LES VOLEURS
— Oh! ces hommes ne reviendront pas, ils oDt trop d'intérêt à s'éloigner... Pauvre vieillard!... le dépouiller de toute sa fortune, peut-être... et il n'a rien dit... il ne s'est pas défendu... Ah! c'est bien heureux, car ils l'auraient tué, les brigands!... quoiqu'ils aient dit que leurs pistolets n'étaient pas chargés... Et moi... je n'ai pulesecourir, ce pauvre homme. Hélas ! à peine si je puis encore me soutenir moi-même... Oh ! allonsnous-en bien vite... je ne reviendrai plus jamais seule dans cette forêt... Quand M. Léopold reviendra peindre dans ce pays, je lui défendrai bien de venir par ici. . . Partons ! . . . mon Dieu... mais mon chemin est justement du côté par où ont fui ces deux hommes... Si j'allais les rencontrer... oh ! non... ils se sont sauvés. . . Oh ! ce n'étaient pas des voleurs ordinaires... j'ai bien vu cela... et ils ne demeurent pas dans les bois ceux-là...
Rose-Marie a quitté le taillis, elle tra-
verse la route qui est devant elle, et après avoir regardé au loin pour s'assurer si elle n'aperçoit pas encore les hommes qui ont volé, elle s'avance et fait quelques pas dans le sentier qu'ils ont pris , mais bientôt ses pieds rencontrent un objet qui les fait trébucher.
La jeune fille regarde à terre, et voit sur le gazon un joli petit pistolet à balle forcée , enrichi d'incrustations fort originales et très-élégantes , et dont la poignée est sculptée d'une façon toute particulière.
— Oh ! c'était à un de ces vilains hommes, sans doute, se dit Rose-Marie en examinant le pistolet qui est à ses pieds.
£t pendant quelques Instants elle hésite, ne sachant pas si elle doit ramasser et emporter cette arme. Mais tout à coup et comme frappée d'une inspiration subite, elle se baisse, prend le pistolet et le met dans la poche de son tablier en se disant :
LES VOLECRS. 119
— Oh ! oui, oui... puisque le hasard m'a fait trouver cette arme, c'est que peut-être avec cela je pourrai reconnaître ceux qui ont dépouillé ce vieillard qui avait l'air si bon et si joyeux avant d'être arrêté... Ah! je serais bien heureuse si je pouvais l'aider un jour à ravoir ce qu'on lui a pris... Emportons ce pistolet , et courons jusqu'à ce que je sois de retour près de mon père.
Et la jeune fille s'élançant alors dans le sentier, aussi leste, aussi légère que la biche qui fuit le chasseur, ne cesse de courir que lorsqu'elle est sortie de la forêt.
Jféirêwn^ €toffo.
Jérôme Gogo est un homme de quarantesix ans , sa physionomie est franche et ou> verte , ses yeux bleus se fixent hardiment sur la personne à laquelle il parle , tous les yeux ne se conduisent pas comme cela ; sa bouche souvent entr'ouverte et ses grosses lèvres n'annoncent point la finesse , mais 1. u
lââ CHAPITRE y.
ne dénotent pas non plus la duplicité; enfin si ses traits ne sont pas distingués , ils ont une expression de bonté et de bienveillance qui prévient en sa faveur. Sa Aaille est moyenne, mais ses formes prononcées et musculaires annoncent un gaillard dont le poignet doit serrer fortement. Jérôme Gogo est en effet doué d'une très-grande force physique, mais il ne tire nullement vanité de cet avantage , car la bonté de son caractère et son humeur pacifique ne lui donnent point souvent occasion de s'en servir. Du reste, lorsque le moment est venu où Jérôme se décide à faire usage de sa force , malheur a celui qui s'est exposé à en ressentir les effets, il apprend presque toujours à ses dépens que les hommes du commerce habituellement le plus doux sont aussi les plus redoutables lorsqu'on les fait sortir de leur caractère.
Jérôme n'a pas reçu d'éducation , il a ce-
JtHÔHE GOGO. 133
pendant Sippris à lire, à écrire et à compter ; mais étant resté cultivateur , il n'a pas eu souvent occasion d'écrire; il ne lit plus parce que cela l'endort, et il a pris l'habitude de ne jamais calculer autrement qu'avec ses doigts. Il s'ensuit de tout cela que le père de Rose-Marie ne sait presque plus écrire , qu'il ânonne au lieu de lire, et qu'il parle fort mal sa langue ; mais conmie cela ne l'empéehe pas de savoir labourer, semer, cultiver et planter, il se trouve assez savant pour sa profession.
Si Jérôme n'a pas eu d'ambition , s'il se trouve assez instruit pour un paysan, il n'a pas pensé de même quand il s'est agi de sa fille. Rose-Marie est l'idole de son père , elle est son bonheur, sa joie, sa gloire, son espérance, et il a cru qu'il serait coupable en ne donnant point à sa fille cette éducation qui lui manquait à lui. Il s'est dit que le hasard , les circonstances , pouvaient pous-
124 CHAPITRE y.
ser son enfant vers ce monde qu'il ne fréquentait pas , et il a voulu , si cela arrivait, que sa chère Rose-Marie put s'y montrer sans redouter le ridicule , sans y être ignorante et embarrassée. Voilà pourquoi il a envoyé sa fille à l'école à Fontainebleau , puis ensuite chez des femmes estimables qui avaient bien voulu achever son éducation en lui enseignant tous ces petits ouvrages de femmes , ces travaux d'aiguille que personne dans son village n'aurait pu lui montrer.
Rose-Marie avait appris avec facilité. Elle avait une jolie écriture ; elle parlait mieux que les paysannes, brodait, festonnait avec goût ; aussi son père la regardait avec autant d'admiration que d'amour. A ses yeux , sa fille était plutôt faite pour briller à la ville que pour rester au village, et il lui disait souvent en la pressant entre ses bras :
— Ma chère amie, j'ai regret de te garder
JtHÔME GOGO. 12H
avec moi, dans notre maisonnette... n'ayant pour société que la basse-cour, et nos voisins , qui ne sont guère plus spirituels que mes dindons. Je suis un égoïste de te garder ici, car tu as de l'esprit plus gros que nous tous; tu es savante, tu parles ben... tu travailles comme une vraie fée à des ouvrages mignons comme tout !... et certainement tu es faite pour vivre dans le grand monde , avec les huppés de la ville, et tu trouverais par là un bon parti , parce que , outre tes talents, tu es ben jolie... et puis le mieux encore, c'est que tu es bonne, sensible, enfin que tu as des qualités qu'on ne rencontre pas toujours avec de la beauté.
Alors Rose-Marie s'empressait d'embrasser tendrement son père et lui répondait :
— Vous êtes trop bon pour moi , mon père , et vous me voyez avec trop d'indulgence. Vous me croyez savante... vous me croyez des talents ! mais si j'étais à la ville,
Iâ6 GHAPiTRE V.
tout cela ne serait que fort peu de chose auprès de ce que savent les belles demoiselles qui rhabitent, et qui la plupart ont été élevées dans des pensionnats où on leur donne à toutes la même éducation qu'à des princesses. Laissez-moi vivre avec vous dans ce village ; j'y suis heureuse, d'abord parce que )e suis avec vous^ ensuite parce que je n'ai jamaiseu le désir de connaître les plaisirs de la ville. Je n'ai pas plus d'ambition que vous n'en avez eu ; mais à Paris il m'en viendrait peut-être; J'envierais les toilettes , les belles parures des dames, et alors je ne serais plus contente et joyeuse comme ici, où tout le monde me trouve bien.
Jérôme Gogo ne trouvait rien à répondre à cela , et d'ailleurs il eût été bien malheureux s'il lui eût Mlu se séparer de sa fille ; mais il se serait soumis sans murmurer s'il avait pensé que loin de lui elle dût être plus heureuse.
JÉRÔIE GOGO. 127
La maisoniiette du père de Rose-Marie était celle d'un paysan aisé , et , ee qui est plus rare, d'un paysan chez lequel tout était aussi propre et aussi bien rangé que chez un bourgeois. C'était Rose qui, s'étant aperçue de la différence qu'il y avait entre une chambre de la ville et une chambre du village , alors même que la fortune était égale des deux côtés , était parvenue à rendre la demeure de son père anssi bien tenue que celle d'un habitant de Fontainebleau. La jeune fille avait eu beaucoup de peine à y arriver, parce qu'en général les villageois vivent dans un désordre et une malpropreté qui ne fait pas honneur à la nature et qui est tout à l'avantage des hommes policés.
Dans la maison d'un paysan , il est bien rare que l'on connaisse la cire et la brosse à frotter, les grands plumeaux et les petits pour épousseter ; un balai y dure ordinairement plusieurs années ; quelquefois il passe
1â8 CHAPITRE V.
à plusieurs générations ; les carreaux y sont des objets de luxe que l'on ne trouve pas dans toutes les pièces de la maison , et le papier même n'est pas prodigué sur les murailles, et manque presque toujours aux cloisons.
Mais , grâce à Rose-Marie , l'intérieur de la maison de son père était rangé et tenu avec une propreté qui , aux yeux des paysans, passait pour de l'élégance. En entrant dans une chambre, on trouvait où poser son pied , et l'on ne craignait pas de se salir en se plaçant sur un siège. La vieille servante, qui composait tout leur domestique , avait eu beaucoup de peine à s'habituer a nettoyer, à frotter les meubles ; elle avait même commencé par murmurer contre les fantaisies de la jeune fille qui voulait que l'on essuyât les objets couverts de poussière, ce qui lui avait paru très-inutile , car, disaitelle, à quoi que ça sert d'ôter cette pous-
JtRÔlB GOGO. 129
sière aujourdliui? il y en aura autant demain. Mais Rose-Marie lui avait donné l'exemple , et petit à petit la paysanne avait compris la propreté et senti que ce n'est pas superflu de se débarbouiller tous les jours.
Cinq heures venaient de sonner à un coucou placé dans la grande salle basse du rezde-chaussée , où Ton a coutume de prendre les repas dans la demeure de Jérôme Gogo. Cinq heures de l'après-midi , et Rose-Marie était sortie à huit heures , aussitôt après le déjeuner, pour se rendre à Fontainebleau , et ordinairement elle est toujours rentrée pour le moment du diner qui se sert à trois heures quand son père revient de son champ.
Jérôme ne peut tenir en place ; à chaque instant il sort de la salle basse et va se mettre sur la porte de la maisonnette ; il regarde au loin sur la route, rentre, puis sort de nouveau, et tout cela en s'écriant :
— Qui peut retenir Rose si longtemps?... elle sait que notre dîner est toujours prêt à trois heures... que je reviens alors de travailler... que je suis bien aise de manger en jasant avec elle.
— Si monsieur voulait dîner en attendant mam'zelle...
— Dîner... sans ma fille... oh! je n'ai plus faim... C'est bien singulier, voilà la première fois qu'elle n'est pas rentrée avant mon retour des champs.
La vieille servante tâche de calmer Tinquiétude de son maître en lui disant :
— Mam'zelle aura été retenue plus tard à Fontainebleau par cette dame chez laquelle elle a si bien appris à coudre, à se faire des robes... il y aura eu peut-être quelque chose qu'on aura voulu finir aujourd'hui... mam'zelle est si complaisante qu'elle n'aura pas osé refuser.
— Oui... oui... je sais bien que cela
j£kôve gogo. 151
peut être ainsi... cependant ma fille sait aussi que j'aime à la trouver en revenant de travailler... que je suis heureux alors de Tembrasser, de lui donner une petite tape sur la joue... elle sait que je puis m'inquiéter, me tourmenter en ne la voyant pas revenir... et elle qui est si bonne, si prévenante pour son père... comment se faitil qu'elle me laisse deux heures à l'attendre... à me demander ce qui peut lui être arrivé ?. . . Ah morgue ! depuis quelque temps elle va tous les jours à la ville !... j'ai peur qu'elle ne finisse par faire quelque mauvaise rencontre... avec ça qu'elle est ben jolie ma petite Rose... si des mauvais sujets l'avaient guettée... suivie...
— Eh ! mon Dieu , monsieur , ne vous mettez donc pas de ces idées-là en tète... est-ce que mam'zelle écouterait les discours d'unpremier venu ?. . . elle si sage, si modeste!
— Oh ! je sais que ma fille est sage. Ma-
non; mais la vertu ne garantît pas des attaques d'un godelureau , d'un polisson !
— Encore une fois, not' maître, n'y a pas de danger d'ici à Fontainebleau , on rencontre toujours du monde... des habitations sur la route.
Smiie du p§»ée0d^ni.
— Oui , quand on ne prend pas par la forêt... rai bien prié Rose de ne jamais prendre par là... mais une jeune fille aime à courir... à chercherdes fleurs... puis, quand il fait ehaud comme aujourd'hui, on préfère l'ombrage à la grande route. Mon Dieu ! si Rose avait pris par là et fait quelque mauvaise rencontre...
— Pourquoi vous imaginer ça, monsieur?
— Pourquoi? mais ne vois-tu pas que l'heure se passe et que ma fille ne revient pas?... Oh ! je n'y tiens plus... je vais courir à Fontainebleau chez madame Durand...
m'informer si Rose y est encore... demander à quelle heure elle est partie, et puis... Oh ! c'est qu'il faut que je retrouve mon enfant , que je sache ce qu'elle est devenue...
. Et, sans écouter davantage sa servante, Jérôme a pris son chapeau , son bâton , il sort de chez lui ; il va se diriger du côté de Fontainebleau, mais il n'a pas fait vingt pas qu'il aperçoit une jeune fille qui accourt vers lui. Il pousse un cri de joie, car il a reconnu Rose-Marie.
La jeune fille s'élance dans les bras de son père en lui disant :
— Ah ! vous étiez inquiet de moi, n'estce pas ?
— Oui, oui, mon enfant... revenir si
j£r6ie gogo. 135
tard, méchante fille !x mais te v'ià, je ne veux plus te gronder.
— Mon bon père I
— Ah çà ! mais tu es toute pâle... tes traits sont altérés... il t'est donc arrivé queuque chose? j'avais donc raison d'être inquiet?...
— Oui, mon père, oui... oh! j'ai eu bien peur, allez...
— Peur? pauvre enfant... Viens, viens te reposer et me conter tout cela.
Jérôme rentre dans sa maisonnette avec sa fille ; il la fait asseoir, la force à boire un peu de vin, puis il se place devant elle, lui prend les mains et attend avec anxiété qu'elle lui dise ce qui lui est arrivé. Rose- Marie fait alors à son père le récit de l'attentat dentelle vient d'être témoin, en lui rapportant exactement l'entretien des deux hommes qui ont volé le voyageur.
Jérôme respirait à peine tant que sa fille
136 CHA.P1TRK V.
parlait; lorsque Rose-Marie a terminé son récit, il lui prend la tête et la baise sur le front à plusieurs reprises en s'écriant :
— Pauvre petite!... mais s'ils t'avaient vue, ces deux misérables ! ... Oh ! mon Dieu ! je vous remercie d'avoir veillé sur ma fille... Tu vois pourtant à quoi tu t'exposais en passant par la forêt !
— Oh! oui, mon père, j'ai eu tort...
mais je n'irai plus jamais, je vous le promets... car le souvenir de cette aventure ne sortira pas de ma mémoire. . .
— Je le crois ! tu dois avoir eu ben peur... ah! tiens, rien que de penser à ta situation... tout près de ces voleurs... n'osant bouger... pouvant être tuée s'ils t'avaient aperçue... ça me fait mal ! ça m'étouffe...
— Calmez-vous, mon père, me voilà de retour près de vous.. .
~ Et tu n'iras plus dans la forêt?
j£r6iib coco. 137
— Oh ! Je vous le jure encore.
— A la bonne heure... ah! si j^avais pu passer par là en ce moment, comme j^aurais défendu ce voyageur qu'ils ont dépouillé... comme d'un revers de mon bras je vous aurais étendu ces gaillards -là sur la route !
— Oh ! oui, vous l'auriez fait... mais moi, mon père, je n'étais pas assez forte pour le défendre... et la peur m'aurait même empêchée de crier.
— Et tu as bien fait de te taire... pauvre petite, ils t'auraient tuée, te dis-je! car, vois-tu, voilà comme de voleur on devient assassin... Quand on se voit surpris par un témoin et qu'on pense qu'il pourra tout dire... Et ces hommes, tu crois que ce n'étaient pas des vagabonds, des voleurs de profession?
— Oh! non, mon père. D'abord ils parlaient fort bien... il y avait même dans leur
158 GHAPITHE y.
manière de causer ce ton distingué... enfin comme des jeunes gens de la ville... ensuite, cous leurs blouses ils avaient de beaux pantalons à sous-pieds avec des bottes bien luisantes...
— En vérité!...
— D'ailleurs eux-mêmes ont bien dit :
Nous sommes déguisés, barbouillés de charbon, on ne pourrait jamais deviner ce que nous sommes. -
— Des escrocs du grand monde , apparemment, et qui auront voulu s'essayer sur la grand'route... et l'un des deux avait, distu, moins de résolution que son camarade?
— Oh! bien moins... puisqu'il était fâché de faire cela... et qu'après il était prêt à se trouver mal.
— C'étaient des jeunes gens?
— Oui, jeunes tous les deux.
— Si tu les rencontrais quelque jour, penses-tu que tu pourrais les reconnaître ?
JÉKÔHE QOQO. 139
— Ce serait impossible ! je n'ai pas vu du tout leurs traits. D'abord quand je les ai aperçus de loin qui marchaient à grands pas sur la route et se dirigeaient de mon côté, j'ai eu peur, je me suis vite baissée et fourrée dans un buisson. Ensuite quand ils se sont arrêtés dans le taillis, à travers le feuillage je voyais bien leurs blouses, leurs casquettes, puis un peu parfois leur menton noirci, mais c'était tout.
— Et leur voix? crois-tu que si tu les entendais parler quelque jour cela te frapperait?
— Oh! tenez, mon père, je ne sais pas... j'étais si effrayée... ce qu'ils disaient arrivait à mon oreille comme un son sourd... comme un bourdonnement... j'entendais, et j'aurais voulu ne pas entendre. Mais j'oubliais! je ne vous ai pas tout conté... voilà ce que l'un de ces deux hommes a laissé tomber sans doute, et que j'ai trouvée mes pieds
en revenant et en marchant à Tendroit où ils avaient passé.
Rose-Marie tire de la poche de son tablier le petit pistolet et le présente à son père. Jérôme examine Tarme en disant :
— Ah! mais c'est superbe ça... ces enjolivements, ces moulures... Oh ! tu as raison, ma petite, une arme comme ça ne peut appartenir qu'à quelqu'un du grand monde... car c'est un bijou que ce pistolet... c'est riche tout plein !
— Ai-je bien fait de ramasser cette arme, mon père?
— Certainement, ma petite ; car vois-tu ben , tout se tient, tout s'enchaîne dans les événements de la vie : il y a là-haut quelqu'un qui sait toujours ben ce qu'il prépare !... et en te faisant trouver cette arme, à toi, jeune fille, quele hasard avaitrendue témoin de l'attentat, il a peut-être voulu qu'un jour cela te fit reconnaître les coupables ?
JÉRÔIIS GOGO. 141
-— C'est aussi ce que je me suis dit, mon père. Et maintenant que croyez-vous que nous devions faire? faut-il aller chez M. le maire raconter tout ce dont j'ai été témoin dans la forêt?
Jérôme passe sa main sur son front , il reste quelques minutes à réfléchir , puis il répond à sa fille :
— Tiens, mon enfant, tout bien calculé , il me semble qu'il vaut mieux ne rien dire. . . Oh ! si ta déposition pouvait faire arrêter les voleurs, je te dirais : Oui, certainement faut la faire ! Mais je ne crois pas qu'elle pourra servir à mettre sur leurs traces ; car enfin , ces deux hommes, tu ne pourrais pas donner leur signalement.
-- Mon Dieu ! non, mon père, cela me serait impossible... je ne saurais pas même dire dequelle couleur étaient leurs blouses. . . j'étais si troublée ! j'avais comme un voile devant les yeux.
14â CHAPITAE y.
— J'ai donc raison de penser que ta déposition ne servirait à rien... c'est-à-dire si : elle pourrait te faire courir des dangers , à toi , car si ceux qui ont fait le coup apprenaient qu'une jeune fille a été témoin de leur crime, que cette jeune fille est mon enfant, qu'elle demeure dans ce village... qui sait si pour se débarrasser d'un témoin dangereux... si dans la crainte que tu ne les reconnaisses un jour, ils ne chercheraient pas à t'attirer dans quelque piège... à commettreun nouveau forfait peut-être. , . Oh î jarni ! je n'entendons pas ça... je ne voulons pas que ma fille coure des dangers... je n'^oserais plus te laisser sortir seule un moment... je tremblerais sans cesse qu^nd tu ne serais pas près de moi. Ainsi , c'est ben décidé , il ne faut rien dire, ma petite ! rien du tout! ne parler à personne de cette aventure.
— Non, mon père, non, à personne ! Oh ! vous avez raison, je ne dirai rien.
JÉKÔHS GOCO. 145
— Et d'ailleurs, j'ai mon idée, moi, et je croîs que fu décourriras ben plutôt les voleurs en n'allant pas raconter ce que tu sais que si tu bavardais ça à tout le monde. Ainsi muim^ comme dit le maître d'école de la ville quand il parle à ses élèves... ça vent dire, sans doute : Ne faites pas tant de bniit. Mais je t'en supplie encore , ma petite Rose, ne va plus seule dans la forêt... D'abord c'est pas la place d'une jeune fille. . . car, outre les voleurs, tu pourrais y rencontra encore des gens qui... des gens que... enfin des gens qui voudraient te dire des bêtises... sous prétexte de te faire des compHments. .. et, dame ! ce serait aussi dangereux pour toi que des voleurs... Mais tu m'as juré que tu n'y passerais plus toute seule dans la forêt, et tu ne voudrais pas manquer à ta promesse?
— Non, mon père, je la tiendrai, je vous le jure encore.
— Alors c'est fini , me v'ià tranquille. Serre ce beau petit pistolet dans un coin , ne le montre à personne et attends ce qu'il plaira au bon Dieu de faire pour que les gredins soient punis, et que le pauvre voyageur retrouve son argent.
Rose-Marie obéit à son père , elle serre avec soin Tarme qu'elle a trouvée et se dit en elle-même :
— Oh ! non, je n'irai plus dans la forêt ! . . . si mon père savait que j'y ai fait connaissance avec un jeune peintre , il serait bien plus mécontent peut-être... Je n'ai jamais osé lui parler de M. Léopold... et à présent j'oserai bien moins encore; car il est déjà si inquiet ! cela n'aurait qu'à le tourmenter davantage.^, il sera toujours assez temps de lui raconter comment j'ai fait connaissance avec ce jeune homme quand il viendra nous voir ici. Mais je tiendrai mon serment... et certainement je n'irai plus dans la forêt.
JiBÔMK GOGO. 145
La jeune fille, en se faisant mentalement cette promesse, ne s'avouait pas qu'elle lui coûtait fort peu à tenir en ce moment, parce qu'elle savait que le jeune peintre était retourné à Paris.