TOME IV
j0nurelU0 et Cetp^tg*
MELINE, CANS ET COMPAGNIE
tlIRAIRIR, IMPKIWKRIR KT rOlDBRIK.
V*^0 9iëii0 inm$ienéh90.
Il y avait soirée chez M. Saint-Godibert. La plupart des personnes qu'il avait eues à son grand dîner se trouvaient aussi là. Beaucoup étaient venues faire ce que l'on appelle la visite de digestion ; d'autres étaient les fidèles , les habitués des réunions qui avaient lieu presque chaque semaine chez le riche banquier.
l'A FAMILLE COr.O. 4. 1
Mondigo , que son frère n'appelait plus l'homme d'esprit depuis la chute de son dernier ouvrage , pérorait dans un coin du salon avec le major Krouteberg, dont il s'était emparé et qu'il tenait , tout en lui parlant, par un des boutons de son habit, comme s'il avait peur qu'en l'écoutant raconter le plan d'un drame, il ne cherchai à lui échapper.
Le brillant Dernesty, après être resté longtemps appuyé sur le dos d'un fauteuil , dans lequel était la langoureuse Clémence, venait de se placer 'à une table de jeu. M. Marmodin faisait un whist avec madame Doguin et deux jeunes gens qui , entre chaque coup, se tenaient pendant deux minutes le front appuyé et caché dans une de leurs mains , comme si la carte qu'ils allaient jouer devait décider de la destinée d'un empire ; mais on est convenu de dire que le whist est un jeu difficile , et beau-
UNE VISITE inikTTi.IfDUfi. 3
coap de ceux qui le savent cherchent à ajouter encore à cette croyance par une pantomime extrêmement expressive, et qui produit un grand effet sur les personnes qui ne connaissent pas ce jeu.
La gentille Francine causait avec des dames, et le jeune Julien, qui se tenait debout devant elles, regardait dans une glace Teffet de sa toilette qui était fort recherchée, puis de temps à autre ses regards se portaient sur une table de bouillotte où M. Cendrillon , M. Richard , Dernesty et un autre monsieur jouaient un jeu assez cher.
Enfin le gracieux M. Roquet se promenait au milieu de tout le monde, allant d'une dame à une autre , faisant Faimable avec chacune , mais revenant plus souvent vers la maltresse du logis, qui, n'ayant pas près d'elle le inajor Rrouteberg, écoutait avec plaisir les compliments que lui adressait M. Roquet sur la couleur de sa robe et le
4 CBAPITBK I.
bon goût de sa toque, qui lui donnait beaucoup de ressemblance avec un officier de spabis.
M. Saint-Godibert regardait avec orgueil tout ce monde réuni dans son magnifique salon, et il se disait :
— Comme c'est agréable d'être riche !
comme il vous vient tout de suite bonne compagnie ! ... Je serais préfet que je n'aurais pas plus de monde chez moi , j'en aurais peutêtre moins ! Ce qu'il y a de certain, c'est que la société ne saurait être plus brillante... Comme toutes ces dames sont bien mises!... on fait de la toilette... on se pare pour venir à mes soirées... voilà ce qui fait honneur. Ah ! Dieu, que j'ai bien fait de changer mon nom de Gogo en celui de Saint- Godiberll Si je m'appelais encore Gogo, je parie que je n'aurais pas la moitié autant de monde à mes soirées , et on ne se mettrait pas avec autant d'élégance pour y
UffE V18ITB llfATTENOOE. 9
venir... Oh ! j'ai du tact! je sais bien ce qae je fais!... Et les hommes!... quelle tenue ! presque tous des bottes vernies ; c'est ravissant ! Il faudra que je tâche d'avoir des journalistes à mes réunions; ils mettront ensuite dans leurs nouvelles de Paris : A la dernière soirée donnée par M. Saint-Godibert, tous les hommes avaient des bottes vernies et toutes les femmes des diamants ! Si je lisais cela dans un journal, je ne changerais pas mon sort contre celui de ce M. Molière dont on vient de faire la statue! Puis M. Saint-Godibert s'approche de sa femme qui lui a fait un signe.
— Que veux-tu, Angélique ?
— Je crois , mon ami , qu'il serait temps de faire circuler du punch.
— Je vais aller le dire à Fifine. Chère amie, es-tu contente? notre soirée est magnifique.
— C'est ce que me disait M. Roquet... Je
6 CBAPITHK I.
la trouve d'autant plus belle que le cousin Brouillard n'est pasyenu.
— En eflFet, j'en suis enchanté aussi, car il se permet quelquefois de se présenter devant la société avec des bottes mal cirées !
— Mal cirées ! vous pourriez dire crottées même.
— Par exemple, je regrette Soufflât et sa fille !... voilà deux fois qu'ils nous manquent! cependant je les avais autorisés à amener avec eux M. Bouchon.
— Notre fils n'est pas assez galant, asseï aimable près de mademoiselle Soufflât ! je ne sais pas à quoi il pense... il rentre fort tard depuis quelque temps ! j'ai su cela par le concierge, je crains qu'il ne se dérange.
— Ma chère amie, c'est bon genre de rentrer tard !... de ce côté-là nous aurions tort de le gronder. Quant à sa toilette, je suis forcé de convenir qu'elle est irréprochable!... Je remarque que depuis quelque
tllE VISITE INATTENDUE.
temps il est d'une élégance !... je dois convenir qu'il se fait honneur des quarante francs que je lui donne par mois. Ah ! mon Dieu , on a ouvert la porte de l'antichambre . . . si c'était Brouillard !...
— Oh ! c'est bien son genre! il arrive au moment où l'on sert le punch, et il en boit d'une façon indécente...
— Non! grâce au ciel! ce n'est pas lui, c'est notre neveu Frédéric.
Le grand jeune homme vient en effet d'entrer dans le salon. En passant près de son cousin Julien, il s'arrête et lui dit à voix basse :
— Eh bien! toujours rien... nos recher» ches sont infructueuses?
— Mon Dieu, oui, je n'ai recueilli aucun renseignement... et vous ?
— Pas davantage ! Pauvre petite cousine ! unesijoliefigure !...Mais si d'ici à deux jours je n'apprends rien, jesuis décidéà partir pour
8 CHAPITBE I.
le village d'Avon ; j*irai jusque chez Fonde Jérôme et je m'informerai si sa fille est revenue près de lui.
— Vraiment... vous ferez ce voyage?
— Pourquoi pas ; la cousine en vaut bien la peine, et je tiens aussi à savoir si Richard ne nous a pas menti.
— Cela sera plus difficile à savoir ; car si en effet la petite a été avec lui, certes elle ne l'avouera pas.
— Oui, mais si cela n'était pas, elle pourrait peut-être le prouver... Enfin, on ne sait pas; mais avant tout il faudrait d'abord laretrouver. Je t'avoue qu'en ce moment cela me rendrait d'autant plus heureux que cela me distrairait, et ma passion pour madame Marmodin m'occuperait moins... Conçoit-on une femme gentille , spirituelle comme cette Francine!... qui ne se gène nullement pour se moquer de son mari... qui l'appelle Croquemitaine, et qui ne le fait pas cocu !...
HUE VISITE IlfATTENDCK. 9
— Le fait est que cela est surprenant. Quoi ! Frédéric, vous n'êtes pas heureux près de cette dame?. .. je vous croyais son amant.
— Eh ! mon Dieu , non ! . . . Vingt fois j'ai espéré l'être, mais je ne le suis pas. Je lui fais pourtant une cour bien assidue... je vais partout où elle va, je ne m'occupe que d'elle! . . . je ne parle à aucune autre femme! . . . et je n'en suis pas plus avancé. On rit, on jase avec moi, on est très-aimable... mais on ne m'accorde rien. Je commence à en avoir assez ! L'amour platonique ne me va pas ; cela me fait l'effet de ces belles volailles de carton que l'on sert aux acteurs sur le théâtre ; cela donne envie de manger, ceux qui y touchent font semblant d'avoir du plaisir, et ça ne leur en procure pas du tout. Mais elle est là, mon inhumaine ! . . . Vois ! si on ne jurerait pas que je suis heureux? elle me regarde, elle me sourit, elle me fait signe d'aller près d'elle.
10 CDàPlTHE I.
~- Et VOUS allez vous y rendre?
— Eh ! mon Dieu, oui !.. . encore un petit essai près de son cœur, mais je t'assure, cousin, quet^e sera le dernier.
Et Frédéric est allé s'asseoir près de madame Marmodin qui raccueille avec un soupire très-gracieux.
M. Saint-Godibert a été un moment dans son antichambre, il s'est approché de mademoiselle Fifine et l'a pincée à un endroit très-charnu, en lui disant :
— Il faut faire circuler du punch, Fifine, pas très-fort... et des demi-verres , je veux dire les verres pleins à moitié, c'est bien assez à la fois.
— Oui, monsieur, je sais, comme à l'ordinaire.
— Arrange cela toi-même ! je ne m'en rapporte pas à François.
Monsieur rentre au salon ; mademoiseUe Fifine appelle François, que l'on garde tou-
UNE VISITE INATTLIlDCfi. 11
jours parce qu'elle le protège. François s'avance, il pince la femme de chambre au même endroit que son maître, si ce n'est que celui-ci s'est adressé au côté gauche et que lui va au côté droit.
Fifîne, qui n'a jamais Tair de s'occuper de ce qui se passe derrière elle, dit à Franr çois :
— Prenez le grand plateau, portez des verres de punch... n'en buvez pas d'abord trois ou quatre comme à votre ordinaire.
— Ah! mam'zelle, l'autre fois c'est vous qui m'avez donné l'exemple...
— Taisez-vous, bêta ! vous ne vous formez pas du tout.
— Je fais cependant tout ce que je vois faire aux autres... encore tout à l'heure le vieux bourgeois...
— Taisez-vous donc ! quand on est en maison, on ne doit rien voir, entendezvous?...
1i CSAPITBE I.
— Rien voir !... ah 1 j'aurais bien voulu! l'autre jour que je suis entré chez madame... croyant qu'elle m'appelait... et qu'elle changeait de chemise !...
— Mais silence donc, François, si madame vous entendait, c'est pour le coup que vous seriez chassé ! ... Tenez, on sonne, allez voir, il vient encore du monde.
François va ouvrir la porte, mais au lieu de ces personnes élégantes qui viennent aux réunions de son maître, il aperçoit un vieillard en veste à basques, gilet à fleurs comme on en porte à la campagne, chaussé avec de gros souliers et tenant une espèce de bâton à la main.
Le bonhonmie a déjà ôté son chapeau à larges bords et il salue fort poliment le valet qui lui demande d'un ton assez leste ce qu'il veut :
—N'est-ce pas ici chez M. Saint-Godibert? dit le vieillard dont la figure fraîche et en-
1]If£ VISITE ITIATTERDUE. 13
jouée n'annonce point un homme qui se présente avec crainte et en solliciteur.
— Oui, c'est ici... est-ce que vous êtes invité à la soirée qu'il donne aujourd'hui?
En disant ces mots, M. François toisait le vieillard d'un air à la fois impertinent et moqueur; mais celui-ci ne semble pas y faire attention et reprend :
— Je ne viens pas pour la soirée, je viens pour parler à votre maitre, je voudrais le voir... causer avec lui quelques instants...
— On ne cause pas comme ça avec mon maître... il a du monde, grande soirée... revenez une autre fois, bonhomme.
— Je n'ai pas toujours le temps de faire de longues courses, et puisque je suis ici, je vous prie de dire à votre maitre que quelqu'un le demande. . .
— Êtes-vous entêté!... je vous répète que M. Saint-Godibert n'a pas le temps!...
14 CBAPlTHE î.
Après ça, cela m'est égal... je veux bien aller lui dire... Quel est votre nom?
— Mon nom... M. Saint-Godibert ne me connait pas; ainsi quand je dirais mon nom, cela n'avancerait à rien!... dites qu'un monsieur désire lui parler un moment... puisqu'il a du monde, j'aime autant ne pas entrer et lui parler ici,..
— Ah I vous aimez autant !.. . il est charmant le vieux papa... qui croit qu'avec sa veste de chasse et ses gros souliers je le laisserais entrer dans un salon où ils sont tous mis comme des princes ! il n'y a pas de risque ! c'est pour le coup que je recevrais un galop !... Ah! vous ne voulez pas dire votre nom et vous croyez qu'on va se déranger pour venir faire la causette avec vous!.», vous êtes encore bien de votre pays, mon vieux père !... Enfin, c'est égal, je vas faire votre commission près de mon maître*., et je gage que nous allons rire!...
UNE VISITE l!ViiTT£NDU£. Ib
M. François entre dans le salon, et cherche des yeux son maître; le voyant causer avec des dames, il n*ose pas approcher et se contente de lui faire de loin avec la main des signes qui ressemblent beaucoup à ceux exécutés par certains jeunes gens en dansant le cancan.
Madame Marmodin, qui cause alors avec M. Saint-Godibert, remarque les gestes de François, et dit en riant :
— Est-ce que votre domestique va exécuter une danse grotesque dans le salon? regardez-le donc, M. Saint-Godibert , il fait une foule de gestes avec ses mains.
— Est-ce que ce drôle-là serait encore gris?... je ne sais vraiment pas pourquoi je le garde... c'e«t-^-dire , si , je le sais bien , c'est parce que notre femme de chambre y tient. . . mais je crois , Dieu me pardonne , qu'il me fait des signes.
Et M. Saint-Godibert court à son valet :
CBAPITRS I.
— Qu'est-ce que c'est donc, drôle?... que signifie cette pantomime?
— Mais, monsieur, c'était pour vous parler... je n'osais pas aller vous relancer dans les dames...
— Eh bien, que me veux-tu?
— Moi ! rien du tout, mais c'est un vieux bonhomme qui vient d'arriver et qui demande à vous parler.
— Un vieux bonhomme... Est-il bien couvert?
— Dame ! il est couvert assez chaudement, il a un pantalon de drap, un grand gilet...
— Imbécile ! je te demande s'il est élégant... s'il est décoré...
— Oh ! non... ça m'a l'air d'un vieux campagnard... il a une veste à grandes basques.
— Il a une veste I et il ose se présenter chez moi quand j'ai du monde ! quand j'ai la plus belle société en bottes vernies!... mets cet homme à la porte.
UNK VISITE INATTENDUE. 17
— Il voulait vous dire un mot là-bas , sans entrer...
— Vous allez voir que je vais quitter des capitalistes , des dames en toque , en plumes, en fleurs, pour aller causer avec ce monsieur qui a une veste! François, renvoyez sur-le-champ cet homme ; je ne suis visible pour ses pareils que le matin de dix heures à midi. Allez ; s*il insiste, mettez-le dehors par les épaules !
François quitte le salon et retourne prés du vieillard qui attendait debout dans Tantichambre.
— J'en étais bien sûr, mon bonhomme , dit le domestique. Mon maître ne veut pas vous recevoir, ni se déranger pour vous parler. Allez- vous-en ; vous reviendrez deîiiain vers midi, et on vous recevra peutêtre ; voilà tout ce que Ton peut faire pour vous.
— Mais , monsieur, si je ne peux pas re-
iS CHAPITRE I.
venir à cette heure-là.. > Vous n*avez donc pas expliqué à M. Saint-Godibert que c'était seulement...
-- Ah ! dites donc , vieux , en voilà assez!... vous m'ennuyez à la fin... j'ai du punch à porter là dedans ! filez vite , sinon je suis autorisé à vous jeter à la porte.
Le vieillard va , quoique avec peine , se décidera s'éloigner, lorsque M. Cendrillon, qui vient de quitter la table de bouillotte, entre dans l'antichambre pour y prendre un peu l'air, trouvant la chaleur trop forte dans le salon.
Le gros capitaliste aperçoit le vieux bonhomme qui regagnait la porte; il pousse un cri de surprise et court le saisir par le bras en disant :
— Eh oui, corbleu ! c'est lui !... c'est mon père Savenay!... vous n'êtes donc pas mort?... parole d'honneur, ça me fait bien plaisir de vous retrouver...
— Comment ! c'est M. Gendrillon ! répond le vieillard en témoignant sa joie.
— Oui... oui... c'est moi!... Ah! j'étais bigrement inquiet de vous, allez... Mais venez donc... veuez donc que je vous présente à Saint-Godibert...
En disant ces mots, M. Cendrillon passe son bras sous celui du vieillard et Tentraine vers la porte du salon. Le vieux Sarenay essaye de résister en disant :
— Oh non !... non !... je ne puis pas entrer là dedans moi... il y a une grande société...
— Eh bien ! qu'est-ce que ça fait la société?... est-ce que vous n'êtes pas un brave homme?... le monde ne doit pas vous faire peur. Je vous certifie que tous ceux qui sont là dedans ne vous valent pas...
— Mais ma mise... je ne puis pas... on est élégant ici... et cette toilette de campagne. . .
— Allons donc !... qu'est-ce que cela veut dire?... à votre âge on n*est pas tenu de suivre les modes; avec des cheveux blancs et une bonne figure comme la vôtre on doit pouvoir être reçu jusque chez le roi... en ayant, marche!... je vais vous présenter.
Le vieillard se laisse entraîner. François i*egarded'un air ébahi M. Cendrillon, tenant sous le bras la personne qu'on lui a dit de mettre à la porte et la faisant entrer dans le salon ; mais il n'ose plus souffler mot et bientôt le père Savenay fait son entrée dans le brillant salon de M. Saint-Godibert.
M. Cendrillon dit de sa voix sonore et ronflante qui force tout le monde à l'entendre :
— Mon cher M. Saint-Godibert, permettezmoi de vous présenter un de mes bons amis...
M. Saint-Godibert ouvre ses yeux aussi grands que possible en regardant l'individa qu'on lui présente. Toutes les personnes qui
VUE yiSIT£ IIIATT£I«J>|}E. 21
sont dans le salon se sont retournées et examinent le père Savenay , dont le costume leur paraît singulier pour venir en soirée , mais dont la figure respectable et franche ne permet pas au ridicule d'arriver jusqu'à lui. Madame Saint-Godibert seule fait la grimace, et dit bas à son mari :
— M. Cendrillon nous présente un homme en veste... une espèce de paysan ! Ah! ceci est par trop sans gène !
— Chut ! Angélique , taisez-vous donc ! vous oubliez toujours que M. Cendrillon est millionnaire.
Et M. Saint-Godibert, s'efforçant de se donner un air aimable, s'avance vers M. Cendrillon en disant :
— Ah! monsieur est un de vos amis...
— Oui , mon cher Saint-Godibert , ce bon papa-là est la personne dont je vous ai parlé la dernière fois que j'ai dîné chez vous... celui auquel j'avais donné une lettre
LA FAVII.I.B GOGO. 4. 3
Sa CHAPITRE I.
de recommandatioii poar vous... enfin ce brave père Savenay qui avait hérité de soixante mille francs et à qui j'avais conseillé de venir les placer chez vous...
Au nom de Savenay, la plupart des personnes qui sont là, et qui se trouvaient aa grand diner de M. Saint-Godibert, regardent le vieillard avec plus d'intérêt; on est curieux de savoir ce qui lui est arrivé; de tous côtés dans le salon les conversations cessent, les parties de jeu même sont interrompues ; enfin le silence a remplacé le bruit des causeries et les éclats de la gaieté.
Le vieillard, dont la présence cause ce changement, vient de tirer de sa poche une lettre et la présente à M. Saint*Godlbert en disant :
— Voilà la lettre que M. Cendrillon avait eu la bonté de me donner pour vous... Oh ! je ne Tai pas perdue, elle ! et je comptais qu'en vous la présentant ce soir elle
UNE VISITE Ilf ATTENDUE. 23
me donnerait accès chez vous... et vous inspirerait quelque bienveillance pour le porteur...
M. Saînt-Godibert prend la lettre d'un air embarrassé en répondant :
— Monsieur... certainement... est-ce que c'est vous qui... tout à l'heure?... Mon Dieu, si j'avais su... si vous aviez dit que vous veniez de la part de M. Gendrillon... je me serais empressé... mais ne sachant pas... Cependant mon intention était bien d'aller savoir ce que vous aviez à me dire et...
François, qui vient de paraître à la porte du salon, crie alors à son maître :
— Monsieur ! je n'ai pas pu mettre le vieux bonhomme à la porte, parce que M. Gendrillon l'a pris sous le bras et l'a fait entrer.
M. Saint-Godibert devient cramoisi, et madame repousse leur domestique dans
24 CHAPITRE t.
Fantichambre, tandis que son mari répond :
— Mon Dieu, que j'ai un valet bête!
quelle brute que ce François ! il entend de travers tout ce qu'on lui dit!..* je vous prie de croire qu'il fait erreur.
— Il n'est plus question de tout cela, s'écrie le gros capitaliste, nous n'en sommes pas sur les formes et la cérémonie !... le père Savenay s'en moque comme moi !... n'est-ce pas, mon ancien ? Mais il s'agit maintenant de savoir ce que vous êtes devenu, mon brave, depuis trois mois que vous avez quitté Nemours sur votre petit chevalsur ce pauvre Mouton, qui ne prend jamais le galop... Comment! vous partez avec une forte somme, et pendant si longtemps on n'entend plus parler de vous, on n'a pas de vos nouvelles !... Sa vez-vous bien que j'étais fort inquiet... moi, surtout, qui vous avais conseillé ce voyage? Que diable avez-vous donc fait depuis si longtemps, père Save-
UlfE VISITE INATTENDUE. 2^
nay? Nous nous sommes donc bien amusé à Paris? nous avons donc fait le jeune homme... couru les belles... eh! eh!... fait nos petites bamboches... eh! eh !
Madame Saint-Godibertse mouche, tousse et remue sa chaise en disant à M. Roquet :
— Ah ! mon Dieu, que ce millionnaire est indécent ! ... Je dois être pourpre, M. Roquet?
~ En effet... votre nez surtout...
■— C'est la faute de M. Cendrillon.
— Mais enfin, reprend le capitaliste, il eût toujours été plus sage, mon vieil ami, de venir d'abord mettre voire argent en sûreté ici. Ah! vous avez des fonds à placer, et vous les laissez dormir plus de trois mois dans votre portefeuille!... vous n'êtes pas calculateur, père Savenay.
Le vieillard secoue la tête en souriant, et répond :
. — Si je ne suis pas venu plus tôt chez mon-
86 CHAPITBE r.
sieur, c'est que maintenant ma visite n'avait plus le même but... Eh! mon Dieu, mon cher M. Gendrillon , ces soixante mille francs dont j'avais hérité... je ne pouvais^ plus les confier à monsieur, puisque dans mon voyage on me les a volés !
— Volés! s'écrie M. Cendrillon d'une voix émue.
— Volés! volés!... répète-t-on de toutes parts dans le salon, et même quelques gémissements sourds semblent se mêler à ces cris arrachés par l'intérêt général ; mais au milieu de la rumeur provoquée par les paroles du vieillard, on ne fait pas attention à l'émotion de quelques personnes.
— Oui, reprend le père Savenay, oui, j'ai été volé en traversant la forêt de Fontainebleau, et en plein midi, par un fort beau temps. Il est vrai que je ne rencontrais personne dans le sentier que je suivais, et que je laissais mon cheval aller à sa guise,
c*est-à*dire au tout petit trot ! Mais j'étais si loin de penser qu'il y avait des voleurs dans cette forêt!... Tout à coup deux hommes sont sortis du taillis, ils ont couru à la tête de mon cheval; ce pauvre Mouton, qui a eu, je crois, aussi peur que moi, s'était déjà arrêté de lui-même... quant à moi, j*avoue que j'étais tout tremblant.
— n y avait bien de quoi, s'écrie madame Sain^Godibert, ils devaient avoir l'air eA*ayant ces voleurs !
— Ma foi, madame, je ne saurais vous dire quel air ils avaient ! ... je fus si saisi ! . . Je vis seulement deux hommes en blouse... chacun d'eux avait sur la tête une casquette dont la visière lui cachait les yeux... je crois que leur figure était barbouillée de noir...
— C'étaient des charbonniers, dit le major Krouteberg.
— Oh! je ne crois pas, monsieur!... La
voix qui me dit : « Ton portefeuille ! bien vite, ou tù es mort !... »oh ! cette voix-là tinte encore dans mes oreilles... ce n'était pas une voix de charbonnier ! Bref, je voyais à droite et à gauche le canon d'un pistolet dirigé sur moi... vous pensez bien que je ne m'amusai pas à faire résistance ! je donnai mon porte* feuille dans lequel étaient mes soixante mille francs! j'allais donner aussi ma bourse et ma valise, mais les voleurs étaient satisfaits, ils ne voulaient apparenmient que mon portefeuille, car ils donnèrent une claque à Mouton . qui partit au grand trot, et vous pensez bien que je ne l'arrêtai pas.
— Mon pauvre ami! comment ! vous avez été dépouillé ainsi! dit M. Gendrillon ea frappant sur l'épaule du vieillard. Ah ! les gredins!... si j'avais passé par là alors, comme j'aurais tombé dessus..^
— C'est un événement très-dramatique,
UNE YISITE INATTENUVE. 29
ditM. Mondigo;iuis en scène, ceseraitplein d'intérêt.
— A coup sûr, les voleurs savaient que monsieur avait une forte somme en portefeuille, dit Frédéric, puisque c'est cela qu'ils vous ont sur-le-champ demandé. Vous aurez eu sans doute l'imprudence de le dire dans quelque auberge.
— C'est possible, monsieur, je suis assez causeur de mon naturel... et je crois me rappeler que je me suis arrêté dans un petit village qui touche à la forêt, pour laisser reposer mon cheval. Là j'ai causé en effet avec l'aubergiste... je ne me souviens plus de ce que je lui ai dit... je n'ai pas remarqué s'il y avait du monde près de nous!... Enfin que voulez-vous ! si j'ai été volé, c'est toujours par suite de mon entêtement ; car M. Gendrillon et d'autres personnes m'avaient conseillé de ne pas faire ce voyage à cheval... je n'ai pas voulu écouter les bons
50 GHAPITRI I.
avis ; je me suis cru plus sage que les autres... le bon Dieu m'en a puni!... mais j'ai pris mon parti et je me suis dit : fih bien ! c'est comme si je n'avais pas hérité.
— Pauvre homme!., quelle philosophie!
quel courage ! à son âge supporter ainsi un tel malheur î
Madame Marmodin adressait ces paroles au jeune Julien qui était allé s'asseoir derrière elle ; puis remarquant alors l'extrême pâleur du fils de la maison et l'expressioa singulière de sa physionomie, elle reprend:
— Mais qu'avez-vous donc, M. Julien?
conmie vous êtes pâle !... vos traits sont altérés.
— Vous croyez, madame... Ah! c'est...
ce que je viens d'entendre...
— Cela vous a fait mal, n'est-ce pas?
Attaquer un pauvre vieillard, c'est affreuxmais les voleurs ne respectent personne!..* Je crois, M. Julien, que si pareil événement
U5B VISITE HfATTBIlDIIE. 31
VOUS fut arrivé, vous vous en seriez consolé moins vite que ce bon homme.
Julien murmure quelques mots qu'il est difficile d'entendre, et il essaye de sourire ; mais sa physionomie présente alors un aspect effirayant, tant elle est décomposée; pour se donner une contenance, il fourre dans ses dents un crayon qu'il vient de trouver dans sa poche et le mordille comme s'il voulait le briser.
M. Cendrillon, qui a secoué la main du père Savenay, s'écrie :
— Se consoler!... eh! fichtre! c'est fort bien! mais ça ne rend pas l'argent... il vaudrait mieux le retrouver. Avez-vous fait votre déposition?
— Oui, le même jour, aux autorités de Fontainebleau ; on a envoyé des gendarmes battre la forêt, mais mes voleurs n'y étaient plus.
— Allons, c'est une somme perdue, mon
pauvre vieux!... eh bien! qu'est-ce que vous avez fait alors? pourquoi n'éles-vous pas revenu prendre votre place chez le maître de forges ?
— Parce qu'on l'avait donnée à un pauvre père de famille que cela rendait bien heureux, et que je ne voulais pas détruire son bien-être, sa félicité !
— Hum!... quel brave homme vous feites!... en voilà-t-il un bon vieillard!... Quelle pâte!... bigre!... on n'en fait plus comme ça !
— Est-ce que l'on va longtemps s'occuper de ce vieux bonhomme? murmure madame Saint-Godibert en faisant la moue ; il me semble que nous ne donnons pas uoe soirée pour lui! cela devient très-monotone! et M. Gendrillon qui parle de pâte !
— Enfin, papa Savenay, qu'avez-vous fait depuis ce temps?.. . pourquoi ne m'avez-vous pas écrit? pourquoi n'êtes-vous pas venu voir
M. Saint-Godibert , auquel je vous avais recommandé?...
— Ma foi , M. Gendrillon, je n'ai pas osé vous importuner... ensuite je n'avais plus de motif pour venir chez monsieur.. . J'avais trouvé en arrivant à Paris un petit emploi chez un conunerçant , et je l'ai pris bien vite... malheureusement ce n'était qu'un travail momentané , et depuis hier la besogne que je faisais chez lui est terminée.
— Oh ! soyez tranquille, papa, nous nous occuperons de vous , pous vous trouverons une place... C'est qu'il écrit et calcule fort bien , le père Savenay , et il travaille avec autant d'ardeur qu'un jeune homme...
— Ah! dame ! je ne suis pas paresseux, et comme je me porte bien. . . ça va encore. . .
— Saint-Godibert , il faudra me placer mon protégé, entendez-vous? et pas comme surnuméraire au moins !... il a passé l'âge pour ça!
M. Saint-Godibert se tire le nez en murmurant :
— Ah l certainement . . . siîe trouve une occasion... c*est que les places sont si rares...
— Bah î bah ! on dit toujours cela ! mais chacun se case pourtant !
— Si cela dure encore longtemps , je vais me trouver mal ! dit madame Saint-Godibert au major.
Puis tout à coup y courant à M. Cendrillon, elle le pousse vers la table de bouillotte en lui disant :
— Mais allez donc jouer, M. Cendrillon; tenez, il y a une place... vous qui aimez tant la bouillotte.
— Ah ! en effet , dit le grand monsieur; j'ai d'ailleurs une revanche à demander... car tout à l'heure M. Dernesty m'a gagné tout mon argent... Vous allez me le rendre, n'est-ce pas?
M. Dernesty ne répond que par une in-
CNS VISITE IflATTENDCE. 55
clination de tète. La partie de bouillotte recommence. M. Saint-Godibert,voyantM. Cendrillon occupé, en profite pour s'éloigner du père Savenay. Frédéric, s'apercevantque le vieillard est assez embarrassé au milieu du salon , s'empresse d'aller à lui et lui présente une chaise ; mais le père Savenay remercie le grand jeune homme en disant :
— Je vous suis bien obligé , monsieur , mais je vais m'éloigner ; je ne suis pas habitué à la société, moi, et je sens bien que je suis de trop ici.
— Pourquoi donc cela ? vous êtes un ami de M. Cendrlllon, c'est une raison pour que mon oncle vous voie avec plaisir.
— Vous êtes bien honnête ; mais avant de m'éloigner, il faut pourtant que je demande quelque chose à M. Saint-Godibert... c'est même pour cela que je suis venu... sans quoi je ne me serais pas permis de lui faire une visite.
— Mon oncle ! crie Frédéric en allant à M. Saint-Godibert qu'il ramène près du vieillard , monsieur a quelque chose à vous demander.
— Oh! je m'occuperai... je songerai à monsieur... si cela se peut , répond Saint- Oodibert en reprenant déjà son air d'iinportance ; mais je ne puis dire quand j'aurai trouvé...
— Ce n'est pas de moi qu'il s'agit , monsieur , répond le vieillard ; mais d'une personne à laquelle je m'intéresse beaucoup » parce qu'elle le mérite...
— Au fait, monsieur... j'ai beaucoup de monde, et je me dois à ma compagnie.
— M'y voici , monsieur : une jeune fille dont j'ai fait la connaissance... bien singulièrement 1 mais ceci est une autre histoire qui serait trop longue à vous conter...
— Oui, ce serait trop long...
— Cette jeune fille , qui est du vil
UNE VISITE Ilf ATTENDES. 37
d'Avon, près de Fontainebleau, était venue pour la première fois à Paris pour trouver deux oncles , chez lesquels son père l'envoyait; elle avait leur adresse, et pourtant, ni l'un ni l'autre n'était connu où elle espérait les trouver.
En écoutant le vieillard , Frédéric tressaille, tandis que M. Saint-Godibert renfonce son menton dans sa cravate et que M. Richard devient tour à tour jaune , rouge et bleu. M. Gendrillon qui, tout en jouant, écoute toujours ce que dit son vieil ami, s'écrie :
— Ah ! ah ! père Savenay , vous avez fait la connaissance d'une jeune fille... je le disais bien tout à l'heure... M. Dernesty , j'ai fait mon argent, tenez-vous?
Dernesty se contente de faire un signe de tête négatif.
— Ah çà! il parait que vous jouez à la muette, maintenant , reprend le capitaliste.
Continuez donc, père Savenay, voire jeune fille m'intéresse.
— Elle le mérite, mon cher monsieur ! Si bien que cette pauvre enfant n'a pas pu découvrir ses oncles à Paris. Mais... et voila pourquoi je suis venu , l'un des deux demeurait, à ce qu'on lui avait assuré, dans cette maison... elle y est venue et a en vain demandé M. Nicolas Gogo... car ses oncles s'appellent Gogo...
— Gogo !... oh ! ledrôlede nom !... s'écrie M. Cendrlllon en riant à gorge déployée.
Mais pendant que le grand monsieur rit, madame Saint -Godibert s'est laissée aller dans un fauteuil, et elle porte un flacoH sous son nez en murmurant :
— Ah ! le gaz me fait mal !...
— Le gaz I... dit M. Roquet en r^ardantde tous côtés dans le salon. C'est singulier!... je n'en vois pas... ah! c'est que cela vient du dehors apparenmient.
UNE Vism 1IVÀTTEIVDCE. 59
M. Mondigo et son frère se sont jetés chacun un regard où il y a presque de l'épouvante, enfin Frédéric a fait un mouvement comme pour parler ; il va ouvrir la bouche, mais son oncle Saint-Godibert l'arrête, le retient par le bras, et lui dit vite et bas à l'oreille :
— Tais-toi, je t'en prie... jeté prêterai ce soir lescinq centsfrancsqueje t'avais refusés.
Quant à Julien, il a bien exprimé comme un sentiment de surprise en entendant prononcer le véritable nom de son père ; mais il retombe dans sa stupeur, continuant de baisser la tête sur sa poitrine et de se tenir derrière madame Marmodin comme s'il eût voulu éviter les regards du vieillard qui
I était au milieu du salon.
— Oui, les oncles de cette jeune fille se
nonmient Gogo, reprend le vieux Savenay,
et comme M. Saint-Godibert demeure dans
cette maison que l'on avait indiquée à cette
pauvre enfant comme l'adresse de l'un d'eux, cela m'a donné l'idée de venir lui demander si , par hasard , il aurait connu un de ces messieurs Gogo, que nous ne pouvons découvrir nulle part. Je me suis rappelé la lettre que M. Cendrillon avait bien voulu me donner pour M. Saint-Godibert, je me suis dit : Elle me servira de recommandation, et voilà pourquoi je suis venu ce soir déranger monsieur. Je serais bien heureux s'il pouvait nous procurer quelque renseignement qui nous mettrait sur les traces de l'un de ces messieurs Gogo, que nous cherchons en vain dans tout Paris.
— Je ne les connais pas, mon cher monsieur, répond Saint-Godibert en se mouchant pour cacher sa rougeur ; je n'en ai jamais entendu parler... je suis bien fâché de ne pouvoir vous être utile de ce côté... mais je m'occuperai de vous, M. Savenay... Oh ! je vous promets de faire mon possible
pour VOUS trouver une place... un emploi... quelque chose de lucratif.
— Je vous suis obligé, monsieur. Allons, puisque vous ne pouvez pas m'aider à trouver les oncles de ma jeune fille, il ne me reste plus qu'à me retirer en vous demandant bien pardon de la liberté que j'ai prise en venant chez vous.
— Gomment, vous partez déjà , père Savenay ! s'écrie M. Cendrillon , tandis que Saint-Godibert , enchanté de voir le vieillard s'éloigner, le conduit déjà vers la porte.
— Oui, M. Gendrillon, je rentre chez moi...
— Oh ! mais avant que de vous en aller, donnez-nous donc votre adresse, que je sache maintenant où vous trouver, mon vieil ami! car j'irai vous voir, corbleu! Oh! je n'entends pas vous perdre encore!
4â CHAPITRE I.
— Vous êtes bien bon , mon cher monsieur, je demeure rue de la Huehette... tout près de la rue de la Vieille-Bouclerie, la maison du marchand de poterie.
— C'est bien, père Savenay , je ne l'oublierai pas.
— Ni moi non plus, se dit Frédéric.
— Vous aurez de mes nouvelles, reprend M. Cendrillon, parce que je ne veux pas qu'à votre âge vous restiez le bec dans l'eau sans avoir votre ration bien assurée.
— Loger rue de la Huchette ! murmure Roquet en souriant à madame Saint-Godibert , c'est là où il y a des miasmes vénéneux.
Mais contre son attente , la maîtresse de la maison ne lui répond rien. Elle se contente de suivre des yeux le vieillard et d'attendre qu'il soit sorti de chez elle pour respirer librement.
VNE VISITE INATTBIfDUE. 45
— Messieurs, mesdames et la compagnie, J'ai bien l'honneur de vous souhaiter le bonsoir, dit le père Savenay en saluant toute la société. Julien se tient toujours derrière madame Marmodin, et baisse la tète quand le vieillard passe près de lui. L'honune de lettres se détourne aussi comme tout honteux de sa conduite. M. Saint-Godibert pousse toujours le bonhonune vers la porte, et Frédéric le suit des yeux avec intérêt.
Enfin le père Savenay est sorti du salon, mais M. Saint-Godibert le reconduit jusqu'à la porte qui donne sur le carré, afin d'être bien certain qu'il n'est plus chez lui.
Pendant ce temps, Frédéric s'est approché de son cousin ; il lui dit tout bas :
— Cette jeune fille dont parlait ce vieillard... c'est cette Rose-Marie si jolie, dont Richard dit avoir été l'amant... c'est notre cousine...
— Oui... oui... je le sais bien.
— Ton père sait bien aussi que c'est sa nièce... Mondigo le sait également, et pourtant ils ne l'ont pas dit... ils aiment mieux abandonner cette pauvre fille que d'avouer qu'ils sont les Gogo que l'on cherche ! Saistu que cela est indigne?... Eh bien! tu ne réponds pas... Bon Dieu ! comme tu es pâle... défait... Est-ce que tu as peur aussi d'avouer que tu es un Gogo... toi?
— Non... ce n'est pas cela... mais l'émotion que j'éprouvais... je me suis senti mal à mon aise.
— Eh bien, sois tranquille... je sais ce qui me reste à faire, à moi.
— Quel est donc votre projet?
— De m'assurer d'abord de tout ce qui est arrivé à ma cousine depuis qu'elle est à Paris... de savoir si Richard ne Fa pas calomniée, et dans le cas où Rose-Marie serait une jeune fille honnête, sage comme elle le paraissait, oh! alors, messieurs les Gogo,
CWE VISITE INATTERDUE. 45
j'en suis bien désolé, mais il faudra recevoir cette jolie petite nièce et ne pas la laisser chez ce pauvre vieillard.
— Comment! vous voudriez... ?
Frédéric ne répond plus à son cousin ; il
s'est levé et s'est approché de la table de bouillotte pour regarder son ami Richard, qui fait une singulière figure. En ce moment M. Gendrillon fait tout son argent.
— Tenu ! s'écrie Dernesty en abattant son jeu.
— Tiens ! dit le gros capitaliste en regardant fixement Dernesty , vous ne jouez plus à la muette maintenant; la voix. vous est donc revenue?
Le jeune homme ne répond rien. M. Saint- Godibert rentre alors dans son salon d'un air tout joyeux, et en se frottant les mains; il fait un signe de tète à son frère et va s'asseoir près de sa femme à laquelle il dit à l'oreille :
— Parti ! nous en sommes débarrassés et il ne se doute de rien.
— Ah! Dieu! reprend Angélique, tout cela m'a fait une révolution... je dois avoir l'air d'un coing.
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Le lendemain de cette soirée, huit heares du matin viennent à peine de sonner, lorsque Frédéric, qui s'est fait conduire en cabriolet dans la rue delà Huchette,et cherche de tous côtés une boutique de poterie, aperçoit enfin l'étalage des époux Bichat. Il fait aussitôt arrêter son milord, descend et entre dans la boutique , où se trouve alors la ja*
48 GBAPITBB II.
louse Clara, qui, à Taspect d'un jeune homme élégant et joli garçon, tire et retire les longues mèches de sa perruque.
— Madame , dit Frédéric, pourriez-vous m'apprendre si c'est dans cette maison que demeure un bon vieillard de bonne mine , nommé Savenay?
— Oui , monsieur , c'est bien dans cette maison qu'il reste... au cinquième étage. Vous voudriez peut-être lui parler?
— Oui, madame... et je vais monter au cinquième. >
— Vous ne le trouverez pas en ce moment; iLestdéjà sorti.
— Déjà?...
— Oh ! mais il va revenir, il est allé faire ses petites provisions du matin dans le quartier ; car depuis deux jours il n'a plus de besogne , ce pauvre M. Savenay , et il a le temps de vaquer à tous ces petits détails de ménage... Il prétend que cela l'amuse...
LE COOSm ET LA CODSIIIB. 49
Mais tenez , je crois qu'il revient... on l'entend toujours avant que de le voir...
Une petite voix claire se faisait effectivement entendre dans la rue , et chantait :
Les gueux, les gueux Sont des gens heureux , Ils s*aîment entre eux ,
Vivent les gueux!
Bientôt le père Savenay passe devant la boutique; madame Blchat court l'appeler.
— Papa Savenay, voilà un monsieur qui vous demande... Gardez donc un moment ma boutique, je vas aller voir ce que fait ce polisson de Bichat , qui ne revient pas.
Sans attendre la réponse qu'on lui fera , la pétulante Clara s'élance hors de sa boui tique.
Au moment où le vieillard entre, il regarde Frédéric qui lui tend la main en lui disant :
— Bonjour, M. Savenay... me recoimaissez-vous?
— Ma foi , monsieur , attendez donc... il me semble vous avoir vu hier chez M. Saint- Godibert ; c'est vous qui avez eu la bonté de m'ofiFrir une chaise.
— Oui , en effet , c'est moi qui ai été poli avec vous, et vous avez dû le remarquer, car le maître de la maison ne Tétait guère...
— Oh ! je ne dis pas cela, monsieur.
— Je nie nomme Frédéric Reyval, je suis le neveu de M. Saint-Godibert , et je viens vous parler au sujet de cette jeune fille que vous avez recueillie.
— Rose-Marie, elle est là-haut, chez moi, qui travaille, qui nettoie mon petit ménage, cette chère enfant; mais demain elle veut me quitter , retourner dans son village... Et au fait, puisque ses ondes sont introuvables».. Si vous voulez prendre la peine de monter, monsieur... Mon Dieu! et
LE GODSIN ET L4 CODSlIfB. 51
cette madame Bichat qui nous laisse... qui abandonne sa boutique...
— Nous pouvons causer ici, M. Savenay, puisque nous y sommes seuls; je préfère même ne voir cette jeune fille qu'après, car il faut que vous me disiez la vérité sur tout ce qui la concerne... et je suis bien certain que vous me la direz... mais peut-être vousmême ne savez-vous que... ce qu'elle a bien voulu vous apprendre. . .Tenez, bon vieillard, vous êtes un honnête homme, et je puis me fier à vous. Je connais les parents de Rose- Marie... je puis lui faire trouver ces oncles qu'elle cherche en vain depuis si longtemps. . .
— 11 serait possible , monsieur?
— Oui, je le puis, et je le ferai si cette jeune fille mérite que l'on s'intéresse à elle, !et si... depuis qu'elle est à Paris, elle ne s'est pas conduite de manière à faire rougir sa famille. .« ainsi que quelqu'un me l'a assuré.
^2 CHAPITU II.
— Faire rougir ses parents!... elle... si douce, si sage, si honnête!... elle qui aime tant son père, et qui dans sa maladie n'appelait , ne demandait que lui !... Oh l monsieur, ceux qui ont dit du mal de Rose-Marie sont des imposteurs !... et je vous jure qu'ils Font calomniée.
— Je le désire , père Savenay , mais depuis quand est-elle avec vous? comment l'avez-vous connue?... racontez-moi tout, n'omettez aucune circonstance...
Le vieillard dit à Frédéric ce qu'il sait concernant la jeune fille, et la manière dont elle a été trouvée endormie dans la rue, et amenée au point du jour chez le potier. Le jeune homme écoute attentivement , puis ii s'écrie :
— S'il était vrai... pauvre petite!... si en effet elle est venue ici le lendemain même de son arrivée à Paris... alors ce Richard est un misérable qui nous a menti... mais