous avez été à l'école!... cela fait l'éloge de... votre éducation; et mainte* nant vous venez vous promener seule dans la forêt, et vous ne craignez pas... d'y être filoutée. '. . eh ! eh ! eh ! . . .

M. Roquet, qui a retrouvé toute sa gaieté depuis qu'il sait son chemin et qu'il est près d'une jolie fille, veut alors lui prendre une main; mais celle-ci la retire vivement en répondant :

— Non, monsieur, je ne crains rien...

D'abord, je ne vais jamais bien avant dans la forêt... ensuite, je suis forte, moi, et si quelqu'un voulait m'insulter... oh! je saurais bien me défendre...

— Certainement, mademoiselle, je n'ai pas voulu dire... mais quand on est jolie comme vous...

5â CHAPITRE II.

— Je VOUS salue, monsieur.

— Gomment , vous vous éloignez si vite...

Et M. Roquet se met devant la jeune fille, comme s*il voulait lui barrer le passage ; mais, dans ce mouvement, il s'aperçoit que sa chemise sort entre ses jambes, par suite de l'accident arrivé à son pantalon, accident qu'il avait oublié depuis sa rencontre avec la jolie brune. M. Roquet met aussitôt une de ses mains sur sa chemise qu'il essaye de refourrer dans sa culotte, tout en s'écriant :

— Ah ! mademoiselle, je vous demande mille excuses ; je vous prie de croire que c'est involontaire... et qu'il n'y a aucune intention malhonnête de ma part... Je vous jure que je ne l'ai pas fait sortir exprès !

La jolie brune regarde le monsieur d'un air surpris , en lui disant :

— Quoi donc, monsieur?... et pour

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quelle chose voulez-vous que je vous excuse?...

— C'est un accident, mademoiselle, c'est tout à l'heure en essayant de grimper à un arbre... J'avais cru voir un nid, et il m'était venu l'envie de le prendre... alors j'ai déchiré mon pantalon... voilà comment il se fait que vous avez pu apercevoir un petit peu de ma chemise.

La jeune fille rougit jusqu'au blanc des yeux, en balbutiant :

— Je ne m'en étais pas aperçue , monsieur.

Puis, comme l'exercice auquel se livre M. Roqitet , en essayant de faire rentrer sa chemise dans son pantalon, a quelque chose de très-décolleté qui blesse les regards I chastes de la charmante enfant, elle se hâte

de s'éloigner en disant :

— Je vous ai montré votre chemin, monsieur : le premier sentier à gauche , puis à

gauche encore... et vous verrez la ville devant vous.

— Merci, mademoiselle... Gomment, vous vous éloignez si vite, adorable brune... Ça ne peut pas rentrer à présent... sapristi f que c'est impatientant!... Mademoiselle , je me serais cependant estimé bien heureux de faire votre connaissance... de faire... Bon! je croîs que je la déchire aussi... Quand une fois la percale est mûre, ça devient de l'amadou... Mademoiselle!... j'aurais eu encore beaucoup de choses à vous dire... j'aurais été même jusqu'à votre village, afin de... Ah! bah ! elle ne m'écoute pas... elle est déjà loin... Âh! bigre, tout est rentré enfin!... c'est bien heureux... Oui, mais en marchant, ça va peut-être ressortir... et madame Marmodin qui est si moqueuse... Ah !... tant pis !... ah ! je m'en moque!... D'ailleurs , j'aurai soin de tenir ma main dessus!... Cette jeune fille était

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ravissante... si je n'avais pas si faim, je crois que je l'aurais suivie ! elle me donnait des idées... champêtres... la forêt me semblait beaucoup plus gaie !

M. Roquet jette encore quelques regards sur le sentier que vient de prendre la jolie brune ; mais bientôt , craignant que Ton ne se soit mis à table sans lui , il se décide à marcher au pas redoublé , par le chemin qu'on lui a indiqué, et il arrive à Fontainebleau , en regardant à chaque instant si sa chemise ne s'est point encore échappée de son pantalon.

Mâ0 fifê du pe4ni»*0.

Laissons M. Roquet courir après sa société , et rejoignons Rose-Marie : c*est ainsi que Ton nommait la charmante enfant que nous venons de rencontrer dans la forêt.

Après avoir quitté le monsieur aux besicles, dont les manières, commençaient à lui paraître peu convenables, la jeune fille, qui

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semble connaître parfaitement tous les détours de la forêt , a pris un petit sentier à peine tracé dans l'épaisseur du taillis , mais dans lequel elle marche sans hésiter , sans regarder même devant elle , et comme une personne qui est bien sûre de son chemin. En effet , au bout de cinq minutes d'une marche interrompue souvent pour cueillir des fleurs et grossir le bouquet qu'elle tient dans une de ses mains, la jeune fille se trouve hors du taillis, dans une grande clairière; devant elle sont des rochers bien noirs , bien sévères ; des blocs de grès entassés au hasard , et dont une partie est à moitié exploitée pour l'équarrissement des pavés ; puis d'un côté , des hêtres magnifiques, qui semblent vouloir atteindre les cieux , tandis qu'à quelques pas , d'autres , frappés par la foudre , sont étendus sur la terre. Cet endroit de la forêt a un aspect " sauvage et majestueux qui doit inspirer le

respect et une sorte de terreur aux personnes qui n'ont pas ]*Labitude de la visiter.

Mais Rose*Marie poursuit sa marche légère ; ses yeux parcourent l'espace; ils ont bien vite aperçu un jeune homme en petite blouse d'artiste, et les cheveux flottants au gré du vent, qui est assis au pied d'un vieux chêne, ayant devant lui une petite toile carrée, posée sur un pupitre, et à son côté une boite à couleurs. Le jeune homme peint, ou plutôt fait des études, comme disent les peintres. En ce moment, il retrace sur la toile l'aspect pittoresque des rochers qui sont devant lui, et, tout à son travail, il n'a pas entendu venir la jeune fille, qui est depuis un moment derrière lui et le regarde peindre sans bouger, presque sans respirer même, pour qu'il ne se doute pas qu'elle est là.

Mais tout à coup le sentiment de l'admiration l'emporte :

60 CHAPITBE III.

— Oh ! que c'est biea cela ! s'écrie Rose- Marie.

Aussitôt le peintre se retourne, et jette un tendre regard sur la jeune fille en s'écriant :

— Comment, vous étiez là!... et je ne le savais pas... Âh ! c'est bien mal à vous !

— Pourquoi?... quel mal faisais-je derrière vous?...

— Vous me priviez du bonheur de vous voir, de jouir de votre présence... et ce bonheur-là est si court, il passe si vite que je dois en être avare !

Rose-Marie rougit, baisse les yeux et balbutie :

— M. Léopold, vous oubliez toujours nos conventions et ce que vous m'avez promis. . . Je fais peutrêtre ce que je ne devrais pas, en venant tous les jours vous voir peindre dans cette forêt... car enfin... il n'y a que trois semaines que je vous connais. . . je vous

ai rencontré par hasard ici... Vous étiez en train de peindre... comme à présent; je me suis approchée pour regarder... parce que je suis un peu curieuse... mais vous m'avez dit que cela ne vous gênait nullement que l'on vous vît travailler... J'ai trouvé cela si joli!... si bien fait!... que vous avez eu l'honnêteté de me dire que vous viendriez peindre ici pendant quelque temps, et que si cela m'amusait, je pouvais venir vous regarder travailler tant que cela me ferait plaisir. Je suis revenue... Âh! c'est un si beau talent de rendre sur la toile ce que la nature a fait!...

— Oui, charmante Rose, c'est ainsi que nous avons fait connaissance, et je bénis le hasard qui avait conduit vos pas de ce côté, pendant que j'y travaillais. Dans tout cela, il me semble qu'il n'y a aucun mal, et je ne vois pas quel reproche vous pourriez vous adresser...

6â CHAPITRE III.

— Oh ! pardonnez-moi... parce que...

j'aurais peut-être dû me tenir toujours derrière vous, comme à présent... Mais un jour vous m'avez priée de me placer de l'autre côté de votre petite toile... Moi, j'ai cru d'abord que le soleil vous gênait et que c'était pour vous en garantir ; je me suis assise sur un tronc d'arbre , et je n'ai pas bougé ; mais alors vous avez pris une autre toile , et quand j'ai voulu regarder ce que vous faisiez, vous l'avez cachée bien vite... Puis le lendemain, vous m'avez encore priée de m'asseoir devant vous... j'y ai consenti... quoiqu'il ne fit plus de soleil, mais à condition que vous me montreriez ce que vous faisiez sur l'autre toile.

— Eh bien ! je vous l'ai montré, Rose...

— Oui... et je suis restée toute saisie... c'était moi... c'est-à-dire c'était mon portrait... assise là sur un tronc d'arbre... dans ce simple costume... et déjà si ressem-

Mant... oh! c'est-à-dire non... je ne suis pas si bien que vous m'avez faite.

— Vous êtes cent fois mieux encore, aimable Rose, car la peinture ne rendra jamais toutes ces sensations , tous ces gracieux sentiments qui animent à chaque instant votre visage... Je puis bien vous faire un sourire, un regard... mais je ne puis pas y mettre toutes les nuances charmantes qui passent si rapidement sur votre physionomie mobile, qui animent vos yeux à la fois doux et riants... qui font enfin que l'on ne peut vous voir sans...

— Ah ! M. Léopold, vous oubliez encore vos promesses... Lorsqu'une fois déjà vous m'avez tenu de ces discours... qu'une jeune fille sage ne doit pas écouter, j'ai voulu m'en aller, et je ne serais plus revenue, si vous ne m'aviez bien promis... juré même... oui, je crois que vous m'avez juré qu'à l'avenir vous ne me parleriez plus de ces choses-

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là... mais de temps en temps vous recommencez et je reviens toujours; vous voyez bien que j'ai raison de vous faire des reproches ; et mon père qui est si bon ! mon père qui a tant de confiance en moi ! que diraitil s'il savait que je laisse faire mon portrait par un monsieur que je ne connais presque pas?

Le jeune peintre pose sur le gazon ses pinceaux et sa palette , puis , se tournant vers Rose-Marie, lui répond d'un ton sérieux et presque grave :

— Je vous ai dit mon nom... et vous savez quelle est ma profession, mademoiselle ; je voudrais que vous fussiez à même de vous assurer que je ne chercherai jamais à vous tromper en aucune façon. Je vais en peu de mots vous faire connaître ma famille, car je tiens, moi, à n'être pas un étranger, un inconnu pour vous. Je me nomme Léopold Bercourt ; mon père était peintre de

genre, et avait assez de talent pour vivre dans une certaine aisance ; il s'était marié fort jeune à une femme qu'il adorait et qui ne lui avait apporté aucune fortune ; mais il était du petit nombre de ceux qui croient que l'amour et la bonne conduite doivent suffire pour être heureux, et, en effet, il le fut au sein de son ménage. Ma mère l'aimait tant! elle avait les mêmes goûts, les mêmes sentiments que lui ; il semblait qu'un seul esprit, un seul cœur animât ces deux époux, car souvent il arrivait à l'un et à l'autre d'exprimer en même temps la même pensée, le même désir, de faire la même réflexion. Et pendant vingt années ils ne s'étaient pas quittés, ils n'avaient point été une journée entière sans se voir. Ah ! mademoiselle y c'est une bien belle chose qu'un bon ménage ! . . . c'est le bonheur le plus vrai qu'il soit donné aux hommes de goûter icibas , et s'il y a tant de gens qui tournent

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rhymen en ridicule ou qui ont l'air de croire qu'il n'apporte avec lui que des ennuis et des regrets, c'est que, conune le renard de la fable, ils n'ont jamais pu apprécier, connaître ou mériter cette félicité qu'ils trouvent si facile de dénigrer.

Rose-Marie, qui s'était assise sur le gazon pour écouter le jeune artiste, §e rapproche alors de lui en s'écriant :

— Vous parlez comme mon père, car lui aussi a été bien heureux dans son ménage!... seulement il ne l'a pas été longtemps!... Continuez, M. Léopold...

— Un fils et une fille vinrent augmenter encore le bonheur de mes parents, car tous deux s'aimaient trop pour ne pas désirer posséder des gages de leur tendresse... et d'ailleurs, quels sont les gens qui n'aiment pas les enfants? les coquettes et les égoïstes : mon père et ma mère n'étaient ni l'un ni l'autre. J'étais venu au monde huit an-

nées avant ma sœur ; j'avais vingt et un ans, ma sœur en avait treize... il y a deux ans de cela... et nous étions alors parfaitement heureux. Ma mère, vive, gaie, aimable, semblait toujours être jeune; pour son mari, c'était une maîtresse; pour ses enfants, c'était une sœur. Quoique sensible et impressionnable, elle savait, par un mot spirituel, par un trait piquant, égayer et animer toutes les réunions. Ma sœur, mignonne et délicate, s'élevait sous les yeux de ma mère, qui était aussi du nombre de celles qui ne conçoivent point que l'on aille prier des étrangères de vouloir bien se charger de former le cœur, le caractère et l'esprit de sa fille, comme si la nature ne devait pas faire d'une mère la meilleure des institutrices. Peut-être, à la vérité, une jeune fille y perdelle quelque chose du côté de la science, mais à coup sûr elle y gagne des qualités. £t puis , si l'on voulait bien se donner la

peine de chercher, chez ces demoiselles devenues dames, ce qu'il reste de cette science apprise à grands frais dans leurs pensionnats; chez les unes cinq ou six mots d'italien et d'anglais qu'elles prononcent mal, et avec lesquels je les défierais de se faire entendre à l'étranger; chez d'autres, quelques notions de géographie , d'histoire ancienne et nouvelle , qu'elles ont l'habitude de mêler ensemble et de citer mal à propos ; puis le talent de dessiner un profil, une tête, une étude, qu'elles ne manquent point de négliger entièrement dans le monde. Je vous le demande encore, est-ce la peine , pour tout cela, de se priver des caresses, des baisers de sa fille?... Ah! pardon, mademoiselle Rose... je me laisse aller à parler... je suis un bavard, n'est-ce pas ?.. .

— Dites toujours, M. Léopold , oh ! cela ne m'ennuie pas de vous écouter, au contraire !

LE FILS DU PEINTRE. DSl

— Moi, je voulais aussi être peintre. Je suivais les cours d'un maitre fameux. J'allais a l'Académie, et pour être plus libre de travailler, de sortir, de rentrer sans gêner mes parents... peut-être aussi pour jouir de cette liberté que les jeunes gens sont si empressés de connaître et dont ils se font un dieu ! j'avais loué un petit appartement pour moi seul; mais j'allais presque tous les jours manger chez mes parents, qui du reste avaient trouvé tout naturel qu'à vingt ans et avec les goûts d'un artiste je voulusse être mon maître. Excusez-moi de m'appesantir sur des détails intimes et sur cette époque de ma vie... C'est qu'elle fut la plus belle pour moi !... et je ne pensais pas que rien pût troubler mon bonheur et cette félicité domestique que je retrouvais toujours au foyer de mes parents... Je ne savais pas que c'est alors qu'on est le plus heureux , qu'il faudrait trembler et craindre les coups

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du sort... Mais aucun homme ne pense à cela... et la Providence a voulu que cela fût ainsi !... Car, s'il nous était donné de deviner l'avenir, nous ne jouirions jamais du présent.

Mes parents aimaient la campagne. L'air pur des champs était bon pour ma mère, qui sans être alitée, sans faire de maladie, éprouvait cependant assez souvent des oppressions, des étouffements, mais qui ne causaient point d'inquiétude chez une femme mince, légère, et douée d'une vivacité qui allait presque jusqu'à la pétulance ; d'ailleurs ma mère avait aussi vite oublié une indisposition, une souffrance, qu'elle avait été prompte à s'en alarmer. Les médecins attribuaient à ses nerfs tout ce qu'elle éprouvait. Avait-«lle des oppressions, c'était nerveux ; se sentait-elle par moment étourdie au point d'être prête à tomber, c'était nerveux ; éprouvait-elle parfois de violentes

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douleurs dans la tête, c'était nerveux. Et comme par malheur les maladies nerveuses sont du nombre de celles que Ton ccmnatt le moins, on s'en rapporte presque tou* jours au temps pour les guérir. Aussi disaiton à ma mère : Ce n'est pas dangereux, cela se passera.

Mon père avait loué une petite maison de campagne à Saint-Mandé. J'y allais fort souvent, mais je n'y couchais pas tous les soirs. Quant à mon père, il était rare qu'il vînt coucher à Paris sans sa femme ; quelquefois pourtant lorsqu'un dlaer d'amis, une pièce nouvelle à voir, ou quelques af*faires devaient le retenir tard à la ville, ma mère était la première à lui conseiller d'y coucher, craignant qu'il ne courût quelque danger en rev^:iant la nuit à Saint<>Mandé, et mon père laissait avec sécurité sa femme et sa fille avec leur bonne, dans sa maison de campagne, parce que cette habitation

était entourée de maisons et de nombreux voisins.

Il y a deux ans bientôt, c'était dans le mois de septembre, vers la fin de la belle saison, j'étais à Paris et je n'avais pas vu mes parents depuis deux jours. Mon père, après avoir diné avec sa femme et sa fille, s'était rappelé qu'il avait pour le soir une invitation à Paris ; cependant il ne se sentait point ce jour-là disposé à se déranger et à quitter sa famille ; mais ma mère, présumant qu'il s'amuserait dans la réunion à laquelle il était convié, et craignant toujours que pour elle il ne se privât de quelque plaisir, avait été la première à l'engager à se rendre où il était attendu. Mon père s'était donc décidé à aller à Paris, où naturellement il devait coucher, puisque la réunion où il se rendait devait se prolonger un peu tard. Après avoir embrassé sa femme et sa fille, il était parti gaiement, et en chanton-

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I nantcomme c'était son habitude ; puis, après

avoir passé une agréable soirée avec des artistes de ses amis, il était rentré chez lui, à Paris, vers minuit et demi, et n'avait pas tardé à s'endormir tranquillement!... Ah ! mademoiselle!... il ne faut donc pas dire que l'on a toujours des pressentiments.

« Surlesdeux heures du matin, mon père est éveillé par un violent coup de sonnette ; il se lève à la hâte, il se demande s'il ne rêve pas... Cependant déjà son cœur s'est serré, il éprouve une inquiétude mortelle, car il est loin de sa femme et de ses enfants, et pour qu'on vienne l'éveiller au milieu de la nuit, il faut qu'un accident soit arrivé à Fun d'eux. Il^court ouvrir, et son concierge lui dit :

« — On vient vous chercher... de Saint- Mandé... c'est un voisin... il parait que madame votre épouse est malade.

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74 CHAPITRE m.

<( Mon père descend à peine vêtu, il aperçoit un habitant du village, brave cultivateur, dont la demeure touchait à la nôtre, et cet homme lui dit :

« — Mam'zelle votre fille est venue frapper à ma porte en me disant que sa maman était bien malade, et qu'elle me priait de venir vous chercher bien vite... Je me suis habillé tout de suite, et j'ai toujours couru depuis Saint-Mandé jusqu'ici.

<c Mon père ne se donne pas le temps de remercier son voisin ; en peu d'instants il s'est habillé, il part avec lui. Lorsqu'il est dehors, il pense que son médecin ne demeure qu'à quelques pas et qu'il fera bien de l'emmener sur-le-champ avec lui. Il court chez son docteur, l'éveille, lui annonce ce qui l'amène; en quelques minutes celui-ci est levé, prêt, il descend rejoindre mon père... Tous les trois se mettent en route. Le hasard leur fait rencontrer un cabriolet vide, ils

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montent dedans, le cocher se place sur le tablier, on part.

«—Grâce au ciel, nous arriverons bientôt ! disait mon père, et le docteur^ qui ne partageait pas ses inquiétudes, lui répondait :

« — C'est sans doute quelque crise nerveuse, comme madame votre épouse en a souvent ; mademoiselle votre fille, se trouvant seule avec sa bonne pour la secourir, se sera effrayée et aura pensé qu'il fallait vous envoyer chercher ; mais tout cela ne doit pas vous inquiéter... Est-ce qu'elle était malade hier dans la journée?

« — Pas du tout, monsieur, j'ai dîné hier avec elle, je ne suis descendu à Paris que vers sept heures du soir, et ma femme était gaie, bien portante et elle ne se plaignait de rien.

« — Je vous le répète, cela ne peut être dangereux ; mais les personnes nerveuses paraissent tout de suite fort malades...

quand nous allons arriver ce sera peut-être passé, et madame sera fâchée que Ton vous ait causé cette alarme.

<( Enfin, ils arrivent devant notre maison, dont la porte donnait sur la grande route. Mon père sonne. Bientôt sa fille vient lui ouvrir, suivie de sa bonne.

« — Eh bien... ta maman? s'écrie mon père.

« — Je crois que cela va un peu mieux ; elle dort en ce moment, répond ma sœur encore toute pâle, toute tremblante par suite des émotions qu'elle a éprouvées.

« Mon père se sent renaître, il marche à grands pas dans le sentier qui conduit à la maison, et le médecin le suit en répétant :

« — Je vous l'avais bien dit ! c'était une crise nerveuse et il ne fallait pas vous effrayer.

(( Enfin ils arrivent dans la maison, puis

dans la chambre à coucher de ma mère.

Elle était dans son lit , étendue sur le dos , les yeux à moitié fermés. Mon père est frappé de la couleur livide de son visage ; puis le médecin murmure ces mots terriblés:

« — O mon Dieu ! mais ce n'est pas du sommeil cela!...

« Mon père croit comprendre, mais il ne veut pas que cela soit vrai, il ne veut pas que cela soit possible. Le médecin veut Téloigner, lui faire quitter la chambre.

« — Non, non, je ne m'éloignerai pas ! s'écrie-t-il en courant enlacer sa femme dans ses bras, en appuyant sa tète contre sa poitrine, en appelant à grands cris celle qu'il chérissait... Non... je ne la quitterai pas... Oh ! mais elle ne peut pas être morte.. . Tenez, monsieur... ses mains... ses bras ont encore de la chaleur... ses yeux brillent encore . . . C'est un évanouissement sans doute . . .

78 CHAPITRE m.

Qhl monsieur... elle vit... on ne peut pas mourir comme cela... Secourez-la, monsieur. . . vite, vite. . . il doit être encore temps.

<( Le médecin se connaissait trop à la mort pour s'y méprendre. Cependant il s'empressa de faire tout ce que la science a trouvé pour rappeler à la vie ceux chez qui elle n*est pas éteinte entièrement... Pendant qu'il essayait de divers moyens, mon père tenait dans ses mains la tète de sa femme, il tâtait ses joues, son front; il la suppliait de lui parler encore... Et dans la pièce voisine, ma pauvre sœur, assise sur son lit et soutenue par sa bonne, pleurait et priait le ciel de lui con^ server sa mère ; car elle non plus ne pouvait pas croire qu'elle fût morte ! . . .

u Vous pleurez, mademoiselle... Ah!

pardon... je m'arrête... mais j'ai besoin de pleurer aussi ! »

Au bout de quelques instants , le jeune peintre reprend son récit :

M Ma mère était morte , mademoiselle , morte en quelques heures, après s'être éveillée vers minuit avec d'horribles douleurs de tète, que sa pauvre fille avait essayé de soulager en donnant à sa mère tout ce qu'elle lui avait vu prendre en pareil cas ; elle était morte loin de son époux et de son fils!... sans les embrasser, sans pouvoir leur dire adieu !... Ah ! mademoiselle! une mort prompte est douce , dit-on , pour ceux qu'elle frappe, parce qu'ils n'ont le temps de la prévoir ni de la craindre. Mais combien elle est cruelle pour les personnes qui nous aiment et que nous laissons après nous ! pour ceux qui, se croyant bien sûrs de leur bonheur, en jouissaient sans l'apprécier assez peut-être. Un tel coup est affreux... car rien ne vous a préparé à le recevoir... rien ne vous a fait pressentir que votre félicité était aussi fragile !... Lorsque la foudre vous frappe , vous avez vu du

moins les images s'amonceler, vous avez entendu gronder l'orage... et vous avez compris qu'un danger vous menaçait... Mais quitter sa femme , sa mère en bonne santé , et quelques heures après la retrouver morte... ne pas avoir reçu son dernier soupir, entendu ses dernières paroles... oh! c'est affreux, voyez- vous, et ce sont de ces douleurs dont on ne guérit jamais... Le temps , je le sais , adoucit toutes les souffrances ! s'il en était autrement , nous succomberions avec tous ceux que nous aimons! Mais, je le répète , le t^nps ne peut empêcher que nos regrets ne soient bien amers , lorsque nous nous rappelons la perte d'un objet chéri, accompagnée de circonstances aussi cruelles.

« Quelle nuit, mon Dieu ! quelle nuit pour mon père et ma pauvre sœur... si délicate , si enfant encore, mais dont le cœur comprenait toute l'étendue de la perte qu'elle venait

de faire ! Et pourtant cette enfant si jeune , si désolée, eut la force de maîtriser sa douleur pour calmer celle de son père. Lorsqu'elle entendait ses sanglots, elle courait se jeter dans ses bras en lui disant :

« — Ma mère nous voit toujours ! elle veut que tu aies du courage et que tu vives pour tes enfants.

« Je n'ai pas besoin de vous dire quel fut mon désespoir lorsque, averti par un ami qu'il fallait me rendre à Saint-Mandé , j'y appris la fatale nouvelle. Ainsi que mon père, je ne voulais pas y croire. J'allai avec lui embrasser encore celle que nous avions perdue. Sa figure aimable et jolie n'était aucunement changée !... elle était pâle seulement! Mon père, qui se rappelait que quelquefois une profonde léthargie avait été prise pour la mort, essayait encore à chaque instant de ranimer celle qu'il allait contempler, et dont il ne pouvait se résoudre à

se séparer, alors même qu'elle n'était plus ! Et il y a des gens qui s'éloignent bien vite de l'objet de leur affection quand la mort les a frappés!... ils ont donc bien peu de courage... ou plutôt ils ont eu bien peu d'amour !

<( Je ne vous peindrai pas la douleur de mon père !... qui perdait en quelques heures celle avec qui il avait passé sa vie... car, vingt ans de nos plus belles années... vingt ans marqués par les jouissances du cœur, par toutes ces vicissitudes qui nous attendent pour arriver à la gloire et à la fortune... ah! c'est toute une carrière, et cela ne se recommence pas. Mais il lui restait deux enfants , et surtout une fille si jeune, si intéressante et qui avait tant aimé sa mère!...

<t Maintenant que près de deux années se sont écoulées depuis cet événement , notre peine s'est changée en regrets. Nous par-

ions souvent de ma mère, car au lieu de renouveler notre chagrin, il nous semble que cela l'adoucit. Et mon père me répète quelquefois une chose bien juste : Quand la mort frappe une de nos connaissances, nous recevons cette nouvelle avec chagrin peutêtre , mais comme un de ces événements qui doivent arriver et qui sont dans Tordre de là nature -, mais si nous perdons un objet adoré... nous ne pouvons croire à notre malheur, il nous semble qu'un tel événement ne devait jamais arriver.

« Voilà l'histoire de ma famille , aimable Rose; je vous ai fait verser des larmes... mais je ne sais pas encore être bref quand je parle de celle que j'aimais tant... Je vous avouerai aussi que la mort de ma mère changea subitement mon caractère. Ces folies, ces parties de plaisir de jeunes gens qui autrefois faisaient mon bonheur, ont cessé de me plaire. Je me suis adonné avec

84 CHAPITRE IIU

plus d'ardeur à l'étude ; j'ai senti le désir d'acquérir du talent... Il me semble que celle qui n'est plus avec nous , voit de làhaut tout ce que je fais... qu'elle m'encourage... qu'elle sourit à mes succès... Et puis , je dois consoler mon père... protéger ma sœur. . . Pour cela il faut se faire un nom, acquérir par son talent une noble indépendance ! ... Oh ! j'y parviendrai, je l'espère ! . . . je le sens à l'ardeur qui m'anime. »

Les yeux du jeune artiste brillaient , son front semblait rayonner et attendre une couronne... En ce moment il ne voyait plus la jolie fille qui était immobile devant lui , l'amour de son art seul l'occupait. Mais revenant bientôt à d'autres sentiments, il sourit à Rose-Marie en lui disant :

— Maintenant je ne suis plus un étranger pour vous. Êtes-vous fâchée de m'avoir laissé faire votre portrait?

— Non... mais qu'en ferez-vous?

— Je le garderai toujours... Il m'est doublement cher... D'abord c'est une étude où j'ai bien mieux réussi que je ne l'espérais... Ensuite ce sont vos traits..^ et je serai si heureux de les regarder quand je ne vous verrai plus.

— Est-ce que vous retournerez bientôt à Paris?

— Ce soir, mademoiselle, ce soir même... Rose-Marie pâlit et détourne la tète, puis

elle balbutie :

— Pourquoi donc si vite?... Hier vous ne pensiez pas y retourner avant cinq ' ou six jours.

— C'est que j'ai reçu, ce matin, une lettre de mon père. Il s'ennuie d'être si longtemps sans me voir... il est un peu indisposé...

— Oh ! vous avez raison , M. Léopold, il faut partir bien vite... Alors nous nous voyons aujourd'hui pour la dernière fois...

— Si j*avais cette pensée-là , mademoiselle, je serais trop malheureux. Oh! je reviendrai... je reviendrai le plus tôt possible... maintenant qu'il y a des chemins de fer, c'est si commode!

— Oui , mais... moi, je ne serai pas toujours dans la forêt... Si je suis venue comme cela depuis quelques jours, c'est que j'allais travailler, aider une dame de nos amies, qui demeure à Fontainebleau... Elle avait des chemises à faire... moi je sais très-bien coudre, travailler en linge... et elle avait prié mon père de me laisser aller chez elle. Comme j'aime beaucoup à me promener, à cueillir des fleurs... et que je connais trèsbien les sentiers de la forêt , je me détournais un peu... et puis je vous ai regardé peindre... Il me semble que j'aurais bien mieux fait de ne pas m'arréter.

La voix de la jeune fille s'est altérée, elle baisse les yeux , elle chiffonne son tablier,

elk se mord les lèvres et fait son possible pour que le jeune peintre ne voie pas qu'elle a envie de pleurer.

Beaucoup de jeunes gens auraient profité de rémotion de la jolie enfant pour lui ravir quelques faveurs ; car lorsqu'une jeune fille est vivement émue , elle a bien peu de force pour se défendre. Mais heureusement pour Rose-Marie, le jeune peintre éprouvait pour elle autant de respect que d'amour ; il avait compris cette âme innocente et naïve, qui avait eu foi en ses promesses ; il aurait rougi d'avoir une pensée qu'il ne pût pas lui avouer. Puis, Léopold n'était plus comme la plupart des jeunes gens qui ne pensent qu'au plaisir et le saisissent dans toutes les occasions qui se présentent. L'amour de son art avait élevé ses pensées , ses penchants. Ces amourettes de passage, qui a vingt ans lui offraient tant de charmes, étaient maintenant sans attraits pour lui. En amour^

comme en peinture, il cherchait le beau, le vrai , le naturel , et en rencontrant Rose- Marie, quelque chose lui avait dit qu'elle possédait tout cela.

— Mademoiselle , dit Léopold en allant à la jeune fille et prenant une de ses mains qu'il presse tendrement dans la sienne , vous m'avez dit que vous demeuriez au village d'Avon... vous serez assez bonne pour me donner l'adresse de M. votre père. Quand je reviendrai , je prendrai la liberté d'aller vous voir... vous me le permettez, n'est-ce pas?. .. Et puisque votre père vous aime tant, je suis sur qu'il me recevra bien... car vous lui direz que ma conduite avec vous fut toujours respectueuse, et telle enfin qu'elle devait être.

— Ah ! quand vous serez retourné à Paris, vous ne penserez plus à la jeune fille de la forêt de Fontainebleau... on dit que les jeunes gens s'amusent tant à Paris 1

LE FILS DU PKliMTBE. 89

— Avez-vous déjà oublié la triste histoire que je vous ai racontée?... Depuis que j'ai eu le malheur de perdre ma mère , je vous assure que je ne suis plus étourdi , léger , volage comme autrefois !... Alors je ressemblais à tous les jeunes gens qui ne veulent que s'amuser. Maintenant je suis sage , raisonnable... quelquefois même mon père me gronde, parce qu'il craint que je ne le sois trop. Je ne vous oublierai pas, charmante Rose. . . lors même que je n'aurais pas le bonheur déposséder votre portrait... Oh ! mais pendant que vous êtes là... si vous étiez assez bonne pour me donner une dernière séance... seulement une petite demiheure... pour quelque chose que je ne trouve pas assez bien?

Rose-Marie fait une petite moue bien gentille et va se placer sur le tronc d'arbre habituel en murmurant :

— Puisque cela vous fait plaisir... et que

c'est la dernière fois... je ne veux pas vous refuser. Mais si vous refaites mon visage , ce ne sera pas bien... j'ai les yeux rouges et puis je suis de mauvaise humeur.

— Non, non, ce n'est plus le visage... là, vous êtes très-bien comme cela... oh! ce sera vite fait.

Le jeune peintre place sur son chevalet le portrait de la jeune fille, il reprend ses pinceaux et se remet aussitôt à Fouvrage. Le charmant modèle garde d'abord son air sé^ rieux . mais bientôt un aimable sourire revient animer sa physionomie, et Rose dit :

— Est-ce que vous me permettez de parler?

— Oh ! tant que vous voudrez ! ... je n'en serai que plus content... vous voir et vous entendre c'est deux plaisirs au lieu d'un.

— Et cela ne vous empêchera pas de peindre ?

— Nullement, et lors même que je ferais en ce moment votre visage , cela ne me gê-

LE FILS ttU PEINTRE. 91

nerait pas du tout. J'ai assisté quelquefois à des séances de modèles chez des hommes de grand talent. Je vous certifie que ceux-là ne sont pas du nombre des peintres qui recommandent à leur modèle une inunobilité comf^éte : bien loin de là ! ils les font causer pendant tout le courant de la séance, et c'est de cette manière qu'ils saisissent l'esprit de leur physionomie, qu'ils la jugent, la comprennent, par un regard, un sourire, un sentiment. Tandis qu'en recommandant à la personne que Ton peint de garder une immobilité parfaite, qu'obtient-on? une figure froide , ennuyée , sans expression , ce qui fait que le portrait n'a jamais le charme, la vie, le caractère que l'on doit justement chercher à lui donner. Parlez donc, mademoiselle Rose... je vous écoute.

— Vous m'avez raconté l'histoire de vos parents, moi, je vais vous dire ce que je sais des miens... oh^ ce ne sera pas long.

D'abord mon père se nomme Jérôme Gogo , il a deux frères... ce sont mes oncles naturellement, mais je ne les connais pas ; il parait qu'ils ont de bonne heure quitté leur pays... ils sont des environs d'Orléans , et leur père était un simple cultivateur comme le mien. 11 y avait aussi une sœur, mais elle est morte depuis longtemps. . . je crois qu'elle a laissé un fils... qui est mon cousin, alors ; moi je ne connais pas toute cette famille-là. Vous allez bien comprendre pourquoi : mon père est resté cultivateur... paysan, comme on dit à la ville, tandis que ses frères... ah ! dame , il parait qu'ils ont fait fortune... ou du moins qu'ils font... une grande figure dans le monde... ça fait que nous ne les voyons pas.

— Gomment! est-ce que vos oncles sont fiers... est-ce qu'ils auraient la sottise de rougir de leur origine?

— Je ne sais pas... je ne puis pas affir-

LE FILS DU FEiNTRC. VO

mer cela... il est possible qu'ils aiment toujours mon père et que leurs occupations , leurs affaires les retiennent à Paris et les empêchent de venir nous voir. Tout ce que je sais , c'est que mon père les aime bien , lui !... souvent il me parle de ses deux frères Ëttstache et Nicolas, et il s'écrie : Ah! si j'avais le temps ! j'irais les voir, les embrasser. . . te présenter à eux ! . . .

-— Et que font-ils à Paris vos oncles?

— Ce qu'ils font... mais dame , ils font fortune, à ce qu'if parait.

— Ce n'est pas là positivement un état... je vous demandais quel était leur profession.

— Leur profession... attendez... il y a l'aîné... Nicolas Gogo , qui est, dans le commerce... négociant ou banquier... je ne sais pas au juste, il parait que celui-là est le plus riche; l'autre, Eustache Gogo... il fait... mon Dieu , comment donc vous expliquer

CHAPITBE III.

mon père , qui n'avait pas d'ambition , est resté cultivateur. Il se maria et vint alors habiter avec sa femme au petit village d' Avon, où ma mère était née. Mes parents s'aimaient aussi tendrement que les vôtres ! et ils étaient bien heureux dans leur ménage. Mais ma mère mourut lorsque je n'avais encore que cinq ans ; je ne puis pas me la rappeler comme vous vous souvenez de la vôtre... mais cependant j'en ai conservé une image vague , confuse , que souvent dans mes rêveries je cherche à me rendre plus présente... je me souviens qu'elle me souriait... qu'elle était belle... que sa voix était douce... qu'elle était toujours bonne pour moi... puis je rassemble tout cela , et j'en fais mon bon ange... qui me regarde quand je dors, qui veille sur moi quand je suis éveillée!... Ah! n'est-ce pas ainsi qu'on doit toujours se figurer sa mère?

LS nu DD PIIIITBI. 97

Léopokl ne peignait plus, il regardait Rose-Marie et Fécontait avec recueillement.

Après quelques moments de silence , la jeune fille reprend :

— Maintenant , vous nous connaissez aussi. Mon père se nomme Jérôme Gogo, et tout le monde dans le village vous indiquera sa demeure. Mon père est tout simple, tout rustique, car il n*a pas reçu d'éducation , lui, mais c'est un honnête homme ! oh ! de ce côté-là personne ne pourrait l'emporter sur lui; ensuite il est bon, sensible... un peu emporté , un peu vif quelquefois, mais jamais méchant ni rancunier. Je n'ai pas besmn de vous dire qu'il m'aime tendrement ! je suis son unique enfant , je suis tout ce qui lui reste de la femme qu'il chérissait; aussi mon père, qui veut mon bonheur et qui a rêvé pour moi un avenir qui sans doute ne se réalisera jamais!... m'a fait donner de l'éducation , il m'a envoyée

98 CBAPITBE III.

à l'école à Fontainebleau ; je ne suis pas bien savante, mais enfin je sais assez bien écrire et compter , et l'on dit que je ne fais pas trop de fautes en parlant. Il me semble que c'est bien assez pour quelqu'un qui probablement est destiné à vivre et à mourir dans un village. Mais mon père a d'autres pensées ; plusieurs fois il m'a dit : J'ai eu tort de ne pas faire comme mes frères , de ne pas abandonner la charrue pour aller m'établir à la ville ; je me serais peut-être enrichi comme eux, et toi , ma fille, tu aurais pu faire un bon mariage et être plus heureuse.

— Ah! monsieur votre père vous dit cela?...

— Oui, mais moi je lui réponds toujours que je n'ai point d'ambition, que je me trouve bien heureuse comme je suis, et que je ne suis point née pour habiter la ville.

— Gomment, mademoiselle Rose, est-ce

LE FILS DU P£inTB£. 99

que cela vous contrarierait de vivre à Paris?

— Oui... c'est-à-dire... il y a quelque temps cela m'aurait effrayée... à présent... il me semble que je pourrais peut-être m'y plaire... avec des personnes... enfin... Mais j'ai assez posé, n'est-ce pas ?...

— Si vous êtes fatiguée...

— Oh ! ce n'est pas cela, mais il faut que je retourne chez nous, car je craindrais que mon père ne fut inquiet.

— En ce cas, je n'ose pas vous retenir... et cependant... je ne vous verrai pas demain... tous les jours, comme j'en avais pris la douce habitude...

— Vous avez dit que vous reviendriez... est-ce vrai?...

Le jeune peintre s'approche de Rose Marie, et repose sur elle ses yeux qui répondent plus éloquemment peut-être qu'il n'eût pu le faire, car la jolie fille lui tend la main en lui disant :

— Alors... je m*ennuierai moins... je penserai ... à votre retour. . . j'attendrai. . .

— Vous penserez donc à moi?

Rose-Marie n'ose pas répondre, mais ses

yeux sont bien aussi expressifs que ceux de Léopold ; en sorte que sans s'être dit ni l'un ni l'autre qulls s'aimaient, les deux jeunes gens savaient déjà qu'il n'y avait plus pour eux de bonheur sur la terre tant qu'ils seront éloignés l'un de l'autre.

— Allons, je m'en vais, dit Rose-Marie. Ah ! voulez-vous me laisser voir mon portrait avant?...

— Certainement, mademoiselle.

Le peintre présente à la jeune fille la toile sur laquelle elle était représentée. Rose- Marie rougit en se voyant si jolie, et balbutie :

— Mais est-ce que vous le trouvez...

bien ressemblant?

— Oh! oui, mademoiselle!... jamais je

LE riLS DU PKIHTKE. 101

n'ai si bien réussi !... je suis fier d*avoir si fidèlement rendu vos traits, votre physionomie... Je vous jure même qu'il n'est pas flatté... c'est vous, c'est vous telle que vous êtes.

— Dame, c'est possible... vous savez que soi-même on ne se connaît pas... £t vous allez l'emporter à Paris?

— Oh ! certainement.

— Et... où le mettrez-vous à Paris ?

— Mais dans ma... dans mon atelier.

— Etleregarderez-vous... tous les jours?

Léopold prend la main de la jeune fille

et la presse contre son cœur.

— Allons, je m'en vais alors... Adieu, M. Léopold.

— Adieu, mademoiselle Rose...

— Et dans combien de temps... pensezvous revenir?

— Dans trois semaines... un mois au plus tard...

102 CBAPITBE III.

— N*attendez pas que Fêté se passe...

que le temps devienne sombre, triste.

— Quand bien même te temps devrait changer... je ne ferai pas comme lui , moi.

— Au revoir... donc.

— Vous ne voulez pas que je vous reconduise jusqu'à la sortie de la forêt?...

— Non... on pourrait nous rencontrer...

il n*est pas encore tard ; d'ailleurs je connais bien les chemins et j'aurai bientôt regagné le village... Allons... je m'en vais. Adieu, M. Léopold.

— Non pas adieu, chère Rose... mais au revoir.

— Ah ! oui, au revoir, c'est moins triste... Allons... je m'en vais... ah ! c'est pour toat de bon cette fois.

£t la jolie fille, faisant un effort sur ellemême, fait de la main un dernier signe d'adieu au jeune peintre, et s'élance dans un des sentiers de la forêt.

ILmê «•leeM*^.

Rose- Marie marchait très-vite et ne cherchait point son chemin ; mais toute juréoccupée de la personne qu'elle venait de quitter, le cœur plein de son image, la tète remplie de ses paroles, croyant encore voir, entendre Léopold, lui répondant même par la pensée, ses yeux ne voyaient plus lèche-

min qu'elle suivait, ils n'apercevaient plus les sentiers, les arbres de la forêt ; et quand notre esprit et notre âme sont ailleurs que notre corps, il est rare que celui-ci se dirige bien tout seul.

Après avoir marché assez longtemps, surprise enfin de ne point se trouver hors de la forêt, Rose-Marie porte ses regards autour d'elle, et les fixant cette fois sur les objets qui l'environnent, elle s'aperçoit qu'elle n'a pas suivi la bonne route, et qu'au lieu de retourner vers son village, elle s'est davantage enfoncée dans la forêt.

La jeune fille est contrariée de ce retard, mais comme elle connaît heureusement presque tous les chemins de la forêt, elle voit fort bien où elle est, et sait par quelle route elle doit se trouver bientôt au terme de sa course.

Rose- Marie était alors dans une partie assez sauvage de la forêt et dans un sentier

LES VOLEQRS. 105

qui la menait sur une route qui de Tomery conduisait à Fontainebleau. C*est par ce chemin que la jeune fille sait qu'elle rejoindra le sien ; elle se hâte donc de suivre ie sentier et va en atteindre Textrémité, lorsque des pas précipités se font entendre à ses oreilles.

Rose-Marie s'arrête , écoute : les pas se rapprochent. Pour la première fois peutêtre, la jeune fille éprouve un sentiment de frayeur, mais jamais encore elle ne s'était trouvée seule dans une partie aussi reculée de la forêt. Elle avance la tête, regarde à travers le feuillage, et aperçoit deux hommes vêtus de blouses bleues, coiffés de casquettes dont la visière leur cache presque entièrement les yeux, ayant le bas du visage tout noirci comme des charbonniers, et qui viennent de son côté.

La vue de ces deux hommes, qui marchent avec une précipitation que n'ont point ordi.

nairement des voyageurs, augmente encore l'effroi de Rose-Marie ; par un mouvement presque machinal , elle se baisse et se tapît dans un épais buisson qui se trouve près d'elle. Puis là, ne remuant pas, osant à peine respirer, elle tâche seulement, à travers le feuillage, de suivre des yeux les deux hommes, et de savoir s'ils vont continuer leur chemin.

Il n'y a pas une minute que la jeune fille est cachée, lorsque les deux individus qu'elle a vus, arrivent à l'entrée du sentier. Au lieu de suivre la route, ils entrent alors dans le taillis, et s'arrêtent à vingt pas au plus de Rose-Marie qui se sent prête à défaillir, croyant que les deux hommes vont l'apercevoir. Mais ils ne soupçonnent pas qu'il y a du monde près d'eux, et la jeune fille, qui a remarqué avec étonnement que sous léursbiousescommunes, ces hômmesavaient des pantalons à sous-pieds à la mode avec

LES VOLEUBS. 107

des bottes vernies, entend alors toute leur conversation.

« — Il ne tardera pas à passer... es-tu prêt?

« -—Oui... mais je tremble... je n'aurai jamais le courage... je ne pourrai pas...

« —Allons!... il n'y a plus à reculer... tu as adopté mon idée il y a une heure, à pré* sent il faut agir. D'ailleurs, je ne vois pas qu'il soit nécessaire d'avoir beaucoup de courage pour arrêter à nous deux un vieux bonhomme qui n'aura nullement l'envie de se défendre...

«(—Oh ! mais s'il se défendait, nous le laisserions aller... nous ne lui ferions pas le moindre mal... au moins!

« — Parbleu... avec quoi lui en ferions* nous... nous avons bien chacun une paire de pistolets, mais ils ne sont pas chargés. 11 ne s'agit donc que d'effrayer notre voyageur...

108 CHAPITRE lY.

« — Ah ! n'importe. . . c'est bien mal ce que nous faisons là!...

u —Oui, mais soixante mille francs en billets de banque, cela remettra joliment nos affaires qui sont furieusement dérangées... et le cher homme a cette somme en portefeuille, il a eu la bêtise de le dire à Tauber^ giste là-bas... Il causait dans la cour, et moi, caché derrière les volets de nos fenêtres au rez-de-chaussée, j'entendais la conversation.

« — Mais si quelque jour cet homme nous reconnaissait?...

« — Est-ce que nous nous retrouverons jamais avec lui ?.. . ce n'est pas probable ! Ce bonhomme ne doit pas aller dans le monde que nous voyons... c'est un personnage qui ne fréquente pas les salons... quelque artisan enrichi, quelque petit marchand qui aura été toucher un héritage... Ensuite, songe donc que nous sommes bien déguisés ; ces blouses, ces casquettes... et puis du

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