‹ La famille GogoChapitre 13 sur 37 · SB CONNAIT · texte numérisé non relu

SB CONNAIT

ici vos oncles, dit le père Savenay, puisque votre père ne vient pas vous chercher, c'est qu'il pense sans doute que vous êtes parvenue à trouver la demeure de Tun de ses frères. Voulez-vous que j'aille de nouveau m'informer aux adresses que Ton vous avait données d'abord ?. . . Vous les rappelezvous?

— Je ne me rappelle , dit Rose , que la première où je devais trouver mon oncle Nicolas Gogo ; c'était rué Saint-Lazare, numéro soixante, c'est là où je suis allée d'abord.

— Rue Saint-Lazare, soixante ! Pardieu ! voilà qui est singulier, s'écrie le vieillard, il me semble que c'est à cette adresse que je devais trouver ce M. Saint-Godibert chez lequel je comptais placer mes fonds.

— Vous n'avez donc pas été le voir depuis que vous êtes à Paris ?

— A quoi bon, mon enfant? qu'aurais-je

188 CHAPITRE Vf.

été y faire? Lui dire : « Monsieur, on m'a volé Targent que je complais placer chez vous;» c'était assez inutile. Mais j'ai gardé la lettre de recommandation que m'avait donnée M. Cendrillon pour son ami... Voyons...

voyons l'adresse.

Le bonhomme fouille dans la poche de sa veste, en tire une lettre encore cachetée et lit : M. Saint^Godibert, rue Saint-Lazare, numéro soixante.

— C'est bien dans cette maison que je devais trouver mon onde Nicolas, dit Rose.

— Oh ! alors , mon enfant , j'irai ; oui , j'irai voir ce M. Saint-Godibert... grâce à cette lettre il me recevra bien, j'en suis sur, et peut-être que par lui nous saurons si votre oncle Gogo a autrefois habité dans sa maison.

La jeune fille remercie le père Saveoay de la peine qu'il veut bien encore prendre

ON SB CONIVAIT. 189

pour lui être utile, et celui-ci quitte Rose^ Marie en lui disant :

— Vous voyez bien que notre rencontre n'est pas un effet du hasard !... La Providence arrange d'avance les choses... Espérons. Grâce à moi, vous retrouverez vos oncles, et moi, grâce à vous, je retrouverai peut-être mes voleurs.

témë hiii0$» éFmmi^mw.

Nous sommes rue de Vendôme , chez M. Mondigo, Thomme de lettres, qui n'est pas logé fastueusement , magnifiquement conmie son frère, Fhomme d'argent, mais qui cependant occupe à un troisième étage un appartement petit, mais bien décoré et meublé avec une certaine élégance.

19â CHAPITRE Vil.

La jolie Clémence est assise dans une causeuse, d*où elle se regarde dans une glace , arrangeant de temps à autre une boucle de ses blonds cheveux qui s'échappent de dessous un petit bonnet à la paysanne fort coquet, fort gracieux et qui la coiffe très-bien ; puis elle jette un coup d*œil sur sa robe, sur sa chaussure, comme pour s'assurer que rien ne manque à sa .toilette.

M. Mondjgo va, vient d'une chambre à l'autre , court à son cabinet , regarde sur son bureau, revient dans le salon, consulte son carnet, et tout cela en s'écriant :

— N'ai-je oublié personne ? ... je ne sais où donner de la tète... C'est ce soir... c'est pour ce soir ma première représentation !..* Mon Dieu ! il me semble que j'avais encore quelques coupures à faire... quelques réflexions à communiquer à mon jeune premier... Mais si je vais au théâtre ce matin,

LES BILLETS d'aDTEL'R. 19Ô

je n'aurai jamais le temps de donner mes billets !... C'est cruel! J'ai vingt personnes à voir, je ne sais par où commencer... Ah ! ([uel jour terrible que celui d'une première représentation!... C'est qu'il est très-important de savoir à qui on donne ses billets... La belle blonde sourit, en disant d'un air dolent :

— Mon Dieu, mon ami, ne vous faites donc pas tant de mauvais sang... vous vous rendez malade!... vous êtes bien bon de vous donner tant de peine pour vos billets! Pourquoi ne faites-vous pas comme tous vos confrères, qui s'en font un revenu, et qui n'ont pas alors la peine de s'en occuper ?

— Moi, vendre mes billets!... oh! par exemple!... jamais, madame, jamais!... Je préfère avoir à ma pièce des amis... de bons amis qui applaudiront mon ouvrage ! ... qui , flattés d'être liés avec l'auteur, iront par-

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tout vanter , citer ma pièce , qui la feront mousser enfin parmi leurs connaissances... Je crois , ma chère amie , que cela vaut mieux, que cela rapporte encore plus que d'affermer ses billets.

Madame Mondigo ne répond rien; eUe vient de voir un léger dérangement dans sa coiffure, et elle n*écoute plus son mari.

On a beaucoup crié; on a voulu conspuer , vilipender les auteurs dramatiques parce que depuis une vingtaine d^années environ, pour se débarrasser des ennuis, des soucis, des courses, de l'incertitude et de la perte de temps qu'ils éprouvaient pour placer (ou plutôt donner) leurs billets, ils ont cédé aux propositions qui leur ont été faites dans leur intérêt, et ont affermé cette partie de leurs droits d'auteur à des gens qui en font le commerce ouvertement, c'està-dire qui vendent aux amateurs de spectacle les billets d'auteur à un prix un peu

LES BILLETS u'AOTEUR. 19^

au-dessous de celui que l'on paye au bureau.

D'abord ces billets que, d'après des traités , les administrations théâtrales reconnaissent aux auteurs le droit de signer lorsqu'on joue leurs pièces, sont donc parfaitement la propriété de ces derniers, qui peuvent en disposer comme bon leur semble ; ceci n'est plus une question. Gela est si bien reconnu, que plusieurs directions dramatiques ont racheté aux auteurs leurs billets; il est des théâtres où les auteurs n'en signent aucun; mais alors les droits sont payés en conséquence. Ceci est un marché fait de gré à gré et qui n'a jamais donné matière à contestation.

Venons aux reproches que Ton adresse aux auteurs, d'être devenus intéressés, cupides, juifs, d'avoir maintenant un esprit trop mercantile, en un mot de vouloir faire argent de tout. D'abord nous pourrions ré-

pondre que nous vivons dans un siècle où cet amour, cette soif de l'argent est devenue générale, et que les auteurs dramatiques ne sont pas plus blâmables que d'autres en cherchant à tirer parti du produit de leur travail; eux surtout, qui sont exposés à tant de revers, et qui souvent voient s'évaoooir en une soirée, en deux heures, et quelquefois moins, le fruit de deux mois de veilles et de travail.

— Mais vous n'avez exposé aucune mar^ chandise, aucuns capitaux ! s'écrieront ce^ taines gens. Que perdez-vous donc? vous manquez à gagner, voilà tout.

Ce que je perds? moi, auteur dramatique, lorsque ma pièce est tombée. Mais je perds tout le temps que j'ai employé à ce travail, et ce travail qui vous semble un jeu, une misère, une futilité, parce qu'il est destiné à vous récréer dans vos moments de loisir, mais il est plus fatigant que celui de

LES BILLITS d'aUTECR. 197

Touvrier, du laboureur, car il tend sans cesse les fibres qui correspondent au cerveau ; il échauffe le sang, irrite les nerfs, et tient dans une agitation continuelle notre esprit... quand nous en avons!... et par cette même raison doit fatiguer bien davantage ceux qui en ont peu... (j'allais dire pas) et qui se donnent alors des peines inouïes pour faire sortir quelque chose de leur tête, dans laquelle ils ne trouvent rien. Et puis le temps employé ou perdu à faire une pièce, n'est-ce donc rien ? Mais le temps est la seule valeur réelle , toutes les autres ne sont que des valeurs de convention. Avec de Tor , de l'argent , des diamants , avec toutes ces valeurs convenues entre les hommes, vous ne pourriez pas avoir une année, un mois , un jour de moins sur votre acte tie naissance ; vous ne pourrez jamais revenir en arrière et vous faire rendre ce temps que vous aurez bien ou mal employé.

Revenons aux billets d'auteur. A Paris, il y a quelques cafés , quelques boutiques de mercières ou de coiffeurs qui en ont un dépôt. Gela ne fait aucun tort au commerce habituel de l'établissement, au contraire, cela fait venir du monde ; car il n'y a aucun mal à aller acheter un billet de spectacle, et on ne se cache pas pour demander un balcon de Vaudeville, une loge du Gymnase, ou une première galerie des Variétés.

Voulez-vous savoir maintenant pourquoi les auteurs ont pensé à se défaire de leurs billets? Nous allons vous faire connaître quelques-unes des tribulations auxquelles ces billets donnaient lieu, et nous ne dirons que la vérité ; car en général la vérité est plus amusante que l'exagération.

Mondigo, qui fait jouer le soir une pièce nouvelle en plusieurs actes , peut disposer de trente places j^our la première représentation et autant pour les deux suivantes.

LES BILLETS D*A11TEIIR. 199

Mais il a reçu de ses amis et connaissances plus de cent demandes. Il a fait sa liste pour la première représentation. Il a tâché de s'arranger de manière à contenter tout le monde. Il a réservé les meilleures places pour les personnages qu*il considère , ou pour les amis sur lesquels il compte particulièrement. Il lui est même arrivé souvent de refuser une entrée de plus à son frère ou à ses neveux , afin de ne point mécontenter ane personne qui a des ramifications avec des journalistes.

— Il faut cependant que j'aille à ma répétition, s'écrie Mondigo après avoir pour la vingtième fols fait le compte de ses billets. Clémence, voilà les places que j'ai promises... j'ai écrit dessus chaque paquet le nom de la personne à laquelle il est destiné.. . ne vous trompez pas, chère amie...

—J'espère que j'ai une loge, moi. . .? dit la belleClémencè sans quitter la glace des yeux.

200 CHAPITRE TIf.

— Oui, oui, certainement.

— De face?...

— Oui, madame, de face !

— Et au premier rang?

— Mais cela va sans dire...

— Est-ce que vous avez donné une loge à votre frère et à sa femme ?

— Mais sans doute ; je la leur ai donnée hier.

— Est-ce qu'elle est au même rang que nous?

— Je crois que oui.

— Alors , monsieur, je n'irai pas ce soir voir votre pièce.

— Comment, Clémence!... qu'est-ce que vous dites là ? vous n'assisteriez pas au triomphe de votre mari?... car ce sera un triomphe, j'en ai la douce espérance. Mais que penserait-on de cette indifférence de votre part?

— Peu m'importe ce qu'on pensera,

LES BItLETS d'aLTEIR. 201

monsieur; mais comme votre belle-sœur, madame Saint-Godibert, m'écrase sans cesse avec sa fortune, son luxe, sa toilette , ses diamants !... il est bien juste que je prenne parfois une petite revanche, et que, comme femme de Fauteur de la pièce nouvelle, j'aie une plus belle place qu'elle. C'est un honneur que je veux qu'on vous rende, monsieur ; il faut montrer de temps en temps à ces gens, qui ne reconnaissent du mérite qu'à l'argent, que l'esprit à quelquefois la préférence.

— Calmez-vous, Clémence, calmez-vous; la loge de ma belle-sœur est au second rang et non pas au premier... je me le rappelle à présent.

— Vous en êtes certain?

— Très-certain.

— A la bonne heure. J'irai alors.

— Ah ! voilà une place pour Dernesty... je pense qu'il va venir la chercher.

'ÙOi CIAPITRE VII.

— A quoi bon lui donner une place à part?... il viendra dans notre loge, c'est bien plus naturel.

— Dans notre loge?... mais elle n'est que de quatre.

— Eh bien?

— Eh bien , je croyais que vous meniez avec vous M. et madame Marmodin ?

— Non ; M. Marmodin trouverait moyen de parler de ses Romains au sujet de votre pièce... et puis sa femme cause toujours... remue toujours... elle parle ou rit si haut qu'elle se fait remarquer par toute la salle ! J'ai préféré mener avec moi M. et mademoiselle Soufflât...

— Ah ! comme vous voudrez, chère amie. Mais Marmodin et sa femme?

— Je leur ai donné le billet des Soufflât...

— A la bonne heure. Je cours à ma répétition, ne vous trompez pas pour les billets.

LES BILLETS D^AIITECR. 305

Mondigo se rend au théâtre où Ton répèle sa pièce. A peine a-t-il mis le pied sous le vestibule qu'il est entouré d'acteurs, d'actrices, d'auteurs, d'employés du théâtre et d'habitués du café voisin. De tous côtés on lui demande des billets ; il a gardé dix places sur lui, mais avec cela comment contenter tous ceux qui l'assiègent? Il veut conserver des billets pour les artistes qui jouent dans sa pièce ; mais il y a des gens si indiscrets, si tenaces, quand ils veulent obtenir quelque chose!... De tous côtés on lui corne aux oreilles :

— Ah ! Mondigo, deux places pour ce soir.

— Vous ne pouvez pas me refuser cela à moi!...

~ Vous donnez vos billets, vous, à la bonne heure! vous n'êtes pas comme les autres auteurs !... vous êtes gentil, vous.

— M. Mondigo, vous m'avez promis deux places l'autre soir.

— Ah ! mon ami, il m'en faut absolument, c'est pour ma mère et ma femme... elles comptent dessus.

— Donnez-m'en à moi, et je vous chaufferai ça ferme !

Le malheureux auteur est monté sur le théâtre ; il cherche à échapper à cette foule de solliciteurs qui l'obsède ; mais il est poursuivi de coulisse en coulisse, il est cerné, traqué, bloqué; de guerre lasse, il donne les places qu'il a conservées à des gens qu'il connaît à peine, et ne peut plus en donner aux personnes auxquelles il en avait promis. Celles-ci sont fort mécontenU^ de Fauteur, et se plaignent de son manque de parole ; les artistes qui jouent dans la pièce lui font la mine, et le pauvre Mondigo, ne sachant plus que répondre à tous ceux qui lui demandent des billets, prend le parti de se sauver du théâtre, et revient chez lui en se disant :

LES BILLETS 0*AVTE13R. âOîS

— Tous ces gens-là me feront donner au diable avec mes billets.

En entrant chez lui, Mondigo demande si Ton est venu chercher les places qu'il a laissées.

Sa femme lui montre du doigt tous les petits paquets en lui répondant :

— Non... il n'est venu que votre pàtis^ sier réclamer deux places. Vous donnez donc des billets à votre pâtissier, monsieur?

— Mais pourquoi pas, sll applaudit bien? Je sais qu'il adore le spectacle. Il m'a dit l'autre fois, pendant que je mangeais des Imbâs dans sa boutique, quil avait pleuré comme un veau avec sa femme à mon dernier drame. Vous concevez qu'alors je lui ai promis deux places pour ce soir. Ah l je savais bien qu'il n'oublierait pas de les envoyer demander, celui-là. <. mais tous les autres qui ne viennent pas chercher leurs billets*., c'est inconcevable.

â06 CHAPITRE VII.

Mondigo s'assied , attend , s'impatiente. Il ne voudrait pas que ses billets fussent perdus, surtout après en avoir rejfusé à tant de personnes qui paraissaient en désirer si ardemment.

Toutes les fois que l'on sonne à la porte, l'auteur court pour savoir si ce sont lesbfllets que l'on envoie chercher.

Enfin, M. Doguin, pour lequel il avait réservé une très-bonne loge, arrive d'un air empressé, enchanté.

— Bonjour, M. Mondigo; madame, je vous présente mes honunages, dit M. I>eguin en entrant chez l'homme de lettres.

— Ah! vous voilà enfin... M. Doguin; arrivez donc ! dit Mondigo en courant à ses petits paquets. Vous venez chercher votre loge... tenez, la voilà.,, loge découverte, quatre places, vous serez parfaitement !

— Eh ! mon Dieu ! mon cher M. Mondigo, i nous ne pouvons plus, au contraire, profi-

LES BILLETS d'aUTECR. 207

ter de votre bonne volonté. 11 vient de nous arriver le parrain de ma petite, un vieux papa qui ne peut pas souffrir le spectacle, parce qu'il dit que c'est malsain , et nous sommes obligés de lui tenir compagnie. Vous nous donnerez une loge une autre fois... ah! tenez, samedi, par exemple; ce jour-là je n'ai pas de soirées, et je ne sais jamais que faire de moi.

— Mais il fallait donc me faire savoir cela ce matin au moins, M. Doguin.

— J'y ai pensé... et puis on est venu me déranger... ce n'est que tout à l'heure que je me suis rappelé votre loge. Vous concevez que j'ai autre chose en tète !... le parrain de ma petite est très-friand de pâté de foies gras, et je me demande où je dois me rendre pour en trouver de bons dans ce quartier...

— Pardon, M. Doguin, mais aujourd'hui je suis très-affairé... quand on donne

i08 CHAPITRE VII.

une pièce nouvelle... et en trois actes...

— Ma foi, sur le boulevard ici près, je crois qu'il y a un marchand de comestibles, je vais m'y rendre. Après cela, au Ueu d'un pâté... si je prenais une terrine de Nérac. Quelle est votre opinion?... Préférez-voas la terrine?

— Ah mon Dieu!... prenez une terrine!... prenez un pot!... je ne sais que vous dire!...

— Allons, je vais voir cela ; au revoir, M, Mondigo... Madame, je vous présente mes respectueuses salutations. Eh bien, alors samedi vous me donnerez une loge... si cela n'arrangeait pas ma femme, je vous la renverrais.

— Oui! oui! compte dessus, imbécile!

s'écrie l'auteur lorsque M. Doguin est éloigné. Ah ! combien je regrette de lui avoir gardé cette loge !... c'est extrêmement contrariant.

LES BILLETS d'aI'TBOR. ^09

Il n'y a pas cinq minutes que M. Doguin est parti lorsque le portier monte deux lettres pour M. Mondigo qui s'empresse de les décacheter.

Dans l'une on lui écrit : « Mon petit est arrivé ce matin du collège ; au lieu de le mener au théâtre où Ton Joue votre pièce, nous préférons le mener aux Ombres chinoises, cela l'amusera davantage. »

Dans l'autre il y a : n Disposez de vos billets pour aujourd'hui; mais nous comptons sur votre obligeance pour une autre fois. »

L'auteur froisse ces lettres dans sa main, en donnant au diable ceux qui les ont écrites. Il prend son chapeau, ses billets et se dispose à sortir.

— Vous sortez encore? lui dit Clémence ; mais il est déjà tard, vous avez dit que vous désiriez diner de bonne heure aujourd'hui.

— Eh ! mon Dieu ! il faut bien que j'aille

porter mes billets... vous voyez qu'il me reste plus de douze places !

— Mais, mon ami, vous êtes déjà fatigué par vos répétitions, par toutes les courses que vous avez faites encore hier pour aller promettre des billets; car les amis ne se donnent même pas la peine de venir vous en demander ; il faut qu'on aille chez eux leur en offrir, et quand on trouve plus naturel d'attendre leur visite, ils vous disent au bout de quelque temps : Vous êtes bien aimable, on a joué une pièce nouvelle de vous, et vous ne m'avez pas seulement donné un billet.

— Je sais tout cela, ma chère amie, mais il est près de quatre heures et je ne voudrais pourtant pas que ces [daces fussent perdues, w je vais me dépêcher •

L'auteur sort et se rend a la hâte chez un ancien avoué de ses amis, qui a quinze mille francs de rente, mais qui né mène sa

LES BILLETS d'aCTEUR. âll

femme au spectacle que quand on lui donne des billets.

— Il n'y a personne, dit le concierge à Mondigo. Monsieur et madame dinent en ville.

— Comme c'est amusant ! se dit l'auteur. Allons, voyons ailleurs... Ah! chez Badoureau ! lui et sa femme vont souvent au spectacle... ça leur fera grand plaisir d'assister à ma première... pourvu qu'ils ne dinent pas en ville ceux-là.

Et Mondigo se remet en course. Il arrive chez son ami Badoureau. Là, il trouve du monde ; il se présente avec Fair de quelqu'un qui est sûr de faire plaisir et offre une loge pour le soir.

— Qu'est-ce qu'on donne avec ta pièce?

"demande le monsieur.

— Ahî ma foi... je ne m'en souviens plus, j'y ai fait peu attention.

— Julie! cherche-moi donc le journal,

âl2 CHAPITRE VII.

que je voie ce qu'on donne ce soir avec là pièce de Mondigo.

La dame apjporte le journal à son mari, qui regarde et hoche la tête, en murmurant :

— Justement deux pièces que nous connaissons, n'est-ce pas, Julie ?

— Ah ! c'est vrai, et qui sont ennuyeuses à mourir !

— Mon cher Mondigo, gardez votre loge, nous n'irons pas ce soir; ûous aimons mieux attendre que l'on joue avec votre pièce des ouvrages que nous ne connaîtrons pas... Je vous dirai quels sont ceux que nous avons envie de voir.

L'auteur s'en va avec un air beaucoup moins gracieux qu'en entrant, et il se promet bien de ne plus offrir de billets à M. et madame Badoureau .

Quand il est au bas de l'escalier, il se demande où il va aller porter ses billets ; il a

[les billets d'âltevr. âl5

beaucoup de connaissances, mais les unes demeurent fort loin, les autres peuvent être absentes, et c'est fort désagréable de faire des courses inutiles quand on est déjà fatigué»

L'heure s'avance. Mondigo se décide à prendre un cabriolet, et se fait conduire chez un jeune commerçant qui lui a cent fois demandé des billets de spectacle. Il trouve le jeune homme, et s'empresse de lui offrir une loge pour le soir.

Le commerçant fait un bond de joie en s'écriant :

-^ Ah ! que c'est aimable ! ah ! que vous êtes gentil !.. quatre places... vous n'en auriez pas encore deux?

— Si, les voilà...

— C'est charmant!., je dîne avec des amis... Ah ! mais nous sommes huit... vous n'auriez pas encore deux places ?

— Si, je puis encore vous. en donner deux... les voilà!

— Vous* êtes un auteur modèle!., à la bonne heure! vous donnez des billets, vous! . . vous conceyez que j'irai avec tous ceux avec qui je dine.

— Ah ! vous dînez en ville?..

— Non, au Palais-Royal. Nous avons rendez-vous à la Rotonde, à six heures... six heures et demie,

— Diable ! mais ma pièce commencera à huit heures précises !

— Oh! soyez tranquille, nous y serons!

nous dînerons vite et nous irons ensuite vous applaudir... vous soigner!., ce cher Mondigo !.. Oh ! vous verre» ! nouis sonunes des amis ! ça ira bien ! il ne faudrait pas qu'on eût le malheur de siffler, nous rosserions les slffleurs !... nous emporterons des cannes dans cette intention.

L'auteur est obligé de calmer le zèle de son jeune ami ; mais cette fois il s'éloigne satisfait et persuadé que ses huit places

LES BILLETS d'aOTEïIII. 21 tS

seront occupées par des gens bien disposés pour lui.

Après avoir encore fait avec son cabriolet plusieurs courses inutiles, Mondigo finit par distribuer les billets qui lui restent à des gens qu'il connaît à peine; il en donne même à son portier. Enfin il rentre chez lui harassé , ennuyé, et il trouve sur son bureau deux stalles de balcon qu'un ami lui a renvoyées en faisant dire qu'il allait le soir à un concert.

Deux stalles de balcon ! des places superbes, et numérotées!... et elles seront donc perdues maintenant ! se dit l'homme de lettres, en cherchant dans sa tète ce qu'il en pourrait faire.

— Mon ami, le diner est prêt depuis longtemps... il est cinq heures et demie, dit madame Mondigo.

— Eh ! madame ! ... un moment, je suis à vous!...

â16 CHAHTBB VII.

— N0U8 ne dînons jamais si tard... j'ai très-faim î

— Et moi donc , madame , je meurs de faim!... mais ces stalles de balcon...

— La bonne dit que tout sera mauvais.

— A qui diable les envoyer?... Ah!...

quelle idée!... M. et madame de Mé* sange... des gens très-distingués ! qui m'ont souvent répété qu'ils aimaient beaucoup les premières représentations, quand ils étaieot bien placés, voilà leur affaire, ils seront dans le ravissement.

— ^ Comment! monsieur, est-ce que vous allez encore sortir?

— Non, non,., mais envoie chercher nii commissionnaire , tandis que je vais leur écrire un petit mot...

— Mais le dîner.

— C'est l'affaire d'un instant.

Mottdigo court à son bureau ; il écrit un

billet bien aimable, met les deux stalles dans

LES bulbts b'aotbur. â17

sa lettre et la donne au commissionnaire qui vient d'arriver.

Le jpauvre auteur se met à table enfin. Pendant qu'il entame son rôti, le commis» sionnaire revient et Mondigo dit qu'on le laisse entrer^

— Eh bien, avez-vous trouvé? demande l'auteur.

— Oui, monsieur, oh! j'ai trouvé tout de suite.

— Vous avez remis ma lettre?

— Oui, monsieur.

— Que vous a-t-on dit pour moi ?

— On m'a dit : €'e$t ban ! et v'ià tout.

— Ah ! on n'a pas dit autre chose?

— €'est^-dire , si taiil la dame a dit eomme ça au monsieur : Ce sera peut*étre bien béte sa pièce !... et le monsieur a ré* pondu : Ah bah ! faut se risquer! il y a des auteurs qui ne font pas toujours mauvais... et...

218 CHAPITBE TH.

— C'est bon... cela suffit... eh bien! qu*altendez-vous ?

— J'attends qu'on me paye ma commission.

— Comment ! on ne vous a pas payé où vous venez de porter ma lettre?

— On ne m'a rien donné du tout! monsieur pourra s'informer.

— Oh! par exemple, c'est trop fort! je leur envoie des billets et il faut encore que je paye le commissionnaire !...

L'auteur donne quinze sous au messager et Clémence ne peut s'empêcher de rire en voyant la figure que fait son mari ; puis elle dit à demi-voix :

— Oh! que c'est agréable d'avoir des billets à donner et de pouvoir faire des heureux!

Quant à Mondigo, il est tellement contrarié de tout ce qui lui arrive qu'il ne peut plus manger et qu'il est même obligé de

LES BILLETS d'aDTEVR. 219

boire plusieurs verres d'eau sucrée pour faire passer ce qu'il a pris de son diner.

Mais rheure du spectacle est arrivée , et Fauteur oublie tous ces ennuis pour ne songer qu'à sa pièce. Il récapitule le nombre de places qu'il a données et se dit :

— Cela ira. . . s'il y avait quelques passages faibles... les amis seront là pour soutenir... pour applaudir... je compte beaucoup sur mon jeune commerçant auquel j'ai remis huit places... il parlait d'emporter des cannes pour rosser ceux qui siffleraient... en voilà du zèle!... Il faut partir, dit Mondigo à sa femme , on ne donne qu'un petit acte avant ma pièce et je pense, ma chère amie, que vous voulez voir le commencement.

— Oh! certainement, mais mademoiselle Soufflât et son père ne sont pas arrivés... je les attends, ils doivent venir me prendre.

S20 GBAÏITftl YIU

— Alloifô, bon i et je gs^e qu'ils $e feront attendre... Et Dernesty ?

— Oh ! pour lui , il nous rejoindra au spectacle, il demandera notre loge.

— A la bonne heure , il fallait faire de même pour les Soufflât , au lieu de les attendre !

— Mais, mon ami, ils m'ont dit : Nous irons vous prendre... attendez-nous. Est-ce que je pouvais leur répondre : «< Non, je ne veux pas attendre... » C'eût été malhonnête.

— Enfin pourvu qu'ils soient exacts... il est déjà sept heures et demie.

— Je leur avais dit d'être ici à sept heures.

— Vous voyez conune ils sont au rendezvous, n y a très-loin d'ici au théâtre.

— Qu'importe ! nous prendrons une voittire assurément.

— Mais, même avec une voiture, il fout le temps d'arriver. Moi, il faut que je sois là avant qu'on ne lève la toile afin de voir

LES BILLET8 d'aDTSDR. âSl

comment mes acteurs sont costumés... c'est fort important!., à ma dernière pièce mon père noble s'était affublé d'un pantalon de nankin avec une redingote bleue ; il avait absolument l'air d'un maître maçon ! heureusement je suis arrivé assez à temps pour le faire changer de pantalon l et ma pièce a réussi.

— £tsans cela vous pensez qu'elle serait tombée?

— Ma chère amie, un costume faux embrouille toutes les idées des spectateurs ; ils prennent le personnage pour ce qu'il n'est pas et cela peut nuire beaucoup à l'ouvrage. Dieu ! que je fais de mauvais sang ! . . . bientôt huit heures moins le quart! . . . Menez donc des amis au spectacle... est-ce qu'ils ne devraient pas penser que j'ai besoin d'être là?. . .

— Mais, mon ami, allez-vous-en seul...

partez!

— Et alors s'ils ne viennent pas, vous ar-

riverez donc toute seule au spectacle, dans votre loge ! . . . Cela ne se peut pas, ce serait inconvenant.

— Alors patientez un peu...

— Vous ne m'empêcherez pas de dire que c'est indigne de faire attendre un auteur dont on va jouer la pièce... Ah! que l'on est bête de mener du monde avec soi!... Si j'étais près de Soufflât en ce moment, je lui donnerais avec plaisir du pied dans le derrière pour le faire avancer... Madame, si dans trois minutes ils ne sont pas arrivés, nous partons.

— Gomme vous voudrez, mon ami.

Les trois minutes sont écoulées, M. Soufflât et sa fille ne sont pas arrivés . Mondigo dît à sa femme de mettre son chapeau et court chercher un fiacre.

Ils vont partir lorsque la sonnette se fait entendre. Ce sont ceux que l'on n'attendait plus.

LES BILLETS d'aVTEUR. 2â3

— Eh ! arrivez donc ! s'écrie Fauteur. Vous êtes bien en retard.

— Bonsoir, mon cher Mondigo... Madame, je vous offre mes hommages... Figurez vous qu'il n'y a pas de noire faute... au moment où nous allions partir, Bouchon est arrivé pour répéter avec ma fille un morceau qu'ils doivent jouer demain... Bouchon avait apporté son instrument, et vous concevez. . . il eût été désagréable pour lui d'être venu pour rien. Du reste, ils n'ont joué leur morceau que trois fois. . . n'est-ce pas, ma fille?

— Quatre fois, papa.

— Je crois que tu te trompes, ce n'est que trois.

— Si, papa, c'est quatre.

Mondigo pousse M. Soufflât et sa fille vers la porte en s'écriant :

— Trois ou quatre ! mon Dieu, qu'est-ce que ça fait?... mais partons, je vous supplie, parlons !

2â4 GHAPITftl VII.

La société monte en fiacre. Pendant toot le trajet jusqu'au théâtre, l'auteur, qui ne pense qu'à sa pièce, trouverait tout naturel qu'on en parlât. Mais M. Soufflât ne cause que du morceau que sa fille vient de répéter avec M. Bouchon, Mondigo s'écrie :

— C'est ce soir le moment fatal !

M. Soufflât répond :

— Non, ce n'est que demain... mais je crois que cela ira bien ; du reste. Bouchon viendra encore répéter avec ma fille demain matin.

Mondigo ne dit plus rien ; il se contente d'échanger avec sa femme un coup d'oeil qui signifie :

— Gomme ces gens-là sont aimables, et comme ils prennent intérêt à ma première représentation !

On est arrivé au spectacle : la pièce nouvelle n'est pas commencée; on est dans un entr'acte. L'auteur court sur le théâtre. Ma-

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dame Mondigo se place dans sa loge avec les personnes qui Taceômpagnent. Au moment où mademoiselle Soufflât s'assied sur le devant de la loge, près de Clémence, un murmure se fait entendre dans la salle ; c'est le nez de cette demoiselle qui produit son effet.

M. Soufflât père se hisse plus que jamais sur ses orteils et avance sa tète en dehors de la loge, en disant :

— Qu'est-ce que c'est? qu'est-ce qu'il y a?... une dispute?... une bataille?

— Oh! rien du tout! répond la belle blonde en souriant.

Madame Mondigo n'est nullement fâchée de l'effet que produit sa voisine, et il est probable qu'elle ne lui a donné la préférence sur madame Marmodin, que parce qu'elle a calculé l'avantage immense qu'il y avait pour elle d'avoir à son côté le nez de mademoiselle Soufflât, au lieu de la

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figure agréable de Francine. Les fenuaes pensent à toutes ces petites choses-là.

De leur loge, qui est aux secondes découvertes de côté, monsieur et madame Saint- Godibert planent sur leur belle-sœur qui se carre dans sa première de face.

La robuste Angélique dit à son mari :

— Votre frère n'aurait donc pas pu nous donner aussi une première loge, à nous?... Il me semble qu'il devait au moins nous mettre sur le même rang que lui...

— Il n'aura pas pu^ apparemment.

— Je vous dis, moi, qu'il l'a fait exprès... Ces auteurs ont tant de vanité... Jl est bien content de diner chez nous, malgré cela !

— Tu ne sais pas , bonne amie , que les auteurs n'ont pas autant de billets qu'ils voudraient. .. Moi je sais cela démon frère... Je suis très-curieux de voir la pièce de mon frère !

M. Saint-Godibert appuie sur ces derniers

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mots en regardant autour de lui pour tâcher que Ton sache qu'il est le frère de Fauteur. Sa femme fait la grimace, en murmurant :

— Vous devriez dire encore : Votre frère rhomme d'esprit ! ce serait plus joli. Mais dans tout cela je ne vois pas notre fils Julien... où est-il donc fourré? Est-ce qu'on lui aurait donné un hillet de paradis? Il ne manquerait plus que cela !

-—Non.. .Tenez... tenez, Angélique, notre fils est derrière cette belle femme brune au balcon... Eh mais ! c'est mademoiselle Soufflât qui est avec son père dans la loge de ma belle-sœur, j'irai les saluer tout à l'heure.

— Non, monsieur, je vous le défends!

Vous auriez l'air d'aller présenter vos hommages à madame Mondigo parce qu'elle est aux premières , et je ne veux pas.

— Cependant, madame...

— Je vous dis que je ne le veux pas. Pen(kint que cette conversation a lieu

928 CHAPITBB VII.

dans cette loge, Frédéric est venu se placer derrière madame Marmodin , qui est à la première galerie avec son épotix. Le savant fait remarquer à sa femme une dame fort élégante qui a un très-beau bracelet, et lui dit :

— Je gage que tu ne devines pas si c*esl un pseUion ou un brachionisks , un dydm ou un dextrocherium ?

La sémillante Francine détourne la tête en souriant , montrant à Frédéric des dents fort blanches et très-bien rangées, sans même songer à répondre à son mari« Mais elle dit au grand jeune homme :

— Vous venez voir la pièce de votre oncle. .. c'est très-bien. ..

— Ah ! je voudrais qu'elle fût en douze actes, qu'elle durât dix heures i

— Bah ! vraiment, voua aim^z done bien le spectacle?

— Oui, quand Je suis près de vous...

LES BILLETS d'aUTEDR. 229

— Mais il ne faut pas tant me parler... Croquemitaine se fâcherait ! il fait déjà des yeux effarés parce que vous êtes là.

— Qu'est-ce que c'est que Croquemitaine?

— Gomment ! vous ne devinez pas.. .

Et l'espiègle Francine jette un petit coup d'œil du côté de son mari. Frédéric part alors d'un éclat de rire qu'il tâche d'étouffer dans son mouchoir.

Dans le couloir des secondes , le cousin Brouillard, qui vient d'arriver, se promène en regardant aux carreaux des loges et en disant :

— Tiens, il y a du monde !... C'est étonnant!... On ne sait donc pas que la pièce nouvelle est de Mondigo... Ah! voilà les Saint-Godihert ! ils ont l'air de se quereller... Où donc est la tendre Clémence?... je la vois aux premières en face... Qu'est-ce que c'est que ce nez qui est avec elle?... Ah! c'est mademoiselle Soufflât... et der-

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rière? oh! parbleu! Dernesty... Toujours Dernesty derrière ma cousine... Pauvre Moudigo ! qui fait des comédies dans lesquelles il se moque des maris trompés!... et ça se croit un homme d'esprit... A la galerie j'aperçois Frédéric près de madame Marmodin. . . Allons , ça va bien ! ... ça msache!... Heureusement le savant sait comment s'écrit coucou en latin... Et M. Roquet... je ne l'aperçois pas... L'ouvreuse!... l'ouvreuse!... ouvrez-moi , s'il vous plaît... je vois qu'on va commencer.

L'ouvreuse regarde le billet de M. Brouillard et lui dit :

— Monsieur, vous n'êtes pas ici, montez un étage plus haut.

— Gomment, plus haut ! . . . mon billet est d'amphithéâtre?

— Oui, monsieur; c'est ici-dessus.

— C'est donc une place de poulailler que mon cousin m'a donnée... de ces

LES BILLETS d' AUTEUR. âol

qu'on donne à sâ femme de ménage, à son portier !

— Monsieur, vous ne serez pas trop mal.

— Non, pas trop, maiîs assez! Ah! on m'envoie là-haut! C'est bien, ça suffit... Je suis libre de manifester mon opinion, alors.

M. Brouillard monte à l'amphithéâtre, où il ne trouve qu'une place au dernier rang, parce qu'il y a beaucoup de monde. Il s'y met d'un air furibond , et , au moment où l'on commence la pièce, se mouche quatre fois de suite , comme s'il voulait imiter le cor à piston.

Le premier acte de la pièce de Mondigo marche sans encombre, mais froidement.

Au milieu d'une scène qui devait faire de l'effet , une dispute qui a lieu à l'entrée de l'orchestre force un moment les acteurs à se taire. C'est M. Roquet qui a voulu rentrer lorsque le rideau était levé et qui trouve sa

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place prise ; l'individu qui s'en est emparé refuse de la lui rendre. M. Roquet va chercher un inspecteur, puis le commissaire : tout cela fait un bruit qui ne permet pas d'entendre la pièce, et nuit beaucoup à l'effet du premier acte.

Après que le rideau est tombé , Mondigo court sur le théâtre, et par le trou de la toile examine dans la salle pour y chercher tous ceux auxquels il a donné des billets ; car il ne comprend pas que son premier acte n'ait pas été plus applaudi. Il voit cependant quelques figures de connaissance. Mais M. Roquet se dispute encore ; M. Marmodin roule des yeux comme une chouette ; son frère et sa femme font la moue ; son neveu Julien paraît fort occupé d'une jolie brune qui est devant lui ; son autre neveu se penche pour parler à l'oreille de Francine, et^ Dernesty semble entretenir Clémence avec beaucoup de feu.

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— Us sont tous occupés de ma pièce ! se dit Fauteur, qui a la bonté de croire qu'on pense à lai. Puis il regarde dans une loge qu'il a donnée à deux de ses amis pour y conduire leurs femmes. Il y aperçoit une bonne et quatre enfants. Les places qu'il a portées à son jeune commerçant sont encore yides. Enfin, dans le coin d'une galerie, où il croit trouver le pâtissier avec sa femme, il aperçoit deux jeunes patronnets avec leur veste blanche.

Mondigo rentre dans la coulisse peu satisfait. Son second acte commence. Pendant un monologue fort long , M. Marmodin se met à bailler si fort que cela excite dans la salle un rire général. Bientôt un sifflet assez aigu part de l'amphithéâtre où est placé le cousin Brouillard. Au lieu de chercher à rétouffer par des bravos , les amis baissent le nez, ou se regardent en souriant d'un air qui veut dire :

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— Ce n'est pas bon ! ... je conçois très-bien qu'on siffle.

Le second acte est ballotté par des rires et des sifflets. Mais Frédéric serait bien embarrassé pour dire quelque chose de la pièce, parce qu'il ne l'a pas écoutée ; Julien et M. Demesty sont dans le même cas.

M. Saint- Godibert, qui est très-fàché d'avoir dit tout haut que la pièce est de son frère, ne souffle pas un mot, tandis que sa femme regarde sa belle-sœur d'un air mauvais. Un enfant pleure ; un des patronnets laisse tomber sa casquette dans le parterre.

Quant à M. Soufflât , il dit tout bas à sa fille :

— Je crois que tu aurais aussi bien fait de rester chez nous à répéter ton morceau avec Bouchon.

Le troisième acte se joue au milieu d*un orage que personne ne songe à conjurer ; on baisse le rideau et on ne nomme pas l'auteur.

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