LES TOI.E
charbon sur notre visage... Je te réponds qu'à notre mine on ne devinerait jamais qui nous sommes.
— C'est bien heureux !
— Mais j'entends le trot d'un cheval... c'est notre homme.
— Ah! mon Dieu!...
— Allons, ne faisons pas la béte ici... as-tu tes pistolets dans ta main?...
— Oui... oui... je les ai.
— Je vais me mettre de l'autre côté de la route... toi, tu garderas celui-ci. Dès qu'il passera , je sauterai à la bride de son cheval; ^ais-en autant. Ne dis pas un mot, montre seulement le canon de tes pistolets, je me charge de tout... Je te réponds que ce sera vite fait. Une fois le portefeuille entre nos mains , je donne moi-même une bonne claque au cheval qui repartira avec le cavalier, lequel, j'en suis sur. ne regardera pas derrière lui.
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— Ah! je tremble...
— Tu me fais pitié... le voyageur approche... je vais me mettre là-bas.
£n achevant ces mots, celui qui vient de parler le dernier et qui montre le plus de résolution sort du taillis , traverse comme un éclair la route qui est en face, et va se mettre en observation derrière un arbre. Son compagnon est resté dans le taillis ; cependant il fait quelques pas en se rapprochant de la route, tournant à chaque instant la tète et regardant avec terreur autour de lui.
Rose-Marie a tout entendu, et sa frayeur n'a fait que s'accroître, car elle a bien compris que les deux hommes qui sont à quelques pas d'elle ont l'intention de commettre une mauvaise action, de voler quelqu'un, et s'ils savaient qu'ils ont tout près d'eux un témoin de leur crime, qui sait si la crainte d'être reconnus ne les pousserait pas à com-
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mettre un attentat plus horrible encore?
Aussi la ]>auvre jeune fille ose à peine respirer ; mais pourtant la curiosité , qui chez les femmes a de tout temps été plus forte encore que la peur, à en juger du moins par les traditions les plus anciennes, en commençant par la femme de Loth et en finissant par madame Barbe-Bleue , la curiosité soutient les forces de Rose-Marie, et lui fait écarter bien doucement le feuillage, afin d'apercevoir ce qui va se passer... puis tout en regardant, elle prie, elle implore le ciel avec ferveur, afin qu'il envoie du monde, des paysans ou des promeneurs de leur côté, et que les deux voleurs soient obligés de renoncer à leur infâme projet.
Le trot d'un cheval retentit sur la route de Tomery. Bientôt un voyageur parait, monté sur un modeste coursier qui baisse humblement la tête vers la terre. Le cavalier est un homme de soixante et quelques
années, mais frais, dispos, bien portant, et dont la figure ronde , joyeuse , épanouie , annonce la santé et la bonne humeur. Son costume est celui d'un bon bourgeois ou d'un riche paysan. Il a une espèce de veste de chasse en drap vert, sur laquelle brillent des boutons de métal blancs , un pantalon de coutil sans aucune espèce de sous-pied, et que le mouvement du cheval a fait remonter, ce qui fait que Ton voit alors jusqu'au haut de ses bottes ; enfin, une cravate de couleur entoure son cou, et un chapeau rond à larges bords et à forme basse couvre sa tète, et garantit parfaitement son visage du soleil. Tel est Le personnage qui s'avance en trottant, ayant en croupe une valise et un sac de nuit, et tenant dans sa main droite une petite branche de chêne qui lui sert de houssine, et semble avoir été fraîchement coupée dans la forêt.
— Allons donc. Mouton, allons donc...
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nous ne sommes plus très-loin de Fontainebleau, et là tu te reposeras... tu mangeras Tavoine... tu n'as donc pas faim, mon vieux Mouton?...
En disant cela, le voyageur frappait de sa houssine sur le cheval, mais si doucement, qu'il semblait que son intention fût plutôt de caresser son coursier et de le garantir des mouches, que de chercher à lui faire hâter le pas.
A peine le vieux cheval est-il arrivé devant l'entrée du sentier, que celui qui est monté dessus pousse un cri d*effroi... C'est que les deux hommes qui le guettaient viennent de sortir du taillis, et de s'élancer comme la foudre à la tête de son coursier... Ils n'ont pas besoin de l'arrêter ; le pauvre animal, qui semble avoir aussi peur que son maître, s'est arrêté de lui-même.
Le voyageur veut murmurer quelques mots, quelques supplications; l'un des deux
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hommes ne lui en donne pas le temps ; plaçant le canon d'un de ses pistolets devant la poitrine du vieillard, il lui dit :
— Ton portefeuille... bien vite, ou tu es mort!...
Le voyageur ne songe pas à faire la moin* dre résistance, il se hâte de fouiller dans sa poche de côté, en tire un portefeuille et le présente d'une main tremblante i l'un de ses voleurs en balbutiant :
— Ne me faites pas de mal, au moins... vous voyez que je ne suis pas récalcitrant.
Celui auquel ces paroles s'adressent, s'empresse d'ouvrir le portefeuille pour s'assurer qu'il renferme la somme dont il sait que le vieillard est porteur. Un coup d'œil lui a suffi pour apercevoir une liasse de billets de banque. Aussitôt faisant deux pas en arrière, il applique une forte claque sur le derrière du cheval, et celui-ci reprend son trot et emmène son maître qui fouillait alors
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dans sa poche, et se disposait à donner aussi sa bourse aux voieurs.
— C'est fini... Faffaire est faite... dit celai des hommes en blouse qui a menacé le voyageur. Le pauvre cher homme nous aurait donné jusqu'à son sac de nuit si nous le lui avions demandé... mais ce que nous avons là est le meilleur... Allons, viens... hâtons -nous d'aller reprendre nos habits et de nous débarbouiller... Viens donc... comme tu es pâle!...
— Ah ! il me semble que je vais me trouver mal...
— Allons! allons!... ce n'est pas le moment. . . ne restons pas ici. . .
En disant ces mots, le voleur a piis le bras de son compagnon , il l'emmène ou plutôt l'entraîne avec lui; ils s'enfoncent dans un sentier étroit en marchant dans nne direction positivement opposée à celle qu'a suivie le voyageur qu'ils viennent de
voler, puis bientôt ils disparaissent dans répaisseur de la forêt, et le bruit de leurs pas se perd dans Téloignement.
Alors seulement, Rose-Marie, qui est restée toujours immobile et Toreille au guet , se lève doucement et se hasarde à sortir de répais buisson dans lequel elle s'était cachée. Pâle, tremblante, la jeune fille éprouve un moment la crainte de ne pas avoir assez de force pour sortir de la forêt; car ses jambes chancellent, elle est obligée de s'ap. puyer à des branches pour se soutenir.
L'attentat dont elle vient d'être témoin semble avoir paralysé ses sens ; au moindre bruissement qui se fait dans le feuillage, elle s'imagine que ce sont les deux hommes en blouse qui reviennent , et elle se croit perdue.
Enfin, passant à plusieurs reprises sa main sur son front', la pauvre petite s'efforce de rappeler son courage en se disant: