LES BILLETS D*AUTEUR
Au moment où il se faufile dané le couloir pour aller rechercher sa femme , Mondigo rencontre le jeune commerçant qui arrive seulement alors avec sept personnes et qui s'écrie :
— Nous voilà !... nous voilà... où en eston?... nous allons chauffer ça!...
— Cela vient de finir! répond Mondigo en s'éloignant rapidement , mais pas assez vite pour échapper au cousin Brouillard qui lui crie :
— Ont-ils sifflé ! . . . s'en sont-ils donné ! . . . j'en ai mal aux oreilles... Enfin, vous prendrez peut-être votre revanche... mais, si vous m'en croyez, vous ne ferez plus de pièces sur des sujets espagnols... ça vous porte malheur... en voilà plusieurs qui ne sont pas heureuses.
Le pauvre auteur est arrêté un peu plus loin par un des petits patronnets qui lui dit :
— Monsieur , mon bourgeois n'a pas pu
256 CHAPITRE YIl.
venir, mais nous nous sommes bien amusés, c'était bien gai ; nous avons reconnu l'acteur qui fait don Perdreau...
— Don Pedro, imbécile.
/ — Oui, monsieur, don Perdreau; c'est une pratique, et il nous avait bien dit hier : «t La pièce sera égayée. «
Mondigo se débarrasse de tous ces gens qui semblent se faire un jeu de son impatience, et il arrive à la loge de sa femme. Il n'y trouve plus que M. Soufflât et sa fiUe.
— Où donc est Clémence? demande l'auteur.
— Le tapage qu'on faisait lui a fait mal , elle s'est sentie indisposée ; elle est partie un peu avant la fin avec M. Dernesty , répond M. Soufflât.
— Ah ! cette pauvre Clémence ! ... je conçois , elle est si nerveuse , si impressionnable ! Ah ! elle devait bien souffrir... Quelle
LES BILLETS D*AQTEUE. S37
cabale! quelle horrible cabale!... Hein! qu'en dites-vous?
M. Soufflât avance ses deux lèvres Tune contre Vautre d'un air fort douteux en balbutiant :
— Hum ! . . .. hum ! . . . quand on m'y reprendra à une première représentation !...
Peu satisfait de cette réponse , l'auteur salue et s'en va, en se disant :
— Voilà bien les hommes ! les trois quarts n'ont pas d'autre opinion que celle qu'on leur fait; incapables de savoir juger par eux-mêmes, ils attendent pour se prononcer qu'un plus hardi commence. Que son avis nous soit favorable , ils le partagent ; qu'il nous soit contraire, ils le partagent encore.
Mondîgo rentre chez lui et dit :
— Ma femme avait raison, j'étais un niais
avec mes billets. . . désormais je ferai comme
les autres. Quelle journée ! passer son temps
à attendre ceux qui devaient venir ; faire
â58 CHAPITRE VIT.
des courses inutiles ; prendre des cabriolets, payer des commissionnaires , donner des places à des gens qui les donnent à d'autres ou arrivent à la fin , ou qui vous les renvoient, et s'entendre faire de mauvais compliments... merci, j'en ai assez.
Et maintenant comprenez-vous pourquoi les auteurs ne donnent plus de billets? Je dois cependant excepter les trois premières représentations de leurs ouvrages , pendant lesquelles ils les abandonnent aux Romains du parterre, ou en donnent à ceux de leurs amis qui veulent bien se donner la peine de venir ou de les envoyer chercher.
Mj9 UMemu eaehé.
Dans une de ces jolies maisons que l'on a bâties depuis peu dans la rue Notre-Damede-Lorette, 11 y a au dernier étage, qui n'est pas très-élevé, un fort joli atelier de peintre. Cet atelier , assez grand pour contenir des paysagesd'unedimensionétendue,est décoré avec ce goût et cette originalité que les ar-
â40 CHAPITRE VIII.
listes, et surtout les peintres, savent apporter dans tout ce qu'ils entreprennent. Cet atelier est cependant dépourvu de luxe, et n'annonce point encore l'homme dont tous les coups de pinceau sont payés au poids de l'or; mais en revanche, on y voit de nombreuses études, des croquis, des ébauches, et dans tout cela du talent, de la verve, de l'inspiration.
C'est là que travaille Léopold Bercourt, ce jeune homme que nous avons vu dans la forêt de Fontainebleau, où, tout en copiant des sites pittoresques, il faisait aussi le por trait de Rose-Marie. Mais, lors de leur dernière entrevue, le jeune artiste avait dit à son joli modèle qu'un mois ne s'écoulerait pas sans qu'il allât au village d'Avon , pour l'y revoir et faire connaissance avec son père. Cependant c'était plus de deux mois après cet entretien que la jeune fille avait quitté son village, et celui qu'elle espérait
LE TABLBAU G4Cll£. 241
toujours revoir n'était pas revenu comme il l'avait promis.
Léopold avait-il, comme la plupart des jeunes gens, oublié sa promesse, loin de l'aimable enfant qui avait bien voulu lui laisser copier sa charmante figure? Non; il n'en était pas ainsi. Mais les événements ne marchent pas toujours comme nous l'espérons, et la cause la plus simple suffit souvent pour déranger toute une suite de plans et de projets formés pour l'avenir.
Quatre semaines environ après son retour à Paris, et alors que le jeune peintre se disposait à partir pour Fontainebleau , il avait senti en marchant dans la rue quelque chose le fraj^er à la jambe, puis une douleur très-vive était survenue, puis il lui avait été impossible de poser son talon à terre et de continuer à marcher.
Léopold s'était retourné en regardant de t<ms cètés, cherchant à deviner d'où pouvait
â4â CHAPITRE Ylir.
provenir le coup qull croyait avoir reçu. Mais personne alors ne passait près de lui et ne pouvait Tavoir heurté. Il n'avait pas reçu de coup , n'avait point fait de chute , n'avait fait aucun faux pas et pourtant se trouvait être tout à coup devenu boiteux.
Ceci est un de ces mille inconvénients auxquels notre frêle nature est soumise . et contre lesquels toutes les précautions seraient inutiles. Léopold venait d'avoir ce que l'on appelle communément le coup de fouet. C'est un de ces accidents qui vous surprennent au moment où vous vous y attendez le moins ; quelquefois lorsque vous allez dfner en ville ou que vous vous rendez au bal. Il n'ost pas dangereux, mais il est fort douloureux. Ensuite il vous cloue sur votre chaise tantôt pour quinze jours , tantôt pour un mois. Léopold ayant voulu marcher trop tôt, dans l'espérance de hâter sa guérison, l'avait au contraire retardée, et voilà pour-
quoi il n'avait pas paru au village d'Avon avant le départ de Rose-Marie pour la capitale.
Enfin, à peine avait-il recouvré Fusage de sa jambe, que Léopold avait pris le chemin de fer de Corbeil , puis la voiture de Fontainebleau, et de là il s'était rendu en se promenant jusqu'au village , sentant déjà son cœur battre avec violence, à la pensée de revoir bientôt son ravissant modèle.
— Elle pense peut-être que je l'ai oubliée, se disait le jeune peintre en suivant sa route. L'époque que j'avais annoncée pour mon retour est passée depuis plus d'un mois... Mais je lui dirai l'accident qui m'est arrivé et elle me croira, car elle verra dans mes yeux que je n'ai pas cessé de l'aimer et que mon seul désir est de passer mes jours avec elle.
En peu de temps, Léopold était arrivé aux premières maisons du village , alors il
244 CHAPITRE TIII.
avait ralenti sa marche, puis se sentant tout ému, tout troublé, s'était un moment reposé sous un arbre et avait réfléchi ainsi :
— Si son père ne me recevait pas bien... s'il allait se fâcher de ce que j'ai fait connaissance avec Rose sans sa permission... Mais non, du courage ; elle m'a dit que son père était bon, qull l'aimait tendrement. Je dirai à M. Jérôme que mes vues sont honorables, que mon père, qui a confiance en moi , m'a dit cent fois qu'il ne me contrarierait jamais dans le choix d'une épouse, lors même qu'elle n'aurait aucune fortune... et puis... elle sera là... elle disposera son père en ma faveur... à moins que je ne me sois trompé. . . qu'elle ne m'aime pas . . . qu'elle n'ait rencontré une autre personne qui lui ait plu... Oh! mais non, j'ai tort de m'inquîéter... Allons, présentons-nous; mais d'abord informons-nous où est la demeure de M. Jérôme Gogo.
LE TABLEAU CAClt. 245
Une jeune paysanne passait ; Léopold Faborde :
— Mademoiselle... connaissez*vous dans ce village Jérôme Gûgo, cultivateur?
— Oui, monsieur, je le connaissons ben. . . Pardi ! il est encore venu hier au soir cheux nous.
— Pourriec-vous m'indiquer sa demeure?
— Oui, monsieur, c'est ben fodle et vous n'en êtes pas loin. Tenez, prenez U première ruelle à gauche, puis au bout, à l'entrée de la grande rue, vous verrez une jolie maison dont les volets sont peints en vert... elle est bien reconnaissable... gnia pas d'autres volets verts dans la rue.
j — Merci, mademoiselle.
I Léopold se remet en marche. Il ne tarde
pas à apercevoir la maison aux volets verts, et tout en approchant ses regards se portent sur les fenêtres de cette maison. Il espère découvrir le joli profil de Rose '-Marie
246 GHAPITRS TllI.
contre les carreaux de Tune des croisées ; mais il n'y voit personne. Bientôt il est devant la porte de la maison. Elle est entr'ouverte, et une femme âgée ne tarde pas à venir regarder sur le seuil. C'est Manon qui vient un peu prendre l'air et jaser devant la porte avec quelques voisines.
— C'est ici... la maison de M. Jérôme Gogo, dit Léopold d'une voix émue.
— Oui, monsieur, répond Manon en toisant le jeune homme avec curiosité.
— M. Jérôme est-il chez lui?
— Non, monsieur, not' maître est allé fumer sa grande pièce où il avait mis des pommes de terre. 11 ne reviendra qu'à ce soir,
— Alors , voulez-vous bien m'introduire près de mademoiselle Rose-Marie... diteslui seulement que c'est quelqu'un de Paris qui la demande... elle saura bien qui.
La servante regarde encore le jeune
homme avec plus de curiosité et répond : — Mam*zelleRose. . . la fille de not' maître ?
— Sans doute... Est-ce qu'elle est absente aussi?
— Ah! j'crois ben!... mais elle ne va pas revenir, elle!...
— Gomment! que voulez-vous dire?
— Que mam'zelle Rose n'est plus ici, que son père Ta envoyée à Paris, cheux ses oncles...
— Elle n'est plus chez son père! il serait possible!
— Oui , monsieur, v'ià quatre jours que mam'zelle est partie...
— Quatre jours... Gomment! elle est allée... àParis.
— Oui, monsieur... cheux ses oncles Gogo !
— Et elle est partie seule... mademoiselle Rose ?
— Oh ! son père l'a accompagnée jusqu'à
i248 CHikPlTtE Vlil.
Fontainebleau et mise dans la voilure de Corbeil ; ensuite mam'zelle aura pris le chemin de fer... on va si vite a cVheure?
Léopold est resté accablé par ce qu'il vient d'apprendre; il se croyait au moment de revoir Rose-Marie, il était déjà heureux par l'espérance , et ce qu'on vient de lui dire a fait évanouir tout le bonheur qu'il se flattait de goûter. Il reste immobile devant Manon ; sa tète est retombée sur sa poitrine , il ne sait plus ni que dire ni que faire.
Manon, voyant que le jeune homme reste en silence devant elle , s'écrie au bout d'un moment ;
— Mais , monsieur, tout ça ne vous empêche pas d'entrer cheux nous vous reposer, et d'y attendre le retour de notre maître à qui vous vouliez parler.
— Non, c'est inutile mfiintenant ! répond tristement Léopold , je n'ai plus besoin de voir M, Jérôme.
LE TABLEAU CACHt. S49
— Ah ! c'est différent! monsieur ne connaissait donc que mam'zelle alors?
— Oui ; c'est-à-dire... je voulais... elle devait me présenter à son père, .. mais puisqu'elle est partie pour Paris. . . £t elle ne doit pas revenir bientôt ?
— Je ne crois pas , monsieur; puisque mam'zelle Rose est allée cheux ses oncles c'est pour y demeurer... pour s'y établir.
— S'y établir... Gomment ! Est-ce qu'on va la marier?
— Dame, monsieur, je ne sais pas, moi ! Mais si là-bas on lui trouvait un bon parti , pourquoi donc qu'on ne la marierait pas, c'te jeunesse? elle est assez jolie pour ça!...
— Est-ce que c'est dans cette intention que son père l'a envoyée à Paris?
— C'est ben possible ! Après ça je ne vous dirai pas!... mais je crois que mam'zelle
2a0 CHAPiTtE vm.
s'ennuyait au village, et son père, quiFaime tant, a pensé qu'elle s'amuserait mieux à Paris.
— Ah!... elle s'ennuyait... alors... elle ne reviendra pas !
— Au contraire, M. Jérôme disait encore ce matin :
« — Oh ! dès que j'aurai reçu des nouvelles de ma fille, et que je saurai chez lequel de mes frères elle demeure , je partirai pour Paris afin d'aller l'embrasser. »
— Il n'a donc pas encore reçu de ses nouvelles depuis qu'elle est partie ?
— Pas encore , monsieur.
— Et... en partant, mademoiselle Rose n'a rien dit... pour... n'a rien laissé... dans le cas où...
— Pour!... dans le cas où !... Je ne comprenonspas ce que monsieur veut dire. Mais sans être trop curieuse, d'où donc que monsieur connaît mam'zelle Rose... il n'est ja-
LE TABLBAV CACHÉ. 251
mais venu cheux nous... c'est donc à Fontainebleau . . . chez madame Dumon , que vous avez fait sa connaissance ?
— Oui... oui... c'est... Je vous salue, madame... si elle revenait... vous lui diriez... Oh! mais c'est inutile puisqu'elle ne reviendra pas.
Et le jeune peintre s'était éloigné à pas précipités, laissant la vieille Manon fort intriguée de savoir ce qu'il pouvait être , et comment il avait fait la connaissance de la fille de son maître.
Léopold avait repris aussitôt le chemin de Paris , mais dans une situation d'esprit bien différente de celle où il était en entreprenant ce voyage. Il revenait sans avoir vu Rose-Marie, et ce qui le désespérait surtout, c'est qu'il ne savait pas où il pourrait la revoir. £t conmie les amoureux se mettent tout de suite mille tourments en tête, surtout lorsque l'objet de leur passion n'est
â5â CHAPITIE TIII.
pas auprès d'eiut pour les calmer par im sourire ou par un mot , il disait :
— Elle ne m'aime pkts !... elle ne peo» plus à moi... voilà pourquoi elle a vouln aller à Paris. Elle savait bien que je reviendrais la voir... elle devait bien penser qu'on obstacle imprévu pouvait seul me retenir, mais que je tiendrais ma prcmiesse... En s'éloignant, n'est-ce pas dxee qu'elle ne veut plus me revoir?... Si du moins elle airait parlé de moi à cette servante... mais rien! pas un mot ! ... on a l'air tout surpris de ma visite... on me regarde avec défiance! Ah! elle n'a jamais parlé de moL J'avais tort d'espérer que cette jeune fiUe avait de... l'attachement pour moi ! elle a voulu aller s'amuser à Paris l Si du moins je pouvais l'y rencontrer... mais où?... chez qui?... Ah ! je suis un fou de l'aimer... Il faut ouUier cette jeune fille.
Et , en arrivant à Paris, le premier soin
LE TABLBAU CACHÉ. 253
de Léopold avait été de courir les spectacles , les promenades , les endroits publics dans l'espérance d'y rencontrer Rose-Marie. A tous ceux qu'il fréquentait il s'informait si l'on connaissait MM. Gogo , et comme la jeune fille lui avait dit que l'un de ses oncles faisait des pièces de théâtre, il regardait tous les jours les affiches de spectacles et cherchait sous chaque pièce le nom de Gogo , ce qui l'aurait mis sur la voie pour trouver l'auteur. Mais rien de tout cela ne lui avait réussi, il n'avait rien appris sur la jolie fille de la forêt, et voilà pourquoi il était si triste, si rêveur dans son atelier.
Dans une espèce d'encoignure de cette pièce on aperçoit un grand rideau vert, fixé par le haut sur une tringle , et attaché en bas par des rubans se nouant sur des pitons. Ce rideau cachait le portrait de Rose-Marie. Quoique la jeune fille ne fût représentée qu'en demi-grandeur , sa figure était telle-
■•4 rAWILLB COCO. 3. 22
254 CHAPITRE YIII.
ment ressemblante que pour ceux qui l'avaient vue il était impossible de ne point la reconnaître. A son retour de Fontainebleau, Léopold avait montré ce tableau à son père, qui lui avait fait compliment de Texécutioii et de 1| beauté de son modèle. Le jeune peintre avait imaginé une histoire et fait croire qu'il avait, sans qu'elle s'en doutât, fait le portrait d'une jeune fille qu'il apercevait souvent dans la campagne. Puis ne voulant pas que les traits charmants de Rose-Marie pussent être vus par tous ceux qui fréquentaient son atelier , il avait soigneusement caché le tableau sous un épais rideau noué à chaque coin par le bas. Lorsque des camarades , des amis ou des amateurs de peinture lui demandaient ce qui était derrière le rideau, il se contentait de répondre que c'était l'esquisse d'un tableau qu'il comptait faire , mais qu'il ne voulait pas la laisser voir de crainte qu'on ne lui
LE TABLEAU CACHÉ. 2i$5
prit son idée. Cette réponse empêchait ordinairement chacun d'insister.
Mais quand il était seul , lorsqu'il n'attendait plus personne, avec quel plaisir le jeune peintre , tirant le rideau qui lui cachait les traits de Rose-Marie, allait se placer devant cette image chérie qu'il contemplait bien longtemps avec tristesse, mais avec amour; alors il se croyait encore dans la forêt, auprès de la jeune fille; il se figurait que sa voix si douce allait vibrer à son oreille ; il lui parlait comme si elle avait pu l'entendre ; ce bonheur n'était qu'une illusion , qu'une chimère , mais il lui faisait pendant quelques instants oublier ses chagrins.
Léopold venait de tirer le rideau vert ; il était debout , et en contemplation devant l'image de Rose-Marie, il soupirait en se disant :
— Ne pourrai -je donc jamais la rencontrer?... elle est à Paris... mais que fait-
âS6 CHAPITRE VIII.
elle? si du moins je pouvais espérer qu'elle pense à moi !
Deux petits coups frappés à la porte de Fatelier obligent le jeune peintre à sortir de ses rêveries. Il se hâte de fermer, d'attacher avec soin le rideau ; puis il va ouvrir la porte qui donne sur le carré et dont il a* toujours soin de retirer la clef quand il veut regarder le portrait de celle qu'il aime.
— Eh ! c'est M. Dernesty ! s'écrie Léopold en apercevant son visiteur.
Le petit-maitre, qui est alors en négligé du matin, maïs toujours mis avec goût, avec soin, et qui pourrait au besoin poser pour une gravure du journal des modes, entre dans l'atelier en s'écriant :
— Gomment, mon cher M. Léopold, vous ne laissez point la clef à la porte de votre atelier, afin que l'on entre sans vous déranger?. . . Je pensais déjà que vous n'y étiez pas, ou que vous aviez avec vous un modèle que vous ne
vouliez paslaisservoir. . . On prétend que messieurs les peintres ont quelquefois des modèles si jolis, qu'il tâchent autant que possible deles dérober aux regards de leurs confrères. Tout en disant ces mots, M. Dernesty s'est jeté sur un divan où il s'étale tout à fait à la turque.
— Vous voyez que je n'étais pas avec un modèle, dit Léopold en s'asseyant, mais je lisais... et quand je suis dans une lecture intéressante... je n'aime pas que l'on entre ici sans que je le veuille bien.
— Alors je vous ai dérangé.
— Non, si cela m'avait dérangé, je n'aurais pas ouvert.
— Vous avez de fort jolies choses ici... Dernesty tire son lorgnon et parcourt des
yeux l'atelier. En apercevant le rideau vert, il s'écrie :
— Qu'est-ce qu'il y a donc de caché derrière ce rideau?
— Oh! ce n'est rien dlntéressaat, répond Léopold d*un air indifférent. Une esquisse^ qui n'est pas même terminée... je suis bien aise qu'on ne voie cela que quand j'aurai entièrement rendu mon idée.
— Ah ça, mon cher peintre, il faut que je vous apprenne ce qui m'amène chez vous.. . d'abord le plaisir de vous voir. . . cela va sans dire... vous avez du talent! beaucoup de talent ! et vous êtes si modeste ! vous êtes même trop modeste... oh! il faudra vous défaire de ce défaut-là , je vous assure que cela nuit à tout le monde, mais surtout aux artistes !...
— Vous croyez?...
— Ceci n'est point une plaisanterie !... comment diable ! dans ce siècle de réclames, de puffs, d'annonces , de blagues enfin, car voilà le mot propre !... lorsque chacun songe à se faire mousser ! comment voulezvous qu'on vous remarque, qu'on vous con-
LE TABLEAU CACHÉ. 2d9
naisse si vous restez tranquillement dans votre coin ?
— Je pensais que pour se faire connaître le principal était de faire de bons ouvrages!
— Que vous êtes innocent!... Pour un peintre cela m'étonne ! Parbleu ! quand votre réputation sera faite, quand vous aurez un nom célèbre, soyez modeste tant que vous voudrez ! cela vous vaudra encore des compliments ; mais jusque-là faites du bruit ! . . . de rembarras! mettez-vous en évidence !... voilà conmie on arrive... Je disais tout cela dernièrement en parlant de vous chez madame d'Armenville, chez laquelle j'ai eu le plaisir de faire votre connaissance ; mais il y a longtemps qu'on ne vous y a vu...
— J'ai été pris par la jambe, j'ai eu le coup de fouet!... ensuite je vais peu dans le monde...
-— Vous avez encore tort, il faut qu'un artiste aille beaucoup dans le monde. Oh !
â60 CHAPITRE VIII.
pardieu! quand nous nous connaitroDs mieux, je veux vous produire, je veux vous lancer... je vais dans les plus brillantes sociétés... j*ai les plus belles connaissances... je vous présenterai partout.
Léopold se contente d'incliner la tête, les propositions de M. Dernesty ne semblent pas le tenter. Celui-ci, qui se donne tout à fait les airs et le ton d'un protecteur puissant, se couche à demi sur le divan et continue :
— Or donc, mon jeune ami..., je vous appelle ainsi parce que j'ai au moins cinq ou six ans de plus que vous, et surtout une grande expérience du monde!... je veux être votre Mécène, et pour commencer. .. Ah ! d'abord on peut fumer ici, n'est-ce pas?
— Oh! certainement... voulez-vous des cigares?...
— Merci, j'ai des cigarettes, j'aime mieux cela... attendez que ja m'allume...
— Voici des allumettes...
— Très-bien !
M. Dernesty a sorti de son étui a cigare une cigarette ambrée qu'il allume, et il reprend tout en fumant :
— Nous disions donc que , pour faire connaître un peintre, il faut lui commander des portraits ou des tableaux... j'ai vu chez madame d'Armenville ce joli paysage, dans lequel vous avez représenté en pied en demi-nature cette dame et sa sœur. J'ai trouvé cela charmant, ravissant!... les figures sont d'une ressemblance parfaite, ce qui est fort difficile à attraper quand on ne fait pas aussi grand que nature. Ensuite les personnages sont bien placés, ils se marient bien au paysage, de sorte que ce ne sont pas seulement deux portraits, c'est un délicieux tableau, et voila ce que j'aime. Je désirerais donc avoir le portrait d'une dame... qui m'est très-chére... dans un joli fond de cam-
â6â CHAPITRE VIII.
pagne... en pied... mais en petit... voyons... tenez... ah! ma foi, à peu près comme ce jeune homme là-bas... hum! c'est un peu petit cependant.
— Nous pourrons faire plus grand que cela, dit Léopold, je comprends ce que vous voulez...
— Je vous avouerai que désirant avoir Fopinion d'un de mes amis, je lui ai donné rendez-vous ce matin dans votre atelier... cela ne vous contrarie pas?...
— Nullement ; est-ce que cet ami est peintre ?
— Non, mais il a beaucoup de goût... il connaît immensément de jolies femmes, de beautés à la mode... il pourra aussi vous faire avoir beaucoup de commandes : vous le connaissez peut-être de nom, c'est M. Frédéric Reyval.
— Frédéric Reyval!... non, je ne pense pas l'avoir jamais rencontré...
— Le neveu de M. Saint-Godibert, riche banquier... qui donne de belles soirées, qui traite fort bien, ma foi...
— Je ne le connais pas non plus.
— Oh ! vous ne connaissez personne, vous ! voilà ce que c'est que de vouloir vivre comme un ours, de ne pas aller dans le monde ! mais je vous corrigerai de ce travers. Mon cher ami, la dame que vous peindrez est charmante ; une blonde... oh î mais un blond pur, un blond qui n'est ni jaune ni rouge!... une peau d'une blancheur éblouissante... des yeux bleus bien languissants... bien vaporeux. Je ne vous parle pas du prix de votre tableau... moi, je ne marchande jamais avec les artistes!... fî donc ! Vous me direz ce que vous voudrez, et ce sera fini par là.
— Oh ! monsieur, je n'abuserai point de votre générosité.
-— Mon cher, le talent est impayable !
— Irai-je chez cette dame?
— Non pas! diable! c'est impossible!...
elle viendra ici... elle viendra même mystérieusement... entre nous... c'est une passion qui doit rester secrète. . . vous comprenez... Au reste, un de ces jours je vous conterai tout cela.
— Je ne vous demande aucune confidence, monsieur, et je puis vous assurer d'avance que je sais respecter les secrets des autres.
— Oui!... mais entre jeunes gens... ces choses-là se disent... pourvu que les inaris ne sachent rien!... Ah! ah! les pauvres maris!... Je connais une dame qui appelle le sien Croquemitaùie ; elle est fort gentille aussi cette petite dame-là , et quand je ne serai plus amoureux de ma blonde, il faudra que je tourne mes vues vers elle.
Un léger coup frappé à la porte de l'atelier interrompt le causeur.
— Entrez, dit Léopold , la clef est sur la porte.
— C'est sans doute Frédéric, répond Dernesty.
Mais, au lieu de Frédéric, c'est une bonne qui entre dans Fatelier. A sa vue, le jeune peintre se lève en disant :
— C'est vous, Catherine? mon père seraitil indisposé?
— Non, monsieur ; mais il y a chez nous un vieil ami de M. votre père qui désirerait bien vous voir, et qui ne peut guère monter jusqu'ici, puisqu'il a la goutte. Monsieur fait demander si vous pouvez venir un moment.
— Mon père demeure près d'ici, dans la rue Saint-George, me permettez-vous d'y aller?. . . je ne serai que peu de temps absent, dit Léopold en s'adressant à Dernesty.
— Allez, mon jeune artiste, allez, et ne vous gênez pas... rien ne me presse !... j'ai
2d6 CHAPITRE VllI.
des cigarettes plein ma poche ! ... Mais vous me permettez d'attendre ici mon ami auquel j'ai donné rendez-vous...
— Certainement, monsieur... Je vous répète que je vais me hâter.
— Encore une fois, donnez-vous le temps!... je suis très-bien sur ce divan... et je vous prie de faire vos affaires comme si je n'étais pas ici.
Léopold prend son chapeau , passe une redingote à la place de sa blouse d'atelier, puis sort avec la bonne après avoir salué Dernesty.
Le petit-maitre prend dans son étui une nouvelle cigarette qu'il allume et met à sa bouche. Il se couche à peu près tout de son long sur le divan , ensuite il promène ses regards dans l'atelier en murmurant :
— C'est fortmesquin ici ! . . . pas d'élégance! pas de chic l Avoir du talent et ne pas savoir faire fortune, quelle sottise ! Ce pauvre gar-
çon a, je crois, tout son esprit dans son pinceau... mais il me fera un délicieux portrait de Clémence... Ah! ah! je ris!... si Frédéric savait que c'est sa tante que je veux faire peindre... Après tout, je crois que cela lui importe peu que son oncle porte des cornes... et de son côté, il serre de prés madame Marmodin... elle est gentille...
hum!... Tout cela est bon pour s'amuser en attendant mieux... mais c'est a d'autres conquêtes qu'il faut viser!...
Des bruits de voix, des éclats de rire qui se font entendre dans l'escalier, attirent l'attention de Dernesty, qui écoute , puis reprend :
— Qui donc vient avec Frédéric?... j'entends sa voix et d'autres qui ne me sont pas étrangères... Holà ! eh! messieurs , par ici... la porte au milieu, ouvrez et entrez.
On ouvre en effet la porte de l'atelier, et Frédéric entre avec son cousin Julien et son
S68 , GHAPITRl YIII.
ami Richard. A Fentrain, au bruit que font ces messieurs, il est facile de deviner qu'ils viennent de déjeuner et qu'ils ne se sont pas ménagés.
Frédéric commence par rire en apercevant Dernesty étendu sur le divan ; celui-d en fait autant et dit enfin :
— Je n'en attendais qu'un et ils viennent trois ! ce n'est pas mal !
— Ça vaut mieux que de ne point venir du tout, il me semble!
— Peste ! mes gaillards, vous avez vécu, à ce que je vois... De quel restaurant sortezvous?
— Café de Paris.
— Pas mauvais ! Qui est-ce qui payait?
— Ma foi, j'ai cru un moment que ce ne serait personne. C'est moi qui avais invité Julien et Richard, puis au moment de payer la carte , je m'aperçois que ma bourse est vide!... j'avais tout perdu hier au whist...
nous jouions un peu cher, cinq francs la fi* che... Je me disais : « Me voilà gentil, » car, se fiant sur moi, ces messieurs pouvaient bien être dans ma position. Mais, par un hasard providentiel, Julien s'est trouvé avoir de Taisent!... en voilà un cousin précieux... Mais il va bien ce sournois de Julien!... devant ses parents il fait le petit saint, et je commence à voir qu'il ne vaut pas mieux que nous.
— Ah çà, où diable nous as-tu menés, Frédéric? dit M. Richard en se laissant aller dans un vieux fauteuil.
— Ma foi, messieurs, je n'en sais rien moimême; c'est Dernesty qui m'avait donné rendez-vous ici, j'ai dit : « ÀUons-y tous ensemble, ce sera plus gai ! »
— Oh ! le joli groupe !... s'écrie le jeune Julien en s'arrêtant devant un petit tableau de baigneuses ; c'est ravissant ceci ! . .. quelle chair ! quel coloris !
— Bon, voilà Julien qui s'arrête devant les nudités ! dit Frédéric en posant à terre les jambes de Dernesty , afin de pouvoir s'asseoir aussi sur le divan. Mon petit cousin, ne regardez pas ces choses-là ! baissez les yeux! cela vous donnerait de coupables pensées!...
— Nous sommes donc dans l'atelier d'an peintre? dit M. Richard en portant ses regards tout autour de lui.
— Ah ! messieurs, Richard commence à s'apercevoir qu'il est chez un peintre , ce n'est pas malheureux. Jusqu'alors sans doute il s'était cru chez un marchand de vin!...
— Ma foi, je l'aurais préféré !
— Et où donc est le maitre de céans?
— Il va venir. Obligé de sortir un moment, il m'a laissé maitre de son atelier... Tenez, il y a des cigares dans la boite là-bas... à côté du buste de Bélisaire.
— Ah ! s'il y avait ici des modèles 1 murmure le jeune Julien ; par exemple celles qui ont posé pour ces baigneuses...
— Et dans le même costume, n'est-ce pas ? Décidément mon cousin est un petit roué.
— Et cette Vénus... Voyez donc, Richard. Richard se lève, et avec le jeune Saint-
Godibert examine tout ce qu'il y a dans l'atelier. Dernesty et Frédéric restent à fumer sur le divan.
Arrivé devant le rideau vert, M. Richard s'écrie :
— Qu'est-ce qu'il y a là-dessous?
— Une esquisse non achevée, à ce que m'a dit le peintre.
— Eh bien , pourquoi donc la cache-t-il avec tant de soin?...
— Amour-propre de peintre !... il veut qu'on ne voie cela que quand ce sera fini.
— Hum!... voilà qui me semble singulier...
272 CHAPITRE Vlil.
— Moi , dit le jeune Julien , je présume qu'il y a là-dessous un tableau... très-osé... dé ces choses qu'il ne veut pas laisser en vue, de peur de blesser de chastes regards... il a même noué par en bas le rideau avec des cordons , de crainte que le vent ne le fît se soulever.
— Le fait est, dit Frédéric en se levant, que ceci doit cacher quelque chose de curieux... ce rideau-là ressemble au cabinet de Barbe-Bleue !
— Oh ! parbleu ! nous verrons ce qu'il y a là-dessous! dit Richard en commençante dénouer un cordon.
— Ma foi , messieurs , faites ce que vous voudrez, dit Dernesty, moi je m'en fiche... mais si le peintre se fâche !...
— On s'en fiche aussi du peintre, répond Richard, et la preuve c'est que. . . voilà le rideau tiré.
En disant cela , la main du jeune homme
tirait avec violence le rideau, et laissait entièrement à découvert le tableau qui était derrière.
A l'aspect de cette jeune fille , assise sur un tronc d'arbre , dans une sombre forêt , les jeunes gens, qui tous quatre se sont approchés du tableau , restent un moment comme frappés d'admiration.
— Quelle ravissante créature ! s'écrie Dernesty ; parbleu ! Richard , vous avez eu raison de tirer ce rideau... il est difficile de rencontrer, une plus jolie tète... si cela existe, il faut queje la découvre...
— Si elle existe, dit Richard en examinant toujours le portrait; oui , certes, cette jeune fille existe... Oh ! înais je la reconnais parfaitement à présent... elle est même fort ressemblante.
— Moi aussi je la connais, cette charmante personne, dit Frédéric; je suis certain que j'ai déjà vu cette figure-là.
â7i CHAPITRE VIII.
— Moi de même , dit Julien ; cela m'a frappé $ur4e-champ... mais où donc l'ai-je vue?
— Sur le chemin de fer... quand noas revenions d'Orléans, dit M. Richard ; c'est la jeune personne qui était à côté de vous , Julien...
— Ah! oui... oui, c'est cela...
— C'est celle que j'aurais suivie sans ma sensible Irma, dit Frédéric.
— Comment, messieurs, vous connaissez tous les trois celte jolie fille ! s'écrie Dernesty. Oh ! mais je veux aussi faire sa connaissance, moi... D'après son portrait, ce doit être au moins une rosière !
— Ah I oui ! s'il faut en croire Richard , ça fait une jolie rosière, dit Frédéric.
En ce moment , la porte de l'atelier s'ouvre brusquement , et le jeune peintre se trouve bientôt vis-à-vis dfes personnes qui sont venues le visiter.
A la vue de Léopold, les jeunes gens restent un moment embarrassés ; cependant Dernesty est retourné s'étendre sur le divan, et les trois autres saluent l'artiste , qui en fait autant , et n'a pas encore jeté les yeux sur le rideau vert.
— Je vous avais annoncé un amateur, et il en est venu quatre, dit Dernesty. Vous voyez, M. Léopold, que je tiens plus que je ne promets.
— Abondance de biens ne nuit pas, murmure Richard.
Léopold s'apprête à répondre quelques mots de politesse, lorsqu'en tournant la tète, il aperçoit le portrait de Rose-Marie qui est entièrement à découvert. Aussitôt son visage devient pâle, ses sourcils se rapprochent; d'aimable qu'elle était, sa physionomie prend sur-le-champ une expression sérieuse et sévère , et il regarde tour à tour chacun de ceux qui sont près de lui en murmurant :
— Pourquoi donc a-t-on tiré ce rideau?... je Favais fermé avec trop de soin pour qu'on pût douter que mon désir fût de ne point le laisser voir.
— Pardonnez à ces jeunes fous, dit De^ nesty, ce sont eux qui ont voulu tirer ce rideau. Le démon de la curiosité les a poussés... Ah ! mon cher ami, les hommes sont aussi curieux que les femmes quand ils s'en mêlent ! Mais après tout, vous ne devez pas regretter que Ton ait vu ce mystérieux tableau, car il est ravissant, et il est difficile d'offrir un portrait de femme plus gracieux, plus séduisant que celui-là.
La figure de Léopold s'éclaircit un peu, et il répond :
— Cette jeune fille vous semble bien , n'est-ce pas?
— Bien! oh ! dites donc adorable!... ravissante!...
— Et ce qu'il y a de mieux, c'est qu'elle est
d'une ressemblance parfaite, ditM. Richard. Léopold regarde Richard avec étonnement. Frédéric dit à son tour :
— Oui... ce portrait n'est pas flatté ; Toriginal est aussi bien.
— Ah ! l'original est une des plus charmantes créatures qui existent ! s'écrie Julien en dévorant desyeux l'imagede la jeune fille.
Léopold est de plus en plus surpris par ce qu'il entend ; il promène tour à tour ses regards sur les trois jeunes gens comme s'il voulait lire dans leur pensée, puis il murmure d'une voix altérée par l'émotion qu'il éprouve :
— Gomment, messieurs? est-ce que par hasard vous connaîtriez l'original de ce portrait?
— Oui , nous le connaissons , répond M. Richard en souriant d'un air suffisant.
— Tai tout lieu de croire que vous faites erreur, messieurs, reprend Léopold. La
i278 CHA.PITBE YlII.
jeune fille dont j'ai représenté les traits dans ce taMeau n'est pas de Paris.,, elle ne va pas dans le monde... elle habitait avec son père dans un village... il est impossible que vous l'ayez connue...
— Pardonnez-moi , M. l'artiste , dit Richard d'un air moqueur. Tout ce que vous venez de dire n'empêche pas que cette jolie fillette ne soit de notre connaissance... et surtout de la mienne... car, quant à ces deux messieurs, ils se sont bien trouvés avec elle en voiture«.. mais voilà tout. Moi, oh! c'est fort différent.
Le jeune peintre jette sur M. Richard un regard dans lequel brillent déjà la jalousie et la colère ; mais en considérant la laideur de ce monsieur et l'aspect désagréable de sa physionomie, il est presque honteux d'avoir pu le croire un moment son rival, et s'efforçant de se calmer, il reprend :
— Tenez, messieurs, je suis toujours
LE TABLBAU GÂCHÉ. 279
persuadé que vous vous méprenez... il y a souvent plusieurs figures qui ressemblent à un portrait...
— Oui, mais on ne rencontre pas souvent une beauté comme celle-là! s'écrie le jeune Julien. Ah! si je la retrouve jamais, elle ne m'échappera plus ! . . .
Léopold pince ses lèvres et lance un regard enflanmié sur le jeune homme qui vient de parler; mais en considérant ses yeux rapetisses , ses joues empourprées et toute la désinvolture de sa tenue , il tâche de sourire et dit :
— Je crois que ces messieurs ont bien déjeuné... dans ce moment ils n'ont pas toute leur raison bien nette... et ils voient sans doute des ressemblances qui n'existent que dans leur imagination.
-—Qu'est-ce à dire, monsieur? s'écrie Frédéric; est-ce que vous prétendez que nous sommes gris? Encore une fois, nous
S80 CHAPITBB viir.
connaissons cette jeune fille... nous en sommes certains.
— Allons , messieurs ! dit Dernesty qui s'est recouché sur le divan, est-ce que vous allez vous fâcher... vous quereller... et pourquoi?... Mais que diable! tâchez donc de vous expliquer auparavant ! Moi , je déclare que je n*ai jamais rencontré la personne qui est représentée sur ce tableau. Mes trois amis prétendent la connaître; vous, mon cher Léopold, vous assurez qu'ils se trompent. Il me semble qu'il est trèsfacile de savoir qui est-ce qui a raison? Dites-nous quelle est cette jeune fille que vous avez peinte... ces messieurs diront ensuite où ils l'ont rencontrée ; nous verrons si cela s'accorde...
Léopold hésite un moment, puis répond : — En disant à ces messieurs quelle est cette jeune fille , ce serait peut-être leur apprendre ce qu'ils ignorent... ce qu'ils désirent
LE TABLlàU CÀGH^ S81
savoir... ils pourront de nouveau affirmer que c'est elle qu'ils connaissent , et cela ne me persuadera pas. Tout ce que je puis dire, c'est que la personne dont j'ai tâché de rendre les traits sur cette toile habite... ou habitait un village aux environs de Fontainebleau... C'est dans la forêt qui entoure cette ville que j'ai eu le bonheur de la rencontrer..» et pour peu que vous connaissiez la forêt de Fontainebleau, messieurs, vous devez aussi reconnaitre ce site pittoresque, et sauvage... ces rochers, ces arbres séculaires... tout cela est pris. sur les lieux mêmes... J'ai peint cette jeune fille dans la forêt, et...
Le bruit d'un chevalet qui tombe interrompt Léopold ; il se retourne et aperçoit le jeune Julien, dont la figure est devenue d'une pâleur extrême , et qui en s'appuyant tout à coup contre un chevalet vient de le faire tomber. ^
!Îi8â CBAPITaS Vlll.
— Monsieur parait indisposé! s*écrie Léopold.
Aussitôt Frédéric , Richard et Dernesty vont à Julien qui a Fair de chanceler, et le conduisent sur le divan. Léopold s'empresse d'ouvrir une fenêtre et apporte un verre d'eau.
— Que diable as-tu donc? dit Dernesty.
— Le déjeuner lui fait mal apparemment, dit Frédéric, c'est qu'il ne s'est pas ménagé! il a voulu lutter avec nous.
— • Oui, dit Richard , et quand on n'a pas l'habitude ! Oh ! quelle femmelette ! moi , je déjeunerais toute la journée , je ne suis jamais malade.
— Tenez, monsieur, dit Léopold, voulezvous boire un verre d'eau?... désirez-vous du sucre dedans?...
Julien porte autour de lui des regards incertains , inquiets , puis un profond soupir s'échappe de sa poitrine, il repousse le verre
que lui présente Léopold, en balbutiant :
— Je vous rjBmercie... je ne veux rien... je n'ai besoin de rien. C'est un... étourdissement qui m'a pris... cela va se passer... c'est fini.
— Vous êtes bien pâle, cependant?
— C'est égal, je me sens mieux... c'est mon déjeuner, peut-être... mais c'est passé.
— C'est assez nous occuper de ce pauvre convive, reprend M. Richard. Revenons à l'objet qui faisait le sujet de notre conversation. D'après ce que monsieur vient de dire, si j'avais pu douter encore de l'identité de notre personnage, je serais maintenant plus que jamais sûr de mon fait. Votre jeune fille habite aux environs de Fontainebleau. Précisément celle que nous connaissons est montée en chemin de fer avec nous à C(^beil , et elle descendait de la voiture de Fontainebleau.
— C'est vrai, dit Frédéric.
â84 CHAPITRE VIII.
Julien ne dit rien, il ne semble pas encore remis de son indisposition.
Le jeune peintre s'écrie avec agitation : — - Et quand cela, messieurs? à quelle époque à peu prés Favez-vous rencontrée sur le chemin de fer?
— Il y a trois semaines environ, répond Frédéric.
— Oui, dit Richard, il y a eu justement trois semaines hier.
Léopold ne sait plus que dire ; il réfléchit, il hésite à croire que ces messieurs connaissent Rose-Marie.
M. Richard reprend bientôt en faisant une pirouette sur ses talons :
— Eh! mon Dieu!... monsieur semble mettre à tout cela une importance que je comprends fort peu ! surtout quand il s*agit d'une petite coureuse comme cette jeune fille.
Léopold s'avance sur Richard en s'écriant :
LK TABLEAU CACHÉ. ^H\i
— Monsieur! rétractez ce mot que vous venez de prononcer! rétractez-le sur-lechamp ! ... ou vous le payerez de votre vie. . . car vous venez d'outrager la vertu la plus pure!...
— Je ne rétracterai rien du tout ! répond Richard. Je sais ce que je dis... je la connais votre vertu la plus pure... votre modèle...
— Elle a passé la nuit de son arrivée chez lui..., dit à son tour Frédéric. Elle est restée plusieurs jours dans sa chambre... n'est-ce pas, Richard? voilà du moins ce dont tu t*es vanté...
— Oui! oui! oui! reprend M. Richard en renversant sa. tête en arrière. Je suis fâché si cela vous vexe, jeune artiste. Mais j*ai possédé votre maîtresse. .. c'est une charmante personne !
— Vous mentez, monsieur! vous mentez! s'écrie Léopold en levant sa main sur
âH6 CHAPITRE VIII.
Richard. Mais Dernesty lui arrête le bras en disant :
— Eh ! messieurs, point de voies de fait ! de grâce ! ... s'il y a un outrage de reçu, une femme accusée à tort, eh bien ! on se battrai on tirera l'épée ou le pistolet ! mais je ne suis pas pour la boxe et la savate, moi. Voyons, avant de se tuer, je demande encore à ce que Ton s'entçnde. M. Léopold prétend que son joli modèle est aussi un modèle de vertu ; Richard assure que c'est une de ces demoiselles... conune on en voit tant ; il faudrait être bien certain que c'est de la même que vous parlez tous deux.
— Gomme je n'ai point fait mjfstère de ma conquête , dit Richard , je ne demande pas mieux que de dire tout ce que je sais sur cette petite... monsieur l'artiste pourra juger si je suis bien instruit et si c'est son modèle. La jolie fille que nous avons rencontrée sur le chemin de fer avec Frédéric
et Julien était seule, n'avait aucun compagnon de route. Quand elle sortit de Tembarcadère, je la suivis. . . je ne tardai pas à entamer la conversation. Elle faisait d'abord un peu la mijaurée, mais vous comprenez que Ton connaît ces manières-là! . . . cela n'effraye pas. Cette petite me dit qu'elle venait à Paris pour voir ses oncles qui s'appelaient... Oh ! un drôle de nom !... Gogo... oui, c'est bien cela, ses oncles Nicolas et Ëustache Gogo.
— Elle vous a dit cela !... murmure Léopold en devenant à son tour d'une extrême pâleur. Ah! mon Dieu!... il serait donc vrai...
— Gogo ! dit tout bas Frédéric en s'approchantdeson cousin: entends-tu, Julien?
Julien, qui a conservé de son indisposition un air sombre et abattu , fait un signe de tète en balbutiant :
— Oui... j'ai bien entendu.
M. Richard reprend :
288 CHAPITRE YIII.
— Cette jeune fille me dit donc qu'elle était d'un village aux environs de Fontainebleau... Avon, je crois, oui, Avon, je me le rappelle maintenant. . . son nom à elle était. .. Rose... et quelque chose avec...
— Continuez, monsieur, je vous en supplie ! dit Léopold qui respire à peine.
— Elle me dit donc que son père l'envoyait à Paris chez ses oncles qu'elle ne connaissait pas, mais dont elle avait l'adresse. Je fais route avec elle, elle me fait faire beaucoup de chemin. Du Jardin des Plantes, rue Saint-Lazare. . .Tu sais, Frédéric, que je t'ai dit l'autre soir chez ton oncle Saint-Godibert , que c'était dans la maison où il demeure maintenant que ma conquête m'avait d'abord conduit. Elle demande là son oncle Gogo, le concierge la renvoie en lui répondant qu'il ne sait pas ce qu'elle veut dire. Ma jeune fille revient à moi d'un ^ir désolé... puis elle se met en route pour
LE TABLEAU CACBÉ. 289
aller chercher Tautre oncie. Celui-là deiueu rait rue de Vendôme au Marais... encore une bonne course ; là, pas plus de Gogo que dans la rue Saint-Lazare. La petite se désole encore ou fait semblant, car vous comprenez que je commençais à trouver Fhîstoire des oncles fort invraisemblable...
— Mais achevez donc, monsieiu*...
— Eh mon Dieu ! une minute, jeune artiste! vous êtes d'une pétulance! Moi qui connais les femmes, je me dis : Cette petite m'a fait poser... elle n*a jamais eu d'oncle à Paris...
— Elle ne mentait pas, monsieur, elle vous avait dit la vérité. . . elle a deux oncles, et ils sont dans cette ville...
— Ah ! ah ! reprend Richard en fixant Léopold , vous convenez donc que je ne me trompe pas maintenant et que je connais Foriginal de ce portrait?
— En effet, monsieur, la jeune fille que